Jeanne de France à l’école de la Vierge

Jeanne considère la Vierge Marie comme son éducatrice. Son cœur, tout orienté vers l’amour de Jésus, se tourne spontanément vers la Mère pour apprendre d’elle comment plaire à Dieu. Cette attitude spirituelle, de la part de Jeanne, est rapportée par la Chronique, au passage où il est question de sa révélation de fondatrice :

Elle (Jeanne), étant à l’âge de cinq ans, priait souvent la bénie Vierge qu’il lui plût de lui enseigner en quoi elle pourrait lui faire grand servie et plaisir, car c’était tout son désir de la servir, de l’honorer et de lui plaire (Chronique de l’Annonciade, éd. Heverlee (B), 1979, p. 30, désormais : Chr.) - attitude spirituelle,  non seulement des commencements, mais attitude spirituelle qui a jalonné la vie de Jeanne : plaire à Dieu ; plaire à Marie !

Plus tard, le père Gabriel-Maria, dans son petit opuscule De Confraternitate de 1513, mettra l’accent sur cette prière mariale de Jeanne dans laquelle apparaît, qu’effectivement, elle considère bien  Marie comme son éducatrice. En effet, Jeanne a l’habitude de demander à la Vierge de lui enseigner comment lui plaire, ne demandant pas d’autre grâce que de lui plaire et par Elle à la Bienheureuse Trinité (De Confraternitate, Peyruis, 1997, p. 12, désormais : DC).

Jeanne, dès son enfance, se met donc à l’école de Marie et lui demande de lui enseigner le bon plaisir du Seigneur. C’est ainsi qu’attentive aux paroles intérieures qu’elle reçoit de Marie, elle comprend trois choses qui plaisent par dessus tout à la Vierge :

Il y a trois choses qui me plaisent par-dessus tout et qui m’ont toujours beaucoup plu quand je vivais sur cette terre : la première, c’est d’écouter mon Fils, ses paroles et ses enseignements. Pour les entendre, je le suivais avec les autres femmes, à travers la Galilée et partout où c’était possible. La seconde fut de méditer sur ses blessures, sur sa croix et sa Passion. C’est pourquoi, j’allais fréquemment après son Ascension dans les lieux où il avait souffert. La troisième réside dans le très Saint-Sacrement de l’autel, ou la messe, pour laquelle j’eus les plus grands respects et dévotion. Et la Vierge d’ajouter : Fais cela et tu vivras, tu plairas beaucoup à mon Fils et à moi. (DC, 12-13).

Ecouter la Parole

Nous voyons par là que la première attitude enseignée par Marie à Jeanne est celle de l’écoute attentive et amoureuse de la Parole de Dieu, prenant pour modèle l’attitude même de Marie qui gardait toutes choses dans son cœur (Lc 1.,19).  Pour le père Gabriel-Maria, Marie fut la première à l’écoute des vérités évangéliques, à l’écoute des Paroles de son Fils qu’elle gardait dans son cœur et accomplissait. (DC, 31).

Nous savons, d’autre part, par la Chronique de l’Annonciade que, dès l’âge de cinq ans, la petite Jeanne savait écouter et garder dans son cœur non seulement la Parole de Dieu, mais aussi ces paroles intérieures venant de l’Esprit Saint, transmises par la Vierge dans le cœur de Jeanne, et capables d’orienter une vie. En prière dans l’oratoire de l’église de Lignières, la petite Jeanne, dans l’élan de son cœur, demande un jour à la Vierge de lui enseigner comment elle pourrait lui faire grand service et plaisir. Jeanne eut alors le sentiment que la Vierge Marie lui dit en son cœur : Avant ta mort tu fonderas une religion en mon honneur. Et, ce faisant, tu me feras un grand plaisir et tu me rendras service (Chr. 30). Comme Marie à l’Annonciation, Jeanne reçoit cette parole, ne sachant comment et quand pourra se réaliser cette mission confiée. Mais prenant pour modèle l’attitude de Marie qui garde la Parole dans son cœur, Jeanne garde, médite, écoute le Seigneur pendant de nombreuses années jusqu’à ce que cette parole, reçue en son cœur d’enfant, puisse par elle se réaliser et prendre forme. Elle garde tellement cela dans son cœur que depuis l’âge de cinq ans, elle eut toujours une grande et singulière dévotion de faire, un jour, édifier et construire une belle religion en l’honneur de la glorieuse Vierge Marie… (Chr. 30-31).

