Fraternité Annonciade

CHEMIN DE PAIX

Année de la Foi

Introduction

« La foi peut rendre possible

ce qui est humainement impossible »,

Benoît XVI angélus, 5 février 2012

Ces réflexions sur la foi sont inspirées de « Porta Fidei », lettre apostolique du pape Benoît XVI pour la promulgation de l’année de la foi – un texte que l’on a essayé de lire à la lumière des écrits des Fondateurs de l’Annonciade.

Selon Benoît XVI, le baptême nous a ouvert les « portes de la foi ». Il nous faut la franchir cette porte tout au long de notre vie grâce à l’écoute et à la mise en pratique de la Parole de Dieu, aux sacrements de l’Église, à notre docilité à la grâce de Dieu qui transforme de l’intérieur notre vie, grâce aussi à l’approfondissement du contenu de la foi. La foi nous met en chemin, creusant en nous un désir, celui de l’amitié divine.

Si Benoît XVI, en cette année de la foi, insiste sur l’importance de cette familiarité avec Dieu, nos fondateurs également, par leurs écrits, certes, mais d’abord par leur exemple. Toute leur vie spirituelle s’épanouit en effet en cette amitié avec Dieu, avec le Christ et sa Mère, par le fait qu’ils sont habités par une seule idée celle de leur plaire, de faire ce qui leur est agréable.

Pour nous et pour ceux et celles qui vivent du charisme de l’Annonciade, le fait de désirer plaire à Dieu, à l’exemple de la Vierge, le fait de mettre en pratique dans notre propre existence les vertus de la Vierge Marie nous aide à franchir tout au long de notre vie les portes de la foi ; nous sommes en chemin, véritables pèlerins. « Le fondement de la foi ainsi posé » (1R 1502, Prologue) au jour de notre baptême, fondement qui s’est affermi au jour de notre profession monastique à l’Annonciade, nous sommes désormais en chemin, sur la route de la familiarité avec Dieu, notre Père, animées du désir de « vivre dans la familiarité avec le Très Haut » (Titre de la 1R), en prenant comme moyen les vertus de la Vierge. Tel est le pain qui soutient notre pèlerinage de la foi.

Le pain ? Ce n’est pas un terme pris au hasard. Les premières annonciades ne demandaient-elles pas à sainte Jeanne, de leur donner « le pain de la Vierge » c’est à dire cette Règle des dix Plaisirs de Marie, Règle de vie de celles qui veulent vivre dans la familiarité de Dieu ? Si cette Règle des dix plaisirs de Marie est comparée à un pain, c’est qu’elle est apte à nourrir, à faire grandir dans cette familiarité du Très Haut, à l’exemple et à la ressemblance de la Vierge si disponible à écouter la parole, à y croire et à la mettre en pratique.

« Comme la Samaritaine, écrit Benoît XVI, l’homme d’aujourd’hui peut aussi sentir de nouveau le besoin de se rendre au puits pour écouter Jésus qui invite à croire en lui et à puiser à sa source jaillissante d’eau vive. » Pour le pape, on se rend « au puits » par la méditation de la Parole de Dieu, la contemplation de sa vie à travers l’évangile.

Cette image de la Samaritaine est une de celle utilisée par le père Gabriel-Maria pour parler de l’amitié avec le Christ. « La Samaritaine, écrit-il, trouva le Christ à la fontaine. Ainsi, devons-nous, en toute occasion, trouver Jésus. Nous ne pouvons chercher que lui, toutes nos actions doivent se faire pour lui, pour lui plaire, sans désirer aucune louange humaine. Ainsi, nous le trouverons. » Pour Gabriel-Maria, tout cela suppose le désir : « la samaritaine, écrit-il encore, prit une cruche pour puiser de l’eau. Nous aussi nous devons avoir cette cruche pour puiser l’eau vive. La cruche est le désir ardent de plaire à Dieu. » - un désir qui doit se transformer, toujours selon Gabriel-Maria, « en bonnes actions. »

Gabriel-Maria nous invite donc à mettre le Christ au centre de notre vie, de nos préoccupations les plus quotidiennes, de nos actions, à devenir son ami, plus encore, son épouse qui, familièrement, lui parle et lui pose des questions dans le cœur à cœur de la prière silencieuse. Il insiste même. Car le fait que, dans la Règle de vie de l’Annonciade, il parle, dès le début, de familiarité avec le Christ, y revenant à la fin, avec certes des termes différents mais qui la sous-entendent, montre à l’évidence l’importance qu’il donne à la familiarité avec le Christ. Car, il le sait bien, là, la foi s’intensifie, la foi se nourrit.

