Un point pour avancer... creuser... approfondir...

Du Message Marial      n° 48 - octobre 2012

"Pour t'élever de terre, il te faut deux ailes :

 la pureté du cœur et la simplicité."

(Pierre Corneille)

En écrivant ce vers Corneille pensait certainement à la béatitude des cœurs purs qui est celle des cœurs simples, des cœurs non partagés, à cette béatitude qui, en effet, soulève l’existence, l’oriente vers ce qui ne passe pas, vers la source de toute Beauté, de toute Bonté, la source de tout Bonheur.

Mais notre cœur est-il toujours habité par la nostalgie de cette source ? Avons-nous le désir de vivre, comme le répète un bienheureux Gabriel-Maria, « dans la familiarité du Très-Haut », le désir de soumettre « les inclinations de notre cœur au désir des vertus, simplement pour Lui plaire », le désir de nous « éloigner de toutes les choses qui pourraient conduire à de vains plaisirs », à ces plaisirs qui alourdissent notre vie parce qu’ils sont contraires à ce qui peut vraiment rendre heureux ? Ou bien encore : prenons-nous « toute notre consolation à faire le bien que nous pouvons,  simplement pour l’amour de Dieu », et à nous « réjouir du bien que l’on fait » ? En un mot : vivons-nous recroquevillés sur nous-mêmes, ou bien tournés vers de larges horizons ?

S’il est l’espace du vrai, de l'authentique, le lieu des choix décisifs, de la fidélité au quotidien, notre cœur peut être aussi ce lieu secret où naissent tant de sentiments qui nous détruisent intérieurement, tels l'agressivité et l’amertume, où peuvent se glisser subrepticement mépris, égoïsme ou démesure. Alors que nous sommes faits pour aimer et accueillir, on peut refuser et se fermer, tomber dans le négatif. Car « la source du mal n’est pas dans les choses, mais en nous-mêmes. C'est notre cœur qui prend l'initiative du bien ou du mal, et c'est l'intention de notre cœur qui fausse sa relation aux choses, au corps, ou aux personnes. » (Jean Lévêque).  

Le premier pas vers la pureté et la simplicité du cœur est peut-être la découverte apaisée et acceptée de notre misère native, de notre péché et du vide de notre âme. Car en tout cela l’Esprit travaille, c’est en creux que travaille la grâce de Dieu. Cette grâce, on ne se la donne pas à soi-même, on la reçoit comme un pauvre reconnaissant. « Le Seigneur fit pour moi des merveilles » chante la Vierge en son Magnificat. Si le Dieu-Amour est ainsi notre appui, si sa mémoire ne nous quitte pas, alors, nous pouvons faire tout ce que nous voulons, car tout ce que nous ferons sera orienté vers ce qui peut Lui plaire. Nos désirs et nos passions seront pris dans le dynamisme de sa grâce. Car le cœur pur est à l’écoute de l’Esprit. Savoir et croire que Dieu existe,  appuyer notre existence sur ce Roc-là, y déposer tout le poids de soi-même rend le cœur pur et léger, non pas en un instant. Il y faudra peut-être des années, voire toute la vie…. Mais qu’importe ! Dieu est le Bien et ne peut vouloir que le Bien. Tout ce qu’il crée provient de sa Bonté. Cela rend le cœur libre. « Tu mets au large mon cœur », reconnaît le psalmiste.

Se tourner vers Dieu, lui soumettre toute notre vie, toutes « les inclinations de notre cœur », est un autre pas à faire sur le chemin de la véritable pureté du cœur, un pas qui est aux antipodes d’une attitude moralisante. Car, pour qui veut connaître la simplicité du cœur, il n’est pas besoin d’attendre la perfection morale ! Est-elle d’ailleurs possible, puisque, tous, nous sommes de pauvres pécheurs pardonnés ! L’homme au cœur pur ne pense pas d’ailleurs qu’il peut avoir un cœur pur mais il n’a qu’un désir : que sa vie plaise à Celui qui le fait vivre et exister, que ses pensées, ses paroles et ses actions soient orientées vers le Bien, vers le Dieu de toute Beauté et de toute Bonté. Alors, il découvre la beauté des choses et des visages, il se met au  service de la vie. Il voit et comprend tout dans la lumière de Dieu, qui est splendeur et beauté, même ses fautes et ses laideurs. « Tu vois ma misère, Seigneur, et tu sais ma détresse », reconnaît encore le psalmiste.

Le cœur pur, simple, pauvre parce que dépouillé de son amour propre, est un cœur ouvert, un cœur qui écoute Dieu, et qui écoute aussi ses frères. C’est là un pas encore à faire, un  pas qui le conduit à voir le monde comme par le dedans, dans le rayonnement et sous l’influence de son Auteur. Son regard va plus loin que les apparences. Il pressent que la vérité des personnes et de toutes réalités est à chercher non pas dans leur paraître mais dans leur être. Il communie aux préoccupations les plus quotidiennes de ses frères en humanité. Rien ne lui est indifférent de ce qui les touche. Il est sans arrière pensée. Il sait que dans tout homme, même le plus abîmé par la vie, il est une profondeur où Dieu habite. C’est à ce niveau qu’il tente de le rejoindre. Un être pur, pauvre de soi, ne peut être que bon car, libre, il accueille la bonté de Dieu, non pas pour la garder égoïstement mais pour la diffuser, la répandre autour de lui.  Et ceux qui en bénéficient se sentent plus purs et plus aimants, ils se sentent meilleurs.

Pour qui aspire à la béatitude des cœurs purs, à la véritable simplicité du cœur, une nouvelle manière d’exister s’ouvre devant ses pas. Sa présence au monde devient autre, grâce à sa vie de « familiarité avec le Très-Haut ». Il sait que tout est aimé de Dieu, racheté par Lui. Le monde est sauvé et cela soulève sa vie d’une immense espérance. Sa volonté est tout orientée vers celle de Dieu, dans le désir ardent qu’elle puisse s’accorder à la Sienne. Il devient petit à petit un être de réconciliation, de communion. Dans un monde de division, de rivalité, de conflits et d’horribles guerres, où « l’amour n’est pas aimé », il offre un espace de fraîcheur et de légèreté à l’Évangile de la Paix. Il prend des risques. Mais il a confiance, confiance comme un enfant, comme l’enfant de Dieu qu’il est de par son baptême. 

Et il sait que ce Père qu’est Dieu est tendresse et pitié. Toute la Bible le lui dit, les saints le lui montrent, l’Église le lui proclame. Il sait aussi que tout provient de cette tendresse, que tout est enveloppé dans ce grand mystère de la Paternité divine. Savoir cela le met en sécurité car il sait où va son existence. Il sait aussi que la pureté du cœur et la vraie simplicité, ces « deux ailes » qui soulèvent sa  vie vers le meilleur n’est pas le fruit d’une conquête, d’une ascèse négative, une ascèse de la volonté mais un don à accueillir, une grâce à recevoir, en pauvre.

Un saint François d’Assise avait compris tout cela à merveille. Dans Sagesse d’un pauvre, Éloi Lecler nous le fait comprendre. Ainsi, dans un dialogue qu’il imagine entre François et frère Léon, il écrit à propos de la pureté du cœur :

« Mais cette pureté ne s’obtient pas à la force des poignets et en se tendant.

 - Comment faire ? demanda Léon.

- Il faut simplement  ne rien garder de soi-même. Tout balayer. Même cette perception aiguë de notre détresse. Faire place nette. Accepter d’être pauvre. Renoncer à tout ce qui est pesant, même au poids de nos fautes. Ne plus voir que la gloire du Seigneur et s’en laisser irradier. Dieu est, cela suffit. Le cœur devient alors léger. Il ne se sent plus lui-même, comme l’alouette enivrée d’espace et d’azur. Il a abandonné tout souci, toute inquiétude. Son désir de perfection s’est changé en un simple et pur vouloir de Dieu.

Léon écoutait gravement, tout en marchant devant son père. Mais, à mesure qu’il avançait, il sentait son cœur devenir léger et une grande paix l’envahir. »

Du Message Marial - n° 47 - juillet 2012

L'homme n'est qu'un roseau,

 le plus faible de la nature;

mais c'est un roseau pensant.

(Pascal)

        Pour ce grand philosophe qu’est Pascal, toute notre dignité consiste dans l’acte de penser. Il en fait même un devoir : « L'homme est visiblement fait pour penser: c'est là toute sa dignité et tout son mérite ; et tout son devoir est de penser comme il faut. »

        On ne reste jamais sans penser. Mais pense-t-on toujours « comme il faut » ? Les pensées les plus contradictoires peuvent en effet nous habiter, elles vont et viennent, s’incrustant ou non en nous-mêmes. Elles arrivent sans crier gare et nous n’y pouvons rien ou pas grand chose, du moins dans un premier temps. Il y en a de bonnes et de moins bonnes : qu’en faisons-nous ? Pensons-nous vraiment, ou bien nous laissons-nous ballotter par les idées en vogue, venant peupler nos propres pensées ? Savons-nous faire le tri afin que notre vie ne soit pas soumise au rythme parfois effréné de nos pensées. Il est bon de savoir les maîtriser.

        Mais la maîtrise des pensées est une chose bien difficile. S’y exercer, c’est être sur le chemin de la vraie Sagesse. Pour cela, il est besoin d’être à l’écoute de sa conscience, de prendre le temps de réfléchir en soi-même, de peser le pour le contre, de rectifier ses pensées par la considération du bien, de prendre conseil, et puis surtout de recourir à la prière, surtout à la prière à l’Esprit Saint, à la Parole de Dieu qui nous indique, quant à elle, le chemin de la vraie Sagesse, qui nous indique ce qui plaît à Dieu.

        Il est aussi important d’examiner les mobiles profonds qui nous font agir, important de nous « interroger sur le commencement de toutes nos œuvres, nos pensées et paroles, de même sur leur poursuite et leur fin, afin de se garder de faire quelque chose qui ne soit agréable à Dieu… » (Bx Gabriel-Maria). Il est également et surtout nécessaire d’avoir de bons repères, objectifs et sûrs, propres à nous éclairer au milieu de notre quotidien parfois bien compliqué, et sur lesquels on peut s’appuyer, trouver des réponses afin de ne pas errer en nous-mêmes, au gré des pensées du moment.

Les saints peuvent être ces repères. « Un saint, écrivait Chateaubriand, est le plus vaste et le plus puissant des réflecteurs humains de la Pensée ». Leur vie nous dévoile en effet ce qu’est le meilleur, étant si proches des pensées mêmes de Dieu, de son Cœur, chacun selon son charisme. Parmi les saints, la Vierge brille d’une lumière particulière, elle qui a « connu la Pensée du Seigneur » (1Co 2, 16), et en a été instruite.

Pour le bienheureux Gabriel-Maria, la remise de sa propre vie entre les mains du Christ et le recours à la Vierge peuvent exercer une réelle influence sur les pensées, cela peut les canaliser, surtout les apaiser, les éclairer.

Ainsi, il recommandait aux personnes aux prises avec leurs pensées, ou inquiètes dans leur conscience, de demander au Christ dans la prière personnelle ou le sacrement du Pardon, de leur redonner la paix, leur disant de ne jamais se laisser aller à la désespérance. Il leur recommandait aussi d’être des « habitués du saint sacrement » et, si quelque « désolation d’esprit ou tentation » ou quelque découragement survenait en leur cœur, il leur conseillait « de ne jamais cesser pour cela d’aller avec confiance à la sainte communion. » Il était convaincu en effet, que les sacrements de l’Église, et principalement ceux de l’eucharistie et la réconciliation, exercent une action  efficace sur la manière de conduire notre vie, donc sur nos pensées.

Gabriel-Maria conseillait encore, à ceux et celles qui venaient lui demander conseil, de pénétrer leurs pensées des vertus de Marie qu’il considérait comme « l’amie de la Vérité », de jeter sur elle le regard de leur esprit, de la prendre comme « oracle », c’est à dire, comme celle apte à les conseiller, à les diriger dans les étapes de leur existence, dans leur pèlerinage d’ici-bas. « De même, leur disait-il, que les Rois contemplaient l’étoile, de même vous devez avoir Marie devant les yeux, regarder dans sa direction, confier et remettre toute leur vie à la vraie étoile  qu’est Marie afin qu’elle vous dirige dans toutes vos entreprises. »

Lui-même avait l’habitude de s’en remettre à elle en tout, quoiqu’il fasse, qu’il écrive, qu’il prêche, ou qu’il parle ; il la priait de l’encourager, de le soutenir dans ses efforts, d’illuminer son esprit, de l’éclairer et de diriger principalement toutes ses facultés vers la connaissance du Bien qu’est Jésus-Christ, non pas une connaissance livresque, mais une connaissance qui le conduise véritablement à une expérience de vie, en Christ.

    La Vierge en effet peut réellement aider à mettre de l’ordre dans nos pensées, car « sa vie seule est un enseignement pour tous » (saint Ambroise). Elle peut nous aider à cultiver en nous des pensées orientées vers le meilleur, vers la source de tout bien et de toute beauté, vers ce qui est vrai, vers ce qui sert la vie. La contemplation de ce qu’elle est constitue le meilleur remède à toutes pensées d’orgueil et de démesure qui peuvent tellement empoisonner nos relations avec les autres.

    Poser le regard de notre cœur sur elle, sur l’exemple de sa vie, penser à elle, à ce qu’a été son existence, la contempler non pas seule mais toujours en relation avec le Christ nous éveille au véritable sens de notre vie ; la méditation de ce qu’elle a vécu est propice à nous ouvrir à l’amour de Dieu et du prochain, et à une meilleure connaissance du Christ ; vivre dans sa familiarité pénètre nos pensées de douceur, même au milieu des peines et des soucis.  En sa personne, la Vierge nous montre où vont nos vies humaines, quel est leur véritable accomplissement, et cela peut contribuer à faire naître en nous des pensées de paix, d’espérance.

Réfléchir sur sa foi, ferme et stable parmi tant de vicissitudes, peut relancer la nôtre et nous donner la force de résister à l’incrédulité ambiante. Plus que toute autre, Marie a gardé en elle la Parole de Dieu et l’a mise en pratique, la méditant en son cœur sans relâche. Revenir à cet exemple de la Vierge méditant, nous donne ou redonne le goût de cette Parole, le désir de la méditer à notre tour, le courage d’y revenir sans cesse nous donne ou redonne le goût du silence et de la réflexion. Cela peut transformer notre manière de penser et de voir les choses. Le regard de notre pensée ne s’arrête plus à l’immédiat, au seul contingent, mais va au-delà, jusqu’au Cœur de Dieu. Les réalités de la vie, nos existences personnelles, sont vues en relation avec ce Cœur et cela leur donne du poids, une importance insoupçonnée. Tout a du prix.    

Penser à Marie dans un monde si contrasté, si bousculé, traversé par tant de courants d’idées, dont certains sont si contraires au bien véritable, traverse nos propres pensées non seulement d’un souffle de pureté mais les affermit dans le vrai, les oriente vers la Vérité même qu’est le Christ, vers ce qui ne passe pas.

Ainsi,

Que son nom ne s’éloigne jamais de tes lèvres, qu’il ne s’éloigne pas de ton cœur; et, pour obtenir le secours de sa prière, ne néglige pas l’exemple de sa vie. En la suivant, tu es sûr de ne pas dévier; en la priant, de ne pas désespérer; en la consultant, de ne pas te tromper. Si elle te soutient, tu ne tomberas pas; si elle te protège, tu n’auras pas à craindre; si elle te conduit, tu ne te fatigueras pas; si elle t’est favorable, tu parviendras au but…» (saint Bernard)

Du Message Marial n° 46 - avril 2012

Le commencement de bien vivre,

c'est de bien écouter.

(Plutarque)

       Tout au long de la Bible Dieu, par ses Prophètes, ne cesse de lancer un pressant appel à son Peuple, il ne cesse de l’inviter à l’écouter, à écouter sa Parole, à l’écouter jusqu‘à lui obéir car il en va de sa  vie même. Car la Parole est Vie. Le Christ, dans l’Évangile, a fait de l’écoute de la Parole de Dieu une béatitude : « Heureux ceux qui écoutent la Parole de Dieu et qui la gardent » (Lc 8, 21). « Heureux », car la Parole écoutée deviendra en eux source de vraie vie. Un cœur prompt à écouter est bien cette meilleure part dont Jésus dit qu’elle ne peut être ôtée à celui attentif à sa Parole, comme Marie de Béthanie, la sœur de Marthe et de Lazare qui, un jour, assise à ses pieds, écoutait de toutes ses oreilles ce qu’Il lui disait.

Savoir écouter est une sagesse. C’est aussi un labeur. Cela demande une véritable conversion. Passer de l’écoute de soi à l’écoute de l’Autre nous fait faire un véritable exode intérieur. Avec ses mots à lui, le bienheureux Gabriel-Maria le sait  bien – l’ayant lui-même pratiqué – lorsqu’il écrit que « nous devons être prompts à écou­ter la Parole de Dieu, lents à parler et prévoyants pour fuir les vanités et les rumeurs du monde. » En quelques mots, il nous trace là un chemin pour entrer dans une véritable écoute de la Parole.

Ainsi, « être prompts à écouter », c’est à dire, qu’il nous faut réveiller en nous-mêmes le désir empressé d’écouter la Parole d’une manière assidue, le désir ardent d’ouvrir notre Bible, d’écouter résonner en notre cœur les mots que nous lisons, prendre la décision d’entrer dans la Parole, d’en méditer les mots, de les savourer pour qu’ils deviennent en nous une véritable nourriture.

Puis, Gabriel-Maria nous dit qu’il faut être « lents à parler », c’est à dire, mesurés dans nos paroles. En effet, écouter la Parole de Dieu demande un certain silence, un silence matériel, certes, mais plus encore ce silence du cœur qui tend à supplanter petit à petit nos discours et monologues intérieurs parfois plus bruyants que les bruits de la rue. Mais, comment faire taire tout ce bruit intérieur qui nous rend sourds à la Parole ? En remplaçant peut-être nos propres paroles par des paroles venant de Dieu, par des paroles capables d’entretenir en nous un état de prière. Que ce soient le chapelet, les oraisons jaculatoires - ces courtes prières lancées vers Dieu comme une flèche, comme un cri du cœur, comme un élan amoureux vers Celui qu’on aime – ou bien la répétition du Nom de Jésus et du Nom de Marie, tout cela est propice à nous établir dans un certain silence, dans la vigilance du cœur, au long du jour.

La vigilance, c’est bien la troisième chose que veut nous dire le bienheureux Gabriel-Maria quand il nous invite à être « prévoyants pour fuir les vanités et les rumeurs du monde », c’est à dire, à fuir l’orgueil de la vie afin d’entrer dans une attitude intérieure d’humilité face aux mille sollicitations de l’existence. Car l’humilité est une terre fertile où la Parole peut être semée et porter du fruit.

Ainsi, l’assiduité à ouvrir notre Bible ou notre Évangile, ces courtes prières qui peuvent jalonner nos journées, l’humble vigilance du cœur, trois moyens pour nous faire petit à petit devenir des familiers de la Parole de Dieu, avides de l’écouter et de la mettre en pratique, à l’exemple de l’humble Vierge de Nazareth

Marie, la Mère de Jésus, est bien le modèle de la véritable écoute. Marie est Vierge ; elle n’est pas encombrée par sa propre parole, par ses discours intérieurs, mais elle est tout attentive à la Parole. Son écoute est moins une réflexion qu’un « oui » offert à Dieu. Si elle interroge, ce n’est pas pour raisonner ou analyser mais pour mieux comprendre ce qui lui est dit. Elle n’accumule ni connaissances ni idées mais elle est disponible, confiante. Si elle se livre et s’abandonne à la Parole écoutée, elle garde aussi en sa mémoire cette Parole qu’elle a écoutée, cela, pour mieux entrer dans la compréhension de ce qui la concerne, dans la compréhension du dessein de Dieu sur elle. La Parole écoutée, méditée, remémorée la fait véritablement grandir dans la foi.  Dans l’écoute de la Parole, Marie s’oublie elle-même pour écouter Celui qui lui parle. Marie est généreuse car sans cela elle n’aurait pas été disponible à cette Parole. Les mots de cette Parole sont devenus ses propres mots, jusqu’à prendre chair en elle. « Et le Verbe s’est fait chair » (Jn 1, 14). Ce Verbe, elle ne l’a pas gardé pour elle seule mais elle nous l’a donné pour qu’à notre tour, nous l’écoutions : « faites tout ce qu’il vous dira » (Jn 2, 5). 

L’écoute de la Parole de Dieu ouvre une brèche en notre cœur et, par cette brèche, elle pénètre petit à petit en nous, elle nous travaille, nous transfigure en elle ; elle débusque notre suffisance, déplie notre « moi » crispé sur lui-même. Elle nous fait petit à petit exister selon le dessein de Dieu sur nous. Car par cette écoute s’opère en nous un mystérieux travail d’enfantement, celui de notre véritable personne faite pour aimer.

Si cela est ainsi, alors, en toute conséquence, l’écoute de la Parole de Dieu nous renvoie à l’écoute de notre prochain. En effet, si en écoutant la Parole nous comprenons toujours mieux ce que Dieu dit sur Lui-même, nous comprenons également ce qu’Il nous dit sur nous-mêmes, sur notre vocation qui est de L’aimer et d’aimer notre prochain. L’écoute assidue, priante et humble de la Parole, nous dispose à vivre le double commandement que le Christ rappelle dans l’Évangile. En effet, lorsqu’on lui demande quel est le premier commandement, Jésus répond : « Le premier c'est : écoute, Israël, le Seigneur notre Dieu est l'unique Seigneur, et tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force. Voici le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n'y a pas de commandement plus grand que ceux-là. » (Mc 12, 28-31).

L’écoute nous dispose à incliner l’oreille de notre cœur à la fois vers Dieu et vers notre prochain. L’écoute de la Parole tend à nous rendre disponibles aux autres, jusqu’à les entendre exister avec soi, en soi, dans la mesure d’un certain travail intérieur de vraie disponibilité, d’oubli de soi.  Ce n’est pas chose facile, ni si naturelle que cela, étant si encombrés de nous-mêmes !

Écouter demande d’avoir le courage de se mettre de côté afin de laisser l’autre entrer dans la maison de notre cœur, une maison silencieuse pour pouvoir percevoir la musique de celui qui va nous parler, afin de résister peut-être à la tentation de ramener à soi la conversation en disant :  « ah ! mais c’est comme moi ! » ou bien « oh ! cela me rappelle … ! » Accepter de se laisser transformer par celui que l’on écoute, c’est lui donner de son temps, gratuitement. Écouter vraiment l’autre, c’est ne pas chercher à tout prix à vouloir donner des réponses à ses questions, de ne pas penser à sa place mais c’est chercher à l’accueillir tel qu’il est et lui laisser le temps de se dire, de s’expliquer, c’est aussi de ne pas vouloir qu’il soit comme ceci ou comme cela mais simplement lui-même ; c’est s’ouvrir à ses qualités, être attentif à ses joies, mais aussi à ses peines, lui donner l’occasion de les dire et de prendre ainsi du recul par rapport à elles, par le fait même de les avoir exprimées. Et peut-être qu’en retour, nous nous apercevrons que l’écoute nous aura nous-mêmes, non pas libérés de nos propres préoccupations personnelles, mais peut-être permis de les relativiser. En apprenant à écouter, nous apprendrons à écouter notre propre cœur, nos propres sentiments, et plus largement, à écouter la musique intérieure de ce qui se vit autour de nous.

Du Message Marial n° 45 - janvier 2012

Ce n’est pas la lumière qui manque à notre regard,

c’est notre regard qui manque de lumière.

(Gustave Thibon)

Notre temps est celui des médias, de l’informatique, d’Internet, toujours plus envahissants. Que d’images ils véhiculent ! Celles-ci peuvent être bonnes et belles. Mais hélas, combien sont polluantes, insidieuses, venant noircir et encombrer notre esprit,  combien d’images véhiculées, aux antipodes des valeurs chrétiennes, qui viennent influencer nos comportements, brouiller notre regard.

    Les saints savent combien les images peuvent avoir d’impact en nous. Voilà pourquoi, ils nous mettent en garde contre toutes les dérives  de ce monde, ils nous invitent à ne pas nous laisser prendre à ses séductions, à nous laisser entraîner, par exemple, à « regarder des choses donnant quelque occasion d’impureté » comme le dit, avec le langage qui est le sien, le bienheureux Gabriel-Maria. Avant lui, sainte Claire d’Assise exhortait déjà à ne pas « accorder même un seul regard à toutes les séductions trompeuses par lesquelles le monde enchaîne les pauvres aveugles qui s’attachent à lui. »

    Pourquoi cette mise en garde ? Est-elle d’un autre âge ?  Faut-il se condamner à vivre en se bouchant les yeux ? N’est-elle pas plutôt un conseil de sagesse en ce temps de relativisme ambiant où l’image est omniprésente ? Certes, cela ne veut pas dire ignorer les réalités mensongères de ce monde ; cela veut dire plutôt de ne pas se laisser fasciner par elles, ne pas se laisser « enchaîner », « attacher » par elles. En un mot, cela veut dire d’avoir le courage de maîtriser ses désirs. Et cela est très évangélique !

    « Si ton oeil droit, nous dit le Christ, est pour toi une occasion de péché, arrache-le et jette-le loin de toi » (Mt 5, 29). Le regard, on le sait, c'est l'instrument de nos désirs, de nos convoitises. Il y a une manière de regarder les personnes et les choses qui conduit à se les approprier, à les posséder, et cela, d’une manière captative, possessive. Jésus veut nous délivrer de ce regard là, d’où ce conseil qui nous invite  à renoncer à tous ces désirs qui engendrent la mort spirituelle. Si le Christ nous appelle à faire des choix qui coûtent, qui mobilisent nos efforts, c’est toujours en vue de notre vrai bonheur, en vue de libérer le meilleur de nous-mêmes. S’Il nous demande de dépasser les apparences, « les séductions trompeuses du monde », ou ce qui peut conduire à « quelque occasion d’impureté », s’il nous demande de quitter nos esclavages, c’est pour nous fixer sur des certitudes qui libèrent, des espérances qui nous font devenir les serviteurs de la vie. Dans la pensée du Christ, tout renoncement ou toute mort à soi-même, est en vue de la vie, de cette vie qu’il veut nous donner en abondance.

    Plus nous nous perdrons de vue, plus notre regard laissera passer la lumière de l’Évangile. Car notre œil, nous dit encore le Christ, c'est la lampe de notre corps par laquelle nous arrive la lumière qui nous permet de voir le réel, de voir les êtres et les choses qui nous entourent, qui nous permet de voir, de juger et d’agir. Mais pour bien voir, pour bien juger et bien agir, il est nécessaire que notre œil nous fournisse, du réel, une image nette, une image vraie. Ainsi de notre vision spirituelle. Elle est comme une fenêtre intérieure ouverte sur les choses de Dieu et les choses de ce monde. Elle nous éclaire du dedans, face aux multiples circonstances de la vie. Mais, si d’aventure cette lumière intérieure vient à s’éteindre, reléguant dans le flou et le relatif nos jugements et nos comportements, quelles ténèbres !

Dans le contexte actuel où tout devient relatif, tant de courants et modes de pensée viennent heurter et agiter, telles les vagues d’une mer houleuse, la petite barque de notre existence. Ce que jadis dénonçait saint Paul sur « l’imposture des hommes et leur astuce qui entraîne l’erreur » (Ep 4, 14) est d’une brûlante actualité. Se laisser porter et conduire « à tout vent de la doctrine », apparaît comme la seule attitude adéquate. Peu à peu « se constitue une dictature du relativisme qui ne reconnaît rien comme définitif et qui ne retient comme ultime mesure que son propre ego et ses désirs » (Benoît XVI).

Il est donc nécessaire de savoir discerner, de savoir regarder, d’avoir le courage de « dire non au mal avant qu’il ne fasse mal », pour reprendre un des aphorismes de Gustave Thibon, non pas, encore une fois, en se bouchant les yeux sur le mal trompeur, mais en ne pactisant pas avec lui, en neutralisant son impact en y posant un autre regard, ce qui suppose de purifier notre propre regard, de permettre à la lumière que donne la foi au Christ, le Vivant, et à sa Parole de Vérité, de le transfigurer. Rude combat. Car la vie ou le péché peuvent nous aveugler. Heureusement, l'Esprit Saint, l’Esprit de notre baptême, nous est donné - cet Esprit qui scrute les profondeurs de Dieu et celles de nos propres existences, cet Es­prit qui nous éclaire, qui nous fait comprendre les paroles lumineuses de l’Évangile du Christ, qui guérit nos yeux malades, nous redonnant un autre regard.

    L’enseignement du Christ veut nous sortir de nos torpeurs et de nos engourdissements. Si nous sommes les familiers de son Évangile, on ne peut être en accord plus ou moins tacite avec le mal, même dans les petites choses. Pour cela, il est nécessaire que notre foi au Christ soit toujours en éveil car elle est une force qui nous ouvre sur une autre manière de vivre et une autre manière de regarder qui va souvent à  contre courant de celle de ce monde. Car celle du monde s’attache au paraître, tandis que celle de la foi, à ce qui ne paraît pas, à ce qui est caché au cœur du visible.

    Le regard de la foi est un regard qui espère, qui sait reconnaître le feu qui couve sous la cendre, qui pressent ce qui advient, qui devine le pas-encore-déjà-là ! Voir les réalités de ce monde à la lumière de notre foi, c’est ainsi voir plus loin que l’immédiat, c’est entrer au profond et au creux des choses, c’est découvrir, sous l’écorce de leur réalité concrète, Qui les fait être ce qu’elles sont, c’est les voir dans leur vérité, même les plus abîmées. En un mot, le regard de la foi voit les choses ordonnées selon la pensée de leur Créateur, il les voit comme de l’intérieur. Ainsi, la foi au Christ, cette foi qui nous fait « tenir notre intelligence constamment dirigée vers Lui pour le connaître et le goûter » (Bx Gabriel-Maria), transforme petit à petit notre regard, notre appréhension du réel.

    Le regard fixé « sur le visage rayonnant du Christ dans le mystère de la Transfiguration » est un solide moyen, pour le Bx Jean-Paul II, de se détacher « du tourbillon des sens, de tout ce qui empêche l’homme d’atteindre une légèreté apte à se laisser saisir par l’Esprit », un solide moyen de reconnaître le vrai du faux, l’ordre du désordre, le bien du mal. Et cela, toujours pour Jean-Paul II, n’empêche pas l’engagement auprès de nos frères, bien au contraire, « il le renforce, en lui donnant une nouvelle capacité d’agir sur l’histoire, pour la libérer de ce qui la corrompt. »

    Car à la lumière de la foi en ce Christ transfiguré le monde, qui s’offre à nos regards, est vu au-delà de ce qu’il nous offre à voir. En son épaisseur est déjà présent ce qui vient, et ce qui vient est beauté. Le regard de la Vierge au pied de la croix, contemplant Celui qui n’avait plus d’éclat ni beauté, voyait déjà le Ressuscité et, en Lui, l’humanité sauvée. Le regard d’une bienheureuse Mère Térésa percevait déjà dans la personne la plus défigurée de ses mouroirs, l’enfant de Dieu appelée à la lumière.

Du Message Marial n° 44 - octobre 2011

Bienheureux êtes-vous…

Malheureux êtes-vous… (Lc 6, 20-26)

 

Au bonheur, saint Luc attache son négatif, le malheur comme s’il voulait nous faire comprendre que l’on peut aborder le message du Christ par deux côtés, celui des promesses de vie et de bonheur, et celui des tristes constats qui brisent le cœur devant l’aveuglement des hommes qui font leur propre malheur lorsqu’ils se détournent des promesses divines pour se préférer eux-mêmes, fermant ainsi leur cœur aux vraies valeurs qui peuvent se résumer dans le « Tu aimeras ».

C’est là, c’est dans ce « Tu aimeras » que se joue en effet, en chacun de nous, un véritable combat dont l’enjeu est d’importance puisqu’il en va de notre bonheur ou de notre malheur. C’est le côté à la fois grand et tragique de notre condition humaine, tiraillée par le bien et ses contraires, par le vrai amour et le non-amour. Face à ceci, le bienheureux Gabriel-Maria faisait une constatation assez réaliste : « quelle consolation à l’âme qui a de la charité à l’égard des autres, au contraire, ce qu’elle souffre quand elle a de la rancune ou de la haine, et les vertus et les biens qu’elle perd. »

 « Bienheureux…. Malheureux…. » Malheureux celui qui se referme sur soi mais bienheureux celui qui s’ouvre au prochain et laisse s’écouler en lui la joie d’aimer qui vient de Dieu. Il fait l’expérience de cette « consolation » dont parle le père Gabriel-Maria, l’expérience d’être heureux en soi-même. Au contraire, le repliement sur soi, les mauvais sentiments qui parfois peuvent nous traverser et qui nous coupent de ce dynamisme intérieur que sont les vertus nous font perdre le bonheur d’aimer ; on devient malheureux en soi-même.