L’écoute de la Parole suppose un certain silence. Comme Marie dont l’Evangile nous rapporte peu de paroles, Jeanne était très discrète sur sa vie d’intimité avec le Seigneur. Le père Gabriel-Maria avait lui-même beaucoup de peine à percer les secrets de son cœur. Ainsi, au moment de la rédaction de la Règle de l’Annonciade, le père demande à Jeanne si elle n’a pas eu révélation ou inspiration comment la Règle devait être faite, sur quelles perfections de Jésus ou de sa Mère elle devait être composée (Chr. 67). Alors, Jeanne, en grand secret et contrainte, souligne la Chronique, s’ouvre au père Gabriel-Maria :

Mon Père […] un jour entre les autres que j’étais en grand désir de savoir comment je pourrais lui  plaire parfaitement, la priant de tout mon cœur au cours de la messe qu’il lui plût de me l’enseigner et de me faire connaître de quelle vie je devais vivre et aussi les religieuses de ma Religion […]la Vierge me répondit : Fais écrire tout ce qui est écrit en l’Evangile que j’ai fait en ce monde et fais-en une Règle […] et sache […] que c’est la voie sûre d’accomplir les plaisirs de mon Fils et les miens (Chr. 67-68). Marie elle-même propose donc un véritable itinéraire spirituel à Jeanne, lui indique la route à prendre. Jeanne comprend que vivre l’Evangile comme  Marie est le moyen sûr de plaire à Dieu. Le père Gabriel-Maria entre pleinement dans cet itinéraire marial, ayant une profonde affinité spirituelle avec Jeanne. Aussi peut-il lui dire : La religion de la Vierge Marie que vous voulez instituer aura sa manière de faire autre que les autres et ne pourra avoir […] une autre forme de vie, un autre exemple que celui de la seule vie de la Vierge Marie (Chr. 41). Et Jeanne de préciser : Ainsi mes sœurs n’auront à suivre que la Vierge Marie et sa vie rapportée au saint Evangile (Chr. 121).

Le père Gabriel-Maria rapporte que, selon le désir de Marie, Jeanne fit une gerbe de tous les passages de l’Evangile où il est question d’Elle et trouva que les évangélistes ont seulement fait mention de dix vertus de la Vierge. Chaque jour, elle saluait la Vierge dix fois, avec la salutation de l’ange, ceci, afin que la Vierge lui donne en propre ses dix vertus (DC 6). Jeanne a compris que cette conformité à Marie est de faire sienne les dispositions intérieures de la Vierge et de les reproduire, autant que faire ce peut, dans sa propre vie. Elle n’a qu’un désir : que toute sa vie laisse transparaître la Vierge. De cela, le père Gabriel-Maria en est le fidèle témoin ; il le dit aux premières annonciades, après le décès de Jeanne : Elle s’efforçait de suivre la glorieuse Vierge Marie en ses dix vertus et plaisirs au plus près qu’il lui  était possible. Car, si on regarde bien sa sainte vie et que j’eusse le temps de vous l’expliquer, vous verriez bien que les dix plaisirs reluisaient en elle (Chr. 149). Jeanne a donc conformé sa vie à la celle de la Vierge ; tel est son charisme qu’elle laisse en héritage à ses annonciades : Que ceux qui les voient, voient Marie vivant encore en ce monde (Statua Mariae n° 101, in Règle des moniales de l’Ordre de la Bienheureuse Vierge Marie, Thiais, 1934).