Mais comment pouvons-nous concrètement mettre le Christ au centre de nos existences, comment « puiser les sublimes vertus » qui nous disposerons à recevoir « en cette vie l’eau vive de la divine grâce » et, ainsi, goûter la saveur de son amitié ?

Gabriel-Maria indique cinq seuils à passer, non pas des seuils successifs mais des seuils qui sont plutôt des avancées en eau profonde. Le premier, c’est la conversion du cœur qui nous fait choisir le bien, une conversion qui nous pousse à nous éloigner de tout mal et de tout péché, afin que, notre conscience étant pure, « l’âme, dit-il, puisse devenir l’épouse de Jésus », devenir sa véritable amie. Cela conduit à la paix - qui est le second seuil - à la douceur du cœur, cette « douceur que trouve et expérimente l’âme en Jésus. Car, dit-il, tout ce qu’on trouve en Jésus est pure douceur et amabilité. » Cette douceur intérieure n’est pas sans effet sur le comportement, sur la vie de relation. Selon Gabriel-Maria, qui la goûte en soi-même devient « aimable et doux envers le prochain ». La conversion au Christ et à son Évangile est toujours une conversion pour un aimer toujours mieux.

Un autre seuil ou un autre pas à faire est la contemplation de la vie du Christ, de sa Passion, dans la méditation et la prière contemplative. Là, toujours selon Gabriel-Maria, on prend conscience de notre pauvre amour, « de notre faible amour envers Dieu », envers le Christ et le Christ crucifié. C’est alors que Gabriel-Maria nous invite à la compassion envers le Christ. Mais comment compatir ? « En pensant continuellement à lui », nous dit-il. C’est le « bouquet de myrrhe » que l’on pose sur son cœur, le souvenir de l’aimé. La pensée du Christ et de sa vie aura pour conséquence, selon lui, de nous rendre capable d’accueillir l’Esprit Saint, cet Esprit Saint qui, toujours pour Gabriel-Maria, est « le vin de l’amour fort et ardent ».

Alors, tout naturellement, l’accueil de l’Esprit Saint, nous ouvre à un quatrième seuil celui de « la charité envers Dieu comme envers le prochain ». La charité, vertu infuse en nous au jour de notre baptême, « facilite, nous dit Gabriel-Maria, les opérations de l’âme et la remplit de toutes les vertus. Car la charité perfectionne toutes les vertus » ; elle est la mère de toutes les vertus. Elle nous dispose à la communion intime avec Dieu et le prochain, elle nous dispose à la véritable connaissance de Jésus Christ, elle nous dispose à respirer « le doux parfum du Christ ». Cette communion avec Dieu, avec le Christ est le dernier seuil à passer ou le dernier pas à faire. On arrive à la source de tous les biens. Pour lui, cette communion intime et familière avec le Christ est comme une fontaine et, dit-il, « cette fontaine est d’un goût délicieux : plus on y puise et plus on s’y désaltère, plus on la désire. »

Traduit-il là sa propre expérience, ou bien celle de sainte Jeanne dont il a reçu tant de confidences ? Quoi qu’il en soit, tel est le chemin de l’amitié divine, de la vie toute familière avec le Christ qu’il nous propose. Il nous donne ainsi le moyen de témoigner de l’évangile et de participer, ainsi, à notre humble mesure, au renouveau de l’Eglise. Car le « renouveau de l’église passe aussi à travers le témoignage offert par la vie des croyants » (Benoît XVI), des croyants que nous sommes.