Tout cela fait penser à ce passage du Deutéronome : « Je te propose la vie ou la mort, la bénédiction ou la malédiction. Choisis donc la vie, pour que toi et ta postérité vous viviez … » (Dt 30, 19)

Car, tous nous voulons vivre et être heureux. Ce goût pour le bonheur vient de Dieu ; c’est lui qui l’a disposé au fond de tout être humain. En effet, « ce désir est d’origine divine : Dieu l’a mis dans le cœur de l’homme afin de l’attirer à Lui qui seul peut le combler » (Catéchisme de l’Église Catholique, 1718). Le but ultime de toute destinée humaine est bien de goûter la Béatitude éternelle. « Dieu nous appelle, en effet,  à sa propre béatitude » (CEC, 1719). Pas d’autre chemin pour y parvenir que l’amour de Dieu et du prochain.

Ce bonheur est cependant bien fragile tant que nous sommes des pèlerins sur la terre, parce qu’il est sans cesse susceptible d’être blessé par le péché, tapi au fond du cœur humain. Mais si le non-amour blesse le prochain, il blesse peut-être plus encore celui qui y est enfermé. Il nous faut donc travailler sur nous-mêmes, travailler la terre de notre cœur, en prendre soin, en avoir même compassion.

Dans son commentaire de la Règle de l’Annonciade, le bienheureux Gabriel-Maria, en traitant de la miséricorde,  parle de cela : « Nous devons avoir compassion de nous-mêmes, de notre âme. Pour ce qui est de notre corps, nous lui donnons assez de soins, mais c’est notre âme que nous estimons trop peu. Et cependant elle est bien malade, bien faible et dépourvue de santé. » Ainsi, il déplore son manque véritable de « lumière spirituelle », sa surdité spirituelle qui la rend « incapable d’entendre la voix du bien et les inspirations divines », son inclination aux « paroles inutiles et vaines », sa négligence à « faire de bonnes œuvres », c’est à dire, à aimer vraiment, sa lenteur « au service de Dieu... » En disant cela, Gabriel-Maria veut réveiller en nous notre cœur endormi.

Déjà saint Augustin, en montrant comment l’homme parvient à la perfection, c’est-à-dire, à la « vie heureuse », exhortait chacun à travailler sur lui-même afin que « sa terre intérieure », c’est-à-dire, son cœur, s’élève et se dilate, devienne pour les autres une terre nourricière qui fait grandir. Ainsi, ceux dont le regard reste attaché à Dieu, « attaché au firmament du ciel », attaché à sa Parole, à son Église, brilleront et deviendront lumière pour leurs frères, deviendront « les flambeaux du monde » (Confessions, 114).

Dans notre quête de ce vrai bonheur, la grâce de Dieu nous accompagne, pourvu que nous y soyons attentifs. Car c’est elle qui nous pousse à nous éloigner du mal et de nos passions, pour nous mener « au repos de la Paix », à méditer la Parole de Dieu et à la mettre en pratique, pour ainsi nous conduire à la « splendeur de la Vérité », à aimer Dieu, à nous unir à lui dans l’oraison et à cultiver pour notre prochain un amour de bienveillance, pour nous faire goûter la « douceur de la Charité » et s’approcher ainsi de la « Fontaine de Vie » (saint Bonaventure). 

S’approcher de cette « Fontaine de Vie » suppose que nous sortions de la maison bien close de notre cœur, c’est à dire, de nous-mêmes, de notre amour propre, de cet amour abusif de soi qui nous fait penser que notre bonheur dépend de l’acquisition de nouveaux avantages. Mais le repliement sur soi engendre bien souvent la tristesse et alourdit le cœur. Tandis que le désir d’aimer, le courage d’aimer gratuitement, l’élargit aux dimensions du monde tout en l’unissant à Dieu : « Quand je vous serai uni de tout moi-même, plus de douleur alors, plus de travail ; ma vie sera toute vivante, étant toute pleine de vous. L’âme que vous remplissez devient légère ; trop vide encore de vous, je pèse sur moi. » (Confessions, 199). Mais, pour arriver à cette légèreté de l’âme, « arriver à la vie, observe les commandements, sépare du sol de ton cœur les eaux amères de la malice et de la corruption… afin que la terre paraisse et que germe … l’amour du prochain » (Confession, 115).

Car c’est notre vocation à chacun : on est tous appelés à aimer sans arrière pensée, à aimer gratuitement. Le philosophe René Habachi, dans son livre Une philosophie ensoleillée, nous  le fait merveilleusement comprendre, en évoquant une de ses lectures de jeunesse, L’Infirme aux mains de lumière, d’Édouard Estaunié. Dans ce roman, rappelle-t-il, l’auteur raconte l’histoire d’un jeune avocat, promis à une brillante carrière,  qui avait la charge de sa sœur, une grande infirme, ayant besoin d’une protection de tous les instants. Afin de pouvoir s’en occuper, le jeune avocat renonça à sa brillante carrière et se retira dans un obscur petit village. Les années s’enchaînèrent aux années. Sa sœur mourut. Quelque temps après, il fit une promenade avec un ami. Celui-ci, connaissant son histoire, lui demanda alors pourquoi il avait fait le sacrifice de sa carrière, qu’avec le décès de sa sœur, son sacrifice ne perdait-il pas tout son sens ? En un mot : regrettait-il quelque chose ? L’avocat ne répondit pas, du moins pas tout de suite. Ils parcoururent en silence un bout de chemin qui les mena dans un endroit désert et rocailleux ; ils s’arrêtèrent devant une saxifrage qui égayait cette solitude. L’avocat demanda alors à son ami s’il s’était un jour demandé pourquoi cette petite fleur poussait dans des lieux où ne passait presque jamais personne ? Son ami le regarda, interrogateur, ne sachant que répondre. L’avocat lui dit alors, comme s’il se parlait à lui-même : C’est pour que le monde soit plus beau quand le soleil le regarde. Et René Habachi de conclure :

« Qui ne s’arrêterait, nostalgique, devant la découverte de la gratuité ? […] L’amour pour lui-même, comme une profusion du don, sans retour sur soi. L’abondance de la vie, comme une source jaillie là où l’on ne s’y attendait pas, pour la surprise et l’émerveillement. Le miracle, oui, le miracle d’une existence qui n’a d’autre légitimation que d’exister et d’autre raison que la gratuité. »

Ainsi nos vies, n’ayant d’autre raison qu’elles-mêmes, ainsi notre humble et obscur amour, revers lumineux de la face nocturne de nos jours.

Du Message Marial n° 43 - juillet 2011

 

Aimez vos ennemis, et priez pour vos persécuteurs,

 afin de devenir fils de votre Père qui est aux cieux,

car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons,

 et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes. (Mt 5, 44-45).

 

        Avons-nous vraiment des ennemis ? À cette question, nous allons peut-être répondre : « Moi ? mais je n’ai pas d’ennemis, personne en veut à ma vie… » Et pourtant ? Si nous prenons notre courage à deux mains pour aller regarder un peu ce qui habite le fond de notre cœur, ce qui habite notre mémoire, nos pensées, nous découvririons peut-être des signes d’agressivité qui nous travaillent sourdement ?

    Habitué à confesser, à diriger spirituellement nombre de personnes - laïcs de tous états, religieuses, religieuses - le bienheureux Gabriel-Maria connaît bien le cœur humain et tous les sentiments bons ou moins bons qui peuvent le traverser, l’éprouver, toutes ces pensées négatives qui le rétrécit et le referme sur lui-même. Voilà pourquoi, il n’avait qu’un désir, amener chacun au véritable amour, à ce vrai amour qui va jusqu’au pardon et à l’amour des ennemis, car il savait que c’est là le seul moyen  non seulement de barrer la route à toute violence, mais plus profondément, le seul moyen d’ouvrir nos existences au souffle de l’évangile. Considérons un de ses conseils, car c’est le conseil d’un père désireux de nous voir mettre nos pas dans ceux du Christ des Béatitudes. Ainsi, dit-il, il est heureux de « penser, au mérite qu’on acquiert d’aimer ses ennemis et de pardonner à ceux qui nous ont fait du mal… »

    Par ces quelques mots, le bienheureux laisse entrevoir que le pardon, l’amour des ennemis recèle un secret de vie. Ce qui le fait penser, c’est le terme de « mérite » qu’il emploie. Ce terme est souvent mal compris. Mais, si nous relisions ce qu’en dit le Catéchisme de l’Église catholique nous verrions, qu’en fait, le « mérite » est vu comme une « pure grâce de Dieu ». Comme l’écrit saint Augustin, « les mérites sont des dons de Dieu. »

Dans cette perspective, le « mérite qu’on acquiert », pour reprendre l’expression de Gabriel-Maria, c’est moins le mérite que l’on acquerrait grâce à nos bonnes actions, que d’accueillir le Don que Dieu veut nous faire, d’accueillir sa Miséricorde, c’est à dire, d’accueillir la vie nouvelle qu’il veut nous donner en son Fils Jésus-Christ, le Crucifié du Vendredi Saint, le Ressuscité du matin de Pâques.

    Dieu est Amour. Pour accueillir ce Don que Dieu veut nous faire, il n’y a qu’une seule manière celle d’aimer, et d’aimer jusqu’au bout, comme le Christ nous y entraîne dans l’Évangile. Alors, nous…. « mériterons ! » de devenir les fils de notre Père qui est aux cieux. Pour le bienheureux Gabriel-Maria, l’amour des ennemis, le pardon, ce n’est donc pas une simple philanthropie ; l’amour des ennemis, le pardon, c’est une grâce de Dieu qui nous vient de Celui qui nous en montre le chemin et en qui nous croyons, une grâce qui nous transforme du-dedans, ouvre nos vies personnelles sur un avenir inespéré.

    Mais, le pardon, l’amour des ennemis, oh !, pas forcément cet ennemi qui en veut à ma vie, mais seulement cet autre différent qui me dérange, me contredit ou m’ignore, cela dépasse nos pauvres capacités humaines. Et pourtant, n’est-ce pas une proposition réaliste qui nous est faite ? Dans un monde où règnent tant de violences et d’injustices, la seule chose à faire, c’est d’opposer un supplément de bienveillance et de bonté quand nous rencontrons telle ou telle situation conflictuelle, ou quand nous sentons monter en nous-mêmes des sentiments plus ou moins négatifs. La paix du monde se construit à partir de ce « monde » qu’est notre propre cœur. Tout geste pacifique, toute parole bonne, aussi humbles et cachés soient-ils, brisent, sans faire de bruit, la spirale infernale de la violence.

Cet amour-là, encore une fois, dépasse nos forces humaines. Le Christ seul peut nous apprendre à aimer vraiment, à aimer comme Lui, à aimer à la manière même de Dieu, son Père et notre Père. Cet amour-là est un don de Dieu que l’on obtient en faisant confiance en sa miséricorde, en sa grâce qui nous donne la force de le diffuser, là où nous vivons. Cet amour-là, vécu humblement par tant et tant d’hommes et de femmes, de témoins de l’Évangile, instaure au cœur de ce monde d’aujourd’hui cette fraternité universelle que le Christ est venu inaugurer et qui trouvera son plein accomplissement au terme de l’histoire. Les saints nous aident à comprendre cela.

    Ainsi, saint Augustin montre que l’amour de l’ennemi s’enracine dans le fait que chaque être humain, même mon ennemi, « a été fait par Dieu. Ce qu'il est en tant qu'homme, c’est l’œuvre de Dieu ». Mais, le mal qu’il fait, « c’est son œuvre à lui ». Et de conclure : « tu n'aimes pas en cet homme ce qu'il est, mais ce que tu veux qu'il soit. Donc, quand tu aimes ton ennemi, tu aimes un frère », car nous sommes tous les fils d’un même Père.

    Saint Césaire d’Arles, lui, nous remet devant les yeux ce à quoi nous sommes tous appelés lorsqu’il écrit : « Frères très chers, personne ne peut se dispenser d'aimer ses ennemis. On peut me dire : je ne peux pas jeûner, je ne peux pas prier pendant la nuit. Est-ce qu'on peut dire : je ne peux pas aimer  ? On peut dire : je ne peux pas donner tous mes biens aux pauvres et servir Dieu dans un monastère, mais on ne peut dire : « je ne peux pas aimer. »

    Paroles brûlantes, paroles provocantes, surtout si notre vie a été brisée par la violence aveugle, comme celle de Maïti Girtanner, entrée en résistante durant la seconde guerre mondiale, et dont la carrière musicale fut tragiquement et à jamais interrompue à cause de traitements inhumains subis en prison. Revenue de l’enfer, elle aurait pu s’enfermer dans l’amertume et la rancœur, voire être démolie psychologiquement. Cela aurait été plus que compréhensible. Mais tel n’a pas été le cas. Si elle a pu ainsi surmonter l’horreur, ce n’est pas seulement grâce à son tempérament ; une autre force a agi en elle, une force à laquelle elle a consenti. Ainsi, écrit-elle dans son livre Même les bourreaux ont une âme : « C’est la foi au Christ ressuscité qui m’a aidée à tenir durant les moments d’épreuve et de nuit et à reconstruire une vie dont je n’étais plus pleinement maître. Cette foi au Christ qui m’enjoignait d’aimer mes ennemis et de croire au pardon en contemplant la Croix. » Et cette contemplation l’a conduite à devenir, pour cet autre qui l’avait brisée, l’image de la Paix de Dieu.

***

Seigneur, fais de moi un instrument de ta paix.

Là où est la haine, que je mette l’amour.

Là où est l’offense, que je mette le pardon.

Là où est la discorde, que je mette l’union.

Là où est l’erreur, que je mette la vérité.

Là où est le doute, que je mette la foi.

Là où est le désespoir, que je mette l’espérance.

Là où sont les ténèbres, que je mette la lumière.

Là où est la tristesse, que je mette la joie.

Ô Seigneur, que je ne cherche pas tant

à être consolé qu’à consoler,

à être compris qu’à comprendre,

à être aimé qu’à aimer.

Car c’est en se donnant que l’on reçoit,

c’est en s’oubliant qu’on se retrouve soi-même,

c’est en pardonnant que l’on obtient le pardon,

c’est en mourant que l’on ressuscite à la Vie.

 

(Prière  attribuée à saint François d’Assise).

 

Du Message Marial n° 42 - avril 2011

Dieu est Amour : celui qui demeure dans l'amour

demeure en Dieu et Dieu demeure en lui. (1 Jn 4, 16)

 

Dieu est Amour. Il ne sait faire qu’une seule chose : aimer. Créés à son Image, notre vocation est donc d’aimer à notre tour, en prenant exemple sur Son Bien-Aimé, le Christ. Seul, le Christ, en effet, peut nous dévoiler cet Amour du Père qui est don généreux de soi : « qui me voit, voit le Père » (d’après Jn 14, 9). Le suivre sur ce chemin c’est donc mettre nos pas dans les siens et emprunter le chemin du véritable amour.

Cet amour vrai, qui est Vie éternelle, nous unit à Dieu même. Nous devenons la demeure du Dieu Amour. C’est dire que tout manque d’amour vrai nous éloigne de la Source. Voilà pourquoi, le bienheureux père Gabriel-Maria, avec qui nous cheminons toujours, associe l’amour des autres et l’union à Dieu. Ainsi, dans un court texte sur la charité fraternelle, il nous dit « que tout le bien que nous faisons et tout ce que nous souffrons est perdu, quant à Dieu et à la quête de la vie éternelle, si en notre cœur nous avons quelque chose contre les autres. »

Par ces quelques mots, le père Gabriel-Maria nous invite à toujours progresser sur le chemin du vrai amour qui est le seul chemin qui mène au vrai bonheur, à « la vie heureuse » qu’est l’union avec Dieu. Il nous invite à visiter notre propre cœur, et plus particulièrement, à revisiter nos relations avec les autres car elles sont le révélateur de notre amour de Dieu. Quelles attitudes avons-nous envers eux, et spécialement envers ceux dont les relations sont plus difficiles ?

***

Souvent, les personnes qui concentrent le plus nos ressentiments, nos amertumes ou nos refus sont celles qui croisent régulièrement notre vie de tous les jours : famille, collègue de travail, voisin, frère ou sœur de ma communauté etc. Cela suscite en nous-mêmes tant de pensées négatives que notre vie avec Dieu s’en trouve brouillée. Nous sentons bien, en ces moments-là, que, si nous voulons être fidèles à l’Évangile, c’est notre relation à l’autre, notre relation au frère, qui va authentifier notre fidélité au Christ et à sa Parole. Notre désir de prière, notre désir de nous approcher de Dieu, suppose notre ouverture aux autres. Sans cette ouverture, impossible de trouver le chemin de la vraie charité.

Certes, il y a un discernement à faire. Car, « lorsque nous avons quelque chose contre les autres », comme dit le père Gabriel-Maria, il est important de ne pas tout culpabiliser, ou de ne pas tout innocenter, par rapport à cela, à nos réactions. L’Esprit-Saint, si nous le prions, nous aide à voir en nous ce qui est misère et faiblesse, ce qui est imperfection de l’amour, et ce qui est péché.

La misère et la faiblesse, c'est tout ce qui est insaisissable, ce qui échappe à notre volonté, ce sont tous ces sentiments négatifs qui nous traversent, malgré nous, malgré notre bonne volonté. Il suffit parfois de peu de choses pour qu’ils se réveillent et prennent tout le champ de notre conscience. Que faire, sinon de les déposer entre les mains du Christ, de se déposer soi-même entre ses Mains, dans une humble prière, un appel confiant à l’Esprit Saint : « Viens laver ce qui est souillé, baigner ce qui est aride, guérir ce qui est blessé… »

L’imperfection de l’amour c’est de donner avec tristesse et sans élan. Nous calculons : « je donne toujours, mais je ne reçois pas grand chose ! » À un service rendu, nous attendons un merci qui ne vient pas, alors nous nous décourageons. Ou bien, nous nous lassons : le service rendu est toujours le même ! Nous avons l’impression que « c’est toujours moi » qui doit rendre service, contraint que je suis d’être toujours le bon samaritain de cet autre installé dans sa situation et ne voulant peut-être pas en sortir, qui sait ? Parfois, nous comparons, nous pensons que les autres n’en font pas assez etc. On se sent enchaîné à son « moi » perpétuellement insatisfait.

Tout cela est compréhensible. Mais pourquoi dans ce cas ne pas se souvenir que d’autres ont peut-être déjà fait pour nous ce que nous faisons à notre tour pour eux ? La vie que nous portons en  nous et que nous donnons à nos frères, nous l’avons peut-être, nous aussi, déjà reçue des autres, venus à notre rencontre pour nous aider… ? Prendre ou reprendre conscience de cela peut nous aider à donner avec joie, à donner de bon cœur, à dépasser toutes mesquineries, étroitesses, ou calcul, à nous ouvrir à la générosité, à la gratuité, à ouvrir large notre cœur. Car aimer c’est entrer dans un mouvement d’échange, et d’échange désintéressé : reconnaître que l’on a reçu, et rendre à notre prochain ce don. De cet échange, jaillit la vie.

Quant au péché, c’est autre chose ; il se situe à un autre niveau, au niveau de la volonté. C’est le choix, par exemple, de s’enfermer dans un sentiment négatif par rapport à telle ou telle personne, de la classer une fois pour toutes, le choix de verrouiller son cœur, de refuser la paix avec l’autre, de regarder seulement ce qu’il nous a fait, ce qu’il nous doit etc. et ne pas voir la part de responsabilité que nous avons peut-être envers lui car il se peut qu’il ait « quelque chose contre nous » que nous ne voulons pas reconnaître ? Il peut nous reprocher de ne pas le comprendre, de ne pas savoir l’accepter comme il est, de ne pas lui faire une vraie place dans notre cœur, dans notre estime etc.

Là, une démarche de réconciliation, s’il s’agit de quelque chose d’important, ou simplement l’offrande, à l’autre blessé, de notre bonne volonté, peut réouvrir en nous le chemin du vrai amour qu’un refus a fermé. Le Christ en donne la force dans son Eucharistie, sacrement de l’Unité, sacrement de la Paix retrouvée.

***

Certes, la vie avec les autres, la vie ensemble, n’est pas toujours facile. Nous sommes tous de pauvres pécheurs, oui, mais de pauvres pécheurs aimés et pardonnés ! Car la générosité du Père n’est pas mise en échec par nos fautes, nos péchés ou nos imperfections. Le Père est toujours prêt à accueillir le fils prodigue et à lui restituer sa dignité ; il est toujours prêt à restaurer nos déviations et nos mauvais vouloirs, du moins si nous y consentons, car il est Amour.

C’est dire que le chemin du vrai amour ouvre devant nous un horizon de lumière. Comme l’écrit magnifiquement saint Augustin dans son commentaire de la première lettre de saint Jean, l’amour de  charité est bien cette perle précieuse à chercher dans le champ de nos existences personnelles.

La charité, écrit-il en effet, « c’est elle, je pense, la perle que cherche le marchand dont parle l’Évangile : il a trouvé cette seule perle et a vendu tout ce qu’il avait pour l’acheter.. C’est elle la perle précieuse, la charité, sans laquelle tout ce que tu peux avoir ne te sert de rien, et qui, à elle seule, te suffit. Maintenant tu vois dans la foi, alors tu verras dans la vision. Si en effet nous aimons, alors que nous ne voyons pas, que seront nos embrassements quand nous verrons ! Mais comment nous exercer à cet amour ? par l’amour fraternel. Tu peux me dire : je n’ai pas vu Dieu ; mais peux-tu me dire : je n’ai pas vu d’homme ? Aime ton frère. Si tu aimes ton frère que tu vois, par le fait même tu verras aussi Dieu, car tu verras la charité même, et Dieu habite en elle. »

 ---------------------------------

Du Message Marial       n° 41 –  janvier 2011

« Je vous donne un commandement nouveau : vous aimer les uns les autres ; comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres. À ceci tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l'amour les uns pour les autres » (Jn 13, 34-35).

Aimer comme le Christ a aimé, c'est le vrai chemin de la quête de Dieu, c'est le seul moyen de savoir si nous L'aimons. Tant que nous sommes pèlerins sur cette terre, c'est par le chemin de l'amour fraternel que nous pouvons déjà vivre de la vie qui nous est promise par le Christ, dans l’Évangile, la source de cet amour étant l’Amour dont Lui, Jésus, nous a aimés. Alors, s’il en est ainsi, nos vies témoigneront du Christ, de son Amour pour tous les hommes, non pas d’une manière éclatante, mais humblement, au cœur du quotidien, là où se tisse notre destin d’éternité. C’est dire l’importance de cet amour fraternel, source de vraie joie, mais aussi lieu de tant de combats.

Et cela n’est pas étonnant ! Si ce chemin de l’amour fraternel a quelque chose à voir avec notre vraie destinée, le père du mensonge ne peut manquer d’y mettre des obstacles. Le bienheureux Gabriel-Maria, dans les conseils qu’il donne aux premières Annonciades sur ce sujet les met en garde contre cela : « penser, leur dit-il que l’esprit malin ne cesse de remuer l’échelle de la charité pour faire tomber celle qui y monte, en suggérant dans son imagination que les autres ne l’aiment pas ou qu’il ne peut avoir de paix, ni moyen de vivre en paix, avec telle ou telle…. »

Gabriel-Maria dénonce, ici, une illusion, celle de croire que la paix avec les autres n’est pas possible, la paix avec ceux et celles que nous côtoyons chaque jour, avec qui nous vivons au quotidien. Certes, cette paix est parfois difficile à établir et demande de bien douloureux efforts. Mais l’erreur serait de croire que cela n’est pas possible. Là, est l’illusion qu’il faut savoir démasquer et combattre si nous voulons tendre vers le vrai amour qui est fait de désintéressement, de don - chemin de paix véritable, de liberté intérieure.

Mais que faire quand de telles idées nous assaillent ? Tout d’abord, se réfugier peut-être dans une attitude intérieure d’humilité, de patience et de douceur envers soi-même, plutôt que de vouloir les combattre en voulant ne plus y penser à tout prix ce qui, bien souvent, n’est pas possible !

Puis, la prière, la reconnaissance pour tous les bienfaits de Dieu dans notre vie et dans celle des autres, dans toute la création. La prière, et principalement celle de louange, a un pouvoir de guérison intérieure. Ce n’est certes pas magique. Il ne suffit pas de louer Dieu une fois pour être guéris de toutes ces idées négatives qui nous traversent ; mais il faut sans cesse remettre notre travail sur le métier.

Le bienheureux Gabriel-Maria le sait bien lorsqu’il dit à ses filles : « Mes filles, je vous dis que je n’ai rien trouvé qui ne m’ait fait plus de bien, pour progresser en vertus, que de prendre pour mon métier quotidien de toujours me reprendre et de toujours louer, honorer et magnifier Dieu. Ainsi, quoi que je fasse, soit que je prêche, que je confesse, que je dise mon office ou fasse quelque chose d’autre, que tout soit pour la gloire et l’honneur de Dieu, tout le reste m’importe peu. Et je ne voudrais pas perdre une seule parcelle de temps sans avoir toujours les louanges de Dieu et de sa très digne Mère dans mon coeur et sur mes lèvres, soit en allant et venant, mangeant, buvant, parlant et dormant, autant qu’il est possible. » 

La prière et la prière de  louange peuvent nous remettre sur un chemin de vraie paix intérieure ; elles font sortir de soi pour penser à Dieu de manière gratuite. Elles peuvent porter des fruits dans notre vie : disposer à accueillir l’Esprit Saint, guérir notre esprit, notre mémoire, notre cœur, nous ouvrir au prochain. 

Cela demande du temps ; c’est l’œuvre de l’Esprit Saint en nous, avec nous. Seul, l’Esprit Saint en effet peut nous décrisper de nos replis sur soi, de nos peurs des autres. Mais pas sans nous. Cela requiert notre effort, notre obéissance à ses motions. C’est le travail de toute une vie. Car sans cesse nous aurons à passer de nos replis sur nous-mêmes, de nos peurs, au don de nous-mêmes, au vrai amour des autres, un amour qu’il faut sans cesse désirer car le désir nous fait déjà tenir en quelque sorte ce que nous désirons ! 

Cette mise en garde contre les pièges du tentateur en matière d’amour fraternel, donnée jadis par le père Gabriel-Maria, reste bien  valable aujourd’hui. Elle nous concerne tous car, tous, nous avons à mener le combat du vrai amour évangélique dans un monde devenu si étranger aux valeurs chrétiennes - du moins dans nos sociétés occidentales. Nous sommes ainsi appelés à vivre la fraternité, mais bien souvent à contre courant si nous voulons véritablement être « le sel de la terre » (Mt 5, 13), sa lumière et son âme. C’est comme cela que, de proche en proche, le goût de l’Évangile peut se répandre et pénétrer les profondeurs de l’existence humaine.

Car nous le savons bien pour l’avoir expérimenté, deux amours en ce monde s’opposent : l’amour de Dieu croissant jusqu’au don de soi et l’amour de soi grandissant jusqu’à l’oubli de Dieu. Ils seront en lutte jusqu’à la fin des temps. Et cette lutte se passe en chacun de nous. Chacun un jour où l’autre l’a perçue et menée en son propre cœur, en sa propre existence. C’est là notre combat spirituel pour une « civilisation de l’amour » (Jean-Paul II). Ce combat n’est pas vain. Car l’amour fraternel est possible.

Comme l’écrit Benoît XVI dans son Encyclique Dieu est Amour, l’amour du prochain se révèle « possible au sens défini par la Bible, par Jésus. Il consiste précisément dans le fait que j’aime aussi, en Dieu et avec Dieu, la personne que je n’apprécie pas ou que je ne connais même pas », la personne avec qui peut-être la paix n’est guère possible, pour reprendre l’exemple donné par le bienheureux Gabriel-Maria. Cela peut se faire, et se réaliser, si nous vivons réellement en communion intime avec Dieu, une communion de volonté qui peut aller jusqu’à toucher notre cœur, bousculer notre vie.  Petit à petit, la manière dont nous regardons les autres change. Nous ne les regardons plus seulement avec nos propres sentiments, mais également selon les perspectives évangéliques. Le prochain, notre prochain, est aimé de Jésus-Christ comme nous le sommes nous-mêmes. Se laisser pénétrer par cette réalité ouvre des chemins en nos cœurs. Nous sentons que l’amour de Dieu et l’amour du prochain sont liés, indissociables. Ce n’est qu’un seul et même amour.

En effet, si dans ma vie, j’oublie Dieu et sa Loi d’amour, je ne verrais pas qu’il y a en l’autre plus que lui-même. De même, si, pour remplir mes devoirs envers Dieu, je néglige les autres, mon cœur risque bien de se dessécher ainsi que ma relation à Dieu ! Mais si je vais à la rencontre des autres, de mon prochain, avec le désir d’aimer, de donner le meilleur de moi-même, alors ma rencontre de Dieu grandira en profondeur. Encore une fois,  « amour de Dieu et amour du prochain sont inséparables, c’est un unique commandement. Tous les deux cependant vivent de l’amour prévenant de Dieu qui nous a aimés le premier. Ainsi, il n’est plus question d’un commandement qui nous prescrit l’impossible de l’extérieur, mais au contraire d’une expérience de l’amour, donnée de l’intérieur, un amour qui, de par sa nature, doit par la suite être partagé avec d’autres. L’amour grandit par l’amour. L’amour est divin parce qu’il vient de Dieu et qu’il nous unit à Dieu, et, à travers ce processus d’unification, il nous transforme en un Nous, qui surpasse nos divisions et qui nous fait devenir un, jusqu’à ce que, à la fin, Dieu soit tout en tous » (Benoît XVI).

*************

Du Message Marial       n° 40 –  octobre 2010

« Ne jugez pas, afin de n'être pas jugés….

Qu'as-tu à regarder la paille qui est dans l’œil de ton frère ? Et la poutre qui est dans ton oeil à toi, tu ne la remarques pas ! » (Mt 7, 1-3)

« Ne jugez pas ! » Voilà bien une parole provocante de la part de Jésus. Faut-il donc fermer les yeux, se boucher les oreilles, ne pas réfléchir aux événements, aux situations si diverses de la vie ? Pourtant, depuis ce jour où il fut énoncé, ce conseil de vie évangélique ne cesse de relancer les disciples du Christ sur le chemin de la vraie charité, ne cesse de les réveiller dans leur amour des autres.

Le bienheureux Gabriel-Maria, humble maillon dans la chaîne des témoins de Jésus, le rappelait souvent à ceux et celles qu’il côtoyait, et particulièrement à ses filles spirituelles de l’Annonciade. Il leur disait en effet que « lorsque Dieu nous voit abandonner et juger les autres », il « nous délaisse », c’est à dire que le sentiment de sa Présence nous quitte, sa Présence intime abandonne notre cœur, le laissant seul, à lui-même et à ses passions. Alors, juger les autres, ne pas en avoir le souci, les « abandonner », nous éloignerait-il donc de Dieu, la Source de tout bien ?

Comment peut-on mettre en  pratique ce que Jésus nous demande ? Est-ce au moins possible ? Car, face à ce qui n’est pas bien, face à ce qui ne va pas, il est bien nécessaire pourtant de porter un jugement ?

Ce conseil évangélique concerne nos vies personnelles, au quotidien, nos vies de famille, nos vies communautaires, quelles qu’elles soient. Nous avons choisi de vivre et d’aimer selon l’Évangile, nous continuons tous néanmoins à commettre des fautes, nous nous savons faillibles. Et très souvent, face aux fautes des autres, nos réactions nous révèlent à nous-mêmes : par exemple, nous pouvons juger l’autre par un désir de domination, ou bien pour ne pas faire face à nos propres problèmes, ou bien encore pour nous rassurer sur nos propres qualités, pour dissimuler notre peur d’être jugés, pour cacher notre insécurité, nos propres imperfections ? etc.