Marie, éducatrice de la parole

Marie invite Jeanne à se mettre à l’école de la Parole de Jésus et, comme Elle, à ne dire que des paroles de bien, des paroles porteuses de vie : être artisan de réconfort, artisan de paix. Marie a écouté la Parole de son Fils et ses paroles rapportées dans l’Evangile témoignent de la paix secrète qui l’animait. De même, pour Jeanne, cette Parole de Dieu est à écouter, certes, mais aussi à vivre dans le quotidien afin d’accomplir, l’unique Parole du Christ qui est une parole de paix, parce que le Christ est l’auteur de la paix (DC 63). Jeanne comprend alors ce que, concrètement, Marie veut lui enseigner : que la Parole de Dieu méditée, assimilée s’incarne dans sa vie par des pensées, des actions, des paroles de paix.

Tu chercheras à établir la paix entre tous ceux au milieu desquels tu habites. Tu ne diras rien d’autre que des paroles de paix, soucieuse du salut des âmes. Tu n’écouteras pas les paroles médisantes et dès que tu verras quelques pécheurs tu diras dans ton cœur : il faut sauver ces pauvres gens.   Excuse-les auprès de Dieu afin d’être comme je l’ai dit, l’avocat et le défenseur de tous (DC, 13-14)

Il y a donc ici une relation entre la Parole de Dieu et la paix. Ecouter la Parole, la mettre en pratique, c’est faire œuvre de paix, c’est devenir artisan de paix. Ce commandement de la paix enseigné par Marie, Jeanne l’a vécu et mis en œuvre. Lors de la captivité de Louis d’Orléans, son mari, elle multiplie les démarches pour obtenir sa libération et sa réconciliation avec le roi, Charles VIII. Un jour, rapporte la Chronique, n’y tenant plus, elle prit ses habits de deuil, elle se jeta aux pieds de Charles VIII et lui adressa cette supplique : « Mon pauvre Louis mène une vie pire que la mort, mon frère, pardonnez-lui […] laissez-vous toucher […] s’il a blessé quelqu’un, c’est moi ». Et le roi de lui répondre : Vous aurez, ma sœur, ce que vous désirez tant.. Fasse le ciel que vous ne poursuiviez pas votre malheur (A. Girard, Jeanne de France, Tardi, 1950, p. 43-44). Et nous savons bien que Jeanne a été toute sa vie un artisan de paix, nous laissant en héritage dans son testament spirituel cette volonté qu’elle adresse au père Gabriel-Marie : Gardez et faites garder à mes sœurs ce que vous m’avez fait garder à moi-même : c’est de toujours excuser ceux de qui on parle mal.

Méditer la Passion du Christ

Jeanne, confrontée à la dure réalité de la vie - enfance loin de sa mère, épouse humiliée et répudiée …. – ne se replie pas sur elle-même. Quelle est donc cette force intérieure qui la fait tenir debout ?

Marie invite Jeanne à méditer intensément le mystère de la Passion du Christ. La seconde chose qui m’a toujours plu quand je vivais sur cette terre fut de méditer sur les blessures de mon Fils, sur sa croix et sa Passion (DC 12). Jeanne, à l’école de Marie, a médité longuement le mystère de la Passion du Christ qu’elle contemple avec Elle. Plus exactement, c’est Marie et la mise en œuvre de ses dix plaisirs, en sa propre vie, qui lui fera comprendre du-dedans et vivre le mystère de la Passion de Jésus. Et, de son côté, la croix de Jésus l’aidera à conformer sa vie à celle de Marie. Jeanne explique tout cela par un dessin.

Il y a une grande croix que Madame a faite de sa propre main. Autour, (Jeanne) écrivit les dix plaisirs de la Vierge Marie, signifiant que par l’observance de ceux-ci, elle s’élèverait à la contemplation des plaies de Notre Sauveur jésus et monterait jusqu’à la croix et là demeurerait de cœur et d’esprit avec l’aide de la Vierge Marie […]Elle s’était entièrement dédiée et donnée à la Vierge Marie et lui avait promis de conformer toute sa vie, en toutes choses, en pensée, en paroles et en œuvres à la sienne, autant que la fragilité humaine pourrait le permettre  […] Elle espérait parvenir à cette perfection par le moyen de la croix de Jésus ((Chr. 147).