Sainte Jeanne par toute sa vie n’a-t-elle pas écrit une page d’évangile toute mariale ? Gabriel-Maria en témoigne : « Elle s’efforçait de suivre la glorieuse Vierge Marie en ses dix vertus et plaisirs au plus près qu’il lui était possible. Car, si on regarde bien sa vie et si j’avais le temps de vous l’exposer, vous verriez bien que toutes les dix vertus de la Vierge Marie brillaient en elle. » Et cela, grâce à la vie de foi. Jeanne est une femme de foi. C’est la foi qui l’a fait tenir debout, aux heures sombres de son existence, la foi qui l’a fait aller de l’avant. Elle a vécu ce que Benoît XVI écrit dans Porta Fidei. Grâce à sa foi, et « dans la mesure de [sa] libre disponibilité, [sa] mentalité et [son] comportement [se sont] lentement purifiés et transformés... »

En effet, la vie de foi transfigure l’existence par le dedans. Il se fait au-dedans de soi un long et lent travail de purification qui n’est pas sans incidence sur nos pensées, nos sentiments, nos manières de vivre, de se comporter avec notre prochain et face aux événements, face aux choix de société proposés. Plus on fait des actes de foi, plus la lumière du Christ éclaire notre conscience, plus on se fortifie. En d’autres termes, on se fortifie en croyant. Nous grandissons dans la foi en croyant.

Cette foi, cependant, demande à être nourrie, entretenue. D’où l’importance de l’approfondissement du contenu de la foi telle que l’Église catholique et la Tradition nous la transmettent. Jeanne et Gabriel-Maria insistaient sur la rectitude de la foi de leurs filles. Ils voulaient qu’elles professent ce que croit « notre Mère la Sainte Église ». Certes, cette insistance porte la marque du climat de l’époque. En ce temps, en effet, l’Église catholique devait faire face à deux graves questions : l’avancée de l’islam et la doctrine protestante. Deux charges confiées à Gabriel-Maria ont été d’ailleurs en rapport direct avec ces deux problèmes : lorsque le Pape Léon X le chargea d’organiser les quêtes pour la croisade qu’il désirait établir et lorsque le ministre général le nomma visiteur des couvents d’Allemagne.

Gabriel-Maria tenait, ainsi que Jeanne, à ce que ses filles nourrissent leur foi. Ainsi, dans le déroulement de leur journée monastique, ils avaient prévu un temps réservé pour la lecture car ils savaient que de bonnes lectures entretiennent la vive flamme de la foi. Ainsi, Gabriel-Maria qui a été chargé par Jeanne de mettre au point la législation de son Ordre, donnait aux sœurs, « une heure, de midi jusqu’à l’office de none, pour s’adonner à la prière personnelle et à la lecture… (Maximes). D’autre part, la Règle précise que l’Ancelle doit veiller à ce que les sœurs aient aux temps forts de l’année liturgiques des « sermons », nous dirions aujourd’hui des conférences, ou des commentaires, sur la Parole de Dieu car « la sœur qui est de Dieu écoute la Parole de Dieu ». (Règle, foi)

L’approfondissement de la foi aide à toujours mieux s’ouvrir à la grâce de Dieu. Pour le Pape Benoît XVI, il y a une unité profonde entre le contenu de la foi auquel nous donnons notre assentiment, et l’acte par lequel je montre que je crois. La foi est une vie. Car savoir ce qu’enseigne l’église n’est pas suffisant ; il faut que le cœur s’ouvre à la grâce de Dieu, et la grâce de Dieu conduit au témoignage par la parole - la profession de foi - et par la vie – la mise en pratique. Il ne suffit par d’être « fortes dans la foi » mais il faut aussi « faire de bonnes œuvres », comme nous pouvons le lire dans la Règle au chapitre de la foi. Les « bonnes œuvres », ou les bonnes actions témoignent de notre foi et en même temps elles sont une manière de donner au monde l’objet même de notre foi, le Christ. Comme le dit saint François : « nous sommes les mères de Jésus lorsque nous le portons dans notre cœur et notre corps par l’amour, par la loyauté et la pureté de notre conscience, et que nous l’enfantons par nos bonnes actions qui doivent être pour autrui une lumière et un exemple « Lettre à tous les fidèles).

La foi se nourrit également par la recherche du Christ, de sa Vérité. Cette quête du vrai rejoint celle de ceux qui, non-croyants, cherchent néanmoins la vérité, le sens de leur existence. Nous sommes des pèlerins sur la terre, à la rencontre de Celui qui vient combler nos attentes. Pour les fondateurs de l’Annonciade, la recherche du Christ se maintient en éveil par la conversion du cœur et le sacrement de la réconciliation. Ainsi, dans la Règle de l’Ordre il est écrit que les sœurs doivent «  se consoler s’il arrive que Dieu tarde un peu à les exaucer ou à se laisser trouver par elles ; qu’elles persévèrent alors à chercher Jésus pendant trois jours, c’est-à-dire par la contrition, la confession et la satisfaction. » La quête du Christ n’est pas une quête passive. Elle exige de se mettre en chemin. Elle engage la vie.