Parfois, en famille, dans nos communautés de vie, en voyant ceux et celles qui nous entourent, avec qui nous vivons au jour le jour, nous croyons pouvoir dire que nous les connaissons dans leurs grands et petits côtés, peut-être…. plus dans leurs petits côtés que dans leurs grands côtés d’ailleurs ! Cependant, pour bien juger une personne, il faudrait tout savoir d’elle, son milieu, son éducation, les influences qu'elle a subies, et surtout connaître le fond de son cœur. Mais si nous savions tout cela, aurions-nous encore envie de la juger ?

Nous ne pouvons vraiment connaître notre prochain tant que nous sommes des aveugles sur nous-mêmes ! « Qu'as-tu à regarder la paille qui est dans l’œil de ton frère ? Et la poutre qui est dans ton oeil à toi, tu ne la remarques pas ! » Jésus chasse toutes nos illusions en nous parlant de la « poutre » et de la « paille ». Nos propres misères nous empêchent de voir avec vérité, avec clairvoyance. Et notre regard d’aveugle risque de nous rendre maladroits quand nous formulons tel ou tel jugement, même si nos intentions sont droites et bonnes. Jésus le souligne, il insiste même : avant de reprendre un frère, une sœur, il est nécessaire avant tout de se convertir, de se remettre en cause peut-être en remarquant « la poutre » qui est dans notre œil, puis après, si cela est toujours nécessaire, d’avertir, de redresser, d’agir, tout en pensant à ceci : nos jugements sont toujours en rapport avec nos lumières qui sont partielles et limitées, il faut bien le reconnaître.

Ce que demande le Christ s’est profondément gravé dans le cœur des premiers apôtres. Par exemple, saint Jacques y fait allusion quand il écrit : « Qui es-tu pour juger le prochain ? » (Jc 4, 12).  De même saint Paul : « Qui es-tu pour juger un serviteur d’autrui ? » (Rm 14, 4). Que faire alors pour sortir du cercle des jugements ? Le service fraternel est peut-être le remède au jugement : ne pas « abandonner » son frère, sa sœur, mais lui venir en aide.

 Si, comme le dit saint Paul, il ne faut pas porter « de jugement prématuré »  (1 Cor., 4, 5), cela ne veut pas dire en effet de ne pas faire attention à l’autre. Ainsi, dit l’apôtre à ses frères dans la foi : « Reprenez les désordonnés, encouragez les craintifs, soutenez les faibles, ayez de la patience envers tous » (1 Th 5,14). Mais, et saint Paul le sait, reprendre, sans juger, est coûteux : « Trois années durant, nuit et jour, je n’ai cessé de reprendre avec larmes chacun d’entre vous » (Ac 20, 31). Seule un vrai amour est capable de cela, le vrai amour qui ne juge pas les personnes ni leurs intentions mais qui veille à ce que la vie de famille, la vie de la communauté, la vie ensemble, ne soit pas lésée.

Renoncer au jugement donc ne conduit nullement à l’indifférence ou à la passivité. Le Christ n’invite pas à laisser les choses aller, à se fermer les yeux sur la réalité. Lui-même en a donné l’exemple. Ne le voit-on  pas désapprouver ses disciples lorsque ceux-ci ci se disputent la première place : « Si quelqu'un veut être le premier, leur dit-il, il sera le dernier de tous et le serviteur de tous » (Mc 9, 35) ;  ne le voit-on pas reprendre Simon le Pharisien qui juge la femme pécheresse : "Tu vois cette femme ?… Je suis entré dans ta maison, et tu ne m'as pas versé d'eau sur les pieds, elle, au contraire, m'a arrosé les pieds de ses larmes et les a essuyés avec ses cheveux… » (Lc 7, 44ss). Et s’il est bon pour le pécheur qui se repent, il ne manque pas de lui dire cependant : « va et ne pèche plus »(Jn 8, 11).

Le Christ invite bien à agir, cependant pas de n’importe quelle manière. Il nous invite à entraîner les autres, et à nous entraîner mutuellement, sur le chemin de la vérité de l’Évangile, à enraciner l’inestimable message évangélique dans les cœurs et la société, là où nous vivons. Cela peut conduire, bien sûr, à reprendre, à dénoncer ou contester ce qui n’est pas le meilleur, mais de la manière dont le demande saint Paul à son disciple Timothée : « Reprends, réprimande, exhorte, avec une patience inlassable et le souci d’instruire » (2 Tm 4, 2), donc, de faire connaître ce qui est vrai, tout en y associant la charité car « une vérité qui n’est pas charitable est une charité qui n’est pas véritable », nous dit saint François de Sales en une de ces phrases dont il a le secret ! Et puis encore, se faire un cœur bienveillant, comme le suggère, de son côté, le bienheureux Gabriel-Maria lorsqu’il dit de tourner « en bien toutes choses », de penser « toujours que les intentions d’autrui sont bien plus droites » que nous pouvons le savoir.

Et cette bienveillance du cœur modifiera la manière dont nous regarderons les autres. Car si nous sommes si prompts à juger ceux qui nous entourent, cela vient peut-être de notre regard ? Pensons au regard que le Christ pose sur les hommes et les femmes de son temps,  amis ou ennemis : c’est un regard de bonté, un regard illuminé de la miséricorde du Père dont il contemple sans cesse le visage, dans ses nombreux temps de prière solitaire et silencieuse.

La bienveillance du cœur, le regard de bonté, s’approfondissent dans la prière, devant le Saint-Sacrement, durant ces temps où nous sommes simplement là, face à la Présence, et cela nous transforme à notre insu, cela  change notre manière de regarder les êtres et les choses de ce monde.

Au fond, pour bien juger, il faudrait abandonner nos propres mesures pour adopter celle de Dieu, ou plus exactement, que celle de Dieu imprègne de plus en plus les nôtres. Alors, celles-ci se dilateraient sous l’effet de la miséricorde divine qui est plus forte que le mal.

La Miséricorde, telle est bien la mesure que Dieu utilise pour chacun d’entre nous ! 

****************

Du Message Marial       n° 39 –  juillet 2010

« Ce n’est plus moi qui vis,

 c’est le Christ qui vit en moi » (Ga 2,20.

Dieu est Amour, Il est la vie, la source de tout ce qui existe. Si l’Amour de Dieu abandonnait notre cœur, c’est à dire, si nous vivions notre vie comme si nous en étions l’auteur, selon nos seules mesures ou forces humaines, sans qu’elle puisse s’appuyer sur une réalité solide, durable qui la dépasse, notre existence ne deviendrait-elle pas stérile, tournée sur elle-même, fermée à l’autre, à tout autre, sans horizon, sans avenir vrai ? Quand l’homme ignore celui qui lui donne « la vie, le mouvement et l’être » ((Ac 17, 28)), il se heurte souvent à des impasses et parfois ces impasses peuvent le conduire au pire…

Quelle serait notre vie sans la grâce surabondante du Dieu trois fois saint ? Sans cette grâce divine, sans cesse offerte à notre liberté, que ferions-nous de notre vie ? Telles sont bien les pensées, à la fois essentielles et bien pratiques, que le bienheureux Gabriel-Maria proposait à la réflexion de ses filles spirituelles quand il leur disait : « pensez que, si Dieu vous abandonnait à vous-mêmes, à vos passions, vous feriez peut-être plus de fautes que les autres ? » Ainsi, il les invitait à reprendre conscience des bienfaits de Dieu en elles, des bienfaits de sa grâce, cela, non pas pour s’y complaire, mais pour avancer toujours plus loin sur le chemin de la vraie charité.

Il est bon parfois de savoir s’arrêter, de prier, de faire silence afin de reconnaître en sa propre vie les passages du Seigneur. Sans eux, ma vie serait-elle ce qu’elle est ? Cette question ne nous incite-elle pas alors à nous ressouvenir  de la grâce de notre baptême, la grâce de ce jour où nous sommes devenus un enfant de Dieu ? Cette grâce est toujours à ranimer car la routine, l’oubli peut-être ou l’ignorance de toutes les richesses spirituelles qu’elle contient, ou bien encore les soucis du moment, les épreuves, prennent parfois tant de place en nos existences qu’ils nous en font oublier la source qui pourrait nous redonner force et courage, qui pourrait réveiller cet enfant de Dieu qui sommeille en nous-mêmes.

Car la grâce de Dieu en nos vies, cette force intérieure et paisible qui nous vient de l’Esprit du Christ en nous, l’Esprit de notre baptême, peut nous atteindre à tout instant dans ce qui fait le quotidien de notre existence, pourvu que nous soyons habités par le désir du bien, du meilleur à donner. Si, par exemple, dans telle difficulté avec une personne, nous avons trouvé le mot juste, si dans tel choix à prendre, la bonne solution s’est présentée à  notre esprit etc., n’est-ce pas là le signe de Sa Présence qui nous éclaire du dedans ? On se surprend parfois à dire : « j’ai été vraiment conduit…. », conduit par un mouvement intérieur, venant non pas de nous-mêmes, de nos passions ou de notre volonté propre, mais d’ailleurs…. Cela, on ne l’aperçoit qu’après coup. Sur le moment, cela nous a paru tout naturel. Mais Dieu est bien passé et, comme Moïse autrefois,  nous ne l’avons vu que de dos : «  je te mettrai dans la fente du rocher, lui avait dit Dieu, et je te couvrirai de ma main jusqu'à ce que je sois passé. Puis j'écarterai ma main et tu verras mon dos ….».  (Ex 33, 22-23).

Oui, tout bien véritable et durable nous parvient de la grâce de Dieu, encore faut-il l’accueillir, accueillir le don que Dieu nous fait en son Fils Jésus-Christ, et vivre de manière à manifester la foi que nous en avons, faire l’expérience, et s’y appuyer, que « en dehors de lui, nous ne pouvons rien faire »(Jn 13 5-6). Car, sollicités aujourd’hui par tant de propositions de sens, tant d’idéologies, tant de modes de pensée, de pressions de toutes sortes, cette parole est bien une ancre qu’il ne faut pas lâcher, mais tenir afin d’avoir la force de marcher à contre courant de l’esprit de ce monde, tout en sachant que « l’esprit souffle où il veut…. » (d’après Jn 3, 8) et qu’il peut atteindre tout homme de bonne volonté.

Mais nous portons cette grâce de Dieu comme en un vase fragile, d’où la nécessaire vigilance afin de la garder, de la faire fructifier comme le bon ouvrier de l’Évangile. Car elle est une aide et un secours pour faire le bien, donc, pour nous détourner du mal, de ce mal « tapi à la porte de nos cœurs » (d’après Gn 4, 7). La grâce de Dieu nous fait pénétrer petit à petit dans la voie étroite des Béatitudes, elle nous fait devenir pas à pas de vrais disciples du Christ. Elle est active, elle est mouvement, nous dirigeant vers ce qu’il faut croire, vers ce qu’il faut aimer et désirer par-dessus tout, vers ce qu’il faut faire. Elle soutient, elle alimente et nourrit notre prière, son influence nous ouvre à Dieu notre Père et à notre prochain.

Vivre sous la grâce de Dieu permet d’avancer  en eau profonde, celle de la foi, de l’espérance et de la charité, et cette avancée nous mène à une véritable communion de vie avec le Christ. Présence transformante et sanctifiante en nous. Combien de saints ont fait l’expérience de ce qu’écrit saint Paul : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi » (Ga 2, 20). La vie du Christ devenant notre propre vie nous fait naître à notre vraie personne. N’est-ce pas cela renaître ? « Laisser le ‘je’ du Christ prendre la place de notre ‘moi’ a été de façon exemplaire l’aspiration » des premiers chrétiens, mais aussi de combien de saints et « avant eux, avant tout autre saint, cette réalité a été vécue par la très sainte Vierge Marie, qui a conservé les paroles de son Fils Jésus dans son cœur » (Benoît XVI).

L’exemple de la Vierge peut nous aider à vivre tout cela, Elle dont la vie a été prise à l’ombre de l’Esprit Saint « qui a été son Docteur, qui a dirigé toutes ses pensées, ses paroles et ses saintes œuvres… » (Bx Gabriel-Maria). Ainsi, un Autre a conduit, dirigé la vie de la Vierge Marie. Elle s’est laissé faire, elle a abandonné sa vie à un Autre qui l’habitait. Certes, comme pour chacun de nous, la vie de la Vierge est marquée par des événements, par des rencontres. Mais surtout, sa vie est en totale relation avec celle de Jésus. C’est ce qui la caractérise. Sans le Christ, elle n’est pas. En cela, elle est un modèle pour nous. « Marie est l'étoile, qui nous guide vers son Fils Jésus, soleil qui est né au-dessus des ténèbres de l'histoire et elle nous donne l'espérance dont nous avons besoin » celle de la « présence du Seigneur en nous » (Benoît XVI).

La regarder, la suivre à travers l’Évangile, peut nous aider vraiment à nous abandonner à la grâce de Dieu, à la grâce de son Esprit Saint qui ne peut agir en nous cependant que si nous lui ouvrons notre vie, que si nous laissons ressurgir en nous la vie de notre baptême.

Car à notre baptême, l’homme ancien s’en est allé. Le cœur, le noyau de notre personne a été renouvelé par la vie d’un Autre, celle du Crucifié-Ressuscité, à laquelle elle est incorporée, à cet Autre plus grand qu’elle-même. Nous ne sommes plus seuls. L’Amour du Christ, mort et ressuscité, glorifié, « a été répandu dans nos cœurs par le Saint Esprit qui nous a été donné » (Rm 5, 5) et notre moi se trouve emporté dans Son sillage ; il nous y entraîne. Au milieu des fluctuations et des contradictions de ce monde, nous sommes déjà participants de Sa Vie qui, déjà, ouvre en nous des espaces nouveaux.

Nos vies de baptisés ont bien une dimension pascale. La Passion et la Résurrection du Christ ne sont pas des faits d’hier, mais bien d’aujourd’hui. Sans cesse, nous passons de la mort à la vie, du moins bon au meilleur, du mal au bien. Véritable exode intérieur ! Et,  lorsque nous faiblissons le Christ en nous est toujours prêt à nous tendre la main secourable de sa Grâce. Notre vie d’enfant de Dieu, en Église, est désormais rivée à la Sienne, et pas seulement la nôtre, aussi celle des autres. Cela ne vient pas de nous, mais de Lui, de son Amour livré. En effet, « la vie nous vient du fait d’être aimés par Celui qui est la Vie ; elle nous vient du fait de vivre avec Lui et d’aimer avec Lui. C’est moi, mais ce n’est plus moi, tel est le chemin de la croix, le chemin qui crucifie une existence renfermée seulement sur le moi, ouvrant par-là la route à la joie véritable et durable » (Benoît XVI).

 *****************

Du Message Marial,  n° 38 – avril 2010

« Donnez et vous recevrez une mesure bien pleine, tassée, secouée, débordante, qui sera versée dans votre tablier ;

car la mesure dont vous vous servez pour les autres

servira aussi pour vous » (Luc, 6, 36-38).

Quelle est la qualité de nos relations humaines ? C’est peut-être la question que nous pose le bienheureux Gabriel-Maria quand il écrit que « Dieu nous estime selon que nous estimons les autres », reprenant, en d’autres termes, l’idée de saint Luc : « la mesure dont vous vous servez pour les autres servira aussi pour vous. »

Contrairement à son apparence, ce conseil de vie fraternelle ne veut pas nous faire entrer dans la logique du juste retour des choses, comme nous pourrions peut-être le penser de prime abord. Pour bien le comprendre, il faut partir du fait qu’au principe de toutes les initiatives divines, il y a la bonté et, ainsi, considérer notre relation à Dieu, aux autres et à nous-mêmes à partir de cette vérité. Dieu est Amour, il n’est qu’Amour, un Amour dont la mesure est celle de la prodigalité, un Amour dont le désir est de nous entraîner, qui que nous soyons, sur le chemin de la gratuité, de la générosité. C’est un chemin de vie. Car Ses pensées et Ses œuvres sont des œuvres de vie et de vie à profusion. Son désir est de déverser en nous ses grâces et ses dons mais pas sans nous, pas sans le consentement de notre volonté car Il respecte notre liberté. Il nous appartient donc de Lui répondre généreusement, en aimant nos frères.

L’estime des autres va avec le respect, la confiance qui fait grandir. Avoir de l’estime pour son prochain suppose de prendre le point de vue de Dieu qui est toujours celui de la bienveillance. Tout n’est peut-être pas bon dans l’autre mais, si nous ne pouvons pas cautionner le mal, nous pouvons toujours prendre en compte la personne. Car dans l’épaisseur d’une vie humaine, se cache toujours une perle.

Mais parfois, en réponse au bien que nous pouvons faire à notre prochain, nous attendons de sa part quelque chose en retour. C’est normal. C’est un sentiment très humain mais qui peut être la source de bien des illusions. Combien d'hommes et de femmes se sont dévoués tout au long de leur existence et n’ont reçu en retour qu’indifférence de la part des hommes ?

Le Christ dans son Évangile veut nous mener plus loin, plus avant sur le chemin du vrai amour, de la générosité. Il veut nous libérer du souci de la réciprocité afin que notre vrai bonheur soit de donner, de se donner aux autres, gratuitement ; il veut nous faire faire l’expérience qu’Il y a « plus de bonheur à donner qu'à recevoir » (Ac 20, 35), nous murmurer dans le silence de la prière qu’Il nous précède toujours dans le domaine du vrai amour, qu’il nous donne ce que nous donnons. Petit à petit, et à notre insu, s’établit en nous une nouvelle manière d’agir.

L’Évangile opère donc un renversement dans nos rapports avec les autres. Il nous indique comment nous conduire à l’égard d’autrui : non plus selon la loi spontanée et naturelle de la réciprocité, du donnant donnant, mais de la gratuité. Car, c’est bien sous l’éclairage de la bonté généreuse que le rapport de Dieu à l’homme est formulé dans l’Évangile, une bonté et une bienveillance offertes à tous, quel qu’il soi. Le Christ nous le rappelle lorsqu’il nous dit que « Dieu fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons » (Mt 5,45).

C’est donc à cette lumière que peut se comprendre le conseil que donne le père Gabriel-Maria. Dieu voit dans le secret, Dieu voit si nous estimons notre prochain, si nous lui donnons du prix, si nous savons découvrir sa perle cachée ou bien si nous le méprisons. Notre attitude extérieure peut donner le change, pas celle du « moi » profond. Dieu voit dans le secret et, du même coup, il voit notre action dans sa réalité, dans son intention réelle.

Car les relations humaines ont bien leur source, leur point de départ, dans l’invisible du cœur humain, là où justement « Dieu voit dans le secret » (Mt, 6, 3-4). Au centre même de cet invisible où nous avons notre demeure, notre secret personnel, il y a le regard de Dieu qui nous aime et veut notre bonheur. Cette strate enfouie de notre être, inaperçue souvent et par nous et par les autres, l’Évangile vient l’ébranler, il vient l’éclairer, la transfigurer. Cela tient à ce que « Dieu voit dans le secret », ce secret qui fait de chacun de nous un être soustrait au regard des autres, mais pas de l’Autre divin qui y demeure.

Alors, pour avancer toujours plus loin et plus profond sur le chemin de la vraie charité, il est bon parfois de se demander, dans un temps de prière personnelle, quelles sont nos attitudes profondes, secrètes, envers les autres, et que personne ne peut voir, car d’elles dépend la qualité de nos relations. En effet, ces attitudes profondes se dérobent au regard d’autrui ; elles se dissimulent dans l’invisible. Mais dans l’invisible, ces attitudes du cœur, ce secret, ce moi mystérieux et impénétrable, tout cela est traversé par un autre regard. Et ce regard est Celui du Dieu Amour, un Dieu pour qui chaque être humain a du prix, un Dieu disant à chacun de ses enfants : « tu comptes beaucoup à mes yeux, tu as du prix et je t'aime » (Is 43, 4), un Dieu pour qui toute personne n’est pas quelqu’un d’anonyme, mais quelqu’un d’unique, de singulier.

Ainsi, nous ne sommes pas seulement en relation avec le monde, avec les autres ; nous ne nous rapportons pas seulement à nous-mêmes dans le secret de nos pensées et de nos actes. Le secret de notre conscience est aussi soumis au regard de Dieu qui est Bon. Et ce regard nous révèle à nous-mêmes. Nous sommes connus en vérité et avec bonté. C’est donc à la lumière du Dieu Amour que nous découvrons notre véritable personne et non plus à la seule lumière des hommes, à la seule lumière des relations humaines par lesquelles les hommes et les femmes se regardent, se jugent, s’apprécient ou luttent pour leur prestige etc.

En méditant l’Évangile, nous entrevoyons que nos rapports aux autres, nos liens réciproques, ne se définissent plus uniquement sur le seul plan humain, par le système des relations mutuelles, mais aussi et surtout par leur relation intérieure, personnelle, à Dieu, notre Père. C’est en vertu de cela que, si nous suivons le Christ dans son Évangile, nos relations ne peuvent plus obéir aux seuls critères purement humains qui puisent leur origine dans la seule nature humaine. Car notre nature humaine plonge aussi et surtout en Dieu, elle a ses racines dans le Cœur de Dieu.

Ce que nous vivons, ce qui s’éprouve, ce qui s’avive en nous, tout cela est ancré en cette origine divine qui fait de nous des fils, donc des frères, des enfants de Dieu appelés à imiter leur Père, appelés, comme nous le dit le Christ, à « être parfait comme le Père céleste est parfait » (Mt 5, 48), c’est à dire, appelés à faire le bien gratuitement : « Faites du bien et prêtez sans attendre en retour, et vous serez les fils du Très-Haut... » (Lc 6,35). Le Christ veut ainsi nous mener sur le chemin de la ressemblance à son Père, qui est aussi notre Père 

Nous pouvons dire que le Christ de l’Évangile nous révèle la réalité profonde des relations qui unissent tous les êtres humains : c’est celle de la fraternité où chacun se reçoit et reçoit les autres de Dieu même. C’est un don de Dieu. Saint Paul, dans sa lettre aux Galates, nous le rappelle : « Quand vint la plénitude du temps, Dieu envoya son Fils, né d'une femme, né sujet de la loi, afin de racheter les sujets de la Loi, afin de nous conférer l'adoption filiale…» (Gal 4,6), cette adoption qui nous fait tous frères, enfants d’un seul et même Père, d’un Père aimant qui nous revaudra ce que personne sur terre n'aura peut-être pas pensé à nous rendre.

Car Lui seul sait la mesure avec laquelle nous donnons, avec laquelle nous nous donnons. Et cette mesure, une fois dans ses Mains, rejaillira sur nous en vie toujours nouvelle.

"Du Message Marial" -          n° 37 –  janvier 2010

De même que notre corps en son unité possède plus d'un membre et que ces membres n'ont pas tous la même fonction, ainsi nous, à plusieurs, nous ne formons qu'un seul corps dans le Christ, étant, chacun pour sa part, membres les uns des autres. Mais, pourvus de dons différents selon la grâce qui nous a été donnée…. (Rm 12 4-6)

 

Nous sommes tous différents. Si nous ne l’étions pas, pas de communauté humaine possible. L’image que prend saint Paul est très suggestive sur ce point. Cette unité ou harmonie dans la différence, nous l’expérimentons en effet dans notre propre corps. De même, c’est bien  à partir de la différence que peut se construire l’harmonie de tout groupe humain, encore faut-il que chaque membre la reconnaisse. Ce n’est pas si évident que cela. Tant de barrières en nous ou autour de nous y font obstacle.

Pour le père Gabriel-Maria, avec qui cette année encore nous allons cheminer, le premier pas sur la route de la vraie charité est pourtant cela : la découverte du meilleur qu’il peut y avoir dans l’autre. Ainsi, pour qui veut aller toujours plus avant dans la charité, il faut, dit-il, commencer par « penser que les autres ont des grâces que nous n’avons pas. »

Cela suppose de déplacer son centre d’intérêt de soi-même vers autrui et penser que ses dons peuvent m’enrichir. Poser un regard bienveillant sur les dons et les qualités de l’autre, le reconnaître tel qu’il est, cela peut aider en effet à se décentrer de soi et à s’ouvrir non pas au concurrentiel mais à la complémentarité, l’autre n’étant pas un rival mais « un compagnon d’humanité ». Les richesses de chacun font la force et la beauté  de tout groupe humain.

Attitude positive qui aborde le prochain comme un cadeau puisqu’il peut me donner quelque chose que je n’ai pas, et inversement bien sûr. Cela suppose d’avoir de l’estime pour l’autre et pour soi-même. Ce n’est pas naturel : parfois, nous sommes si « verrouillés » en nous-mêmes, portés au jugement sur soi et sur les autres, ou à la comparaison. Long apprentissage de l’ouverture à l’autre, de cet autre unique au monde comme on l’est soi-même.

Cette attitude positive face à autrui, telle est celle de saint François d’Assise par rapport à ses premiers frères. Le regard qu’il pose sur eux sait distinguer en effet ce qu’il y a de positif en chacun, ce qu’il y a de meilleur.

Ainsi, un passage d’un ancien écrit biographique sur saint François nous apprend que, pour lui, le « parfait frère mineur » est celui qui réunirait en lui la « vie et les mérites de ces saints frères », à savoir, « la foi du frère Bernard qui l’avait aussi parfaite que son amour de la pauvreté, la simplicité et la pureté du frère Léon qui fut réellement d’une très sainte pureté, la courtoisie du frère Ange qui fut le premier chevalier qui entra dans l’ordre et fut rempli de courtoisie et de bienveillance, la distinction et le bon sens naturel du frère Massé avec sa belle et pieuse éloquence, l’esprit élevé à la contemplation que le frère Gilles eut en toute perfection, la prière vertueuse et constante de frère Rufin qui priait toujours sans arrêt, même en dormant, même en travaillent son esprit était toujours avec le Seigneur, la patience du frère Genièvre qui parvint à un état de patience parfaite parce qu’il gardait constamment conscience de l’évidente réalité de sa propre bassesse et un grand désir d’imiter le Christ en suivant la voie de la Croix ; la vigueur corporelle et spirituelle du frère Jean des Louanges qui en ce temps surpassait en force corporelle les autres hommes ; la charité du frère Roger dont la vie entière et la conversation étaient inspirées par une fervente charité, etc. » (Miroir de la Perfection, 85).

Pour François, l’idéal évangélique n’est pas abstrait. Il est fait d’existences bien concrètes. De plus, il n’est possible qu’ensemble. Il faut être plusieurs pour le réaliser. Comme chaque note d’un morceau de musique ne prend sa valeur que par rapport aux autres notes qui le composent, ainsi chacun des membres de nos communautés humaines, qu’elles soient familiales, paroissiales, associatives, religieuses ou culturelles  etc.

Mais sommes-nous capables comme François de nous arrêter à ce qu’il y a de bon en chaque personne avec lesquelles nous vivons  ? François aurait pu, comme on le fait plus naturellement, énumérer les faiblesses ou les défauts de ses frères. Ce n’est pas cela qu’il fait. Il ne s’arrête pas aux ombres de leur existence, il ne s’intéresse qu’à la face lumineuse de leur vie, à ce qu’il y a de positif en eux.  Pour lui, le bien a plus de poids que le mal. Il sait bien qu’en toute vie humaine il y a de l’ivraie, mais il connaît aussi qu’avec l’ivraie pousse le blé. 

Le meilleur comme le pire peuvent pousser dans nos terres humaines. Toutefois, il faut cultiver la petite graine de l’idéal évangélique qui persévère à pousser en toute bonne volonté, graine bien souvent fragile qui a besoin pour s’épanouir de sentir la chaleur d’un regard fraternel qui reconnaisse en elle ce qu’elle a d’irremplaçable. Car en toute personne, il y a l’irremplaçable, l’unique.

Ce que chaque personne a de singulier, ce que chaque personne a en propre, c’est  son passé, son  présent, son avenir. Ils n’appartiennent pas à un autre. Autant de personnes, autant de destins. Alors, le premier pas sur le chemin de la vraie charité, c’est bien de reconnaître l’autre avec ses dons et ses limites, de reconnaître et d’accepter qu’il soit différent, de ne pas chercher qu’il soit conforme à nos idées mais, au contraire, de l’aider à donner sa mesure, selon ce qu’il est. En retour, nous faisons l’expérience de la vraie liberté intérieure, n’étant plus crispés sur nous-mêmes mais ouvert à l’amour de charité.

Ceci est une grâce de Dieu, car l’amour vrai vient de Dieu. Cette grâce est à faire fructifier en nos vies personnelles, tel le talent dont parle l’évangile, selon la vocation ultime de toute destinée humaine qui s’accomplit dans l’Amour véritable qu’est Dieu Trinité.

Cet amour de charité nous fait naître à nous-mêmes, à ce que nous sommes véritablement ; il nous donne notre vrai visage. Et par cet amour de charité nous aidons les autres à naître à eux-mêmes.  Cependant, il y faut le consentement habituel de la volonté, le « oui » sans cesse redit de notre liberté, dans la prière et le don de soi. Car la communion fraternelle est un art difficile ! Mais, la désirer, y travailler et y tendre, c’est déjà la vivre. Petit à petit, on s’exile de soi-même pour aller vers l’autre comme vers une terre promise.

La charité unit les êtres différents que nous sommes ; en elle « se noue la perfection » (col 3, 14) qui est faite de tout le meilleur qu’il y a en chacun. L’amour de charité est le poids de la vie, il est ce lien invisible qui unit des êtres entre eux, le seul lien qui soit vrai et qui résiste au temps et à l’usure. Reconnaître et accepter que l’autre ait « des grâces que nous n’avons pas », c’est ainsi ouvrir notre cœur et notre vie à la fraternité et reconnaître que nous avons  besoin les uns des autres.

Toute communauté humaine qui se réclame de l’Évangile du Christ est appelée à devenir un lieu de fraternité, un signe que celle-ci est possible, que les différences ne sont pas un obstacle à l’unité mais que c’est à partir d’elles au contraire que l’unité peut se construire. Insérée dans ce monde tant meurtri par des passions et des intérêts conflictuels mais qui aspire aussi à l'unité, bien que tâtonnants souvent sur les moyens à prendre, elle peut être le signe, cette communauté, qu’un dialogue et une communion sont toujours possibles, par le fait que des personnes aussi différentes soient-elles puissent se rencontrer, vivre ensemble, fraternellement, faire l’expérience dans l’humble quotidien de la force transfigurante de l’Évangile.

 

"Du Message Marial" -  n° 36 – octobre 2009

« Quand, touchés de compassion pour quelqu'un, nous lui consacrons nos soins, nous avons bien en vue de procurer son avantage, mais par une mystérieuse conséquence nous assurons, par là même, le nôtre, puisque Dieu ne laisse pas sans récompense la miséricorde exercée à l'égard de l'indigent. Cette récompense souveraine est de jouir de Lui, et de pouvoir, tout en participant à cette jouissance, jouir aussi, en Lui,

les uns des autres. » (saint Augustin)

La dernière vertu dont parle le père Gabriel-Maria, avec qui nous cheminons depuis un certain temps, est la vertu de compassion. « En elle, dit-il, consiste la perfection » de l’homme, pèlerin sur la terre. Si Gabriel-Maria considère ainsi la compassion, c’est que, pour lui, elle est la vertu qui nous conforme en profondeur au Christ, « doux et humble de cœur » (Mt 11, 29), au Christ miséricordieux, venu prendre sur Lui notre condition humaine, avec son poids de péché, de malheur et de détresse, venu la prendre dans sa fragilité et sa finitude, afin de nous en relever. Il s’est fait notre Bon Samaritain, notre plus proche prochain. Il a eu souci de nous.

À notre tour, si l’Évangile est la feuille de route de notre pèlerinage terrestre, alors nous sommes appelés à devenir le plus proche prochain de l’autre, quel qu’il soit, de l’autre blessé par la vie, ou meurtri dans son cœur, ou malade dans son corps etc. Nous sommes appelés à avoir souci de l’autre, à l’exemple du Christ compatissant. Pour le père Gabriel-Maria, la compassion accomplit véritablement la Parole du Christ : « aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » (Jn 13, 34). Et nous savons que le Christ nous a aimés jusqu’à la Croix et que sur le bois de sa Croix « ce sont nos souffrances qu'il portait et nos douleurs dont il était chargé » (Is 53, 4). La compassion apparaît alors comme un chemin qui peut mener jusqu’au bout de l’amour, qui peut mener à prendre sur soi le mal de son prochain, non pour s’y identifier, mais pour l’en décharger, le soulager, d’une manière ou d’une autre.