La Passion du Christ contemplée avec Marie lui révèle la profondeur d’amour de Jésus Sauveur. Elle associe toujours la Mère et le Fils. Ainsi, le père Gabriel-Maria nous rapporte les différents moments de la vie de la Vierge que Jeanne associait à la Passion du Christ.

(Jeanne) disait : Comme le Christ a eu parmi ses innombrables blessures cinq plaies plus grandes et principales, de même sa mère éprouva cinq douleurs principales parmi tant d’autres. La première, lorsque le vieillard Syméon lui dit : « Cet enfant sera un signe de contradiction et toi-même, un glaive transpercera ton cœur (Lc 2,35). Or la Vierge, peu de jours après l’avertissement de l’ange, dut fuir Hérode qui voulait tuer le Christ et, avec son enfant et Joseph, elle descendit en Egypte. La deuxième, quand le Christ resta au temple et qu’elle ignora pendant trois jours où il était. La troisième, quand le Christ fut pris au jardin des Oliviers. Elle vint au devant de lui tandis qu’il portait sa croix. La quatrième douleur fut quand elle vit son fils crucifié et mourir. La cinquième, quand elle vit le cœur de son fils percé par la lance, qu’il fut descendu de la croix et mis au sépulcre (DC 7-8).

Jeanne médite donc, à la suite de Marie, la Passion du Christ. Elle y découvre l’amour infini de Jésus et n’a qu’un réponse à donner à cet amour : son propre amour. En contemplant l’amour que (Jésus) lui avait montré en se faisant homme et en voulant mourir sur la croix pour elle, elle languissait de grand désir (Chr. 106). De la passion elle en était toute pénétrée en son cœur par douleur et compassion (Chr. 152), nous rapporte la chronique. De même, en contemplant les cinq plaies du Christ, Jeanne y voit comme cinq sources où les hommes doivent puiser les eaux du Salut (DC 7). La principale est, bien  sûr, celle du cœur  transpercé d’où s’écoulent le sang et l’eau. En cette plaie du cœur transpercé résident, toujours pour Jeanne, les saintes transformations (DC 7), c’est-à-dire que la contemplation du cœur transpercé éveille en celui ou celle qui le contemple l’amour capable de transformer petit à petit son propre cœur. Jeanne a vécu cela. Sinon, comment expliquer sa réponse remplie de force lors de la lecture de la sentence en nullité de son mariage avec Louis XII : Mon Père, ne me venez-vous pas annoncer que je ne suis plus reine de France ? S’il en est ainsi, loué soit notre Seigneur ! (Chr. 34). Plus tard, elle précise au père Gabriel-Maria : Notre Seigneur, à cette heure, me fit la grâce que, soudain, quand j’entendis ces nouvelles, m’entra dans le cœur que Dieu le permettait ainsi afin que je fisse beaucoup de bien selon que je l’avais tant désiré (Chr. 35).

Comme  nous venons de le voir, cette dévotion à la Passion du Christ Jeanne la reçoit de Marie. C’est Marie elle-même qui l’enseigne à Jeanne. Il faut que tu aies, lui dit Marie, les pensées que mon Fils avait sur la croix, que tu dises les paroles qu’Il disait sur la croix et fasse ce qu’Il faisait sur la croix. Car Il pensait à tes blessures et aux siennes, il priait pour les tiennes et offrait les siennes en sacrifice pour les tiennes  […] Recueille-toi devant la Passion au point non seulement de penser aux blessures de mon Fils mais encore de souffrir quelque douleur pour mon Fils (DC 13-14).