Il est donc utile parfois de s’arrêter pour relire l’histoire de notre vie de foi donnée au Christ et à son Église. Examen salutaire que recommandaient Jeanne et Gabriel-Maria : pour eux, c’est une prudence et une sagesse que de s’arrêter et de se demander si notre vie plaît à Dieu. Ainsi, il est écrit dans la Règle : « comme la sagesse et la prudence parfaites consistent à savoir comment plaire à Dieu et à se garder de tout péché, par lequel Dieu est offensé, les sœurs doivent examiner continuellement en leur cœur comment elles observent la Règle de la Vierge Marie et si leur vie se trouve pure et agréable au regard de Jésus. »

En ces moments de relecture, on repère en nos vies les pas de Dieu, on prend conscience de nos faux pas mais plus encore de sa miséricorde. On réveille sa foi.

Pour réveiller notre foi, l’exemple de témoins de la foi est également important. Ainsi, pour nous, l’exemple de sainte Jeanne et du bienheureux Gabriel-Maria. La lecture de la vie des saints est un profond stimulant pour la foi. Et pour la relancer, la charité, quant à elle, reste un puissant levier. Car la foi sans la charité ne sert à rien, « ne porte pas de fruit » (Benoît XVI) ; inversement, la charité sans la foi risquerait de rester au niveau du sentiment, de nos sentiments qui sont si fluctuants. Foi et charité, donc, se tiennent la main. C’est grâce à la foi, que nous pouvons reconnaître dans l’autre le visage de Jésus Christ ; « ce que vous avez fait au plus petit, c’est à moi que vous l’avez fait. » (Mt 25, 40).

Que la foi soit vraiment au cœur de nos vies car c’est elle qui permet de discerner en nos existences humaines les miséricordes de Dieu, notre Père et Père de Jésus Christ, elle nous met sur le chemin de la véritable amitié avec le Christ.

Deux images de Jeanne et Gabriel-Maria vont conclure ces quelques réflexions, images qui lèvent un peu le voile sur la profondeur de leur vie de foi. La première, celle de Jeanne. Toute enfant, un jour où elle prie dans l’église de Lignières, elle comprend qu’elle deviendra la fondatrice d’un ordre religieux. Entre cette promesse venue d’en-haut et sa réalisation, il se passe plus de trente ans. Durant toutes ces années, Jeanne a dû garder sa lampe allumée, comme les vierges sages de l’Évangile, la lampe de la foi, car sans cela, soit qu’elle se serait découragée de voir ainsi défiler les années, soit qu’elle n’aurait pu discerner le bon moment pour la réalisation de cette promesse. Elle a veillé, debout, guettant l’heure propice. La seconde image est celle de Gabriel-Maria. L’appel à tout quitter se fait entendre. Il a pourtant un projet de vie, celui de se marier avec une jeune fille connue de ses parents, qui ne sont pas contre, quoique le trouvant encore bien jeune, du moins sa mère. L’appel de Dieu est plus fort toutefois que ses sentiments. Il part, comme Abraham quittant son pays et sa parenté, afin d’y répondre. Il se met en route, frappant à la porte de plusieurs couvents sans succès. Il aurait pu lui aussi se décourager et rebrousser chemin. Non. Il persévère et obtient enfin ce qu’il est parti chercher. La foi en cet appel l’a lancé en avant sur la route de l’Évangile. Il ne s’arrêtera pas.

D’un côté, la lampe allumée qui ne s’éteint pas, de l’autre la marche en avant dans le grand vent de la persévérance, deux images capables de raviver s’il en est besoin, notre vie de foi.

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La foi en la Parole de Dieu

Matthieu, 8, 5-10

« Comme il était entré dans Capharnaüm, un centurion s'approcha de lui en le suppliant : "Seigneur, dit-il, mon enfant gît dans ma maison, atteint de paralysie et souffrant atrocement."Il lui dit : "Je vais aller le guérir" - "Seigneur, reprit le centurion, je ne mérite pas que tu entres sous mon toit ; mais dis seulement un mot et mon enfant sera guéri. Car moi, qui ne suis qu'un subalterne, j'ai sous moi des soldats, et je dis à l'un : Va ! et il va, et à un autre : Viens ! et il vient, et à mon serviteur : Fais ceci ! et il le fait."