Chacun dans sa vie rencontre telle ou telle personne à secourir. Ce sera quelqu’un de connu ou quelqu’un d’inconnu. On peut le voir et passer son chemin. On peut le voir et s’arrêter, avoir mal de son mal. Bénéficiaire un jour de la charité d’un autre, l’autre aujourd’hui devient bénéficiaire de la nôtre, charité discrète, peut-être anonyme, comme dans la Parabole où le Samaritain qui, après son geste accompli et le blessé remis sur pied, s’efface, laissant à sa liberté l’homme qu’il a secouru. La gratuité du geste humain est à l’image de celle de Dieu qui, par pur amour, par pure compassion, en Jésus mort et ressuscité, nous a délivrés du mal et de la mort.

C’est pourquoi, face à cette vérité de la foi, pour comprendre et vivre la vertu de compassion, le père Gabriel-Maria se place d’abord au pied de la croix, là où nous pouvons contempler la Compassion même, celle qui prend notre misère, nous relève de toute mort et nous redonne vie, là où nous recevrons la force d’aimer car, dit-il, « dans la Croix se trouve tout bien ; c’est sur elle que s’est accomplie la rédemption du genre humain. C’est donc là que nous trouverons Jésus, la vraie Vie, toute grâce et toute miséricorde et, pour tout dire en peu de mots, tout bien et toute perfection. […] Cela doit bien nous émouvoir et nous inciter à l’aimer et à le louer sans cesse, à vouloir souffrir pour l’amour de lui ce qu’il a souffert par amour pour nous. » C’est donc là, au pied de la croix, que nous comprendrons ce qu’est la compassion, que nous en puiserons l’eau vive afin de la répandre dans le cœur de nos frères. Mais, comment ?

Avant de donner quelques aspects de la compassion, dans nos vies, quelques mots pour dire ce qu’elle n’est pas.

Tout d’abord, avoir de la compassion n’est pas avoir de la pitié, car la pitié se teinte parfois de suffisance ou de condescendance, ni s’imaginer ce qui conviendrait à la personne qui souffre ou qui traverse telle ou telle épreuve car nous risquerions d’imaginer ce qui serait bon pour nous si nous étions dans la situation de cette personne. Nous risquerions alors de prêter plus attention à nous-mêmes, à nos propres sentiments et non à l’autre. La compassion ne doit pas non plus nous rendre dépendants de la personne éprouvée. Le piège serait de se croire absolument indispensable. Certes, nous pouvons ressentir la souffrance de notre prochain mais nous ne pouvons pas forcément y remédier ou y répondre ou bien ce n’est pas à nous de le faire.  Enfin, si compatir, c'est « souffrir avec », la compassion n’est pas cependant une émotion. La compassion, alors, quelle est-elle ?

C’est plutôt, être à l’écoute de l’autre de manière à essayer de percevoir ce qu’il ressent, à essayer d’entrer en résonance avec lui, de nous placer à ses côtés et d’adopter son point de vue tout en restant conscient qu’il s’agit de lui et non de nous-mêmes. L’important, c’est notre attention, notre sollicitude délicate, inventive à l’autre, dans l’épreuve.

La compassion est cette attitude d’ouverture aux autres qui nous portent à être attentifs à ce qu’ils peuvent vivre et éprouver. Ainsi, selon le père Gabriel-Maria, pour la personne compatissante, « la douleur de son prochain lui est comme la sienne propre. En son cœur, elle en porte un même ennui. » Elle se fait accueillante aux autres, tels qu’ils sont, elle leur ouvre son cœur et sa vie jusqu’à supporter « charitablement [leurs] défauts. […] Elle s'efforce de les excuser et de les supporter, en toutes choses ; et même, elle porte une partie de leur peine, et tout, si elle le pouvait. Elle pleure avec ceux qui pleurent, portant dans son cœur le péril et le dommage des autres, spécialement le dommage spirituel. De tout son pouvoir, par compassion, elle donne conseil et réconfort », avec discrétion et respect.

Quelqu’un de compatissant considère, respecte toute souffrance. La souffrance n’est pas, pour lui, un fait indifférent ou quelconque. Cela pourra peut-être alors conduire jusqu’à éprouver de la compassion pour ceux qui font le mal ou qui souffrent à cause du mal qu’ils font. Cela ne veut pas dire que l’on approuvera, ni partagera, leurs raisons de mal faire. Mais, ce sera avoir compassion pour leur folie et ce mal qui les ronge et les tue en leur cœur. Chemin de compassion…, chemin de miséricorde et de pardon : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font » (Lc 23, 34).

Si la compassion consiste parfois à faire quelque chose pour le prochain, souvent elle ne consistera qu’à partager en silence avec quelqu’un ce qu’il éprouve, ce qu’il ressent. La compassion est compréhensive ; elle comprend et mesure les difficultés d’autrui ; elle s’ouvre aux besoins des autres, à ce qu’ils vivent. Et cela peut se traduire de mille manières, autant qu’il y a de personnes sur la terre ! Par exemple, la personne compatissante, dit encore le père Gabriel-Maria, est « douce tant en ses paroles qu'en ses œuvres, grâce auxquelles elle console les désolés. Elle est bienveillante envers tous et porte doucement le tort et l'injustice qui lui est faite. Par miséricorde, elle rend le bien pour le mal. Elle a toujours paix et charité. Si elle pense avoir donné quelque occasion d'ennui à quelqu'un, elle n'a aucun repos, tant qu'elle n'a pas réparé. Elle est généreuse et ne saurait voir autrui avoir besoin de quelque chose qu'elle a sans le lui donner. Elle se dépouille pour vêtir les pauvres. Si elle ne peut pas le faire en acte, elle le fait spirituellement par la prière. »

« Par la prière ». Ceci est important. En effet, nous ne pouvons pas être proches de toutes les misères. Mais par la prière, nous pouvons devenir le plus proche prochain de notre prochain, quel qu’il soit et où qu’il soit ! Nous pouvons le rejoindre, intercéder pour lui, crier à Dieu sa souffrance, offrir ses épreuves, mais aussi ses joies, ses espérances et ses espoirs. Dans et par la prière, notre compassion n’a pas de frontières.

Compatir, n’est-ce pas, en définitive, devenir proche de l’autre, pas seulement par une proximité culturelle, sociale ou religieuse, mais aussi, et surtout, par celle que les circonstances suscitent, n’est-ce-pas savoir se laisser saisir par ce que vit l'autre jusqu’à en être touché, partager ce qu’il vit et le porter en nous-mêmes, comme la Vierge du Stabat a été touchée par les souffrances du Christ, son Enfant. Elles les a partagées avec Lui, souffertes avec Lui. Elle les a toutes prises dans son Cœur ; elle les a senties « dans toute leur force et dans toute leur étendue » (Bossuet). La compassion ? Vertu de la présence attentive et compréhensive qui porte le souci de l’autre, vertu de la présence aimante et communiante.

 Du "Message Marial" n° 35 – juillet 2009

« Ne te dérobe pas à l’amour au nom d’un autre amour ;

tout se tient dans cet amour.

Il est unifié et il unifie tout dans sa flamme. »

(saint Augustin)

De quel amour saint Augustin veut-il parler sinon de cet amour de Dieu qui « a été répandu dans nos cœurs par le Saint Esprit qui nous a été donné » (Rm 5, 5), c’est à dire par l’Amour même, et que nous sommes appelés à répandre à notre tour, à donner, à vivre, selon ce que nous demande le Christ dans son Évangile : « Comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres » (Jn 13, 34). Amour de charité, donc, à la ressemblance de Celui qui a tout donné, qui s’est donné jusqu’à l’extrême.

Qu’est-ce donc alors que la charité ? Est-elle cette disposition intérieure qui nous pousse à faire, comme on dit, des bonnes actions, comme par exemple à participer à diverses collectes, à aider un pauvre, à donner quelque argent à une Association ? Ou bien encore, à ne pas en vouloir à son prochain, à ne pas lui faire de mal ? À ne pas dire du mal de lui. ? La charité, c’est cela, bien sûr, comme nous allons le voir, mais est-elle seulement cela  ? Plus exactement, tout cela n’est-il pas le côté visible d’un essentiel qui est un amour qui s’éprouve au-dedans de soi ?

En relisant ce qu’en écrit le père Gabriel-Maria, avec qui nous poursuivons notre réflexion sur les vertus, nous nous rendons compte que la vertu de charité est la vertu la plus fondamentale de nos existences en ce sens que toutes les autres vertus en découlent. On peut dire qu’elle est l’âme des vertus.

En effet, que serait la pureté ou l’humilité, sans la charité ? Elles risqueraient peut-être de se revêtir d’orgueil ? La prudence, sans la charité, ne conduirait-elle pas, à la longue, à devenir précautionneux ? La foi ou la vertu de prière, sans la charité, ne déboucheraient-elles pas sur un pur formalisme ? L’obéissance, sans la charité, risquerait de se cantonner au devoir accompli. Et la pauvreté, sans la charité, deviendrait peut-être mesquine ? Quant à la patience, sans la charité, elle serait peut-être un volontarisme. Tout cela pour dire que la charité donne aux vertus leur poids et leur vérité, elle leur donne leur beauté.

Mais avant d’être des actes, la charité est d’abord et un don de Dieu, et ce don nous est donné pour que nous le fassions fructifier, selon l’Évangile. Elle est donc une disposition du cœur. Elle est une vie intérieure La charité nous aide à éclaircir nos motivations profondes et variées qui nous habitent, à les unifier. En effet, nous pouvons faire, comme on dit, « une bonne action », et c’est bien, mais nous pouvons nous y complaire… le cœur humain est si complexe.

La charité, petit à petit, unifie car elle nous touche au-dedans, nous transforme jusqu’à l’union avec Dieu qui est la Charité même. La charité nous fait avancer en profondeur en ce sens qu’elle nous fait sortir de nos égoïsmes, de l’apitoiement sur soi, elle nous pousse au bien, à la justice et la fidélité. Elle nous pousse en avant, vers l’autre. Elle travaille notre cœur, purifie et unifie toutes nos dispositions intérieures, tous ces bons sentiments qui peuvent nous habiter, mais qui peut-être ont encore besoin de se purifier, sentiments de bonté, de miséricorde, de compassion etc.

Nous grandissons dans la charité dans la mesure où nous répondons à ses appels et ses appels jalonnent continuellement notre chemin, au quotidien. Ce sera peut-être d’endurer « charitablement les défauts de son prochain », d’être ouvert aux autres, « de les excuser et de les supporter en toutes choses » etc. Petits faits sans éclats, bien souvent crucifiants et ignorés, mais qui peuvent être de véritables appels à grandir dans la charité. Si nous y prêtons attention, si nous les entendons et si nous y répondons, ils nous mettent sur la route du véritable don et du vrai oubli de soi.

Car la charité est cela : don de soi, oubli de soi. C’est sur ce chemin là que Gabriel-Maria veut nous conduire, pourvu que nous soyons habités du désir de la vraie charité, c’est à dire, du désir même de Dieu car Dieu est Charité, il est Amour, et Amour généreux. Si un tel désir nous habite, cela veut dire que nous sommes sous l’influence de Celui qui n’est qu’Amour et Bonté.

Pour Gabriel-Maria, l’oubli de soi pourra prendre tour à tour le visage de la douceur et de la bonté, de la bienveillance et de la paix, de la générosité et de la compassion. Ainsi, dit-il, la personne oublieuse d’elle-même, désireuse de vivre selon les vues de Dieu, « est douce tant en ses paroles qu'en ses œuvres, grâce auxquelles elle console les désolés. Elle est bienveillante envers tous et porte doucement le tort et l'injustice qui lui est faite. Par pitié, elle rend le bien pour le mal. Elle a toujours paix et charité. Si elle pense avoir donné quelque occasion d'ennui à quelqu'un, elle n'a aucun repos, tant qu'elle n'a pas réparé. Elle est généreuse et ne saurait voir autrui avoir besoin de quelque chose, qu'elle a, sans le lui donner. Elle se dépouille pour vêtir les pauvres. Si elle ne peut pas le faire en acte, elle le fait spirituellement par la prière. Elle pleure avec ceux qui pleurent, portant dans son cœur le péril et le dommage des autres, spécialement le dommage spirituel. De tout son pouvoir, par pitié et par compassion, elle donne conseil et réconfort. »

Gabriel-Maria veut donc nous inviter à entrer dans les dispositions mêmes du Cœur de Dieu, en vue de L’imiter. Il veut nous inviter à laisser la Charité de Dieu en nous se manifester par nous, par notre cœur et nos paroles, par nos mains. Car la charité n’est-elle pas la présence même de Dieu en nos vies, une présence qui change de l’intérieur notre manière de vivre ?

Mais entrer dans les dispositions du Cœur de Dieu serait vain sans actes concrets de charité. Et, plus nous en poserons plus la charité grandira et s’épanouira. Ainsi, dit encore Gabriel-Maria, il faut attiser « le feu de notre amour par le bois des bonnes œuvres », le bois des bonnes actions. Car, dit-il, elles « allument en nous le feu de l’amour. Négligeons-nous d’y mettre le bois des bonnes œuvres, il ne tardera pas à s’éteindre. » Mais, « aussi longtemps que nous attiserons le feu de notre amour du bois des bonnes œuvres, il n’y a nul danger qu’il s’éteigne, par exemple, réciter un Ave Maria, nourrir en nous une bonne pensée, ou faire d’autres bonnes œuvres . Mais aussitôt que nous en restons là, et que nous cessons de faire le bien, notre feu s’éteint, et nous devenons plus froids encore que si nous ne nous étions jamais approchés du feu. […] C’est pourquoi, il est nécessaire de mettre toujours beaucoup de bois dans notre feu. Plus nous en apporterons, plus le feu sera vif. Est-il une fois bien allumé, ayons soin de ne plus le laisser s’éteindre … »

Comme la Vierge qui a porté et mis au monde le Christ, la vocation de tout baptisé est aussi de le porter dans son cœur, de le manifester par sa vie et de le donner aux autres. Ainsi, en nous conviant à faire de bonnes actions, des œuvres bonnes, implicitement Gabriel-Maria nous dit que, par elles, nos vies pourront manifester l’amour du Christ, elles pourront le donner à nouveau au monde. Il nous rappelle, par là, que nos vies peuvent avoir une secrète fécondité. Il a dû méditer bien souvent les paroles de son père saint François, à ce sujet : « Nous sommes, dit François, les mères de Jésus lorsque nous le portons dans notre cœur et notre corps par l’amour, par la loyauté et la pureté de notre conscience, et que nous l’enfantons par nos bonnes actions qui doivent être pour autrui une lumière et un exemple. »

Nous sommes donc appelés à manifester la charité du Christ, à la mesure de la grâce qui nous est donnée, à le manifester à travers des actes concrets que Gabriel-Maria, à la suite de François, appelle des « bonnes actions », à travers des gestes bien concrets, des attitudes d’amour vrai.

Ainsi, la charité nous appelle sans cesse à devenir meilleurs. Elle nous attire à l’essentiel et nous aide à atteindre ce que nous désirons, ce à quoi nous aspirons tous, le bonheur, pas n’importe quel bonheur éphémère, mais celui qui ne passe pas et qui est l’union avec la Charité même.

Du "Message Marial"n° 34 – avril 2009

C’est une longue patience que celle de devenir le vrai pauvre de Dieu.
(Saint Augustin)

Patience envers les autres, patience envers soi-même, patience dans les épreuves de la vie, une vertu qui nous concerne tous !

Ce qui va être à l’horizon de ces quelques réflexions, ce ne sont pas nos petites ou grandes impatiences quotidiennes. Nous allons plutôt essayer de voir ce que la vertu de patience signifie pour qui a mis ses pas dans ceux du Christ de l’Évangile.

La patience chrétienne n’est pas la patience du sage qui tend sa volonté, c’est la patience de celui qui reçoit, accueille la force de l’Esprit Saint. La patience vécue avec le Christ mûrit l’être intérieur; lent labeur de l’être en travail jusqu'au « oui » final donné à Dieu, au soir de la vie. La patience met au monde l’homme nouveau « créé selon Dieu » (Ep 4, 24). Vertu donc irremplaçable.

C’est le bienheureux père Gabriel-Maria qui, encore une fois, va nous aider à réfléchir. À le lire, on se rend vite compte que les conseils qu’il donne, concernant cette vertu, vise à nous mener sur le chemin de la conformité au Christ. Ainsi, en quelques mots, il nous décrit la patience du disciple.

Le disciple du Christ « veut porter toutes adversités ou épreuves de bon cœur, pour l'amour de Dieu sans murmurer » ; il veut rendre « louange à Dieu de tout son cœur dans les ennuis comme dans les consolations », tolérant « l’injustice qui lui est faite pour le bien de la paix », mettant « tout son pouvoir à apaiser et à pacifier toutes querelles. » De grand cœur, il veut aussi persévérer « en toute patience, prenant de la force devant toutes tentations et tribulations », désirant « endurer et souffrir pour l'amour de Dieu » ; pour cela, il « regarde toujours Dieu ». Rien ne peut le « consoler, ni aussi l’affliger » car il « garde sa conscience pure, ne cherchant qu'à plaire à Dieu. » En un mot, il est « comme une tour forte et bien fondée que nul vent de prospérité ni d’adversité ne peut atteindre ni troubler. » Il « prend tout avec égalité ; ses affections se reposent en Dieu » c’est à dire, le souvenir de Dieu habite ses dispositions intérieures.

À première vue, un programme qui paraît bien au dessus de nos forces ! Pourtant, la patience dans les épreuves de la vie « fait partie intégrante de l’engagement à la suite du Christ et de la pleine maturation humaine. La vraie patience qui vient de la conformité à la volonté de Dieu est une force de salut à ne pas sous-estimer » (B. Häring). Et Cette force ne peut venir que de l’Esprit-Saint.

La patience creuse en nos vies, une place, celle de Dieu, celle du Christ. C’est l’œuvre de l’Esprit-Saint qui, en nous, nous aide à porter, à attendre, à tenir. La patience ne se comprend donc pas par l’exercice de notre volonté, ou la discipline de nos sentiments, mais par une vie dans et par l’Esprit Saint. Voilà le lieu et la source de notre force : force de l’Esprit Saint dans notre fragilité. Nous savons que notre expérience spirituelle sera toujours un mélange de fragilité, de faiblesse mais aussi de force que nous recevons de l’Esprit. Tout ce qui brise, écrase, tous nos agacements, nos résistances, nos misères, nos énervements devant les autres, nos heurts, la peine que nous éprouvons dans la maladie, la difficulté que nous avons à supporter quelques souffrances, parfois si minimes, etc... tout cela, c’est notre faiblesse.

Cette faiblesse désigne notre finitude, les limites de notre connaissance, les blessures de notre psychologie, elle désigne les étroitesses de notre cœur... En cette faiblesse, comme en ce monde qui « gémit en travail d’enfantement » (Rm 8, 22), l’Esprit- Saint murmure ses gémissements. Et les gémissements de l’Esprit-Saint en nous reprennent et accompagnent nos propres gémissements pour les transfigurer en une patience priante, et qui espère.

Notre impuissance, nos misères demeurent mais l’Esprit-Saint les habite. Il nous oriente selon Dieu. Il nous ajuste à Lui, il nous apprend peu à peu à entrer dans les vues aimantes de la Providence, à vivre notre existence, avec ses joies, avec ses peines, à vivre avec les autres.

Pour le père Gabriel-Maria, la patience avec les autres comme avec soi-même, est un vrai chemin de conversion personnelle, un vrai chemin d’union au Christ, d’union à la Vierge, un chemin d’Évangile vécu à partir de la réalité présente, à partir du réel de notre quotidien, comme par exemple : « lorsqu’on nous ennuie et nous tourmente de toutes parts, soit par les tentations que suscite le démon, soit par la sensualité et la fragilité de notre nature, soit par le monde ou par les créatures qui nous énervent », ainsi « on gagne plus à supporter avec patience ces contrariétés, qu’à jeûner et à châtier son corps une semaine durant. […] On peut tenir pour certain qu’on est rangé parmi les amis de Jésus et de Marie », c’est à dire, parmi les familiers du Christ et de sa Mère, parmi ceux qui les suivent et entrent patiemment dans leurs sentiments, en vue du meilleur à donner.

La patience chrétienne est cette manière de porter l’épreuve des événements avec le Christ, cette manière de nous aider, de nous épauler, de faire face à la vie et aux circonstances à la lumière du Christ, en s’appuyant sur Lui. C’est là, la véritable patience dans le Christ où le meilleur de nous-mêmes peut mûrir, s’épanouir, à notre insu.

L’Esprit Saint fait vivre le disciple de Jésus non pas au niveau des victoires immédiates ou de ce qui peut se vivre tout de suite, mais au niveau de la pauvreté du cœur, là où la patience s’éprouve en nous, là aussi où nous goûtons la paix profonde qui vient de Dieu. La patience est sagesse, elle est une « science » dirait le père Gabriel-Maria, celle de la vie avec le Christ.

Il faut ainsi laisser l’Esprit Saint conduire nos vies. Il faut Le laisser venir au cœur de nos pauvretés, en sachant que, jusqu’à notre dernière heure, nous serons de chair, nous ne quitterons pas ici-bas notre condition humaine. Mais c’est au cœur même de nos limites et de nos pauvretés que la grâce du Christ peut nous rejoindre. Saint Paul en a fait l’expérience : « lorsque je suis faible, écrit-il, c'est alors que je suis fort » (2Co 12, 9-10). Et il a goûté le vrai bonheur.

Car faire l’expérience de la grâce de Dieu rend heureux, heureux dans la foi. On fait l’expérience, au sein même des contradictions de la vie, de la Bonté même de Dieu. Joie paisible qui est à la fois le fruit de l’effort personnel et de l’accueil de la grâce. On comprend que la père Gabriel-Maria puisse nous conseiller, dans les contrariétés de la vie, à faire l’effort de la joie : « nous devons nous exciter à la joie […]. Ainsi, ont agi les Apôtres et les disciples de Jésus. Il est écrit qu’ils quittèrent joyeux la salle du Grand Conseil où ils venaient d’endurer des peines et des tortures pour l’amour de Jésus » (Ac 5, 41). Cela est possible dans et par l’Esprit Saint.

L’Esprit Saint nous apprend à ne pas nous attrister des silences et des lenteurs de Dieu, mais à vivre au jour le jour avec les lumières déjà reçues comme la Vierge Marie qui retenait dans son esprit tous les événements de sa vie, en « en cherchant le sens, […] les méditant dans son cœur » (Lc 2, 19.51).

C’est pourquoi, il faut demander souvent à l’Esprit-Saint de transformer nos moments de détresse, de désarroi non seulement en patience aimante mais aussi en espérance afin que le gémissement intraduisible de l’Esprit, qui est dans notre cœur, puisse devenir confiance dans le Père, afin que ce gémissement intraduisible de l’Esprit nous apprenne patiemment à tenir bon, à persévérer, à grandir dans la grâce, appuyés sur les promesses de Dieu, qui sont des promesses de vie. Car la longue patience de l’amour de Dieu, tel un vent fertile, passe sur la terre de notre humanité. La patience ? Vertu des longs mûrissements, des lentes transfigurations …. 

Du "Message Marial" n° 33 – janvier 2009

« Mais qui sont-ils ces pauvres en esprit ? Ce sont les humbles que secoue la Parole de Dieu… »

(saint Augustin)

S’il y a une pauvreté matérielle et sociale qu’il faut combattre, s’Il y a une pauvreté spirituelle engendrée par le manque de vraies valeurs humaines qu’il faut aussi combattre, il y a une pauvreté qui creuse véritablement le chemin de la joie et du don : c’est celle des béatitudes.

Seul le Christ peut nous parler de la pauvreté « Lui qui, de condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu mais se dépouilla jusqu’à la mort et la mort de la croix » (Ph 2, 6.8). Il est le vrai pauvre et nous montre ce qu’est réellement la pauvreté : elle a son visage. C’est lui-même. Saint François d’Assise avait très bien compris qu’en Jésus Christ, c’est le Dieu Pauvre qu’il contemple. Son seul désir n’est que de le suivre. La pauvreté pour François est donc une personne qu’il considère comme sa « Dame » et celle de ses frères : «Que toujours ils aiment et honorent notre Dame la sainte Pauvreté » et, en conséquence, qu’ils suivent « la doctrine et les traces de notre Seigneur Jésus-Christ. »

« Bienheureux les pauvres de cœur, le royaume des cieux est eux » (Mt 5, 2). Cette béatitude est un appel à nous libérer de nos égoïsmes et à ouvrir nos cœurs au partage, à la confiance en Dieu et dans les autres, à la vraie humilité. C’est de cette pauvreté là dont parle le père Gabriel-Maria, avec qui nous cheminons toujours.

Dans les quelques conseils qu’il donne à ce sujet, Gabriel-Maria veut nous aider à vivre au quotidien, en vrais pauvres, c’est à dire, en disciples du Christ, comme la Vierge Marie. Lui-même, le premier, à la suite de son père saint François, a mis ses pas dans ceux du Christ et du Christ pauvre, ayant vécu, comme le dit un de ses contemporains, « comme un vrai pauvre ayant le monde entier en possession et se contentant de Celui en qui tout est contenu… »

C’est à la lumière du Christ de l’Évangile que le père Gabriel-Maria pense et vit la pauvreté. Il la considère comme un moyen d’entrer toujours plus avant dans l’imitation du Christ. Elle est la route qui mène à la communion, à la conformité avec le Christ.

Pour lui, le premier pas sur le chemin de la vraie pauvreté est de librement choisir d’user modérément des biens, biens matériels certes, mais aussi biens de l’esprit, de l’intelligence, du cœur, de renoncer à en devenir « propriétaires », c’est à dire, renoncer aux pouvoirs qu’ils procurent, renoncer à se les approprier pour soi et non pour le service du prochain. Cela suppose une attitude intérieure de liberté. Ainsi, dit-il, « la première condition, pour une pauvreté véritable, est la liberté. On la possède lorsqu’on renonce à toutes choses volontairement, en pleine liberté, que par amour pour Jésus, de tout cœur et librement, on renonce à ce qui est superflu, qu’on se contente du nécessaire et même que l’on n’en use qu’avec mesure. » En précisant que cet usage modéré de choses est « par amour pour Jésus  », Gabriel-Maria souligne l’importance de la manière dont nous allons utiliser les biens, l’importance de notre rapport aux choses, aux biens quels qu’ils soient. En effet, ce n’est pas la quantité de biens qui est important mais la qualité de notre attitude par rapport à eux, une attitude dont le ressort secret est notre libre attachement au Christ et aux valeurs de l’Évangile.

Cet usage mesuré des biens, s’il est inspiré par un vrai désir de pauvreté intérieure, un désir de partager avec d’autres, un désir de grandir sur le chemin de l’amour de Dieu et du prochain va recevoir en retour le « surcroît » dont parle l’évangile. Le pauvre de cœur, tourné non pas vers lui-même mais vers le prochain, vers sa communauté de vie, ou vers ceux qui ont plus particulièrement besoin de son aide, reçoit en retour la joie qu'il donne, qu’il procure aux autres. Qui n’en a pas fait l’expérience ? Qui n’a pas renoncé, un jour, à tel ou tel agrément, à telle ou telle chose, pour faire simplement plaisir ou venir en aide à quelqu’un, et goûté en retour une vraie joie ?

La joie, c’est aussi un autre aspect que souligne le père Gabriel-Maria quand il parle de la vraie pauvreté. Ainsi, dit-il, une autre « condition pour une vraie pauvreté est d’être joyeuse. Nous devons nous satisfaire à avoir plutôt moins que plus…. ». Il nous conseille à « aimer et à garder avec soin la perle évangélique de la pauvreté » qui est la perle de la confiance en Dieu, cachée dans le champ d’un cœur dépouillé de soi, joyeux de se donner.

Un troisième aspect de la pauvreté telle que la conçoit le père Gabriel-Maria est celui de la générosité. En effet, une autre condition de la vraie pauvreté « consiste à partager généreusement avec le prochain ce que nous avons. » Et de nous donner en exemple la Vierge qui, « très pauvre, vécut toujours très pauvrement » mais a été « très généreuse à l’égard du prochain. » Être généreux, ce n’est pas donner de notre superflu, ou y renoncer mais nous priver de tel ou tel bien dans le but de réaliser quelque chose, comme de subvenir aux besoins des autres, de donner de notre temps, d’oublier notre propre intérêt pour celui de l’autre etc. La pauvreté ainsi unie à la générosité nous fait entrer dans le dynamisme du « toujours plus » pour Dieu et les autres.

L’amour pour Dieu et pour le prochain en effet a besoin de toujours grandir. Moins il reste d’espace en nous pour les choses inutiles et futiles, plus s’élargit devant nous le champ immense où cet amour peut s’épanouir. Et, par le fait même, la fièvre des passions égoïstes baisse. Petit à petit, notre vie s’évangélise, nous entrons dans les sentiments mêmes du Christ et de sa Mère, du Christ pauvre et de sa pauvre Mère. Le meilleur de nous-mêmes est mobilisé non pas par des biens illusoires ou clinquants, par des succès éphémères, mais par le désir et le souci de toujours aimer mieux en donnant et en se donnant.

Une quatrième nuance de la pauvreté évangélique pour Gabriel-Maria est celle de considérer les biens avec un certain détachement, avec recul. Ainsi, dit-il, « nous devons ne pas y mettre nos affections, au point de ne pas nous en préoccuper. C’est alors que nous serons vraiment pauvres en esprit …. » Ici, le père Gabriel-Maria met en garde contre le souci excessif par rapport aux biens. Notre vie est dans les mains de Dieu, notre Père. Certes, contrairement aux « oiseaux du ciel et aux lys des champs », nous connaissons les préoccupations de la vie car nous sommes des êtres libres. Il faut bien prévoir, se soucier des siens, de sa famille, des autres, et même de soi. On peut même pressentir et connaître telles ou telles incertitudes et les craindre. L’attitude pauvre, face à cela, sera peut être, à notre humble mesure, de vivre toutes ces préoccupations en essayant de dépasser la crainte par la foi et la confiance, en essayant d’y voir comme un appel à regarder plus loin que l’immédiat.

Enfin, toujours pour le père Gabriel-Maria la pauvreté selon l’Évangile, celle du cœur qui se manifeste par une certaine manière de vivre, comme nous venons de le voir, doit conduire à la communion avec le Christ. « Cela veut dire qu’il nous faut unir notre pauvreté à celle de Jésus et de Marie, afin que, de leur côté, ils unissent à la nôtre les richesses de leur pauvreté. Ainsi, par cette belle Dame Pauvreté, nous entrerons en possession des trésors de Jésus et de Marie…. » Ce que dit là le père Gabriel-Maria rappelle, en quelque sorte, ce que jadis saint Paul disait aux chrétiens de Corinthe : « Vous connaissez, en effet, la libéralité de notre Seigneur Jésus Christ, qui pour vous s'est fait pauvre, de riche qu'il était, afin de vous enrichir par sa pauvreté » (2 Co 8, 9). Pauvres de nous-mêmes, c’est à dire, humbles de cœur, nous deviendrons alors riches de sa Présence : notre cœur sera prêt à recevoir sa Parole, à recevoir ses Dons, à se laisser conduire par son Esprit Saint. Alors, face aux autres, face à nos propres fautes peut-être, à nos propres échecs ou succès, face à Dieu même, notre vie sera ouverte sur le tout est possible de l’espérance.

Dans un très beau livre, Sagesse d’un pauvre, Éloi Leclerc nous fait pressentir ce qu’est la vraie pauvreté du cœur. Mots de lumière qui vont conclure ces quelques réflexions : « L’homme n’est pas sauvé par ses œuvres, si bonnes soient-elles. Il lui faut encore devenir lui-même l’œuvre de Dieu. Il doit se faire plus malléable et plus humble entre les mains de son Créateur que l’argile dans les mains du potier. Plus souple et plus patient que l’osier entre les mains du vannier. Plus pauvre et plus abandonné que le bois mort dans la forêt au cœur de l’hiver. C’est seulement à partir de cette situation de détresse et dans cet aveu de pauvreté que l’homme peut ouvrir à Dieu un crédit illimité, en lui confiant l’initiative absolue de son existence et de son salut. »

  Du"Message Marial" n° 32 – Octobre 2008

Que le Seigneur vous accorde la grâce d’observer tous ces préceptes avec amour, comme des amants de la beauté spirituelle, répandant par votre vie la bonne odeur du Christ, non pas servilement, comme si nous étions encore sous la loi, mais librement, puisque nous sommes établis dans la grâce.