A l’école de Marie, Jeanne entre donc dans la compréhension de la Passion du Christ ; elle est invitée à reproduire en elle les attitudes mariales que la méditation de l’Evangile lui fait découvrir. Elle ouvre son cœur au bon plaisir de compassion, dans l’attitude même de Marie au pied de la croix. Je me consume d’amour, disait-elle,  quand elle arrivait à la plaie du côté transpercé et du cœur ; Elle demandait d’éprouver la douleur ressentie par la Vierge lorsque le cœur du Christ avait été transpercé. […] Elle demandait la grâce d’être toujours blessée au cœur par la lance de l’amour divin  […] et de telle manière qu’elle n’éprouve plus rien d’autre que les blessures du Christ (DC 9).

Comme pour Marie au pied de la Croix, l’amour de Jeanne pour le Christ crucifié s’est fait communion.  

Vivre de l’Eucharistie

La Chronique rapporte que Jeanne avait une grande dévotion au Saint Sacrement de l’autel (Chr. 149). La ferveur eucharistique de Jeanne ne passe pas inaperçue. Quand Jeanne entendait la messe, c’était avec une révérence et une grande dévotion  […] car sa dévotion particulière était la dévotion au très digne sacrement de l’autel (Chr. 105). Malgré le soin qu’elle met à dissimuler son ardent amour pour Jésus Eucharistie, cette dévotion rayonne sur son entourage. Elle se présentait pour la sainte communion avec une grande dévotion, elle incitait à la dévotion tous ceux qui la regardaient (Chr. 105-106).

Ainsi, comme pour les deux points précédents, la Parole de Dieu et la Passion du Christ,  c’est la Vierge Marie qui conduit Jeanne à l’Eucharistie. Il y a trois choses qui me plaisent par dessus tout, c’est d’écouter mon Fils, ses paroles et ses enseignements  […], c’est de méditer sur ses blessures, sur sa croix et sa Passion et (enfin) c’est le très Saint Sacrement de l’autel ou la messe pour laquelle j’eus les plus grands respects et dévotion (DC 12-13). De son côté, le père Gabriel-Maria, se faisant le porte parole de Jeanne, explique : La troisième dévotion de Marie fut le Très Saint Sacrement de l’Eucharistie. On le déduit de ce texte : « Ils étaient unis dans la fraction du pain (Ac. 2,42) (DC 31). Cela évoque bien entendu ce que les actes des apôtres nous rapportent : tous, unanimes, ils étaient assidus à la prière avec quelques femmes dont Marie la Mère de Jésus (Ac. 1.,14).

Marie se présente à Jeanne comme véritablement la « Femme eucharistique », selon la belle expression de Jean-Paul II : Marie peut nous guider vers ce très Saint Sacrement, car il existe entre elle et lui une relation profonde […] On peut deviner indirectement le rapport entre Marie et l’Eucharistie à partir de son attitude intérieure. Par sa vie toute entière, Marie est une femme eucharistique (Jean-Paul II, Ecclesia de Eucharistia, n° 53) Durant toute sa vie, durant tout son pèlerinage de foi, au service et à la suite de son Fils, Marie par son adhésion totale au mystère et à la mission de Jésus, fait sienne la dimension sacrificielle de l’Eucharistie. Se préparant jour après jour au Calvaire, Marie vit une sorte d’Eucharistie anticipée, à savoir, une communion spirituelle de désir et d’offrande (Jean-Paul II, Ecclesia de Eucharistia, n° 56). Marie nous introduit donc directement par sa vie de foi à vivre le mystère de l’Eucharistie dans l’amour. Jeanne a compris et vécu cela.