Entendant cela, Jésus fut dans l'admiration et dit à ceux qui le suivaient : "En vérité, je vous le dis, chez personne je n'ai trouvé une telle foi en Israël. »

Commentaire

Le Christ a bien des raisons à exaucer le centurion romain.

La première est que cet homme vient le supplier, non pas pour lui-même, mais pour un autre, pour son plus proche prochain. Le Christ est aussi touché par cet homme qui fait preuve d’humanité. L’attitude de cet officier romain rappelle celle de la Vierge à Cana qui intercède auprès de Jésus pour les autres : "Ils n'ont plus de vin!" le Christ nous accueille toujours quand on lui présente la détresse de nos frères et sœurs en humanité. Il faut le croire. Notre intercession pour les autres est un acte de foi réel dont l’efficacité est aussi réelle même si on ne la voit pas, même si cette efficacité reste cachée à nos yeux.

La seconde. Cet homme est aussi un humble et cela, également, a du prix aux yeux de Jésus: "Je ne suis pas digne, dit le centurion, de cet honneur que tu me ferais en descendant chez moi". « Il ne se sent pas digne, malgré le poids de son autorité humaine et de sa compétence d'officier, malgré toute l'estime dont on l'entoure à Capharnaüm, malgré toutes les relations qu'il a, lui, l'homme en vue » (Jean Lévêque, ocd), l’homme des premiers rangs.

La troisième. Cet homme est surtout un homme de foi. C’est ce qui va forcer l'admiration du Christ. Sa foi est une foi tranquille, audacieuse. Il croit que la parole du Christ est efficace, que sa parole peut produire ce qu’elle dit, là où elle est prononcée. Pas besoin que le Christ soit en personne près du serviteur et qu’il prononce les mots qui le guériront. Car il pressent, cet homme, il devine, que les choses peuvent obéir à la simple Parole du Christ. Implicitement, il reconnaît, en Christ, le Verbe, la Parole faite chair, la Parole de Dieu qui produit ce qu’elle dit. Le centurion rejoint la foi du psalmiste en l’efficacité de la Parole de Dieu. Dieu parle, et cela est; il commande, et cela existe. « Le Seigneur a fait les cieux par sa parole, l'univers, par le souffle de sa bouche. Il parla, et ce qu'il dit exista ; il commanda et ce qu'il dit survint. « (Ps 32,9) La parole de Dieu est créatrice, et créatrice de vie.

Cet homme croit en l’action du Christ, il croit au pouvoir de la Bonté du Christ, en sa Bonté source de vie. Cet homme a pressenti quelque chose du secret de Jésus. Avec ses mots à lui, il exprime le mystère de la Parole créatrice et recréatrice. Mais il exprime cela avec ses mots à lui, avec ce qu’il est, lui, le militaire. Ainsi, ce centurion dit au Christ que, lui, centurion, il a un pouvoir qui lui a été donné et qui n’est contesté par personne parce que ce pouvoir vient de plus haut. Dès lors, quand il parle à ses subalternes, ceux-ci obéissent à sa parole, à ses ordres. Voilà pourquoi, ce centurion croit que le Christ, à plus forte raison car en Lui réside la force de Dieu, vu les œuvres qu’il accomplit et que lui, centurion, il a vues, peut commander à la maladie, à la souffrance, et même à la mort.

Cette foi audacieuse et profonde, Jésus ne l'a pas trouvée chez les familiers du Temple de Jérusalem, chez ceux qui se réclament du Dieu de la Bible. Il l'a trouvée chez un étranger, chez un homme au cœur droit qui a su aller jusqu’au bout dans la logique de sa foi au Christ qui commençait à naître en lui : ce qu’il découvrait en Jésus en effet était si beau, si vrai, alors, pourquoi ne pas y croire simplement, pourquoi ne pas croire aux merveilles de Dieu qui s’accomplissaient par le Christ ? Certes, il pensait ne pas y avoir droit, mais il est allé tout de même au devant du Christ avec un cœur de pauvre.