(saint Augustin)

Qui n’a pas un jour été traversé par un grand élan de vie, un désir inextinguible de bonheur, un désir d’être libre et de se dépasser et en même temps souffert de le voir se heurter aux contraintes de la vie, auxquelles il faut bien obéir. Sous des modes différents, l’obéissance nous concerne tous. Mais comment la vivre ? Est-elle un obstacle à ce désir légitime de dépassement ou bien peut-elle être, au contraire, un tremplin vers un plus-être ?

Essayons de répondre à ces questions, en compagnie toujours du père Gabriel-Maria qui a certainement encore quelque chose à nous dire sur la manière de vivre cette vertu d’obéissance, de la vivre en disciples du Christ et de son Évangile. Certes, les quelques conseils qu’il donne sur l’obéissance sont destinés à ses filles spirituelles, les annonciades. Mais nous pouvons, en les relisant, élargir notre regard et voir comment nous les approprier, selon notre état de vie, en vue d’avancer à la rencontre du Christ et du Christ obéissant, tout disponible à son Père, tout disponible à ses frères.

Par son baptême, en effet, le chrétien participe à l'obéissance filiale du Christ à son Père. L’obéissance nous fait donc mettre nos pas dans les pas de Jésus, elle nous fait avancer sur le chemin de l’imitation du Christ, et par le fait même, sur le chemin du retour vers le Père. L’obéissance chrétienne relève donc directement de la foi au Christ, d’un attachement à sa personne, à sa vie. « Suis-moi, dit le Christ. Celui qui met ses pas dans les pas du Christ doit s'attendre à rencontrer, avec le Christ, tous ces intermédiaires, hommes et choses, à travers lesquels le Père se livre, toutes ces volontés qui signifient, à des degrés de limpidité fort divers, la volonté du Père » (J.-G. Ranquet). L’obéissance se vit donc de différentes manières, selon les circonstances de la vie. Le père Gabriel-Maria en donne plusieurs qui peuvent nous aider à entrer dans les sentiments du Christ obéissant.

Tout d’abord, la disponibilité. L’obéissance nous met au service des autres : « Mes filles, comme je vous l’ai dit, l’humilité et l’obéissance sont inséparables. Plus tu te préfères à ta sœur, plus Dieu t’éloigne de son Cœur et de sa grâce. » Mais, poursuit-il, « quand vous obéissez à toutes, Dieu vous obéit en tout », car alors notre volonté rejoint celle de Dieu qui est Amour. Plus nous sortons de nous-mêmes, de nos propres préoccupations, de nos propres besoins, sécurités, ou idées pour accueillir l’autre et le servir, pour lui être disponible, nous atteignons le Cœur de Dieu, réalisant la parole de l’Évangile : ce que vous « avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait » (Mt 25, 40 ). L’obéissance nous fait vivre notre vie avec Dieu, avec les autres, d’une manière oblative. Elle nous fait être en état d’accueil, de don. Donner, servir, accueillir, nous rapproche des autres, et par le fait même, nous rapproche de Dieu, nous configure au Christ-Serviteur.

Un second aspect  de l’obéissance est la simplicité : « L’obéissance est tout d’abord simple […] Quelque instruit ou intelligent que soit un homme, c’est à cette simplicité qu’il doit s’appliquer avant tout. » Et pour illustrer cette simplicité de l’obéissance, le père Gabriel-Maria, donne l’exemple de saint François. Ainsi, dit-il, « lorsque saint François exhortait ses frères à obéir avec simplicité, il avait coutume de dire : Le Seigneur m’a fait cette grâce, que si le plus jeune d’entre les frères de tout l’ordre ou même un novice m’était donné comme gardien, je lui obéirais avec la même promptitude et la même simplicité qu’au plus digne de tous, car il représente, auprès de moi, mon Seigneur et mon Dieu. » Cet exemple montre que l’obéissance est moins une répétition d’actes ponctuels qu’une attitude profonde de la vie de foi, celle qui nous fait vivre en enfant de Dieu avec l’Enfant du Père, qu’est le Christ. À travers les médiations humaines, voire, à travers les choses et les événements, un Autre nous rejoint. Vais-je avoir assez de foi pour le reconnaître et aller à sa rencontre avec élan ?

Et cette question permet de voir une troisième manière de vivre l’obéissance : la promptitude. Pour Gabriel-Maria, en effet, « l’obéissance doit être prompte et docile. Cela veut dire que nous ne pouvons accomplir ce qui nous est commandé avec tristesse, ni inattention, ni délai. […] Par exemple, nous recevons l’ordre de faire une chose dans le moment présent ; mais cela ne nous plaît pas, et nous en remettons à plus tard l’exécution. Plus tard cependant, ayant réfléchi, venant au repentir, nous accomplissons notre tâche aussi bien que possible. » Empressement joyeux devant ce qui nous est demandé, devant la vie qui se présente ! L’obéissance vraie élargit le cœur. Dans un monde traversé par le désir de possession, de sécurité, par l’individualisme, l’obéissance, qui va à contre courant de ces valeurs, est souvent difficile. Mais cette vertu n’est-elle pas pourtant capable de nous tirer en avant, capable de faire surgir le meilleur de nous-mêmes ? L’obéissance est alors créatrice de vie !

Cela demande d’être à l’écoute, non pas de soi, mais de ce qui est, de dire « oui », un « oui », qui va peut-être nous faire devenir ce que dit le Christ à ses disciples, peu avant sa Passion : « En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il demeure seul ; mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruit » (Jn 12, 24). Concrètement, pour le père Gabriel-Maria, cela veut dire que nous devons être « aussi disposés à obéir en des choses qui ne nous plaisent pas, qu’en celles qui nous plaisent. Il faut se faire violence pour atteindre ce degré de soumission », c’est à dire, ce degré de docilité, d’écoute, à l’égard du réel de l’existence. Ce réel peut être parfois âpre et dur, comme la croix du Christ. L’obéissance demande toujours un combat intérieur, une sortie de soi, un « oui » aux valeurs de l’Évangile, un « oui » au Christ crucifié et ressuscité. Ce « oui », donné librement, libère des énergies nouvelles, ouvre des chemins dans le cœur de l’homme. Le « oui » donné à Dieu, à travers de multiples médiations, sert la vie, la féconde et la fait grandir. Cela rend heureux. Comme l’écrit Benoît XVI dans sa Lettre adressée aux jeunes, à l’occasion  du 100e anniversaire du « Frat. » : « C'est notre oui à Dieu qui fait jaillir la source du vrai bonheur : ce « oui » libère le moi de tout ce qui l'enferme en lui-même. Il fait entrer la pauvreté de notre vie dans la richesse et la force du projet de Dieu, sans pour autant entraver notre liberté et notre responsabilité. Il ouvre notre cœur étroit aux dimensions de la charité divine, qui sont universelles. Il conforme notre vie à la vie même du Christ, dont nous avons été marqués lors de notre Baptême. »

Mais il ne suffit pas de dire « oui » une fois, il faut le redire chaque jour. D’où la persévérance. Ainsi, poursuit le père Gabriel-Maria, une autre « condition de l’obéissance est d’être persévérante. Il ne suffit pas de commencer une bonne œuvre, il faut l’achever », en persévérant humblement. Et, dans la mesure de cette humble persévérance, l’obéissance porte du fruit et « ne cesse de grandir en solidité. » Car l’obéissance est le signe en effet d’un attachement profond à Dieu, à sa Parole dont la fréquentation assidue ravive en nous le désir des « choses qui plaisent à Dieu ». Car Sa Parole nous transmet le sens et le goût de sa Volonté, nous donne la paix et la joie de la fidélité. Attachement non pas d’un moment mais de toute la vie qui se manifeste par des actions bonnes. Par elles, nous manifestons en quelque sorte Celui en qui nous croyons, nous le donnons aux autres, à l’exemple de la Vierge donnant le Christ au monde. L’obéissance chrétienne comporte donc une profonde fécondité et nous fait entrer dans la famille de Dieu. « Quiconque fait la volonté de Dieu, voilà mon frère, ma sœur, ma mère » (Mc. 3, 35).

Enfin, une dernière qualité, donnée par le père Gabriel-Maria à l’obéissance, est la discrétion dans le sens de discernement. En effet, une obéissance faite de disponibilité, de simplicité, de promptitude, d’écoute et de persévérance ne veut pas dire qu’elle soit aveugle. Elle doit être au contraire responsable. L’attachement au Christ, aux valeurs de l’Évangile peut parfois conduire à ne pas obéir. Comme le dit le père Gabriel-Maria : « l’obéissance discrète s’impose dans les œuvres qui nous seraient commandées alors qu’elles seraient en opposition évidente avec la vérité bien connue. […] En ces situations, la discrétion s’impose et il faut se garder d’obéir. » L’obéissance n’est pas facile. Les situations peuvent être si complexes qu’avant d’obéir simplement, il faut prendre le temps de la réflexion et du discernement, à la lumière de la foi, à la lumière du Christ. Résister au relativisme ambiant, au scepticisme, aux modes et aux sollicitations en tous genres, etc., est bien difficile, cela demande du courage, d’où l’importance de se mettre à l’écoute du Christ et de lui demander le secours de l’Esprit Saint, en éternels mendiants de la grâce de Dieu.

Du"Message Marial" n° 31 – juillet 2008

La vie heureuse, la voilà :
éprouver de la joie pour Toi, de Toi, à cause de Toi.
La voilà et il n’en est point d’autre.
Et ceux qui pensent qu’il en est une autre,
poursuivent une autre joie, et non pas la vraie.
(saint Augustin)

Éprouver de la joie pour Dieu, de la joie venant de Dieu, éprouver de la joie à cause de Dieu, joie, non pas exubérante mais toute paisible et intérieure capable de donner souffle à nos vies, de leur faire déjà goûter cette « vie heureuse » dont parle saint Augustin, et de les faire chanter ! Mais, sur la grisaille des jours sombres, cette joie de Dieu peut-elle affleurer ? Dans l’aujourd’hui de nos vies ordinaires, si occupées et préoccupées, cette louange divine peut-elle trouver place ?

En compagnie, toujours, du bienheureux père Gabriel-Maria allons au-devant de cette vertu heureuse, qui nous tire hors de nous-mêmes et nous fait prendre le chemin de la reconnaissance et de la gratitude envers Dieu pour le don qu’il nous a fait en son Fils, Jésus Christ. La louange ? Notre réponse à Dieu au don de Dieu ! Cela se chante et se célèbre.

Un désir  anime la vie du père Gabriel-Maria, celui de faire de la louange divine « son métier continuel » afin de « mieux plaire à Dieu et à la glorieuse Vierge Marie. » C’est dire qu’il veut faire de sa vie un chant de louange, un Magnificat, offert à Dieu-Trinité pour la vie qu’il a reçue de ses Mains, et plus largement pour les merveilles que ce Dieu d’Amour a accomplies en créant le monde et plus encore en le sauvant et en le délivrant de la mort, définitivement, par Jésus, le Bien Aimé. À ses filles annonciades, il leur conseille donc d’apprendre ce « métier » qu’est la louange de Dieu, un métier qui prend toute la vie, qui la transforme :

« Mes filles, je vous dis que je n’ai rien trouvé qui ne m’ait fait plus de bien, pour progresser en vertus, que de prendre pour mon métier quotidien […] de toujours louer, honorer et magnifier Dieu. Ainsi, quoi que je fasse, soit que je prêche, que je confesse, que je dise mon office ou fasse quelque autre chose, que tout soit pour la gloire et l’honneur de Dieu, tout le reste ne m’importe peu. Et, je ne voudrais pas perdre une seule parcelle de temps sans avoir toujours les louanges de Dieu et de sa très digne Mère dans mon cœur et sur mes lèvres, soit en allant et venant, mangeant, buvant, parlant et dormant, autant qu’il est possible. »

Cependant, qui dit « métier » dit apprentissage. Comme toute vertu, la louange s’acquiert, elle s’exerce et, ce faisant, elle s’installe petit à petit en nous.

Pour nous y aider, Gabriel-Maria conseille, en tout premier lieu, de considérer en notre cœur, et en notre esprit, Celui que l’on désire louer. Cela demande de poser un acte de foi. Cet acte une fois posé, il nous invite ensuite à révéler la Beauté de Celui en qui nous croyons « afin que de tous, Il soit connu et loué. » Cette révélation, pour Gabriel-Maria, c’est le témoignage de la vie, la nécessité de se conformer, autant que possible à Celui que l’on désire louer. Car une vie ordonnée à ce que Dieu désire, par le fait même, chante Dieu. Mais, il faut aller plus loin. Le témoignage de la vie doit aller jusqu’à l’admiration de « ce que l’intelligence, ni angélique ni humaine, ne peut comprendre », c’est à dire, « combien Dieu est digne d’être loué et combien ses œuvres sont admirables. » Cette admiration face aux œuvres de Dieu devrait informer petit à petit toute la vie, pénétrer les pensées, les paroles et les actions. Telles sont les dispositions intérieures, propices à la louange de Dieu, données par le père Gabriel-Maria.

Mais, ces dispositions intérieures, pour se maintenir éveillées, ont besoin d’être régulièrement revivifiées. On a donc besoin non seulement de moments et de lieux propices qui nous aident à fortifier en nous la louange de Dieu, mais aussi des autres. Pour cela, la participation active aux célébrations liturgiques, en particulier à l’Eucharistie journalière ou dominicale, joue un rôle irremplaçable. Car la liturgie de l’Église fait prier la communauté ecclésiale avec les mots mêmes de Dieu, ceux de sa Parole. La Liturgie de l’Église puise en effet dans le trésor de l’Écriture les mots mêmes de sa prière et de sa louange, nous invitant à les faire nôtres, à nous les approprier. C’est pourquoi le père Gabriel-Maria donne tant d’importance à la manière dont nous allons vivre communautairement les célébrations liturgiques.

D’abord, dit-il, « nous devons être attentifs », c’est à dire, « quand nous louons Dieu, notre intelligence, notre cœur, notre esprit et notre volonté doivent prendre part à ces louanges. » En un mot : « nous devons penser à ce que nous faisons. »

Puis, il invite à la joie de l’esprit, à la reconnaissance : « nous pouvons bien en effet nous réjouir et dire notre office d’un cœur heureux si nous réfléchissons que c’est Dieu que nous louons et remercions. Quel service plus noble pourrions-nous accomplir en ce monde ? C’est l’office des Anges dans le ciel ! […] Il serait mieux de prier une heure avec une cordiale dévotion que mille autres avec un esprit chagrin et distrait. Notre Seigneur ne veut pas être servi avec chagrin et à regret. Il veut que notre service provienne d’un cœur plein d’amour. Il n’a pas besoin de nous, tandis que nous avons bien besoin de Lui. C’est pourquoi, il faut Le servir avec allégresse … », il faut venir à Lui et s’ouvrir au don de son Esprit Saint.

Enfin, à la reconnaissance, doit suivre le respect. De plus, dit-il encore, « pouvons-nous, dans l’office divin, nous comporter avec un profond respect, […] quand nous pensons à la grandeur et à la majesté de Celui à qui nous nous adressons, à la présence de sa sainte Mère ainsi que de tous les anges et bienheureux du Ciel. » Mystère de la communion des saints ! Le père Gabriel-Maria considère ainsi la Liturgie comme une ouverture sur l’invisible, une brèche ouverte sur l’éternité où la terre et le ciel s’unissent dans une même louange, où, « l’infini est là, à portée de l’esprit…. » (Maurice Zundel).

Vécue ainsi et durablement, la liturgie est capable de transfigurer doucement notre être profond, de relancer et de consolider la louange de Dieu en notre vie. Et notre vie s’en trouvera comme renouvelée de l’intérieur, notre mémoire, notre esprit et notre cœur seront traversés par un souffle de fraîcheur, celui de l’Esprit Saint. Et cela rejaillira forcément sur les autres, dans l’humble quotidien. Car la louange, en ouvrant le cœur à Dieu, par le fait même, ouvre le cœur aux autres.

En effet, quelqu’un d’heureux dans la foi, quelqu’un d’heureux dans la prière et dans la louange de Dieu, est comme une Bonne Nouvelle pour les autres. Il témoigne de la joie de Dieu qui veut sauver tous les hommes et leur donner la vie, la « vie heureuse » qui comble et transfigure.

Mais cette joie de louer Dieu n’est pas de l’ordre du sentiment, ou pas seulement. Elle vient surtout de la foi, du libre choix d’aimer, selon l’Évangile ; elle vient du désir ardent d’être pour les autres un témoin de l’espérance, de la grande espérance que chante de siècle en siècle le Peuple de Dieu. Sur ce chemin de la louange, la Vierge Marie nous devance et nous y attire. Ainsi, son Magnificat chante les merveilles que Dieu a faites pour elle et pour tous les hommes, et ces merveilles sont des promesses de vie, de « vie heureuse. »

La louange de Dieu est un moyen de nous maintenir dans cette grande espérance car elle nous ouvre à notre vrai devenir, à notre véritable destin, qui est de voir Dieu et de le louer éternellement. De cela, la louange nous donne aussi la force d’en être les témoins auprès de nos frères en humanité.

Combien d’hommes et de femmes aujourd’hui ont besoin de lumière en leur vie, en cette vie qui « est comme un voyage sur la mer de l’histoire, souvent obscur et dans l’orage, un voyage dans lequel nous scrutons les astres qui nous indiquent la route » (Benoît XVI). Qui peut nous indiquer le chemin ? Bien sûr, le Christ, Lui, le Chemin, la Vérité et la Vie (Jn 14, 5). Il est le véritable « soleil qui se lève sur toutes les ténèbres de l’histoire. Mais, pour arriver jusqu’à Lui, nous avons besoin aussi de lumières proches – des personnes qui donnent une lumière en la tirant de sa lumière et qui offrent ainsi une orientation pour notre traversée » (Benoît XVI). Certes qui, plus que la Vierge, peut être sur le chemin des hommes, cette lumière, cette « étoile de l’espérance » dont parle le Pape. Mais, une vie qui loue Dieu, au quotidien, ne l’est-elle pas aussi, à sa mesure ?

Du "Message Marial" n° 29 – janvier 2008

L’homme humble ne peut nuire.
Je parle de cette humilité
qui ne veut pas s’élever sur le fragile appui
des choses périssables,
mais dont la pensée est sincèrement fixée
sur ce qui est éternel…

(saint Augustin)

Selon l’Évangile du Christ, s’abaisser, élève, porter son regard sur ses propres limites, ses propres faiblesses, éclaire ; de même, l’obéissance et le renoncement sont un chemin de liberté intérieure.... Si ces idées renversent les valeurs de ce monde, les plus courantes, il n’en reste pas moins vrai qu’elles ont suscité et suscitent toujours des centres de vie spirituelle intense et lumineux.

Déjà, les philosophes de l’antiquité parlaient d’humilité, de renoncement, de détachement mais c’était en vue d’une dépendance de soi, d’une autonomie de la personne. Cette humilité là n’ouvrait pas sur la transcendance, sur Dieu. C’est l’humilité chrétienne qui a opéré cette conversion. C’est de celle-là dont il s’agit ici, vue, comme les précédentes vertus, à la lumière, des enseignements du père Gabriel-Maria. Cette humilité là est fondée sur Dieu, sur la connaissance du Christ « doux et humble de cœur » (Mt 11, 29), sur la foi en ses Promesses qui nourrissent notre espérance et notre amour et se manifeste dans nos relations aux autres, dans notre manière de vivre.

Si le bien ne fait pas de bruit, l’humilité non plus ! Les choses vraiment importantes ne sont pas forcément mises sur la scène du monde ; elles cheminent au cœur du quotidien, elles s’y mêlent comme un levain dans la pâte. L’essentiel souvent ne se distingue pas de l’insignifiant. L’humble sait être disponible à ce qui se passe, il sait attendre. Que penser de tous ces milliards de gestes insignifiants de chaque jour, depuis le début de l’histoire : tel, un jour, le « oui » de l’humble Vierge de Nazareth ?

C’est à partir d’Elle, que le père Gabriel-Maria parle de la vertu d’humilité, à partir de Marie, la servante du Seigneur. « Il est impossible d’expliquer ou d’exprimer combien notre bonne Mère a été parfaite dans l’humilité et combien elle l’a aimée. Son humilité dépasse toute autre humilité. Grâce à cette vertu elle fut trouvée digne de devenir la Mère de Dieu :  Je suis sûr, dit saint Bernard parlant de Marie, que si elle n’avait pas été si humble, elle ne serait jamais devenue la Mère de Dieu. La Sainte Vierge nous apprend combien cette vertu est excellente, puisqu’elle ne se glorifie d’aucune autre que de son humilité, bien qu’elle possédât toutes les autres vertus à un degré éminent. »

La Vierge vit cette pauvreté spirituelle qui reçoit tout de Dieu et se remet entièrement à Lui. Ce que les psaumes disent de la prière des pauvres vient se résumer dans son Magnificat. C’est le cantique de la Vierge humble et pauvre, vraie charte de l’humilité. Il dévoile cette relation profonde qui nous met dans les mains de Dieu, reconnaissant ce que nous sommes, reconnaissant aussi dans les autres ce qu’ils sont, à la lumière de Dieu.

L’humilité n’est donc pas écrasement, elle n’est pas également cette fausse humilité qui n’est qu’un orgueil déguisé, ou bien encore, elle n’est pas une mésestime de soi. Ce n’est pas là l’humilité chrétienne. Car, l’humilité, encore une fois, est fondée sur Dieu et sur ses Promesses, fondée sur le Christ, né de la Vierge Marie. C’est dire que ce fondement théologal a quelque chose à voir avec le réel de la vie, avec ce que l’on vit de difficile ou non, de grand ou d’obscur. Tendre à l’humilité, c’est mettre ses pas dans ceux de Dieu venu au milieu des hommes pour nous donner sa Vie, venu nous rejoindre au cœur même de notre quotidien.

« La belle vertu d’humilité se tient petite et humble en toutes circonstances », dit encore le père Gabriel-Maria ; elle fait « en toute simplicité ce qu’on lui dit, sans désirer ni vouloir autre chose. Ce n’est pas difficile de rester humble dans le mépris et l’humiliation, mais bien lorsqu’on est estimé, loué et exalté au-dessus des autres. Si, alors, on reste humble de cœur, si on ne s’estime pas meilleur qu’un autre, alors on possède la véritable et parfaite humilité de Marie. Quand l’ange lui dit qu’elle était choisie par Dieu pour être la mère de son Fils unique, elle ne s’estima digne que d’être sa servante. Voilà l’humilité parfaite, d’être aussi humble de cœur lorsqu’on est exalté et loué, que lorsqu’on est méprisé et humilié. » L’humilité voisine ainsi avec la vérité et la connaissance de soi : se reconnaître tel que l’on est, s’accepter avec miséricorde, accepter de n’être que soi, devant Dieu et les autres. Il y faut un certain courage. Et c’est une sagesse. Ce qui faisait encore dire au père Gabriel-Maria que la « parole d'une vraie humble est toujours à préférer aux autres : car entre les sages, la vraie humble est la plus sage », en raison justement de cette connaissance de sa propre humanité, si fragile, si faillible.

En fin de compte, l’humilité n’est-elle pas la racine même de l’existence humaine ? Aucun homme en effet n’est capable de se donner la vie, de se maintenir par soi-même dans l’existence ! Il est fait de terre et d’humus mais en cette terre et en cet humus Dieu, son Créateur, y a mis son souffle de vie et son Image. Le péché a coupé l’homme de son origine divine. L’humilité, c’est-à-dire, la reconnaissance de la misère foncière de son être, le remet sur le chemin de l’Alliance. Tout redevient possible car « rien n’est impossible à Dieu » (Lc 1, 37). « L’homme humble, disait mère Marie de Saint-François, Dieu le protège, le console, se penche sur lui, lui donne sa grâce, lui dévoile ses secrets et l’invite à Lui …» car l’homme humble est ouvert au don de Dieu, à sa Vie, et non fermé sur lui-même. Reconnaître cette visite divine, c’est connaître en même temps qui on est véritablement, un être fait pour Dieu qui, dans le tréfonds de notre pauvre humanité, vient nous surprendre pour nous ramener à Lui !

La vraie humilité, c’est bien celle qui provient du fond de l’âme démise d’elle-même, consciente de ne posséder rien qui ne provienne de Dieu, son Créateur. Dans cette perspective, l’humilité, loin d’écraser, libère ; elle libère de ce « moi » envahissant, voire égoïste, tourné vers lui-même, pour l’orienter vers les autres, vers Dieu même. Cette humilité qui cherche non pas ses propres intérêts mais ceux des autres, n’est-elle pas celle du Christ même, celle de la Charité ? « Où est l’humilité, là est la charité » écrivait en effet saint Augustin. Ainsi, l’humilité vraie conduit à l’amour, à l’humble amour de chaque jour qui est fait d’ouverture à Dieu, et d’ouverture aux autres, qui est fait de confiance, de foi. Car l’humilité voisine aussi avec la foi ; toutes deux en effet supposent une attitude de soumission à la grâce de Dieu, à sa Parole, et aussi d’accueil du prochain, d’effacement. En méditant sur l’humilité de la Vierge, Gabriel-Maria met en rapport ces deux vertus : « La Vierge Marie, mère de notre Seigneur Jésus-Christ, avait cette vertu en amour, parce qu’elle lui semblait sainte et touchait la foi, si bien qu'en toutes choses elle voulait la dernière place… » Pour lui, l’humilité de Marie et sa foi sont liées.

D’ailleurs, sans la foi, sans cette certitude que, depuis que le Verbe de Dieu s’est fait chair afin de sauver l’homme de sa misère, vivre humble devant Dieu et ses frères conduit à un surcroît de vie, l’humilité serait une vertu triste et sans horizon. Or, l’humilité est une vertu joyeuse, ouverte sur le mystère même de Dieu qui, un jour, s’est fait petit enfant ; elle mène à la lumière, à la vérité, à la liberté intérieure, à l’enfance, à cette « enfance sacrée », dont parle saint Augustin quand il veut parler justement de l’humilité : « Je vous exhorte, frères, à cette innocente simplicité, car le royaume des cieux lui appartient, c’est-à-dire aux humbles, à ceux qui sont petits à leurs propres yeux. Ne les repoussez pas […] Si vous gardez cette humilité que l’Écriture nous présente comme une enfance sacrée, vous serez sûrs, de posséder un jour la vie éternelle des bienheureux… »

Si l’humble, pour le père Gabriel-Maria ne cherche « en rien son propre honneur, ne tient pas compte » de lui-même ; si dans les joies comme dans les épreuves, l’humble « rend grâce » à Dieu, s’il « repousse et chasse tout orgueil autant qu’il peut », c’est parce que l’humble a trouvé le vrai trésor dont parle l’Évangile. Il est sur le chemin de la véritable simplicité, toute orientée vers la recherche du bon plaisir de Dieu, cette simplicité qui le rend libre pour aimer.

 Du "Message Marial" n° 28 – octobre 2007

La prudence est l’amour qui sépare avec sagacité ce qui lui est utile de ce qui lui est nuisible. (Saint Augustin)

La vertu de prudence ? Une vertu qui peut apparaître comme la vertu de la modération, de la simple précaution, et cela est vrai, bien sûr. Mais, n’est-elle que cela ?

Pour les auteurs anciens, la prudence est une disposition de la personne à lire les événements et à agir à la lumière du Bien, à la lumière de Dieu, à choisir avec justesse ce qui est utile, à laisser ce qui ne l’est pas. Elle est donc un savoir issu de l’expérience, un savoir sur la vie. La prudence, ici, rejoint la sagesse ; elles ont un même but : le bien à aimer, à promouvoir, à servir. La vertu de prudence nous met donc à l’école souvent exigeante de l’expérience et de la réflexion. C’est pour cela qu’elle est sagesse. Il s’agit d’un regard attentif et réfléchi afin de distinguer la présence et la volonté de Dieu. Elle peut se résumer en ces quelques mots, tirés de la Règle de l’Annonciade : « La prudence et la sagesse parfaites consistent à savoir comment plaire à Dieu ». Le « comment plaire à Dieu » va nous arrêter un moment. Pour le cerner, nous allons demander au père Gabriel-Maria ce qu’il en pense. Que dit-il à propos de la vertu de prudence ?

Méditant sur les vertus de la Vierge Marie, il écrit que, « par-dessus toutes les vertus que Notre Seigneur Jésus-Christ avait données à sa Mère, resplendissait, la vertu de prudence. », c’est-à-dire, cette sagesse qui l’a conduite à plaire à Dieu en toutes les circonstances de sa vie. C’est à partir de la Vierge que le père Gabriel-Maria développe sa pensée concernant cette vertu. Même s’il ne l’a nomme pas, elle est présente à son esprit ; son désir habituel est d’honorer la Vierge par tout ce qu’il fait : « je m'efforce d'écrire et de tout faire pour la gloire de Marie. »

Dans un de ses sermons sur la vertu de prudence, il commence par dire qu’une personne prudente « s’interroge sur le commencement de toutes ses œuvres, pensées et paroles, de même sur leur poursuite et leur fin, afin de se garder de faire quelque chose qui ne soit plaisante à Dieu ». Cette personne est à l’image de l’homme prudent de l’Évangile qui, avant de bâtir un tour commence par s’asseoir et réfléchir s’il va pouvoir aller jusqu’au bout de son projet : « Qui de vous en effet, s'il veut bâtir une tour, ne commence par s'asseoir pour calculer la dépense et voir s'il a de quoi aller jusqu'au bout ? » (Lc 14, 31) Ainsi, poursuit Gabriel-Maria, par la réflexion, on « en vient à connaître la droiture de toutes choses ».

Mais, pour lui, cette connaissance vraie des choses, ce discernement de ce qui est conforme à l’Évangile, de ce qui conduit à Dieu et ce qui en éloigne, ce qui est selon l’Esprit du Christ ou non, se fait, pour une bonne part, dans la prière. C’est pourquoi, il est nécessaire de nourrir sa foi, de porter « son regard vers les choses invisibles », pour un renouvellement de notre foi. Car, poursuit-il, « comme le serpent se cache sous l’herbe pour mordre par ruse, de même l’ennemi souvent, sous l’ombre du bien, nous mort par tentations. » Aussi, est-il bon de rechercher « les choses invisibles qui peuvent conduire à aimer Dieu ». Ainsi, pour Gabriel-Maria, c’est une prudence que de connaître « les principales vérités de la foi, de sorte que nous n’en doutions pas mais en ayons une foi ferme » car ces vérités sont des moyens, selon lui, de faire barrage aux tentations.

Puis, sous sa plume, vient un autre aspect de la prudence. Il nous invite en effet à veiller sur nos paroles, comme saint Jacques le faisait jadis, en ces termes : « La langue est un membre minuscule et elle peut se glorifier de grandes choses ! Voyez quel petit feu embrase une immense forêt. La langue aussi est un feu…. » (Jc 3, 5-6). De nos paroles , dit de son côté Gabriel-Maria, « peut résulter un très grand mal ou un très grand bien. » En effet, poursuit-il, « à peine a-t-il formé une pensée qu’aussitôt l’insensé l’énonce, sans considérer si ses paroles sont utiles ou doivent au contraire importuner quelqu’un. C’est là une marque indéniable de son manque de prudence ; l’insensé agit en toutes choses sans réfléchir. Un homme prudent, au contraire, ne dira pas un mot superflu ; il réfléchit à ce qu’il va dire, il se demande quels fruits ses paroles peuvent produire ; il passe en revue à qui, quand et où, en un mot en quelles circonstances il parle, afin d’agir avec toute la prudence désirable. » Veiller sur ses propres paroles c’est faire oeuvre de prudence et cette œuvre de prudence conduit à la vraie charité, une charité faite de discrétion et de mesure, désintéressée et adaptée aux besoins de chacun.

Et ceci est un nouveau point sur lequel Gabriel-Maria insiste : « L’âme qui recherche le bien commun plus que son bien personnel possède une grande prudence ; elle préfère le mieux au moins parfait. Une telle prudence montre de la charité pour le prochain et vient à son aide selon que les circonstances l’exigent, car tout prochain n’est pas également susceptible d’être traité charitablement et d’être aidé. Il faut tenir sagement compte de la qualité et des besoins de chacun et en proportion de cela mettre en œuvre son pouvoir et son affection. Tout cela est l’effet de la prudence. » La vraie charité sait voir au bon moment.