De même, ce respect communicatif qu’elle a pour l’Eucharistie, Jeanne le reçoit aussi de Marie. Efforce-toi, à la messe et au très Saint Sacrement de mon Fils, de manifester ton respect en écoutant la messe, au moins une fois chaque jour. si tu peux. Et quand le Corps du Christ est porté en procession ou à des malades, tu t’y associeras avec respect […] Car il plaît beaucoup à mon Fils et à moi de constater cette dévotion envers le Saint Sacrement chez les chrétiens (DC 14). Ce respect de Jeanne pour l’Eucharistie est bien l’expression de son amour pour Jésus Hostie. Une des grâces de l’Eucharistie est de renouveler l’être intérieur, de transformer le cœur de la personne qui reçoit Jésus Hostie. Chez Jeanne, son amour pour le Sauveur a pris son  plein épanouissement dans l’attention délicate aux plus démunis. N’a-t-elle pas été très vite reconnue comme la Bonne Duchesse ? A l’exemple de Marie à Cana, Jeanne est attentive à toutes les détresses de son duché. Elle était remplie de charité particulièrement envers les pauvres veuves et les enfants orphelins ; elle les faisait aider en tous leurs besoins et en toutes leurs nécessités […] La sainte Dame était si remplie de miséricorde que souvent elle pansait elle-même de ses propres mains les malades pauvres couverts de plaies et d’ulcères (Chr. 36-37).

La vie eucharistique de Jeanne s’épanouit donc en charité. Son souci pour les détresses du corps est reconnu par tous ; elle sait donner de son temps pour soulager la misère physique. Elle organise en effet tout un réseau de personnes qui s’informent discrètement afin de savoir où se trouvent les pauvres qui n’osent pas déclarer leurs nécessités (Chr. 31). De même, elle sait soulager les détresses de l’âme, accueillant près d’elle par exemple des femmes de sa condition ayant connu, comme elle, des déboires conjugaux. Son grand testament témoigne de l’attention qu’elle porte à tous, favorisant aussi bien de pauvres écoliers, de pauvres lépreux et veuves de son duché, que des couvents et personnes plus fortunées (Chr. 178-179).

Ici, comment ne pas rappeler un épisode de la vie de Jeanne, rapporté par la Chronique ? Comme pour bien marquer le lien qu’elle fait, et dont elle vit, entre sa dévotion eucharistique et le service des pauvres. Jeanne, chaque Jeudi Saint, voulait faire une Cène aux pauvres. Unie au Sauveur, elle lave et essuie elle-même les pieds de treize vieillards pauvres convoqués pour la commémoration de ce Mystère. Et, une fois le Mystère achevé, on leur fit un banquet et une belle collation où la sainte Dame les servait (Chr. 62).

La Vierge, enseignant à Jeanne le bon plaisir de l’Eucharistie, ne veut-elle pas la conduire sur le chemin de l’amour, sur le chemin de l’union profonde et intime avec le Christ ? A ce sujet, la Chronique rapporte qu’un jour, Jeanne, dans une vision, se voit conviée à un banquet par Jésus et la Vierge. Mon Sauveur et sa bénie Mère m’ont fait aujourd’hui un banquet (Chr. 107). Cette vision de Jeanne où Marie est présente est toute imprégnée du mystère de l’Eucharistie. Il s’agit d’un banquet rappelant le banquet eucharistique, nourriture pour la vie éternelle, et c’est la Vierge elle-même qui invite Jeanne à manger. Il y avait deux cœurs sur un plat et la Vierge marie me disait de manger (Chr. 107). Le cœur est le lieu où réside l’amour. Le cœur de Jeanne dans cette vision s’est totalement uni au cœur de Jésus, devenant ce qu’elle a reçu. Jésus me demandait mon cœur et je mis la main en ma poitrine pour lui tirer mon cœur, mais je ne l’y ai point trouvé, de quoi je fus étonnée (Chr. 107). Jeanne ne se regarde pas. Son regard est totalement fixé sur le Christ, objet de son amour. C‘est pourquoi elle peut contempler Jésus et saisir son regard : Et Jésus me regardait doucement (Chr. 107). La chronique ne s’y est pas trompée lorsqu’elle nous rapporte que la sainte Dame n’avait point de cœur car il était plus au cœur ce Jésus qu’elle aimait, qu’en son corps qu’il animait. Elle était au degré d’amour unitif et transformatif (Chr. 107).