À chaque eucharistie, avant de communier au Corps et au Sang du Christ, l'Église nous fait redire pour nous-mêmes la prière du centurion : « Seigneur, je ne suis pas digne de te recevoir, mais dis seulement une parole et je serai guéri. »

Oui, nous ne sommes pas « dignes » mais la Parole du Christ abolit toute distance. Un mot du Christ, un mot de son Cœur, et la vie de nouveau fait son œuvre en nous, dans les autres, dans l’Église, dans le monde.

Tous les saints ont vécu de cette foi en la Parole de Dieu, en la Parole du Christ, croyant de tout leur cœur en son efficacité. La parole de Dieu est toujours créatrice de vie. Les saints ont été instruits par la Parole de Dieu. L’Esprit Saint les a aussi instruits dans le secret de leur cœur. Et cela s’est manifesté dans le concret de leur existence.

La vie de sainte Jeanne le montre bien. Le bienheureux Gabriel-Maria nous dit que « c’était tout son plaisir de prier Dieu et d'avoir toujours Dieu en son cœur, sur sa langue et dans ses œuvres. Elle aimait tant à entendre parler de Notre Seigneur. Son cœur était entièrement à Dieu et elle prenait plaisir à être avec Lui ou à entendre parler de Lui. » Elle était attentive à la Parole.

L’attention à la Parole de Dieu influence la vie ; elle nous dispose à discerner ce qui plaît à Dieu, dans le concret de l’existence, dans tel événement ; elle peut même éclairer les décisions que nous devons prendre, même celles les plus matérielles. Ainsi Jeanne. Par exemple, on raconte que lorsqu’elle introduisit ses filles dans leur couvent nouvellement construit, elle fit murer une porte et en fit faire une autre près du palais ducal, là où elle habitait, afin d’avoir une entrée dans le couvent plus directe. Décision bien matérielle mais qui ne se fit pas sans réflexion ni prière car, écrit son biographie à propos de ce petit fait, elle était «  dirigée par le Saint Esprit en tout ce qui concernait son ordre ».

Cette attention à l’Esprit Saint, chez Jeanne, a été reconnue par Gabriel-Maria lui-même. Ainsi, concernant son inspiration qu’un jour elle fondera un ordre religieux, il reconnaît que cela lui vient du « béni Saint Esprit ». Jeanne se laissait conduire par l’Esprit de son baptême ; elle était habitée par Dieu, par sa Parole.

« Avoir toujours Dieu en son cœur », comme sainte Jeanne, cela signifie qu'on l'écoute, l’écouter pour vivre de Lui, à l'exemple de Marie, qui écoutait le Christ, qui écoutait sa Parole et la mettait en pratique en la donnant aux autres, en les invitant à faire tout ce qu’il leur dira, comme à Cana : » faites tout ce qu’il vous dira ». C’est aussi être à l’écoute de l’Esprit Saint, à l’écoute de son propre cœur aussi, de ses sentiments et inclinations, afin de chercher en vérité et d’accomplir en tout ce qui plaît à Dieu. C'est bien ce qui nous est demandé dans l'Évangile, et aussi par les fondateurs de l’Annonciade, dans la Règle de vie qu’ils ont laissée à leurs filles où il est dit, au chapitre de la foi, que « la sœur qui est de Dieu écoute la Parole de Dieu » - reprenant ainsi ce qu’écrit saint Jean en son évangile : « Qui est de Dieu entend les paroles de Dieu » (Jn 8, 47). Et cette Parole le fait tenir debout dans la vie.

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La foi dans les tempêtes de la vie

Mt 14, 22- 36 

(Jésus vient de rassasier de pain les foules.)

« Et aussitôt, il obligea les disciples à monter dans la barque et à le devancer sur l'autre rive, pendant qu'il renverrait les foules. Et quand il eut renvoyé les foules, il gravit la montagne, à l'écart, pour prier. Le soir venu, il était là, seul. La barque, elle, se trouvait déjà éloignée de la terre de plusieurs stades, harcelée par les vagues, car le vent était contraire.