Mais la prudence ne s’exerce pas seulement vis à vis des autres, elle s’exerce aussi vis à vis de soi-même. C’est un nouvel aspect que Gabriel-Maria aborde : la prudence que l’on doit exercer dans les épreuves et dans les joies de notre vie. Cette prudence ne s’acquiert pas à la force des poignets mais dans l’humble contact avec Dieu qui donne la force et la grâce de poursuivre « notre métier d’homme » (P. Bruguès). En effet, il y a une prudence qui « doit être pratiquée dans l’épreuve et dans l’adversité. » Comment cela ? « Si l’esprit n’est troublé par rien de ce qui arrive contre son gré, mais s’il poursuit simplement son chemin ordinaire, s’il ne prend pas garde à ce qui se passe, et ne s’inquiète nullement, mais tient le regard uniquement fixé sur Dieu […], alors l’homme montre bien qu’il est très prudent, aussi fort dans la prospérité que dans l’adversité. » Ici, Gabriel-Maria fait appel à notre foi de croyant, de croyant qui compte sur la grâce de Dieu, sur sa Parole. Car, cette égalité d’âme est un don de l’Esprit Saint. Alors, poursuit Gabriel-Maria, peuvent venir, « la pluie ou la grêle, la tempête ou la tentation, l’épreuve du dedans ou du dehors, il ne réfléchira pas mais persévèrera dans sa résolution », c’est-à-dire, il ne fuira pas mais poursuivra son chemin, avec ses propres efforts, certes, mais surtout avec l’aide de la grâce de Dieu, puisée dans la prière et dans la Parole de Dieu. Avec ces mots à lui, Gabriel-Maria nous dépeint ainsi l’homme sage de l’Évangile qui écoute Dieu et sa Parole, cet homme avisé « qui a bâti sa maison sur le roc. La pluie est tombée, les torrents sont venus, les vents ont soufflé et se sont déchaînés contre cette maison, et elle n'a pas croulé : c'est qu'elle avait été fondée sur le roc. (Mt. 7, 24-25).

Mais la vie réserve de vraies joies. Là, aussi, nous dit Gabriel Maria, il y a une prudence à mettre en pratique et l’homme prudent s’y exerce : « de même qu’au temps de l’adversité, il se montre fort, ainsi maintenant dans la prospérité, il est soucieux de ne pas se laisser emporter par une joie exagérée. Il comprend qu’en ce monde la prospérité est bien plus dangereuse que l’adversité et il se tient toujours sur ses gardes. En effet, dans les plaisirs et les jouissances Dieu est plus facilement offensé que dans l’épreuve et les soucis. C’est pourquoi, il est toujours empli d’une crainte salutaire et ne se laisse pas émouvoir, ni par l’hiver, ni par l’été, mais se tient toujours dans les mêmes dispositions afin de n’être pas pris ni vaincu d’un côté ou de l’autre. » Gabriel-Maria invite à une joie discrète, celle qui vient des profondeurs de l’être et qui rayonne doucement sur les autres. Il nous invite ainsi à vivre le seul réel joyeux ou douloureux de notre vie, à ne pas le fuir ; il nous invite à prendre en main notre vie en vue de mieux la vivre, sans retard ni crainte. Alors, peu à peu, au fur et à mesure que nous avançons sur le chemin de la vie, se constitue cette sagesse et cette prudence qui apprend à découvrir, à discerner en soi la présence et la volonté de Dieu, de ce qui ne l’est pas.

La prudence apprend à ne pas tout accepter, à peser le pour et le contre. Elle est une écoute, celle de sa conscience, certes, mais, également celle des autres. Pour le chrétien, c’est aussi scruter l’Écriture, la tradition de l’Église, scruter ce que le Seigneur nous demande, à juger les choses selon Dieu, de son point de vue. Cela peut parfois nous amener à nous poser ces simples questions : est-ce que cela vient de Dieu ? est-ce que cela conduit à Dieu ? suis-je bien dans l’esprit du Christ et de l’Évangile ? Celui qui vit de cette prudence, qui est sage au sens évangélique, trouve la paix en lui-même, réconcilié qu’il est avec la réalité ; il sait évaluer chaque chose, avec un sens du concret et à la lumière de Dieu. En un mot, la prudence est peut-être cette sagesse qui nous fait passer de l’extérieur des choses à leur vérité profonde ?

Du "Message Marial" n° 27 – juillet 2007

bullet

 « La pureté ne consiste en rien d’autre que de tenir son regard constamment fixé sur Dieu
et de lui soumettre toute sa vie. » (saint Augustin)

 

Après avoir présenté, dans le numéro d’avril, les dix vertus évangéliques de la Vierge qui forment l’itinéraire spirituel de l’Annonciade, il nous faut maintenant aller à la rencontre de ces vertus. Les enseignements du père Gabriel-Maria aux premières annonciades, loin d’être dépassés, vont nous permettre au contraire de comprendre le dynamisme de ces vertus et de voir comment aujourd’hui les mettre en œuvre dans notre propre existence.

Sainte Jeanne appelle ces dix vertus « le psaltérion à dix cordes », tandis que le père Gabriel-Maria les nomme « la harpe de la vie », c’est dire qu’ils considèrent les vertus dans leur aspect dynamique, vital ; elles ne sont pas des valeurs tristes et revêches mais possèdent un aspect lumineux et heureux. Ils les considèrent comme des « plaisirs » offerts à Dieu en vue de Lui être agréable. Elles creusent au cœur de notre existence un chemin de vie. Car, pas moyen de mettre en œuvre ces dix vertus en dehors de la réalité de tous les jours, tissée de joies et de peines, en dehors de tout ce qui se bouscule au long des journées. Les mettre en œuvre, c’est permettre que peu à peu se forme en soi-même une certaine attitude du comportement, de manière durable et habituelle, au sein même de ce qui ne cesse de se bousculer dans la vie ordinaire, cela, non pas sans heurts, sans difficultés, ni sans faiblesses, mais dans une certaine continuité d’un désir : celui de plaire à Dieu.

La première vertu qui ouvre ce chemin spirituel est donc celle de la pureté du cœur. C’est la vertu de l’intériorité, c’est un « vivre au-dedans de soi-même », c’est-à-dire, vivre attentifs à Dieu, à ce qu’il demande par ses commandements, par sa Parole, par son Église. Cette vertu de pureté, ainsi définie par les fondateurs de l’Annonciade, nous met sur le chemin de la gratuité, du don de soi, du pur amour de Dieu et du prochain. C’est un long et laborieux apprentissage, certes. Il y faut un certain courage, celui de s’éloigner de ce qui est mauvais, ou moins bon, pour choisir ce qui est bon, pour aimer et poursuivre durablement le Bien, non pas en vue d’une perfection personnelle ou d’une esthétique morale, mais en vue de donner le meilleur de soi, de se donner soi-même. L’ouvrage est à remettre sur le métier chaque matin ! Mais, chaque matin, aussi, la grâce de Dieu est là, présente au cœur du quotidien. Il faut consentir à faire effort pour se détourner de son « moi » et de ses passions et ainsi s’ouvrir au désintéressement.

Cela ne se fait pas en dehors du quotidien. Pour nous y aider le père Gabriel-Maria, dans une série de sermons sur les vertus donnés aux premières annonciades, donne quelques moyens bien concrets. Ainsi, lorsqu’il aborde la vertu de pureté, il énumère certains conseils : refus d’entendre des paroles de critiques et désordonnées, recueillement intérieur soutenu par « la soif des âmes », désir de l’Esprit Saint, dire des paroles constructives, poser des actes bons envers autrui et envers soi-même, rechercher le « vrai trésor » c’est-à-dire le Christ. Mais, et cela est important de le noter, Gabriel-Maria ne demande pas d’arriver tout de suite à cette pureté du cœur, - peut-on d’ailleurs y arriver ? - mais d’y « tendre », de s’y « appliquer ». Ces verbes sont évocateurs car ils supposent d’être en route, à la suite du Christ, d’être sur le chemin de l’Évangile, et de rejoindre, petit à petit, les sentiments même du Christ. C’est le travail de toute une vie. La Vierge peut nous en montrer la manière.

Car « Marie fut telle que sa vie peut être l’enseignement de toutes », écrit saint Ambroise, et de proposer comme modèle sa pureté, c’est-à-dire, toute sa vie car c’est une vie transparente à Dieu, qui laisse voir ce qu’est véritablement une vie selon Dieu, une vie où se conjuguent toutes les vertus. Marie est le modèle de toute vie chrétienne : « Contemplez, dit encore saint Ambroise, la pureté de Marie comme dans son modèle véritable : qu’en elle vous apparaisse la beauté de la pureté et de la vérité de toute vertu ; c’est d’elle que vous devez apprendre ce que vous devez corriger, ce que vous devez retenir, ce que vous devez former. »

La pureté du cœur, c’est donc, à l’exemple de Marie, exposer sa vie à l’influence de la grâce de Dieu, l’ouvrir au don de l’Esprit Saint. Cette grâce, ou ce don, nous parvient par le biais de la méditation de la Parole de Dieu, de la prière, de la réception des sacrements, principalement l’eucharistie. Car l’eucharistie est un moyen privilégié pour entrer toujours plus profondément dans une intimité avec le Christ et ainsi vivre de son Esprit. L’eucharistie transforme le cœur et la vie. Les sacrements, en général, sont des moyens forts pour nourrir et faire grandir dans cette intimité, pour transformer de l’intérieur l’existence humaine.

Petit à petit, l’être intérieur s’ouvre à un Autre, à la vie d’un Autre qui, dans le secret, le travaille, le construit, le transforme invisiblement. Alors, s’éveille en soi une nouvelle manière de voir la vie et de la vivre, non plus d’une manière fermée sur le « moi », centrée sur le seul souci de soi-même, mais sur cet Autre, le Christ, et sur ce qu’il désire : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » (Jn 13, 34)

Parfois, on rencontre des êtres lumineux dont l’existence désintéressée, éloignée de tout intérêt personnel, célèbre la vie, élève et rend meilleurs ceux qui les approchent. Ils nous laissent percevoir un peu ce qu’est cette vertu de pureté.

Bien sûr, il faut prendre soin de soi. Mais ce souci peut devenir envahissant. Le père Gabriel-Maria, dans la Règle de l’Annonciade, au chapitre concernant cette vertu de pureté, note les déviances que peut entraîner le souci exclusif de soi-même : l’oisiveté, les excès dans le boire et le manger, les relations humaines déviées, le désir de paraître, en un mot, une vie repliée sur elle-même et sur ses passions. À cela, il demande de réagir, non pas en combattant mais en fuyant, c’est-à-dire, en posant tel ou tel petit acte contraire à l’objet de la tentation. Cela engage la volonté et le cœur, c’est-à-dire, l’élan de ma liberté vers les choix fondamentaux de toute existence humaine, vers le bon, le beau et le vrai, vers le bien qu’est l’amour de Dieu et l’amour fraternel, cet amour fraternel qui, en fin de compte, est le signe de cette pureté du cœur, le test de notre intimité avec Dieu, avec le Christ. Car « la preuve que nous sommes dans l’intimité avec le Christ, c’est notre effort de tendresse et de miséricorde pour les autres » (mère Marie de Saint-François).

Le père Gabriel-Maria comprend donc la vertu de pureté comme un mouvement du cœur vers Dieu, c’est-à-dire, comme un désir de « s’unir à rien sinon à la Pureté divine à laquelle l’âme est unie comme à son moule où elle a pris forme. » En effet, dit-il, « l’image faite au moule ne peut s’unir à rien sinon à ce moule où elle a été faite. De même, notre âme faite à la ressemblance de la divinité ne peut s’unir ni parfaitement se joindre à rien sinon à Celui dont elle a pris et reçu forme. » Gabriel-Maria nous engage donc à tourner notre regard vers Dieu et à lui « soumettre notre vie », à lui soumettre notre existence de chaque jour, nous invitant à faire le passage du repliement sur soi et sur nos passions, à l’accueil du don de Dieu et à « faire tout le bien que l’on peut pour l’amour de Dieu ».

Si le regard sur Dieu, sur la Vierge, purifie l’être en ses profondeurs, le libère, autant qu’il est possible en cette vie, de son égoïsme et de ses convoitises pour l’ouvrir au don de soi, il permet aussi de resituer les choses créées, toutes les créatures, selon leur vraie place dans la création, c’est-à-dire voir les êtres et les choses du point du vue de Dieu, notre Créateur et Père. Cela demande bien sûr de convertir son regard, de faire ou de refaire le choix de Dieu, Trine et Un. À chaque époque, les chrétiens doivent refaire ce choix, c’est-à-dire, prendre le parti du Christ, souvent dans le combat et l’incompréhension de la société, surtout aujourd’hui où le christianisme, du moins dans le société occidentale, est devenu étranger. Face au climat ambiant marqué par le relativisme moral et l’individualisme qui conduisent nombre de personnes à être pour elles-mêmes la seule norme, la seule référence, les chrétiens, selon leur état de vie propre, ont certainement à vivre cette vertu de pureté « comme l’expression d’un cœur qui connaît la beauté et le prix de l’amour de Dieu » (Benoît XVI), et qui le diffusent, là où ils sont, humblement, dans la simplicité des jours.

Du "Message Marial" n° 26 – avril 2007

Tout commence par la foi

Pour nous aider à vivre notre vie chrétienne, les fondateurs de l’Annonciade nous propose d’ouvrir l’Évangile aux pages où il est question de la Vierge, où il est question de sa vie, de la manière dont elle a réagi face à tel ou tel événement. Ils nous invitent à faire nôtres ses sentiments. Eux-mêmes ont fait cette démarche : ils ont ouvert l’Évangile et fait «  une gerbe de tous les endroits où il est fait mention de la Vierge » (Bx Gabriel-Maria).

Mais, il ne nous est pas naturel d’entrer dans l’Évangile. à tout instant, l’Évangile demande une conversion de la puissance à l’humilité, de la force à la faiblesse, de la stratégie à la simplicité des petits. Et parmi les petits, celle à qui avant tout le Royaume a été révélé, c’est la Vierge Marie, la « Poverella », la petite pauvre, comme aimait l’appeler saint François d’Assise.

Cependant, si l’on veut connaître le vrai visage de la Vierge, il faut prendre le chemin de l’Évangile, comme nous le proposent Jeanne et Gabriel-Maria. Pour eux, en effet, l’ancrage dans l’Écriture est important car c’est le moyen sûr pour une bonne compréhension de la vie de Marie. C’est le seul qu’ils donnent : « Parce que la manière d’imiter la Vierge et de plaire à Dieu à son exemple, est toute prise de l’Évangile, vous avez besoin de savoir ce que l’Évangile dit de la Vierge… » (Règle, prologue). Au terme de leur lecture, dix vertus de Marie se sont imposées à leur esprit, c’est-à-dire, dix orientations ou mouvements de son cœur, dix dispositions de sa vie qu’ils ont suivies et qu’ils nous proposent de suivre car elles permettent de plaire « parfaitement à la Très Bienheureuse Trinité », elles permettent de « vivre dans la familiarité du Très-Haut » (1ère Règle de l’Annonciade). Ce sont : la pureté, la prudence, l’humilité, la vérité en tant que vérité à croire et vérité du cœur, la prière et la louange de Dieu, l’obéissance, la pauvreté, la patience, la charité, la compassion. C’est là une démarche la foi, non pas la foi en ce qu’il faut croire, - c’est la quatrième vertu -, mais la foi en tant qu’attitude de vie.

La mise en œuvre de ces vertus suppose en effet qu’il y ait, avant tout, le désir et la confiance aimante, qu’il y ait, avec celle de la raison, la certitude du cœur qui nous pousse à suivre ce chemin. Cela vient de Dieu, c’est une grâce qui atteint toute l’existence. Car la foi prend toute la vie, l’oriente dans une certaine direction. La foi « n’est pas seulement quelque chose d’intellectuel ou de sentimental […]La foi véritable touche la personne tout entière, ses pensées, ses sentiments d’affection, ses intentions, ses relations, sa dimension corporelle, ses activités, son travail quotidien. » (Benoît XVI).

C’est l’attitude même de la Vierge, au moment de l’Annonciation. Son « oui » donné à l’envoyé de Dieu est l’expression de sa foi, de sa confiance, de sa volonté à remettre entre les mains de Dieu tout ce qui la concerne. Les paroles que sa cousine Élisabeth lui adressent lors de la Visitation, mettent en lumière en effet cette attitude fondamentale de Marie : « Bienheureuse, toi qui as cru aux paroles qui te furent dites de la part de Dieu » (Lc, 1., 45), bienheureuse, celle qui a fait confiance à Dieu.

La foi donc est première. Le père Gabriel-Maria a bien senti cela lorsqu’il écrit dans la toute première règle de vie de l’Annonciade : « Avant tout, vous devez porter attention à ce que dit sainte Élisabeth à la Vierge : Bienheureuse, toi qui as cru à l’accomplissement des paroles du Seigneur. Ces termes manifestent clairement que la foi précède les œuvres ; car on ne peut atteindre la perfection là où la vraie foi n’est pas posée pour fondement, selon le témoignage de l’apôtre : sans la foi, il est impossible de plaire à Dieu. »

Il reprendra cette idée dans la troisième règle de vie de l’Annonciade mais en s’appuyant, cette fois, sur un autre passage de l’Évangile, celui des mages suivant l’étoile : « Premièrement et avant toutes choses, ayez continuellement la Vierge elle-même devant les yeux, jetant vos pensées et vos regards sur Elle comme les Mages sur l’étoile. » Pour Gabriel-Maria, la Vierge est celle qui va mener au but, qui va permettre « d’atteindre la perfection » : le Christ. Donc, par cette première attitude et inclination du cœur, qui est de regarder la Vierge et de la suivre, on entre dans un chemin spirituel qui est « de plaire sincèrement à Dieu par la Vierge. » Attitude de foi, de confiance, qui engage toute l’existence. Cet exemple des mages, le père Gabriel-Maria l’utilise une seconde fois lorsqu’il veut inciter les membres d’une confrérie à suivre la Vierge, à la prendre pour guide : « De même que les Rois contemplaient l’étoile, de même les confrères doivent avoir Marie devant les yeux, regarder dans sa direction, confier et remettre toute leur vie à la vraie étoile qu’est Marie, afin qu’elle les dirige dans toutes leurs entreprises. »

Les mages de l’Évangile offrent ainsi l’exemple de la foi qui prend toute la vie, qui met en route. Ils sont bien l’image du croyant ; « ils croient et ils cherchent : ils sont l’image de ceux qui marchent dans la foi et qui désirent la claire vision. » (S. Augustin).

Mais, cette « marche dans la foi » a besoin d’être structurée. Ainsi, l’ordre des dix vertus évangéliques de Marie, tel qu’il a été énoncé plus haut, n’est pas le fruit du hasard. En effet, les premières vertus de pureté, de prudence, d’humilité, nous aident à nous éloigner du péché ; elles conduisent à la paix. Les passions s’apaisent par une maîtrise de l’esprit, du cœur et de la chair. La mise en œuvre des vertus de vérité, de prière, d’obéissance, de pauvreté et de patience conduit sur le chemin de l’imitation du Christ, à l’exemple de la Vierge. Les deux dernières vertus nous permettent d’accueillir l’Amour qu’est Dieu en vivant de notre mieux la charité fraternelle et la compassion pour le Christ crucifié.

Si le premier groupe de vertus fait une part égale à la grâce et à l’effort personnel, si le second insiste plus sur l’imitation et si le troisième accorde une part importante à la grâce, il est néanmoins vrai que ces vertus s’imbriquent les unes dans les autres ; on passe de l’une à l’autre sans jamais être établi dans l’une d’elles en particulier ; elles sont un dynamisme de vie aidant à avancer sur le chemin de la foi, au milieu des fluctuations de l’existence quotidienne. Il s’agit là d’un chemin pour se rendre véritablement agréable à Dieu.

Celle qui a emprunté la première ce chemin, c’est bien la Vierge. Voilà pourquoi, pour Gabriel-Maria, elle peut être un guide qui montre comment plaire à Dieu, comment lui être agréable. Au tout début de la fondation de l’Annonciade, lorsque la forme de vie des futures moniales se cherche encore, il conseille en effet à Jeanne de France de prendre la Vierge comme modèle à suivre car, dit-il, « ce qu'elle a fait en ce monde a été sans exemple de nulle créature mais a été fait sous la conduite du Saint Esprit qui a été son Docteur, qui a dirigé toutes ses pensées, paroles et saintes œuvres à l'honneur de Dieu et à l'édification et à l'exemple de tous les humains. C'est pourquoi en votre ordre vous n'avez pas à prendre la forme des autres ordres mais à regarder et contempler ce que Notre Dame a eu de vertus et ce qu'il lui plaira de nous enseigner pour donner forme de vie vertueuse à vos religieuses…» (Chronique de l’Annonciade).

Par le chemin de ces dix vertus évangéliques, on se conforme petit à petit à « l’âme du modèle » qu’est Marie et, à partir de là, on essaie de donner le meilleur de soi-même, d’une manière toute singulière car, aux yeux de Dieu, chaque personne est unique. Suivre la Vierge, c’est donc suivre, selon notre propre personnalité et dans les circonstances de notre existences journalière, les lignes maîtresses de sa vie, en particulier, sa foi et son étroite union avec le Christ. L’imiter nous met face à Elle, enfouie dans l’humilité de Nazareth, face à Elle qui écoute la Parole de Dieu, qui consent, au pied de la Croix, à l’offrande rédemptrice de son Fils, le Christ, qui accepte d’être servante, n’ayant qu’un seul désir, celui de plaire à Dieu et de correspondre à ce qu’il désire. Toute son histoire n’a de sens que par rapport à Dieu, Trois fois Saint. La contempler et la suivre, c’est donc mieux comprendre aussi les desseins de Dieu, ce que Dieu veut pour nous, et pour toute l’humanité.

Du "Message Marial" n° 25 – janvier 2007 

Avec quels mots le bx père Gabriel-Maria  parle-t-il  de la Vierge Marie ?

Il paraît important, afin de saisir la place de l’Annonciade dans l’histoire de la spiritualité chrétienne, et plus particulièrement dans celle de la spiritualité mariale franciscaine, de poursuivre notre approche du cofondateur et de s’arrêter sur sa pensée concernant la Vierge Marie.  Car, si la fondatrice, sainte Jeanne de France, a eu la grâce du charisme, un charisme, certes bien à elle, qui lui est propre, mais qui a mûri, faut-il le rappeler, dans un terreau imbibé de sève franciscaine, Gabriel-Maria, lui, a eu la grâce de le formuler. Pour bien comprendre Jeanne et son ordre, il ne faut donc pas oublier celui qui a été au service de sa pensée et l’a partagée.

Le père Gabriel-Maria a été formé à l’école des théologiens de son ordre dont la pensée concernant le rapport du monde à Dieu, est héritière de saint Augustin et s’exprime en terme de ressemblance, d’image, d’exemple. Pour ces théologiens, en particulier pour saint Bonaventure, le monde sensible est vu comme un miroir qui donne à voir des reflets de Dieu dont l’influence bienfaisante atteint tous les êtres. De son côté l’homme, parce qu’il est doué de raison, peut y voir et déchiffrer la marque de Dieu, son Créateur, et remonter ainsi jusqu’à Lui, mais non par ses propres forces. Seul, le Christ, en tant qu’image parfaite du Père, montre la route de la vraie vie, de la vraie ressemblance divine que l’homme a brouillé par son péché mais non perdue puisqu’il est créé à l’image de Dieu (Gn 1,26). Si le regard de la foi se porte vers le Christ, alors nous pouvons voir en lui la norme de notre propre vie, nous comprenons comment nous comporter sur le plan moral et spirituel. Le Christ se propose donc comme modèle, comme chemin. C’est ce qu’a voulu saint François pour ses frères : qu’ils suivent « la doctrine et les traces » du « Seigneur Jésus-Christ » (1Règle), c’est-à-dire, qu’ils imitent le Christ dans sa vie et ses vertus, dans sa prière filiale au Père, dans sa mission et sa prédication.

Avec ses propres mots, le père Gabriel-Maria ne dit pas autre chose, lorsqu’il écrit : « Nous devons déployer un soin tout spécial pour posséder ce grand bien, Jésus et Marie. Il paraît bien que cette tâche est aussi difficile qu'importante, bien plus qu’elle dépasse les forces humaines. C’est vrai. Mais pour Dieu rien n’est impossible et par sa grâce nous pouvons obtenir ce que nous ne pouvons pas par nous-mêmes. […]Nous devons agir comme un bon peintre. Quand il veut représenter quelqu’un sur le vif, il considère attentivement cette personne ; il imprime son image aussi fidèlement que possible dans son esprit et commence alors à tirer les lignes et le dessin, tel qu’il l’a observé sur cette personne. Nous aussi nous voulons exprimer dans notre âme l’image de Jésus et de Marie, et représenter sur le vif non seulement leur ressemblance, mais leur personne elle-même. »  Alors, « nous comprenons comment nous devons nous conduire en toutes circonstances. Car il est évident que si extérieurement nous voulons nous rendre semblables à Jésus et Marie, nous devons leur ressembler bien plus intérieurement, dans les facultés de notre âme. Voilà ce qui leur plaît par-dessus tout. Car notre âme est la principale image de notre Créateur ; elle a été créée à son image et ressemblance. C’est pourquoi, quand bien même nous lui ressemblions à l’extérieur, cela ne serait pas suffisant, si nous ne lui ressemblions intérieurement. Si au contraire cela est le cas, alors nous sommes de véritables Jésus et Marie.» 

Ainsi, les mots que Gabriel-Maria va utiliser pour exprimer sa doctrine mariale vont être pris dans le registre de l’exemple à suivre, en droite ligne de ceux qu’utilise son père saint François. Selon Bonaventure, saint François avait demandé à la Vierge Marie de devenir son protégé  afin que, par ses mérites, il puisse vivre selon « l’esprit de la vérité évangélique ». La Vierge est celle qui lui montre comment vivre authentiquement dans la foi au Christ car Marie a été la première à suivre et à vivre au plus près les mystères du Christ. François a donc très vite perçu ce rôle particulier de Marie, sachant établir avec elle une relation forte et vraie. Des trois textes remarquables sur la Vierge qu’il a écrits affleure, déjà, toute la doctrine mariale franciscaine que sa postérité va développer. En effet, dans son Antienne à la Vierge, François la fait apparaître comme un être de relation, étant « fille et servante du Roi très haut, le Père céleste, mère de notre très saint Seigneur Jésus-Christ, épouse du Saint-Esprit. », intercédant et priant  son « Fils très saint pour nous ».

Dans deux autres poèmes, la pensée de François sur la Vierge s’enrichit de nouvelles nuances. Ainsi, du Christ, cette « Dame sainte », la Femme qui n’est semblable à aucune autre, reçoit tout puisqu’en elle demeure « toute plénitude de grâce et Celui qui est tout bien » (Salutation à la Vierge). On voit, ici, se profiler l’idée de l’excellence du Fils rejaillissant sur la Mère, c’est-à-dire, l’idée de l’Immaculée conception. De même, toujours dans la Salutation à la Vierge, une autre idée est comme en germe celle de Marie, exemple des vertus. En effet, le texte se termine par : « et salut à vous toutes, saintes Vertus, qui, par la grâce et l’illumination de l’Esprit Saint, êtes versées dans le cœur des fidèles, vous qui, d’infidèles que nous sommes, nous rendez fidèles à Dieu ! » En achevant son texte par les vertus, François associe donc la Vierge et les vertus. Ce thème est d’ailleurs celui du second poème, la Salutation des Vertus, intitulé, dans plusieurs manuscrits : « Des vertus dont fut ornée la Vierge Marie et qui devraient être l’ornement de toute âme sainte. » Ici, l’association de Marie et des vertus est clairement exprimée. Ce qui est donc mis en avant, ce n’est plus la sainteté de Marie mais son exemplarité. Marie peut donc être un exemple à suivre pour la communauté ecclésiale. Si ces deux aspects de la Vierge –  sa pureté et son exemplarité – sont développés, par la suite, par toute l’école franciscaine, ils vont comme prendre chair au sein de la famille franciscaine grâce à la fondation, à la fin du moyen-âge, de deux ordres religieux confiés à la sollicitude des fils de saint François : les conceptionistes et les annonciades.

Et effet, sainte Béatrice de Silva, fondant en Espagne les sœurs conceptionistes, leur demande d’avoir en leur cœur l’image de Marie Immaculée. La Mère de Dieu en effet doit toujours être gravée dans le cœur des sœurs comme l’image de vie, pour imiter sa « très innocente conversation, sa divine humilité et mépris du monde » (Règle). C’est au sein de cet Ordre que l’on trouve une pratique dévotionnelle, reprise plus tard par saint Louis-Marie Grignon de Montfort : l’esclavage de Marie ou abandon de soi et de ses oeuvres à la Vierge pour qu’elle en dispose à sa volonté. Voilà pour la premier aspect, celui de la pureté.

Quant au second, - qui ne s’oppose pas au premier mais le complète -, celui de l’exemplarité de la Vierge, il va faire aussi son chemin et prendre vie chez sainte Jeanne de France qui propose aux annonciades la Vierge comme modèle de vie évangélique. Si en Marie, la Toute Sainte, résident toutes vertus, alors, la mise en œuvre en soi-même de ces mêmes vertus ne peut  être qu’un chemin sûr pour aller à Dieu et lui plaire. Cette intuition de la fondatrice se trouve aujourd’hui comme réactualisée par le Concile Vatican II, lorsque dans sa Constitution sur l’Église, Lumen Gentium, l’Église propose la Vierge comme « modèle des vertus ». Tel est le chemin qu’a voulu sainte Jeanne pour l’Annonciade et qu’elle demande au père Gabriel-Maria de baliser par la composition de la « règle et vie » des sœurs. Ce texte est bien le miroir de leur pensée commune en matière de doctrine mariale, mais sa formulation, elle, est bien celle du théologien franciscain qu’est Gabriel-Maria.

Ainsi, si pour un frère mineur, le Christ est modèle de vie, la Vierge, elle, va être modèle de vie pour les filles de Jeanne de France. Il  y a là un parallèle saisissant que le père Gabriel-Maria a tout de suite vu et mis en lumière : « il semble bien que c’est le Saint Esprit qui inspira de la sorte votre Fondatrice. Car nous suivons la règle des Apôtres et de Jésus notre Sauveur, pendu à la Croix, confiant sa Mère à saint Jean, apôtre. Ainsi, il y a une grande conformité entre votre ordre et le nôtre : le nôtre a à faire ce que Jésus a fait ; et le vôtre a à faire ce que l’Évangile dit que la Vierge Marie a fait ». D’un côté, imiter et suivre le Christ ; de l’autre, imiter et suivre la Vierge. Un même but : plaire à Dieu, notre Père. Mais, écrivait en son temps le père Bougerol - franciscain et spécialiste de saint Bonaventure - dans son commentaire de la règle de l’Annonciade, « Il y a plusieurs façons de proposer l’imitation de la Vierge : en l’établissant sur des bases théologiques très hautes » ou bien « en regardant comment la Vierge vécut. Ce dernier point est important car il donne à l’Annonciade son caractère de très grande simplicité franciscaine », qui est celle de l’Évangile.

Du "Message Marial" n° 24 – octobre 2006

La paix dans les bouleversements de la vie

L’époque du père Gabriel-Maria est marquée par des changements, des réformes tant au sein de son ordre, l’ordre de Saint-François, que de l’Église et de la société. Cela a suscité résistances et conflits que, souvent, la paix a pu sembler impossible, échapper à toute tentative.

En effet, les charges, confiées à Gabriel-Maria par ses supérieurs, l’ont mis directement en contact avec ce que vit son Ordre, traversé qu’il est, en cette fin du XVe-début du XVIe siècles, par un souffle de réforme qui n’est pas forcément accueilli ou compris par tous les frères. Le maître mot à l’époque est bien celui de réforme. Mais comment à la fois réformer et maintenir la paix et l’union dans l’ordre ? Car, forcément, toute réforme trouve face à elle des oppositions. L’Ordre traverse donc une période chaotique. Dans ces turbulences, la paix et l’union sont-elles possibles ? Telle est bien la question essentielle des frères de l’observance à l’époque, celle du père Gabriel-Maria lui-même.

Mais cette question n’est-elle pas de tout les temps ? Comment vivre la paix dans les bouleversements de la vie ? Comment goûter en soi-même la paix dans les contrariétés du quotidien ? Comment vivre dans la paix des relations fraternelles difficiles ? Les conseils que Gabriel-Maria donne, ici et là, peuvent si non apporter une réponse, du moins, creuser un chemin.