Comme en écho de ce que Jeanne a vécu et expérimenté par sa vie eucharistique, le père Gabriel-Maria nous dit que la sainte Hostie est le Pain de Vie, le, pain de la route de notre voyage ici bas. Fortifiés par lui, nous parviendrons  l’Horeb, la montagne de Dieu, c’est-à-dire, à la gloire des bienheureux, à laquelle nous conduit la Mère de Dieu, étoile de la mer, reine du ciel, souveraine des anges, Mère de la grâce, avocate des pécheurs, la Vierge Marie (DC 65).

Comment conclure ?

Il est bien évident que les grandes orientations spirituelles de Jeanne – Parole de Dieu, Passion du Christ, Eucharistie, Vierge Marie – ne sont pas des nouveautés dans la tradition de l’Eglise. Ce qui est nouveau par contre c’est son rapport à la Vierge.  En effet, ce que désire Jeanne, pour l’avoir reçu de Marie, c’est d’entrer dans les différents mystères du Christ comme Marie elle-même y est entrée et d’en faire une forme de vie. Certes, d’autres avant Jeanne ont donné Marie comme guide et exemple à suivre. Mais l’originalité de Jeanne est de dépasser cela : d’une dévotion mariale elle nous fait passer à une règle de vie. Tel est son charisme : mettre en œuvre en sa vie les dix vertus évangéliques de Marie pour plaire au Christ.   

 

Monastère de l’Annonciade

Thiais, 25-28 juillet 2005

 

Annexes

Les dévotions de sainte Jeanne

Les paroles de la Vierge Marie à sainte Jeanne

Recueillies par le père Gabriel-Maria, dans son « De Confraternitate », Nuremberg, 1513.

L’Evangile

« Dans ces derniers temps, vécut une personne pieuse qui, depuis ses premières années, s’était vouée à la Vierge  Marie. Sa dévotion s’éleva aux plus hauts sommets qui sont permis à la fragilité de la nature humaine.

                D’abord, elle fit une gerbe de tous les passages de l’É­van­­gile où il est fait mention de la Vierge. Elle trouva que les évangélistes ont seulement fait mention de 10 vertus de la Vierge, à savoir  : la chasteté, la prudence, l’humilité, la triple  vérité, la louange, l’obéissance, la pauvreté, la patience, la compassion, ou encore le glaive ou la lance de douleurs. Chaque jour, elle saluait la Vierge 10 fois, avec la salutation de l’ange. Ceci, afin que la Vierge lui donne en propre ses 10 vertus. Ce fut le premier degré de dévotion de la dite personne, qu’elle appelait le psaltérion à 10 cordes. »

Les Cinq Plaies du Christ

« Le deuxième degré de dévotion de cette personne fut des cinq plaies du Christ. Elle y pensait souvent et s'y réfugiait chaque fois qu’elle était tentée ou dans la tribulation.

Elle disait que les cinq plaies sont cinq sources de salut où les hommes doivent puiser les eaux du salut, et elle les comparait avec cette source créée au milieu du paradis qui se partage en quatre fleuves, dont parle le second chapitre de la Genèse.

                La source, disait-elle, est le cœur d’où le sang s’écou­lait par les quatre plaies du corps du Christ. Les ruisseaux de ces quatre plaies ont coulé finalement jusqu’à ce que le cœur ayant été ou­vert, elles soient obligées de tarir. Et alors il en sor­tit du sang et de l’eau - de ce cœur - et la source coula jus­qu’au bout.