A la quatrième veille de la nuit, il vint vers eux en marchant sur la mer. Les disciples, le voyant marcher sur la mer, furent troublés : "C'est un fantôme", disaient-ils, et pris de peur ils se mirent à crier. Mais aussitôt Jésus leur parla en disant : "Ayez confiance, c'est moi, soyez sans crainte." Sur quoi, Pierre lui répondit : "Seigneur, si c'est bien toi, donne-moi l'ordre de venir à toi sur les eaux" - "Viens", dit Jésus. Et Pierre, descendant de la barque, se mit à marcher sur les eaux et vint vers Jésus. Mais, voyant le vent, il prit peur et, commençant à couler, il s'écria : "Seigneur, sauve-moi !" Aussitôt Jésus tendit la main et le saisit, en lui disant : "Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ?"

Et quand ils furent montés dans la barque, le vent tomba. Ceux qui étaient dans la barque se prosternèrent devant lui, en disant : "Vraiment, tu es Fils de Dieu !" Ayant achevé la traversée, ils touchèrent terre à Gennésaret. Les gens de l'endroit, l'ayant reconnu, mandèrent la nouvelle à tout le voisinage, et on lui présenta tous les malades : on le priait de les laisser simplement toucher la frange de son manteau, et tous ceux qui touchèrent furent sauvés. »

Commentaire

Après avoir rassasié de pain les foules, Jésus demande à ses disciples de prendre leur barque et de le devancer sur l’autre rive. Pendant ce temps, lui, il priera puis ira les rejoindre. Les disciples, contrairement à l’épisode de la tempête apaisée, sont seuls dans la barque. Le Christ est donc loin d’eux lorsque la tempête se déchaîne et lorsqu’ils doivent lutter de toutes leurs forces contre une mer en furie. Ils sont en difficultés. Pendant ce temps, Jésus est en prière. Vers la fin de la nuit, cependant, le Christ rejoint la barque en « marchant sur la mer ». Les disciples sont prit de panique, croyant voir un fantôme. Mais dans leur affolement, ils reconnaissent Jésus, ils perçoivent sa voix : « Ayez confiance, c'est moi, soyez sans crainte ». Pierre, en voyant Jésus, s’est-il rappelé les paroles du psalmiste chantant la sortie d’Égypte du Peuple de Dieu : « Sur la mer fut ton chemin, ton sentier sur les eaux innombrables. Et tes traces, nul ne les connut » (Ps 77, 20) ?

Pierre reconnaît Jésus, Jésus debout sur la mer. En cet instant, sa foi est traversée d’une intuition extraordinaire : si c’est Jésus, si c’est vraiment Lui, alors lui-même peut être là où est le Christ, il peut le rejoindre là où il est, il peut tenir debout, auprès de Lui. D’où l’audace de sa demande qui provoque la réponse de Jésus : « Viens ». Pierre obéit. Mais la force du vent le fait chanceler dans sa foi. Un doute fugace le traverse. La force du vent s’impose à lui ; la peur lui fait oublier la force du Christ, la peur lui cache la présence du Christ Sauveur. Mais il crie sa peur. Et ce cri le sauve. Le Christ alors lui tend une main secourable et il la saisit. La foi de Pierre n’est pas allée jusqu’à la folie de la confiance la plus totale à cause de la peur mais n’en demeure pas moins la beauté de son geste, n’en demeure pas moins l’acte de foi qui s’en est suivi : « vraiment, tu es Fils de Dieu ».

L’histoire de Pierre, c’est aussi la nôtre. Au milieu des tempêtes de l’existence, au moment où tous nos appuis semblent faire défaut, sauf Dieu, le Christ nous lance cet appel de le suivre « Viens, suis-moi ». Cet appel nous lance un défi, celui de la confiance inconditionnelle.

Nous luttons durant de longues années contre ces vents contraires que sont les tentations de la facilité, contre les difficultés relationnelles, contre le doute, les habitudes qui viennent mettre en veilleuse la joie de croire, contre le dégoût de la prière, contre peut-être les scrupules. Mais en ces moments de crise, de soubresaut, le Christ est présent, il est présent là où nous souffrons depuis qu’il a pris sur Lui tout ce qui fait notre humanité. Mais il est au-delà de nos impressions de vide, au-delà de tout ce qui s’agite en nous, en notre cœur, notre intelligence, notre esprit. Il attend que nous fassions le saut de la confiance la plus totale. C’est comme si nous avions les yeux bandés, que nous étions au bord d’un précipice et que quelqu’un nous dise de sauter dans le vide, qu’il n’y a rien à craindre, vraiment rien à craindre. Le Christ attend de nous la confiance, rien que la confiance. Il ne faut pas cependant le perdre de vue, il faut regarder dans sa direction, pas perdre de vue l’horizon de son amour.