Prendre le temps

Le 1er août 1503 a lieu, à Rabastens, un chapitre des Frères mineurs de l’observance. La question principale est l’union dans l’Ordre. Gabriel-Maria n’a peut-être pas été présent à ce chapitre mais il a eu connaissance des décisions prises et les a approuvées. Certes, il n’est pas question ici de se prononcer sur l’opportunité des décisions prises, ni sur leurs résultats, mais seulement mettre en lumière, pour le cas particulier qui vient d’être évoqué, dans quel état d’esprit les décisions ont été prises.

Entre autres, il a été décidé, afin de maintenir l’union, que la mise en place des décisions prises « se fasse graduellement et non point d'une manière soudaine, car la nature ne comporte pas ces changements brusques » ; alors, aux frères non réformés mais voulant l’être et s’unir aux frères réformés, il leur sera permis « de vivre avec des dispenses acceptables et strictement limitées ». Certes, il y a des devoirs et des contraintes mais faites de compréhension – les « dispenses » permettant d’accepter ces « contraintes » qui sont vues de manière positive. En effet, « c'est une heureuse nécessité d’être contraint à mieux faire… » Ainsi, pour sortir d’une situation chaotique, les pères, et Gabriel-Maria avec eux, veulent « procéder avec maturité et discrétion » car ce qu’ils désirent avant tout c’est « que cette réforme soit véritable, qu'elle soit une réforme des mœurs et des âmes et non seulement celle des chaussures, des cheveux et des vêtements… ! »

Gabriel-Maria lui-même, en tant que vicaire provincial de la région d’Aquitaine, s’est exprimé à ce sujet dans un document adressé au parlement de la ville de Toulouse en ces mêmes termes. Pour lui la réforme doit se faire « non pas au sujet des vêtements, de la coupe des cheveux et des chaussures, mais que ce soit celle des âmes, des œuvres et des mœurs. » Car, pour lui comme pour ses pairs, c’est à ce niveau, au niveau de l’intériorité, que passe le chemin vers la paix et l’union, que passe le chemin d’une vraie réforme capable de ré-ordonner les relations entre les frères. Pour ce faire, il ne faut pas fermer la porte du cœur, mais rester ouvert, patient, c’est-à-dire, ne pas vouloir régler tout de suite les problèmes mais prendre le temps afin que les décisions prises aient le temps de pénétrer le cœur et la volonté. Cette pénétration du cœur et de la volonté ne peut s’opérer qu’au cœur du réel de la vie. C’est bien le second conseil que l’on peut tirer des enseignements du père Gabriel-Maria à ce sujet.

Ne pas vouloir échapper au réel

À ses filles spirituelles, les annonciades, le père Gabriel-Maria a laissé en effet quelques conseils pratiques pour les aider à traverser au mieux les périodes tourmentées de l’existence ou de leur vie spirituelle. Il leur dit, entre autres choses que, si la vie a ses joies, elle a aussi ses peines et fait passer par le temps de « l’hiver », c’est-à-dire, le temps des épreuves, des bouleversement. Dans ces moments-là, il leur conseille de « ne pas se dégoûter, ni laisser ce qu'on a commencé », mais d’avancer, de poursuivre « simplement son chemin ordinaire » et de tenir « le regard uniquement fixé sur Dieu ». Alors, peuvent venir « la pluie ou la grêle, la tempête ou la tentation, l’épreuve du dedans ou du dehors » coûte que coûte on « persévèrera dans sa résolution .»

En effet, dans le trouble, on ne trouve pas souvent les bonnes solutions aux problèmes. Il faut attendre, ne pas vouloir échapper au réel mais le vivre au mieux, à l’écoute de Dieu. Alors, selon le père Gabriel-Maria, on sera « comme la forte tour, bien fondée, à qui nul vent ne peut porter atteinte, car ni par tous les vents de prospérité ni par les pluies et ondées d’adversités on ne peut être atteint ni troublé, parce que l’on demeure toujours élevé en Dieu pour l’amour duquel on ne désire ni prospérité ou adversité, mais le plaisir de Dieu… » C’est alors que l’on « prend force devant toute contradiction. »

Car le lieu où la paix prend corps n’est pas hors du vécu ordinaire, mais bien le réel de la vie, dans la patience des jours. C’est là que la grâce de Dieu nous rejoint. La joie intérieure et l’absence de murmure sont, pour Gabriel-Maria, deux moyens pour que du réel tourmenté et bouleversé affleure la paix de Dieu. « Nous devons nous exciter à la joie lorsqu’on nous persécute et tourmente de toute part, soit par les tentations que suscite le démon, soit par la sensualité et la fragilité de notre chair, soit par le monde ou par les créatures […] S’il arrive qu’on nous désapprouve, et qu’on nous rende le mal pour le bien, alors, il faut s’abstenir de murmurer et garder la paix. Il arrive parfois que nous acceptons avec joie l’injustice dans le moment même qu’elle nous est faite, mais ensuite elle commence à nous jouer dans la tête et nous nous demandons pourquoi on nous fait ces mépris. C’est le murmure qui se lève et cherche à prendre place dans nos cœurs. à l’instant, il faut lui résister et le mettre dehors… » car le murmure affaiblit, disperse l’être intérieur. Au contraire, la patience, rassemble et pacifie, peut rendre doux ce qui est amer. Alors, la vraie joie n’est pas loin ainsi que l’espérance. Cette vertu de patience est la force de l’Esprit Saint déposée dans la fragilité de notre chair. C’est pourquoi, il faut toujours demander à cet Esprit Saint de transformer en patience aimante ces moments de détresse et de désarroi.

Vivre sous l’influence de l’Esprit Saint

Au milieu des circonstances parfois défavorables, Dieu est là, pourvu que l’on soit à son écoute. L’issue se trouve non pas au dehors mais au-dedans, du côté de l’intériorité, là où agit l’Esprit Saint. Il faut du temps, de la patience. Mais, bien souvent, on veut tout, tout de suite. C’est le propre d’aujourd’hui ! Savoir attendre est une sagesse. Mais la patience chrétienne n’est pas celle du sage qui tend sa volonté, c’est celle qui reçoit, accueille la force de l’Esprit Saint. L’Esprit Saint nous aide à porter le poids des jours, à attendre, à tenir bon dans les contrariétés de toutes sortes. Si la patience peut s’acquérir par l’exercice de la volonté, ou la discipline des sentiments, elle s’acquiert aussi, et surtout, par une vie dans et par l’Esprit Saint qui nous fait nous écrier « Abba, Père ! » (Gal. 4,6) Lentement, on rejoint en profondeur la relation filiale de Jésus à son Père.

La paix se fraie donc un chemin non en dehors mais au cœur de l’ordinaire, bouleversé ou non, de la vie, à travers nos fidélités de chaque jour, nos rencontres secrètes avec le Christ dans les sacrements, nos efforts. Mais laissons le dernier mot au père Gabriel-Maria qui, au milieu des soucis de la vie, des interrogations sur le meilleur à écrire ou à faire afin d’apporter telle ou telle solution à un problème, avait l’habitude d’exposer tout cela sous le regard de la Vierge. C’est peut-être là le secret de la paix du cœur ?

« Que la Très Sainte Vierge soit toujours à notre esprit

et éclaire tout notre problème.

Je m'efforce d’écrire et de faire tout

pour la gloire de Marie.

C'est pourquoi, Sainte Vierge, inspire nos efforts. »

Du "Message Marial"  n° 25 – janvier 2007

Avec quels mots

le bx père Gabriel-Maria

parle-t-il de la Vierge Marie ?

Il paraît important, afin de saisir la place de l’Annonciade dans l’histoire de la spiritualité chrétienne, et plus particulièrement dans celle de la spiritualité mariale franciscaine, de poursuivre notre approche du cofondateur et de s’arrêter sur sa pensée concernant la Vierge Marie. Car, si la fondatrice, sainte Jeanne de France, a eu la grâce du charisme, un charisme, certes bien à elle, qui lui est propre, mais qui a mûri, faut-il le rappeler, dans un terreau imbibé de sève franciscaine, Gabriel-Maria, lui, a eu la grâce de le formuler. Pour bien comprendre Jeanne et son ordre, il ne faut donc pas oublier celui qui a été au service de sa pensée et l’a partagée.

Le père Gabriel-Maria a été formé à l’école des théologiens de son ordre dont la pensée concernant le rapport du monde à Dieu, est héritière de saint Augustin et s’exprime en terme de ressemblance, d’image, d’exemple. Pour ces théologiens, en particulier pour saint Bonaventure, le monde sensible est vu comme un miroir qui donne à voir des reflets de Dieu dont l’influence bienfaisante atteint tous les êtres. De son côté l’homme, parce qu’il est doué de raison, peut y voir et déchiffrer la marque de Dieu, son Créateur, et remonter ainsi jusqu’à Lui, mais non par ses propres forces. Seul, le Christ, en tant qu’image parfaite du Père, montre la route de la vraie vie, de la vraie ressemblance divine que l’homme a brouillé par son péché mais non perdue puisqu’il est créé à l’image de Dieu (Gn 1,26). Si le regard de la foi se porte vers le Christ, alors nous pouvons voir en lui la norme de notre propre vie, nous comprenons comment nous comporter sur le plan moral et spirituel. Le Christ se propose donc comme modèle, comme chemin. C’est ce qu’a voulu saint François pour ses frères : qu’ils suivent « la doctrine et les traces » du « Seigneur Jésus-Christ » (1Règle), c’est-à-dire, qu’ils imitent le Christ dans sa vie et ses vertus, dans sa prière filiale au Père, dans sa mission et sa prédication.

Avec ses propres mots, le père Gabriel-Maria ne dit pas autre chose, lorsqu’il écrit : « Nous devons déployer un soin tout spécial pour posséder ce grand bien, Jésus et Marie. Il paraît bien que cette tâche est aussi difficile qu'importante, bien plus qu’elle dépasse les forces humaines. C’est vrai. Mais pour Dieu rien n’est impossible et par sa grâce nous pouvons obtenir ce que nous ne pouvons pas par nous-mêmes. […]Nous devons agir comme un bon peintre. Quand il veut représenter quelqu’un sur le vif, il considère attentivement cette personne ; il imprime son image aussi fidèlement que possible dans son esprit et commence alors à tirer les lignes et le dessin, tel qu’il l’a observé sur cette personne. Nous aussi nous voulons exprimer dans notre âme l’image de Jésus et de Marie, et représenter sur le vif non seulement leur ressemblance, mais leur personne elle-même. »  Alors, « nous comprenons comment nous devons nous conduire en toutes circonstances. Car il est évident que si extérieurement nous voulons nous rendre semblables à Jésus et Marie, nous devons leur ressembler bien plus intérieurement, dans les facultés de notre âme. Voilà ce qui leur plaît par-dessus tout. Car notre âme est la principale image de notre Créateur ; elle a été créée à son image et ressemblance. C’est pourquoi, quand bien même nous lui ressemblions à l’extérieur, cela ne serait pas suffisant, si nous ne lui ressemblions intérieurement. Si au contraire cela est le cas, alors nous sommes de véritables Jésus et Marie.» 

Ainsi, les mots que Gabriel-Maria va utiliser pour exprimer sa doctrine mariale vont être pris dans le registre de l’exemple à suivre, en droite ligne de ceux qu’utilise son père saint François. Selon Bonaventure, saint François avait demandé à la Vierge Marie de devenir son protégé afin que, par ses mérites, il puisse vivre selon « l’esprit de la vérité évangélique ». La Vierge est celle qui lui montre comment vivre authentiquement dans la foi au Christ car Marie a été la première à suivre et à vivre au plus près les mystères du Christ. François a donc très vite perçu ce rôle particulier de Marie, sachant établir avec elle une relation forte et vraie. Des trois textes remarquables sur la Vierge qu’il a écrits affleure, déjà, toute la doctrine mariale franciscaine que sa postérité va développer. En effet, dans son Antienne à la Vierge, François la fait apparaître comme un être de relation, étant « fille et servante du Roi très haut, le Père céleste, mère de notre très saint Seigneur Jésus-Christ, épouse du Saint-Esprit. », intercédant et priant son « Fils très saint pour nous ».

Dans deux autres poèmes, la pensée de François sur la Vierge s’enrichit de nouvelles nuances. Ainsi, du Christ, cette « Dame sainte », la Femme qui n’est semblable à aucune autre, reçoit tout puisqu’en elle demeure « toute plénitude de grâce et Celui qui est tout bien » (Salutation à la Vierge). On voit, ici, se profiler l’idée de l’excellence du Fils rejaillissant sur la Mère, c’est-à-dire, l’idée de l’Immaculée conception. De même, toujours dans la Salutation à la Vierge, une autre idée est comme en germe celle de Marie, exemple des vertus. En effet, le texte se termine par : « et salut à vous toutes, saintes Vertus, qui, par la grâce et l’illumination de l’Esprit Saint, êtes versées dans le cœur des fidèles, vous qui, d’infidèles que nous sommes, nous rendez fidèles à Dieu ! » En achevant son texte par les vertus, François associe donc la Vierge et les vertus. Ce thème est d’ailleurs celui du second poème, la Salutation des Vertus, intitulé, dans plusieurs manuscrits : « Des vertus dont fut ornée la Vierge Marie et qui devraient être l’ornement de toute âme sainte. » Ici, l’association de Marie et des vertus est clairement exprimée. Ce qui est donc mis en avant, ce n’est plus la sainteté de Marie mais son exemplarité. Marie peut donc être un exemple à suivre pour la communauté ecclésiale. Si ces deux aspects de la Vierge – sa pureté et son exemplarité – sont développés, par la suite, par toute l’école franciscaine, ils vont comme prendre chair au sein de la famille franciscaine grâce à la fondation, à la fin du moyen-âge, de deux ordres religieux confiés à la sollicitude des fils de saint François : les conceptionistes et les annonciades.

Et effet, sainte Béatrice de Silva, fondant en Espagne les sœurs conceptionistes, leur demande d’avoir en leur cœur l’image de Marie Immaculée. La Mère de Dieu en effet doit toujours être gravée dans le cœur des sœurs comme l’image de vie, pour imiter sa « très innocente conversation, sa divine humilité et mépris du monde » (Règle). C’est au sein de cet Ordre que l’on trouve une pratique dévotionnelle, reprise plus tard par saint Louis-Marie Grignon de Montfort : l’esclavage de Marie ou abandon de soi et de ses oeuvres à la Vierge pour qu’elle en dispose à sa volonté. Voilà pour la premier aspect, celui de la pureté.

Quant au second, - qui ne s’oppose pas au premier mais le complète -, celui de l’exemplarité de la Vierge, il va faire aussi son chemin et prendre vie chez sainte Jeanne de France qui propose aux annonciades la Vierge comme modèle de vie évangélique. Si en Marie, la Toute Sainte, résident toutes vertus, alors, la mise en œuvre en soi-même de ces mêmes vertus ne peut être qu’un chemin sûr pour aller à Dieu et lui plaire. Cette intuition de la fondatrice se trouve aujourd’hui comme réactualisée par le Concile Vatican II, lorsque dans sa Constitution sur l’Église, Lumen Gentium, l’Église propose la Vierge comme « modèle des vertus ». Tel est le chemin qu’a voulu sainte Jeanne pour l’Annonciade et qu’elle demande au père Gabriel-Maria de baliser par la composition de la « règle et vie » des sœurs. Ce texte est bien le miroir de leur pensée commune en matière de doctrine mariale, mais sa formulation, elle, est bien celle du théologien franciscain qu’est Gabriel-Maria.

Ainsi, si pour un frère mineur, le Christ est modèle de vie, la Vierge, elle, va être modèle de vie pour les filles de Jeanne de France. Il y a là un parallèle saisissant que le père Gabriel-Maria a tout de suite vu et mis en lumière : « il semble bien que c’est le Saint Esprit qui inspira de la sorte votre Fondatrice. Car nous suivons la règle des Apôtres et de Jésus notre Sauveur, pendu à la Croix, confiant sa Mère à saint Jean, apôtre. Ainsi, il y a une grande conformité entre votre ordre et le nôtre : le nôtre a à faire ce que Jésus a fait ; et le vôtre a à faire ce que l’Évangile dit que la Vierge Marie a fait ». D’un côté, imiter et suivre le Christ ; de l’autre, imiter et suivre la Vierge. Un même but : plaire à Dieu, notre Père. Mais, écrivait en son temps le père Bougerol - franciscain et spécialiste de saint Bonaventure - dans son commentaire de la règle de l’Annonciade, « Il y a plusieurs façons de proposer l’imitation de la Vierge : en l’établissant sur des bases théologiques très hautes » ou bien « en regardant comment la Vierge vécut. Ce dernier point est important car il donne à l’Annonciade son caractère de très grande simplicité franciscaine », qui est celle de l’Évangile.

Du "Message Marial"    n° 23 – juillet 2006        

Sa miséricorde s’étend d’âge en âge….

Le numéro de juillet donne la parole au bienheureux Gabriel-Maria dont le numéro de janvier a retracé rapidement la vie. En réfléchissant à ce qu’a été cette vie, la miséricorde s’est imposée comme une des dimensions principales de son existence.

Combien de personnes, ayant rencontré le père Gabriel-Maria soit en direction spirituelle soit en confession ont rebondi dans l’espérance ! Des frères, des sœurs, des hommes et des femmes de toutes conditions, qui l’ont connu, ont témoigné de sa miséricorde. Ainsi, par exemple, le frère Jean Fillon, s’adressant aux annonciades du monastère de  Bourges, en 1538  :

« Si je voulais parler de sa grande charité et pitié, un livre  me faudrait, car par pitié, comme un autre David, il recevait tous les affligés et les fautifs, et par charité bienveillante il les réconfortait et les pardonnait de leurs fautes, plus désireux d’être accusé de miséricorde que de rigoureuse justice, imitant en cela le Père, Tout-Puissant de Miséricorde, qui a dit : Bienheureux les miséricordieux. (Mt. 5,7)

Les divers témoignages, les rencontres personnelles qu’elle a pu avoir avec Gabriel-Maria lui-même a permis à Françoise Guyard, son premier biographe, de donner quelque idée de sa grande miséricorde.

« […] Il  était le père de miséricorde et recevait par pitié tous les pauvres égarés qui avaient mal fait, pourvu qu’ils eussent le désir de s’amender ; il avait toujours dans le cœur, sur la langue et dans ses oeuvres, la miséricorde, car Dieu aime par-dessus tout la miséricorde, comme il est écrit dans l’Évangile. […]  Il exhortait chacun à avoir grande confi­ance et espérance en la miséricorde de Dieu, quelque mal ou péché qu’il eût commis : car Dieu est plus prêt de nous pardonner que nous ne sommes de le lui demander. Et comme notre Mère l’Église dit que le propre de Dieu c’est la miséricorde, voilà pourquoi notre révérend père s’étudiait de tout son pouvoir à faire miséricorde à chacun et à donner à tous l’espérance de revenir vers la miséricorde de Dieu. »

Ainsi, par sa parole, ses conseils, par l’exemple de sa vie,  « nombre de bonnes personnes séculières ont été attiré à Dieu et à son saint service », soit en restant dans le monde, soit en entrant dans la vie religieuse. Car Gabriel-Maria avait le « souci des âmes », c’est-à-dire, le souci d’annoncer la Parole, d’annoncer l’Évangile afin que le plus grand nombre mettent leurs pas dans ceux de Jésus-Christ et connaissent ainsi que la vie a un sens, même dans les épreuves, le mal et la souffrance, et que ce sens, c’est Dieu même, Dieu-Trinité, un Dieu d’amour et de tendresse dont le seul acte est d’aimer. En conséquence, « comme Dieu nous a aimés le premier, l’amour n’est plus seulement un commandement, mais il est la réponse au don de l’amour par lequel Dieu vient à notre rencontre.» (Benoît XVI)

Animé d’un ardent souci pastoral, son ministère est ainsi traversé par un désir, celui de donner assurance de la miséricorde de Dieu, non seulement à ses pénitents, mais aussi aux confesseurs, aux directeurs de conscience de son ordre, leur conseillant de toujours ranimer l’espérance dans les cœurs : « Que quiconque ait la charge d’entendre les pauvres pécheurs ignorants en confession, et d’autres en ennuis et perturbation d’esprit, n’ayant espérance d’avoir pardon : il faut travailler le plus que l’on pourra à les faire revenir à l’espérance de la miséricorde de Dieu. »

Ces quelques mots laisse entendre que Gabriel-Maria a dû connaître des personnes ayant touché le fond de la désespérance, des personnes ayant connu le sentiment de n’être plus dans l’amitié de Dieu, que la vie de Dieu s’est éloignée d’elles. Le seul conseil qu’il donne alors à ses pairs c’est de tout faire pour faire renaître l’espérance en ces personnes, et lui-même n’a qu’un souci : redonner l’espérance en la miséricorde de Dieu à ceux et celles qui l’ont perdue et qui viennent à lui pour recevoir le pardon de Dieu ou bien pour demander ses avis et ses conseils. Comme l’écrit un autre de ses biographes, à tous il donnait « un espoir certain de la miséricorde de Dieu, réconfortant ceux qu’il trouvait en train de vaciller sur tel ou tel article de foi, consolant celui qui était dans la désolation à cause du poids de ses péchés, […]. Il répétait souvent à ses enfants spirituels que la miséricorde de Dieu était  si grande et si incommensurable que, Lui, pour satisfaire à tous nos méfaits, n’exigeait rien d’autre de nous qu’une véritable contrition et componction, et que c’est ainsi qu’il exprime sa pitié à notre égard ». Ainsi, le père Gabriel-Maria, n’avait de cesse de réveiller en tout homme qui venait à lui, quel qu’il soit et quelque soit sa faute, pourvu qu’il ait le désir de se corriger, la grâce des recommencements qui donne la force de se relever debout, dans l’espérance. C’est ce qu’a fait le Christ pour la femme adultère : Va, et désormais ne pèche plus (Jn 8, 11). La miséricorde rouvre dans le cœur de l’homme repentant le chemin de la vie. 

Mais parfois, des frères lui disait que « la justice divine était bien grande. » À cela, il répondait : Oui, « la justice divine est merveilleuse et est telle qu’après la mort, il n’y a plus d’appel [...] Mais, changez d’idée, la miséricorde de Dieu est cent fois plus grande car tant en la vie qu’en la mort et après la mort d’une personne vous trouverez que la miséricorde de Notre Seigneur est grande et copieuse. » Sur cette question de la « justice divine », il s’oppose à certaines idées de son temps sur Dieu, sur les hommes tombés dans telle ou telle faute car, dit-il,  « Dieu par son infinie clémence et bonté fait des jugements autres que ses créatures ne pensent ». Il invite ainsi ses frères à convertir leur regard sur Dieu, qui est le Dieu de l’Évangile, le Dieu de Jésus-Christ, et à être prudents dans leur jugement sur autrui. Cette attitude intérieure d’accueil ouvre large le cœur, aide à reconnaître en soi et dans les autres le travail de la grâce qui atteint tous les hommes de bonne volonté, et à vivre dans la liberté des enfants de Dieu.

Ainsi, le regard que pose Gabriel-Maria sur les hommes de son temps, est un regard de miséricorde. Son ministère de prêtre, ses différentes charges au sein de son ordre qui lui ont permis de connaître, de comprendre ses frères en humanité, de saisir, autant qu’il est possible, le travail de la grâce dans les cœurs, tout cela lui fait dire à la fin de sa vie, en parlant de Dieu : « comme sa bonté est exhibée en tous lieux, nations et contrées ! » Il sait, non seulement grâce à son expérience de pasteur mais aussi dans l’intime de son cœur et de sa prière, que la miséricorde de Dieu s’étend d’âge en âge (Lc 1, 50), et cela, depuis que le pardon de Dieu, la Vie de Dieu, en Jésus-Christ, est offert à tous, alors, tous peuvent en retour espérer l’impossible car au sein même de l’impossible, une issue est ouverte.

Le Christ, au moment où va avoir lieu sa Passion dit à l’apôtre Philippe : Qui me voit, voit le Père (Jn 14, 19). Sur ces paroles du Christ qui va donner sa vie pour que le monde ait la vie, se confirme que véritablement Dieu est riche en miséricorde (Jean-Paul II) et que, en retour, par ce don du Christ aux hommes, tous peuvent avoir part à cette miséricorde d’une manière vitale, existentielle. C’est la Bonne Nouvelle que le père Gabriel-Maria annonçait à tous ceux qui venaient le trouver et chercher auprès de lui réconfort, lumière et paix, et lui, de les ramener toujours vers l’espérance de la vie que donne le Christ.

Pasteur, il se faisait proche de l’homme éprouvé, homme de Dieu, il orientait chacun vers le Père de miséricorde et son Fils, le Christ-Sauveur dont l’Évangile rapporte tant de gestes et de paroles de miséricorde. Cette miséricorde de Dieu envers tous et offerte à tous  met alors en relief la dignité de toute personne, celle d’être des enfants d’un même Dieu et Père en Jésus-Christ dont la Passion révèle que l’amour est plus fort que la mort et le péché. 

Ainsi, puissions-nous comprendre comme  la Vierge combien sa miséricorde s’étend d’âge en âge. Car ces paroles de Marie sur Dieu ne regardent pas seulement le passé du Peuple de Dieu, mais aussi le présent et l’avenir de l’histoire, le présent et l’avenir de tous les peuples de la terre. Ces mots inspirés du Magnificat, une des prières préférées de Gabriel-Maria, devraient réveiller le désir en tout baptisé, en tout chrétien, de rendre compte, là où il vit, de cette miséricorde de Dieu, d’en rendre compte comme d’une dimension nécessaire à sa vie en harmonie avec la foi qu’il professe. Mais comment ? En l’incarnant dans son existence journalière, en l’implorant de Dieu, en face de tout mal quel qu’il soit, en la demandant pour soi-même et pour les autres, en la découvrant à l’œuvre, à l’exemple du bienheureux Gabriel-Maria, ce qui lui faisait dire : « Mes frères, si vous saviez comme la miséricorde de Dieu est grande…. »

Du "Message Marial"    n° 22 – avril 2006        

Vivre la vie de la Vierge

à l’ombre de saint François

À seize ans, lors d’un pèlerinage à Lourdes, mère Marie de Saint François (1911-2005) a été prise par le mystère de la Vierge, à tel point que sa présence ne l’a depuis jamais quittée. C’était, selon elle, pour la mener à son Fils. En effet, se remémorant un jour cet instant, elle disait : « Marie m’avait conduite à son Fils qui, seul, pouvait me combler. » Mais comment ce compagnonnage de Marie a-t-il été vécu ? Saint François ne serait-il pas pour quelque chose dans ce comment ?

En effet, il faut rappeler que la jeune Suzanne d’alors était dirigée spirituellement par un fils de saint François, le père Remy Leprêtre, directeur du collège séraphique de Fontenay-sous-Bois, ainsi que Procureur provincial des Missions, au moment où la jeune fille faisait son pèlerinage à Lourdes. D’autre part, en son jeune frère Albert commençait à poindre la vocation d’un futur frère mineur… De plus, une fois entrée à l’Annonciade, au moment de sa prise d’habit, le jour où l’on reçoit un nom nouveau, son souhait secret n’était-il pas de s’appeler « Marie de Saint-François » ? Mère Marie-Emmanuel, alors ancelle du monastère, a de suite deviné son désir et lui a effectivement donné ce nom et ce nom a donné a sa vie toute sa manière d’être. Ainsi, on peut dire sans se tromper que la Vierge et François l’ont menée à une profonde intimité avec le Christ. D’ailleurs, la façon dont elle a vécu sa dernière maladie a comme dévoilé ce secret d’amour entre elle et Jésus : épouse crucifiée avec le crucifié son Époux, vie qui s’expose et se répand jusqu’au bout dans le silence et le consentement.  Pour en arriver là, il a fallu parcourir tout un chemin.

« Je veux suivre la vie et la pauvreté de Notre Très Haut Seigneur Jésus-Christ et de sa très sainte Mère » (Saint François = S.F.)

« Se comporter simplement et pauvrement, c’est cela la Vierge. » Selon mère Marie de Saint-François, vivre devant Dieu et les autres « simplement et pauvrement » c’est se revêtir d’humilité. Pour elle, l’humilité, celle de Marie, celle des petits, des pauvres, comme celle de François, est  la marque d’un vrai amour, et l’amour humble fait naître la vie. L’amour est humble et de cet humble amour devant Jésus et devant nos frères peut naître la vie car « il y a un surcroît de vie qui nous vient de cette humilité profonde devant le Seigneur Jésus et devant nos sœurs. » Devenir des petits, des pauvres en esprit, c’est un chemin de vie et de vraie joie. « Si vous saviez combien il faut être petits et dociles pour que la route soit bénie par le Bon Dieu et par sa Mère ! Eux-mêmes alors y sèment la joie ».  

« Qu’ils n’éteignent point en eux l’esprit de prière et de dévotion…. » (S.F)

« Il faut savoir garder sa vie intérieure profonde et intacte, sinon les forces spirituelles s’en vont très vite » Pour Mère Marie de Saint-François, seule « la douceur désarmée » permet de garder en soi ces « forces spirituelle » et fait faire véritablement  l’expérience du Christ. « J’affirme plus que jamais que la douceur désarmée n’est pas seulement un chemin du ciel, mais comme le ciel lui-même dans ce sens qu’on y rencontre sûrement Jésus ». Cette expérience ne peut se faire que dans la prière qui est une rencontre familière et intime avec le Christ. « L’union intime avec Jésus, cela se cultive dans l’humilité profonde et une prière ardente. »

« Jamais nous ne devons désirer d’être au-dessus des autres…» (S.F)

Selon  mère Marie de Saint-François, cette attitude évangélique conduit à une vraie appréciation de la vie. « Soyons de bonnes petites servantes inutiles selon l’Évangile mais dont le Bon Dieu se sert pour semer de la joie et ses grâces ». Le quotidien de la vie est jalonné par l’insignifiance de « nos petites actions et travail de tous les jours. C’est ce que faisait la Vierge Marie à Nazareth. L’insignifiance : c’est toute notre vie. On consent à disparaître toute sa vie pour faire ce que Dieu veut ». Disparaître : c’est-à-dire, ne pas se regarder soi, mais Lui afin d’entrer dans ce qu’Il désire. Rester petit, humble, c’est  aussi un chemin vers la connaissance de Dieu : « Restons petites comme ils ont été petits (Jésus et sa Mère) nous deviendrons capables de percevoir de grandes lumières : celles qui comblent la vie. » C’est aussi un chemin qui nous fait apprécier la valeur de la vie. Le petit, l’humble, est à même de la découvrir : « Il faut commencer par être tout-petit pour que le Bon Dieu puisse faire tout ce qu’Il veut ; être tout-petit pour comprendre la valeur de la vie . »

Une telle attitude du cœur rend disponible à l’œuvre de Dieu en soi, rend disponible aux autres. C’est un ferment d’unité. Un climat de paix se crée. « Restons unies à la suite de celle qui n’a fait que des cho­ses toutes simples mais pour le seul plaisir de Jésus. Faire chaque chose simplement. Voir ce qui nous appa­raît comme devant être fait. En prendre la résolution­.  Plus on prend une chose simplement, plus on crée autour de soi un climat de paix. »

« Salut, Marie, Dame sainte, […]vous en qui fut et demeure  toute plénitude de grâce et Celui qui est tout bien. » (S.F)

La vie d’une annonciade, selon mère Marie de Saint-François, devrait être « un poème... à Marie. » ! Pour cela, il faut la regarder, essayer de lui ressembler, autant qu’il possible, c’est-à-dire, dans les rencontres journalières, les contrariétés ou les joies, d’entrer dans ses propres dispositions. Et sa disposition fondamentale est celle d’être mère et de donner le Christ au monde, de donner « Celui qui est tout bien ». Ainsi, « donner le Christ par sa vie, c’est suivre les traces de la Vierge. Imitez Marie : vous vous donnerez mutuellement Jésus »  Et l’imiter, c’est à la fois être au cœur de l’Église et du monde un reflet de sa présence et, à son exemple, donner le Christ.

Ce don du Christ se vit dans la vie fraternelle de tous les jours  : «Il doit y avoir dans nos rapports fraternels et notre vie une pureté et. une tendresse qui n’appartiennent qu’à Marie, et c’est là que se situe cette communication du Christ pour les autres. » Ainsi : « Nous n’avons qu’une seule oeuvre à faire : entrer dans l’intimité du Christ. » Concrètement ? « Faire son devoir dans l’humble obscurité par amour pour Lui, n’attendant notre joie que de Lui. Pas de décep­tion possible ! Dieu ne peut décevoir. » Et, pour tout résumer : « Il n’y a pas d’intimité avec Jésus sans participation à cette li­berté de Marie, au pied de la croix. »

« Faites don de vous-mêmes et vous aussi portez sa croix… » (S.F.)