Je me consume d’amour, disait-elle quand elle arrivait à la plaie du côté transpercé et du cœur. Elle demandait d’éprouver la douleur ressentie par la Vierge lorsque le cœur du Christ avait été transpercé par la lance et que son corps avait été descendu de la croix et enseveli dans le sépulcre. Puis, par cette douleur que le Seigneur Jésus avait éprouvée quand sur la croix son corps avait été distendu au point que ses os pouvaient être comptés, elle demandait la grâce d’être toujours blessée au cœur par la lance de l’amour divin. Elle demandait encore d’être blessée de telle manière qu’elle n’éprouve plus rien d'autre que les blessures du Christ, et enfin de n’avoir plus le goût d’aucune créature. »

Paroles de la Vierge Marie à Jeanne

 « Une fois qu'elle priait et demandait selon son habitude à la Vierge de lui enseigner comment lui plaire, ne demandant pas d’autre grâce que de lui plaire et par Elle à la bienheureuse Trinité, elle entendit en elle-même (très consolée dans son cœur) la Vierge lui dire :

 Il y a trois choses qui me plaisent par-dessus tout et qui m’ont toujours beaucoup plu quand je vivais sur cette terre, ce sont celles qui se rapportent à la croix de mon Fils et tu les posséderais si, avec saint Paul, tu avais la pratique et la science de la croix.

                - La première c’est d’écouter mon Fils, ses paroles et ses enseignements. Pour les entendre, je le suivais avec les au­tres femmes à travers la Galilée et partout où c’était possible.      

                - La seconde fut de méditer sur ses blessures, sur sa croix et sa Passion. C’est pourquoi, j’allais fréquemment, après son Ascension, dans les lieux où il avait souffert.

                - La troisième : dans le très saint Sacrement de l’autel, ou la messe pour laquelle j’eus les plus grands respects et dé­votion. C'est pourquoi, j’entendais la messe chaque jour et j'y communiais.

                Et la Vierge ajouta : Fais cela et tu vivras, et tu plairas beaucoup à mon Fils et à moi. Dans un ardent désir de le réaliser, elle priait  "Ma Souveraine, je t’en prie, fais que ta servante comprenne pleinement ces choses".

La Vierge lui répondit : J’ai eu mon premier bon plaisir dans la vie de mon Fils, le second dans sa mort, le troisième après sa mort. Si tu veux faire ceci parfaitement, il faut que tu aies les pensées que mon Fils avait sur la croix, que tu dises les paroles qu’il disait sur la croix et fasse ce qu’il faisait sur la croix. Car il pensait à tes blessures et aux siennes, il priait pour les tiennes et offrait les siennes en sacrifice pour les tiennes. Voici que je vais t’enseigner clairement ces trois choses […]

La première c’est d’être mon avocate dans tes conversations et tes paroles. Tu chercheras à établir la paix entre tous ceux au milieu desquels tu habites. Tu ne diras rien d’autre que des paroles de paix, soucieuse du salut des âmes. Tu n’écouteras pas les paroles honteuses ou médisantes et dès que tu verras quelques pécheurs, tu diras dans ton cœur : ‘il faut sauver ces pauvres gens’, car Dieu a permis qu’ils pèchent en ta présence pour voir, lui Dieu, comment tu voudrais prier pour eux et quel labeur tu entreprendrais pour pouvoir les sauver. Excuse-les auprès de Dieu afin d’être, comme je l’ai dit, l’avocate et le défenseur de tous.

La seconde c’est, le matin à ton réveil, de te recueillir devant la Passion au point non seulement de penser aux blessures de mon Fils, mais encore de souffrir quelque douleur et tribulation pour mon Fils et tu te réjouiras dans ton cœur quand quelqu’un t'injurie ou te persécute.

La troisième c’est de t’efforcer, à la messe et au très saint Sacrement de mon Fils, de manifester ton respect en écoutant la messe, au moins une fois chaque jour si tu peux. Et quand le Corps du Christ est porté en procession ou à des ma­lades, tu t’y associeras avec respect. Si tu le peux, tu ne permettras pas qu’il y ait des corporaux sales dans les églises, mais tu travailleras à en donner et à les laver afin que tous les ornements d’autel, aussi bien les palles que les corporaux, soient propres. Car il plaît beaucoup à mon Fils et à moi de constater cette dévotion envers le saint Sacrement chez les chrétiens. »

Père Gabriel-Maria, ofm

en 1513