C’est l’aventure de la foi. Pour parvenir à la paix que donne la foi en Christ, il faut consentir à perdre nos assurances tout humaines, consentir à prendre la main que Jésus nous tend par sa Parole, ses sacrements, par notre prochain.

Mais il est vrai que souvent nous pouvons douter. Lorsque le réel de notre existence est trop dur, le doute peut être effectivement à notre porte. Mais il y a un doute, pour le père Gabriel-Maria, qui n’est pas une faute. « la vie de foi, dit-il, admet bien certains balancements ou hésitations; de même, la fidélité n'exclut pas le doute. » Il ne parle pas, ici, du doute qui serait un doute délibéré, recherché, entretenu, mais il parle du doute produit par une cause extérieure, non recherchée et non voulue comme une épreuve qui nous arrive, comme les scrupules qui peuvent nous assaillir dans certaines occasions. Si nous résistons au doute, au mouvement de doute qui nous traverse, si nous posons des actes de foi, alors nous sommes, dit encore Gabriel-Maria « plus méritants que pécheurs. »

Car les angoisses, les incertitudes, les inquiétudes peuvent en effet faire partie de ces tempêtes qui peuvent mettre en péril la barque de notre vie, la faire chavirer dans la mer des scrupules. C’est ce qu’il faut éviter. Comme le navigateur évite les écueils, ainsi, devons-nous éviter les scrupules qui éteignent la vie spirituelle, qui nous paralysent, qui barrent notre marche en avant, sur la route de la foi. Le meilleur moyen de les combattre pour le père Gabriel-Maria, c’est de les mépriser car « si on les craint, ils viennent, si on les méprise, ils fuient ». Car en ces moments de tempête, toujours pour Gabriel-Maria, « il n'y a pas péril… », mais appel à la confiance en Jésus qui guérit, en Jésus qui sauve. En effet, comme le dit encore Gabriel-Maria « Le doux et très pieux Fils de Dieu, au sujet de qui Matthieu allègue la prophétie d'Isaïe, fut un médecin de ce genre : « Le roseau froissé, il ne le brisera pas, et la mèche fumante, il ne l'éteindra pas… » (Is 42, 3-4), notre vie, aussi fragile qu’elle soit, aussi ballottée par les vents contraires, il en prendra soin. Le croyons-nous vraiment ?

Le doute. Gabriel-Maria l’a connu, avec la tristesse, lorsqu’il se retrouva seul, à la mort de Jeanne, pour continuer l’œuvre à peine ébauchée de la duchesse, à savoir la fondation de l’Annonciade. « Hélas, pauvres filles, dit-il aux sœurs au matin du décès, où est votre mère et que ferez-vous sans elle ? Que puis-je faire de ce petit troupeau sans Madame ?... Qui subviendra à vos nécessités à l’avenir ? Je puis bien vous aider pour la vie spirituelle, et jamais en cela je ne vous ferai défaut, mais qui vous aidera pour la vie matérielle ? » Et c’est la mère Ancelle du jeune monastère qui lui ouvre une issue, une issue de foi et de confiance : « notre révérend et bon père, toutes mes sœurs et moi nous vous prions de prendre réconfort, constance et patience dans cette si grande épreuve…. La Vierge Marie nous aidera. C’est la Mère de toute consolation et de miséricorde qui jamais ne manque d’aider ceux qui mettent en elle leur espérance. »

Sœur Catherine invite Gabriel-Maria, en cette grande épreuve, à s’en remettre à la Vierge, et à la Vierge de l’espérance, à la Vierge qui se tenait debout dans la tempête du calvaire. Elle l’invite à avoir foi en l’avenir, à faire confiance à la vie. Le conseil de sœur Catherine, nous pouvons le faire nôtre. Quand tout semble s’ébranler autour de nous, ou en nous-mêmes, il est bon et salutaire de se tourner vers la Vierge dans une prière confiante ; elle guidera sans aucun doute notre main vers celle que, sans cesse, nous tend le Christ.

Croire, c’est véritablement « s’appuyer sur le Christ mieux que sur les réalités fluentes de ce monde où l’on perd pied si facilement » (R. Guardini).

(à suivre)