Cette vie d’intimité avec le Christ, à la manière de Marie, a un but : plaire à Dieu, ce qui veut dire, se donner pour le Salut du monde. « Soyez tout entières à Jésus. C’est alors que nous participons au salut du monde, comme nous disons dans notre formule de Profession. Ce n’est pas mal et c’est même très bien pour des tout petits ! Dieu et Marie sont avec nous. » Et encore : « On se trompe dans beaucoup de choses quand on perd de vue Jésus crucifié et Marie crucifiée avec Jésus. »

Dans une de ses lettres, mère Marie de Saint-François rappelait encore : « L’orientation profonde et unique de notre Ordre : plaire à Dieu. Plaire, c’est-à-dire, l’intimité profonde avec le Christ à la manière de Marie ; cela veut dire qu’on sauve le monde. Ceci, il ne faut pas le perdre de vue ! » Et plus  loin : « Tout pour l’immaculée disait le Père Kolbe, qui fut fort, par elle, jusqu’au bout ! Ce n’est qu’un petit mot, mais à chacune je redis qu’il fait bon d’imiter la Sainte Vierge, qui nous a appelées chacune en même temps que nous appelait Jésus ! La vie monasti­que et mariale est une vie donnée sans compter, une vie dont la croix, avec Marie, devient force et paix. » Et cette vie est missionnaire. « Si nous pouvions être des âmes qui en tout cherchent le plaisir du Christ, nous serions les premiers apôtres. Avoir comme la Vierge un cœur bon pour tout le monde. »

« Que chacun, selon les moyens dont Dieu lui fera la grâce, aime et nourrisse son frère, comme une mère aime et nourrit son fils. » (S.F.)

Chérir ceux avec qui l’on vit, les aimer, leur donner de la tendresse, leur manifester de la bonté comme une mère. Combien de fois, mère Marie de Saint-François ne nous a-t-elle pas entraîné sur ce chemin. Ainsi, pour elle l’essentiel  dans la vie se résumait à « garder en soi un fond de bonté inépuisable. » Car, « on aime le Christ que s’il y a un esprit de bonté  qui circule. » La bonté : tel est son testament. En effet, durant sa dernière maladie, elle n’était qu’amour et tendresse. Cela ne s’improvise pas ! Certes, elle savait que cela n’est pas facile et ne peut donc se réaliser que par la force de la prière, une prière de pauvre, de mendiant, adressée à Marie. « Regarder Marie et prier, c’est toujours revenir à l’es­sentiel. S’interroger chaque jour pour savoir où nous en sommes. Mendier, c’est-à-dire prier, vous aurez toujours du secours. »

À l’exemple de saint François, dont les écrits nourrissaient sa vie spirituelle, elle a aimé « d’une manière indicible » Marie. Auprès d’elle et avec elle, elle a appris à vivre tout simplement l’Évangile, ayant mis en pratique ce que sainte Jeanne a voulu pour ses filles : suivre « la Vierge Marie et sa vie rapportée au saint Évangile ».

Du "Message Marial"    n° 21 – janvier 2006

Si l’année passée, nous avons cheminé avec sainte Jeanne de France, cette année nous allons aller au-devant du père Gabriel-Maria (1460-1532), cofondateur de l’Annonciade, en le rencontrant surtout dans son message spirituel[1].

Reprenant le procès de béatification de ce serviteur de Dieu, fervent disciple de saint François et fidèle conseiller de Jeanne de France, il a paru bon, en effet, d’essayer de mettre en lumière les lignes de force de sa vie intérieure, en nous demandant comment un homme du XVIe siècle peut-il encore nous parler aujourd’hui ? A-t-il encore quelque chose à nous dire ?

Qui est le Père Gabriel-Maria ?

Avant de faire parler Gabriel-Maria lui-même dessinons, à grands traits malheureusement car les documents le concernant sont assez rares, quelques aspects de sa personnalité qui, d’ailleurs, laissent déjà entrevoir  ce qu’a dû être sa vie spirituelle.

Gabriel-Maria, de son vrai nom Gilbert Nicolas, est né en Auvergne, dans les environs de Riom, de parents chrétiens, assez fortunés. Ceux-ci ont eu trois enfants, Gilbert  étant le troisième.  Le petit garçon grandit sans histoires, contrairement à son frère et sa sœur qui ont donné à leurs parents plus de mal. Cependant, il ne faut pas croire que Gilbert ait pensé, très tôt, à se donner au Christ. D’après ses premiers biographes, tout porte à croire au contraire qu’il a pensé d’abord au mariage et que l’appel de Dieu est venu le rejoindre au cœur même de ce désir. Mais une fois cet appel entendu, Gilbert a répondu sans hésiter un « oui » sans retour.

Entré jeune dans l’ordre franciscain, il gagne rapidement l’estime de ses frères. Durant son noviciat, on le voit vivre avec simplicité, obéissance, douceur de cœur, et  charité envers tous ; il est fort studieux en toutes choses, si bien, que ses frères, après sa formation, lui confient des charges importantes. Avant d’être supérieur de couvent, provincial ou vicaire général, il enseigne durant une vingtaine d’année la théologie morale aux jeunes frères.

Ses diverses fonctions vont le mettre en contact avec de nombreuses personnes, de toutes conditions : des personnes proches de la Cour, telles Jeanne de France, Marguerite de Lorraine, Louise de d’Angoulême, les familles d’Amboise, de Graville, d’Estaing… ; ou bien de simples gens qu’il reçoit volontiers.

Car le père Gabriel-Maria a une âme de pasteur, animé du zèle de la prédication et de la confession. Jamais, en effet,  il n’a laissé passer le temps de l’avent ou le temps du carême sans prêcher, à cause du « désir qu’il avait d’aider à sauver les âmes » ; il ne se lassait pas non plus d’entendre les confessions « de ceux ou celles qui désiraient se confesser à lui ». Chacun, d’ailleurs, connaissant « sa sainte vie et son grand savoir, désirait mettre sa conscience entre ses mains afin d’être mis en sûreté et repos d’esprit et avoir, en tous doutes et scrupules, son bon conseil. »

Mais, avant tout, ses fonctions le mettent en proximité avec les frères de son ordre pour qui il éprouve des sentiments de père ; il les accueille avec bonté, principalement ceux qui sont en difficultés, ceux qui traversent une période de crise, qui remettent en cause leur vocation. Il les aide, les conseille. « Ainsi, par sa douceur paternelle, il a ramené de pauvres frères qui voulaient quitter l’Ordre par désolation et tentation qu’ils avaient ; par son bon conseil, ils ont été incités à persévérer en l’état de sainte religion. »

D’autre part, en tant que provincial ou vicaire général de son ordre, il a dû visiter non seulement les couvents des frères, mais aussi des moniales faisant partie de sa famille religieuse, entre autres, les clarisses, les sœurs  hospitalières du tiers-ordre de Saint-François, et bien sûr, les annonciades qui le considèrent, quant à elles, comme « leur père vigilant », c’est-à-dire, comme un berger veillant sur elles. En effet, que seraient-elles devenues, après la mort de leur fondatrice, sans sa présence ?

Par ces quelques faits de vie, pris dans la Chronique de l’Annonciade, se dessine le profil d’un homme fidèle, toujours sur la brèche, un homme qui, ayant reçu maintes confidences de la part de ceux et de celles qui ont eu recours à lui et à ses conseils, connaît le cœur humain ; il possède à la fois un sens psychologique sûr et une sagesse toute spirituelle. Les quelques sermons, donnés aux annonciades, sur les vertus de la Vierge Marie le montrent en effet. Dans ces textes, il n’ébauche pas de synthèse théologique, ni ne se lance dans des spéculations abstraites, mais s’en tient à un réalisme de bon aloi. Par exemple, à propos de la vertu de vérité : Un homme, dit-il prédisposé « à l’emportement mentira aisément. Quand il est en colère il dit tout ce qui lui passe par la tête. Plus tard il regrette ces paroles et souhaiterait ne les avoir jamais dites. Plus que cela, parfois il ne sait même pas ce qu’il dit…». Pour lui, la sainteté n’est pas à chercher ailleurs que dans la vie de tous les jours, tissées de relations fraternelles, souvent terre à terre.

Pour préciser encore quelques traits du visage du père Gabriel-Maria, interrogeons un contemporain, le frère Jehan Fillon, confesseur des annonciades de Bourges au moment de la mort du père Gabriel-Maria ; il a connu Gabriel-Maria dans ses dernières années, à son grand ennui d’ailleurs, il le dit lui-même aux sœurs :  « J’ai de la douleur quand je considère que j’ai si tard connu et si tôt perdu mon bon père et ami, l’homme selon mon cœur. »

Pour ce frère, Gabriel-Maria a « les dispositions d’un bon père » qui fait grandir dans les voies de la vie spirituelle non seulement ses fils en saint François, « avec tant de prudence, tant de sollicitude et tant de vigilance », mais aussi toute personne vivant dans l’état séculier parmi lequel « il a eu d’innombrables enfants, nés de lui par sainte doctrine, exemplaire et honnête conversation religieuse. »

C’est aussi, toujours pour Jehan Fillon, un « vrai observant, pauvre d’esprit, de biens, d’honneurs mondains et de gloire personnelle », ayant vécu en « vrai fils de pauvreté, imitateur de Jésus , de Marie  et de son saint père et patriarche des pauvres, saint François » ;  à leur exemple, « il a tout méprisé pour l’amour de Jésus-Christ » ; pauvre, il l’a suivi « pauvre et dépouillé de biens transitoires, dépouillé pour être enrichi de biens éternels. » Nous aurons l’occasion de revenir sur le témoignage de ce frère.

Cependant, si nous voulons cerner d’un peu plus près encore la personnalité du père Gabriel-Maria, il faut relire ce qu’écrit sainte Jeanne de France dans son testament, quelques jours avant sa mort. Dans ce texte, en effet, elle s’adresse directement à son fidèle conseiller, lui donne ses dernières recommandations. Au détour de telle ou telle phrase, on peut glaner ainsi quelque autre trait de caractère du père Gabriel-Maria. C’est là une source sûre ; il n’y a aucun caractère hagiographique, mais simplement le témoignage de quelqu’un qui l’a bien connu, qui l’a vu vivre. Écrit au soir de la vie, le témoignage de Jeanne prend toute sa valeur.

D’abord, la confiance. Jeanne en effet lui redit toute la confiance qu’elle éprouve envers lui et, de ce fait, souligne qu’il est quelqu’un sur qui on peut compter, sur qui on peut s’appuyer. « Mon Père, je n’ai confiance qu’en vous pour ceux que je laisse sur terre et en ce monde… » Jeanne reconnaît ensuite que Gabriel-Maria a véritablement suivi la voie du Christ, Serviteur, quand elle écrit :  « Je vous connais bien. Vous vous donnez entièrement là où vous vous donnez. » La suite du Christ, sur la voie étroite de l’Évangile, n’est pas un chemin facile. Gabriel-Maria l’a expérimenté à ses dépens. Car faire le bien, dire du bien, n’est pas forcément compris ; le bien que l’on fait peut même être déformé, mal interprété : « Vous savez ce qu’il vous en a coûté pour m’aider et comment le tout était à la merci de plusieurs à votre désolation. […] Vous savez les ennuis, les paroles, les reproches qu’en croyant bien faire on vous a rendus. » Après la confiance, l’homme de bien, Jeanne met le doigt sur l’esprit de pauvreté de Gabriel-Maria. On apprend par elle, en effet, qu’en fidèle fils de saint François, il a refusé toutes distinctions qui lui auraient été proposées : « Je vous prie, ne veuillez pas devenir évêque ou prélat dans l’Église. Et s’il arrivait que l’on vous priât, refusez-le selon ce qui vous sera possible, comme vous l’avez fait dans le passé. » En cela, le témoignage du frère Jehan Fillon rejoint ce qu’écrit Jeanne.

Ainsi, nous découvrons en Gabriel-Maria quelqu’un d’attentif à la vie, quelqu’un de solide, un pasteur plein de sagesse, qui se donne tout entier afin de faire grandir dans les voies de la vie chrétienne ceux dont il a la charge, ne cherchant que la suite du Christ, un Christ pauvre, tout empli d’amour et de miséricorde.

[1]. Pour sa vie, nous renvoyons aux dernières études qui lui a été consacrées (voir le numéro 194 du Message Marial d’octobre 2005, p.17-18)

 

Du "Message Marial" n° 20 – octobre 2005

Au terme de sa course, Jeanne est un être pacifié, n’ayant qu’un seul désir : goûter la paix de Dieu. Le récit de ses derniers instants, en témoigne : « Notre Seigneur connaissait son bon désir qui était saint : il permit qu’elle mourut dans le calme qu’elle désirait. » (Chronique de l’Annonciade, éd. Heverlee (B), 1979, p. 144) Où a-t-elle donc puisé cette paix  sinon à la source même de cette paix, le Christ, en imitant sa charité, en compatissant à sa Passion, en s’unissant à Lui par le sacrement de l’Eucharistie.

Le temps de l’union

Tant et tant de gestes d’amour du prochain ont rempli ses journées de « Bonne duchesse » : ces gestes sont l’expression bien concrètes de cette grande charité qui emplissait son cœur, secrètement. Car la charité travaille dans l’ombre, au fond de l’être. Elle est un don de Dieu qui a fait découvrir à Jeanne ce qui est le plus important dans la vie : aimer. La charité l’a aidée à unifier ses motivations ; elle a été ce dynamisme intérieur qui lui a fait refréner son égocentrisme car Jeanne aurait pu se replier sur elle-même et ses malheurs. Petite fille handicapée et mise à l’écart de son milieu familial, femme délaissée et répudiée, elle aurait pu cultiver l’amertume et le ressentiment. Au contraire, la charité l’a poussée sur le chemin du don de soi, de la justice, de la fidélité, de la miséricorde. Jeanne a été « droite et vraie, faisant droit à chacun, aux petits et aux grands, sans dissimulation. » (Chr. p. 150) Elle a été fidèle : séparée de son époux, elle fait prier ses filles pour lui : « Elle leur recommandait souvent la personne du roi et montrait par là qu’elle avait un cœur bon, rempli d’humilité, de douceur, de patience et de grande constance. » (Chr., p. 101) Elle s’est donnée à chacun, riches et pauvres, débordant de miséricorde envers les pauvres et les malades, vraie « mère des orphelins », emplie de douceur et de bienveillance envers tous, « pauvres et petits, riches et pauvres » (Chr. 152).

La charité lui a fait éviter la pusillanimité, le repli sur soi. Elle a grandi en elle sous forme d’intensité, l’invitant toujours davantage à devenir meilleure. Le conseil donné à ses filles reflète bien ce qui l’a animée elle-même : « Mes filles, mettez-vous en peine de faire des progrès, soyez bonnes et craignant et aimant Dieu, et aimez-vous les unes les autres…» (Chr. p.101 ). Dans les moments difficiles de la vie, dans les moments décisifs, c’est la charité qui l’a ainsi aidée à avancer. La charité lui a fait atteindre ce à quoi elle a aspiré de toutes ses forces : l’union avec le Christ, et cette union s’est manifestée par un amour de compassion pour sa douloureuse Passion.

Si la compassion est d’être attentif aux sentiments de son prochain, de ce qu’il peut ressentir, on peut dire que Jeanne a ressenti en elle les sentiments du Christ et du Christ crucifié. C’est la Vierge elle-même qui a mené Jeanne à cette vertu de compassion pour Jésus crucifié. En effet, le père Gabriel-Maria rapporte, dans un petit traité, ce qui animait la vie intérieure de Jeanne, les grâces qu’elle recevait de Dieu, les inspirations spirituelles que la Vierge lui enseignait. Parmi celles-ci, il y en a une qui a orienté toute sa vie, c’est la compassion envers le crucifié : « Il faut, lui dit la Vierge, que tu aies les pensées que mon Fils avait sur la croix, que tu dises les paroles qu’il disait sur la croix et fasse ce qu’il faisait sur la croix…. » (Traités sur les trois ordres de la Vierge, Peyruis, 1997, p. 13.)

Marie met Jeanne comme en résonance avec le Christ et sa mission de rédempteur. Jeanne médite la Passion, la rumine en son cœur. La compassion pour Jésus crucifié est si vivante en elle, qu’elle en est toute pénétrée : « De la Passion de Notre Sauveur Jésus : elle en était toute pénétrée en son cœur par douleur et par compassion », (Chr., p.152). Mais, loin de s’arrêter sur les souffrances du Christ et s’y complaire, elle va plus loin. Le regard intérieur de sa foi découvre et lui fait comprendre que les souffrances de Jésus sont surtout l’expression d’un amour qui se donne et qui se livre sans compter pour le salut du monde, donc, pour son bonheur et celui de tous les hommes. Ainsi, elle disait que les « Cinq Plaies (du Christ) sont cinq sources de salut où les hommes doivent puiser…. ». On comprend alors qu’en les contemplant, elle puisse dire, en arrivant à celle du  côté transpercé : « Je me consume d’amour », demandant « que lui soit donnée la grâce d’être toujours blessée au cœur par la lance de l’amour divin […] de telle manière qu’elle n’éprouve plus rien d’autre que les blessures du Christ. » (Traités, p. 7. 9).

Pourquoi tant d’amour ? Parce que la Passion pour elle est la source « de tous les pardons » (Chr., p. 90). , donc de toutes grâces. Car Jeanne ne regarde pas la Passion du Christ pour elle-même, elle la contemple en lien avec la Résurrection. Le « sépulcre » qu’elle a fait construire dans le jardin de son palais ducal ainsi que la croix érigée tout à côté montrent bien que Jeanne associe, dans sa prière, Passion et Résurrection. « Elle avait fait faire en son jardin une petite maison qu’on appelait le Saint Sépulcre. Et tout près il y avait une belle croix assez grande […] Et la sainte Dame souvent s’en allait secrètement à la dite croix et au sépulcre faire sa dévotion…. » (Chr. p. 63). Etant allée au « cœur et au côté du Christ », son être profond s’est laissé transformer par la contemplation du mystère pascal. Comment alors de tels sentiments ne peuvent-ils pas l’amener vers une vie eucharistique intense ?

On sait, par le père Gabriel-Maria toujours, que la Vierge a conduit Jeanne à l’Eucharistie. L’Eucharistie est en effet une des trois choses que Marie lui enseigne :  « Il y a trois choses qui me plaisent par dessus tout : c’est d’écouter mon Fils, ses paroles et ses enseignements […], c’est de méditer sur ses blessures, sur sa croix et sa Passion, et c’est le très Saint Sacrement de l’autel ou la messe […] Fais ceci et tu vivras. » (Traités, p. 12-13).

Les contemporains de Jeanne ont été les témoins de sa ferveur eucharistique. Un jour, raconte la Chronique, « elle se présenta pour la Sainte Communion avec une si grande dévotion qu’elle incitait à la dévotion tous ceux qui la regardaient » (Chr. p. 106). Ferveur, mais aussi respect qui s’est certainement manifesté pour elle par le souci de « faire quelque chose pour l’honneur d’un si grand Sacrement… », par exemple, « accompagner avec grand respect le Saint Sacrement quand il est porté aux malades … » (Traités, p. 64).

Mais d’autres signes eucharistiques dans la vie de Jeanne peuvent être repérés, tel le partage. Dans l’Eucharistie, sous le voile du pain et du vin, le Christ ressuscité nous donne son Corps et son Sang livrés, c’est-à-dire, toute sa personne offerte, mise, pour ainsi dire, à notre disposition, pour que nous ayons sa Vie en partage. Immense mystère de la Pauvreté de Dieu. A la lumière de ce mystère, Jeanne s’est mise à la disposition des autres en partageant, en se donnant ; on peut même dire que ses actions de don et de partage reflètent les dispositions de son cœur. Ainsi, ayant assez de biens, « elle n’y avait pas son cœur.  […] aussi elle distribuait ses biens à tous ceux qu’elle savait dans l’indigence » (Chr. p. 151). Jeanne ne partage pas seulement ses biens, elle partage aussi sa personne, en soignant elle-même les malades contagieux, en mettant ses compétences de gouvernement au service de son duché qu’elle administre avec prudence, si bien que dans « les affaires importantes, on venait à elle pour recevoir conseil » (Chr. p. 150) ; elle partage le don que Dieu lui a fait, c’est-à-dire son charisme, en le confiant à son père spirituel afin qu’il l’aide à ne pas le laisser sous les boisseau mais à le mettre « en lumière dans l’Eglise de Dieu. » (Chr., p. 73).

L’Eucharistie est encore pour elle le lieu où elle vient demander le discernement quand elle a des décisions à prendre, tel, le choix d’un confesseur. Jeune encore, « comme elle était à la messe en pensant qui elle élirait pour confesseur, elle pria Notre Seigneur qu’il lui plût de lui inspirer ce qui lui serait le plus agréable et à elle-même, salutaire » (Chr. p. 31). Pourquoi ce recours ? Jeanne sait que l’Eucharistie la fait entrer dans le monde nouveau du Salut, qu’elle l’éduque à une vie nouvelle, celle qui l’éloigne petit à petit du péché pour la tourner vers le monde de la grâce, qu’elle l’aide à reconnaître en sa vie ce qui est le meilleur, qu’elle peut aussi l’éclairer dans sa vie morale. Car Jeanne se sait pécheur. Le père Gabriel-Maria, témoignant « qu’il ne l’a jamais trouvée ayant commis un péché mortel » confie que  « quelquefois par grand ennui s’en approcha-t-elle mais Notre Seigneur la garda pour qu’elle n’en vînt pas à l’accomplir. » (Chr. p. 150. Certainement l’Eucharistie a été pour elle, avec le sacrement de réconciliation et la prière, un moyen pour résister au mal.

Enfin, la communion eucharistique l’unit au Christ et cette union la fait devenir comme un même être avec Lui. Au soir de sa vie, elle a expérimenté, par grâce de Dieu, cette union au Christ d’une manière toute particulière, ce qui a fait dire à son biographie qu’elle « était au degré d’amour unitif et transformatif » (Chr. p. 107), toute « transformée par l’amour de Jésus » (Traités, p. 43). Forte de l’énergie nouvelle, reçue dans ce sacrement, qui est celle de l’Esprit-Saint, Jeanne est entrée aussi, et par le fait même, en communion avec tous les croyants qui forment un seul corps en Jésus-Christ, vivent d’une même vie : c’est la communion des saints qui s’enracine dans la communion eucharistique, germe de résurrection au cœur de l’histoire des hommes. Elle a accueilli avec foi le don de Dieu qu’est l’Eucharistie, ce « don de la grâce qui purifie, illumine, qui perfectionne, restaure, qui vivifie et transforme de la façon la plus ardente au Christ lui-même, par un amour excessif » (saint Bonaventure).

En terminant, sa lettre encyclique sur l’Eucharistie, le Pape Jean-Paul II invitait chacun à se mettre « à l’école des saints », car ils sont de « grands interprètes de la piété eucharistique authentique. » De plus, « en eux, la théologie de l’Eucharistie acquiert toute la splendeur du vécu, elle nous «  imprègne  » et pour ainsi dire nous «  réchauffe  ». Le Pape invitait  aussi à se mettre  « à l’écoute de la très sainte Vierge Marie en qui, plus qu’en quiconque, le Mystère de l’Eucharistie resplendit comme mystère lumineux. En nous tournant vers elle, nous connaissons la force transformante de l’Eucharistie » ( n° 62).

Ainsi, par son amour de la Vierge et de l’Eucharistie, Jeanne n’apparaît-elle pas, pour aujourd’hui, comme  une parole de vie  ?

Du "Message Marial"  n° 19– Juillet 2005
Le présent article va suivre sainte Jeanne sur le chemin de l’Evangile et voir comment elle a mis en pratique ce qu’elle comprenait, ce qu’elle contemplait et assimilait.

 Le temps des conformités

Au cœur même de ces temps de purifications, dont il a été question dans le précédent article, au sein même des épreuves de la vie, tant spirituelles que corporelles et matérielles, comme au sein même des joies humaines, se cachent en effet pour Jeanne de grandes lumières, puisées dans l’oraison, la Parole de Dieu, les sacrements, venant soutenir et éclairer son existence, l’orienter, la transformer ; celles-ci sont sans piège et sans égarement car elles viennent de l’unique maître, le Christ, que Jeanne n’a jamais cessé de suivre et d’imiter en imitant celle qui a été son tout premier disciple : la Vierge, sa Mère.

Ces lumières intérieures ont conduit Jeanne à vivre de plus en plus dans foi et la prière, l’obéissance et la pauvreté, la patience, à l’exemple de la Vierge. La mise en œuvre de ces vertus de Marie, la méditation de sa vie, qu’elle découvre dans l’Evangile, ont véritablement fait entrer Jeanne dans le temps des conformités, car ces vertus et l’exemple marial, sont pour elle la voie droite de l’imitation du Christ. Marie a conduit Jeanne au Christ.

Disciple du Christ

Jeanne est une femme de foi, gardant au plus près qu’il lui est possible les « commandements de Dieu et de l’Eglise avec la plus grande sollicitude…» (Chronique de l’Annonciade, éd. Heverlee, 151).  Ce don de la foi a rendu Jeanne ouverte au mystère de Dieu, à l’Evangile du Christ, qu’elle étudie et médite. Ses dispositions intérieures sont véritablement celles d’un cœur qui écoute, d’une intelligence qui scrute, d’une volonté qui, par avance, donne raison à Dieu. De seuil en seuil, cet assentiment de la raison et cette communion du cœur l’ont fait entrer dans un courant de vie jailli du cœur même de Dieu, un courant qui la pousse à aller au-delà de ce qui peut lui paraître déroutant : ainsi, les longues années d’attente avant  la fondation de son ordre ont été certainement pour Jeanne des moments d’interrogation, semblable à celle de la Vierge à l’Annonciation : Comment cela se fera-t-il ?  La foi de sa jeunesse, marquée par cette annonce, a dû mûrir et grandir, se frayer un chemin à travers les événements de sa vie, heureux ou malheureux, jusqu’à sa pleine réalisation. Le présent et l’avenir de Jeanne se sont alors construits au rythme de ses fidélités car jamais, par une initiative personnelle, elle n’a devancé l’ « Heure » qui se dévoile par l’événement qu’elle lit à la lumière de Dieu. Sa foi se manifeste par l’écoute et la disponibilité. Par exemple, toujours à propos de sa future fondation, la déclaration en nullité de son mariage est pour elle un signe, celui que l’heure de fonder est bien arrivée. « Or  voyant quelle était hors de sujétion d’homme et à sa liberté, la sainte Dame voulut accomplir son saint propos [ …] ériger et installer en l’Eglise militante une religion totalement dédiée à la Vierge Marie » (Chr., 37).

Femme de foi, Jeanne est aussi une femme de prière. L’une ne va pas sans l’autre. La prière est pour elle cette brèche en sa vie où se distille le mystère de Dieu, où elle se rend présente à Quelqu’un car la prière est relation, relation à Dieu et cette relation la renvoie toujours aux autres. En priant, on exauce pour ainsi dire Dieu dans son désir de rendre l’homme heureux. C’est ainsi que Jeanne prend plaisir à être avec Dieu, à entendre parler de Dieu. « C’était tout son plaisir de prier Dieu et d’avoir toujours Dieu en son cœur, sur sa langue et dans ses œuvres » (Chr. 150). Pour Jeanne, l’unique science est celle de savoir louer Dieu. Elle fait de sa prière « un plaisir et service » au Dieu-Trinité. 

Si la prière est relation, la vie quotidienne est aussi relation car l’homme est fait pour la relation, du fait qu’il vit en société. Et cela suppose bien sûr qu’il y ait une autorité. S’y soustraire, c’est devenir ce que disait Pascal « cet homme sans lumière, abandonné à lui-même, égaré dans ce recoin de l’univers, sans savoir qui l’y a mis, ce qu’il est venu faire, ce qu’il deviendra… ». Jeanne a donc choisi d’obéir ; elle obéit en effet à son père, Louis XI, à son mari, Louis d’Orléans, à l’Eglise, à son père spirituel, Gabriel-Maria, aux événements, à son devoir d’état. L’obéissance l’a fait devenir pour ainsi dire ce qu’elle est devenue. Au cœur des menus faits de ses journées comme au cœur des événements marquants jalonnant sa vie, elle a discerné l’action de Dieu, y a été attentive. Elle s’est laissée conduire et, comme Marie, elle a dit « oui » à ce qui lui a été demandé de vivre. De consentement en consentement, au contact de la Vierge et sous son influence, elle est entrée dans une totale intimité avec le Christ, au point que sa vie s’est comme « christifiée ».

Le lavement des pieds

Il est un geste, dans la vie de Jeanne, qui souligne combien elle désire cette communion avec Jésus, et Jésus livrant sa vie, c’est celui du lavement des pieds. Chaque année, en effet, rapporte la Chronique, au moment du Jeudi Saint, Jeanne lave les pieds de treize pauvres, en souvenir de la Cène du Seigneur. Par ce geste, elle montre que le Christ, pauvre et serviteur, est au centre de sa vie, qu’Il est le modèle à partir duquel elle comprend son existence, et particulièrement son rôle de duchesse. Ce geste du Christ, que Jeanne refait, est l’image de sa vie qu’elle a mise tout entière sous le signe du service, à l’exemple de la Vierge. En refaisant ce geste, Jeanne veut à la fois faire mémoire du Christ dans sa Passion, lui manifester son attachement et son amour, mais aussi le suivre et l’imiter. Par ce geste, Jeanne ne veut-elle pas aussi nous dire trois choses ?

D’abord, se laver les pieds les uns les autres, c’est-à-dire, s’entraider avec sollicitude et dilection. Car ce geste du lavement des pieds, Jeanne ne le fait pas seulement une fois l’an mais quotidiennement par tous les services qu’elle a rendus à son prochain. Tout homme, quel qu’il soit, est au centre de ses préoccupations : orphelins, veuves, malades, pestiférés, nécessiteux de toutes sortes, écoliers pauvres, filles perdues … à tous, Jeanne offre son aide avec douceur et bienveillance, soignant souvent elle-même les malades. Au milieu de son peuple, elle est véritablement « la Bonne Duchesse ». Frère Basset, religieux de l’observance, attaché au couvent des annonciades de Bourges à partir de 1506, rapporte que Jeanne « s’appliquait et s’efforçait de servir Dieu dans ses membres », faisant faire « des onguents en abondance pour en distribuer là où l’on en avait besoin », ayant entendu dire « du vivant de Madame, par celui qui faisait ou au moins ordonnait de faire les dits onguents, nommé Messire Etienne Mathé, « qu’il aimait mieux que la dite Dame donnât les dits onguents de ses propres mains et qu’il lui semblait qu’ils en avaient alors plus de vertu et d’effet. » (Chr., 185) Par ses mains, Jeanne a véritablement manifesté et transmis aux autres l’amour du Christ, et cet amour a transformé leur existence et la sienne.

La deuxième chose que Jeanne veut nous dire, concerne  le service de l’autorité. A l’image du Christ, Berger donnant sa vie pour ses brebis, Jeanne, en tant que duchesse, a exercé son autorité d’une manière toute donnée, proche, personnelle, et non pas d’une manière lointaine et impersonnelle. Elle ne s’est pas placée en dehors de son peuple, ou au-dessus, mais bien « avec » lui, venant en aide à chacun, selon ses possibilités. Elle n’a pas fait d’exception : sa charité est allée à tous, riches et pauvres. Chacun a été important pour elle puisque faisant partie de son peuple. Elle a aussi exercé l’autorité dans un esprit de pardon, n’hésitant pas à garder auprès d’elle des personnes qui, au moment du procès en nullité, ne lui ont pas été bienveillantes.

Enfin, la troisième chose que Jeanne semble vouloir nous dire c’est que le service de l’autorité, vécu et exercé dans cette perspective du lavement des pieds, peut transformer les relations humaines en relation de communion, d’unité et de paix. Jeanne a vraiment mis ses pas dans ceux des petits de l’Evangile, servant les autres comme Marie, la Servante du Seigneur.

Tout cela - vie de foi, de prière, d’obéissance et de service – n’est pas le fait d’un moment, mais le fait de la durée, c’est-à-dire, de la longue patience de l’amour. Jeanne a été cette terre travaillée par l’Esprit Saint, marchant au pas de Dieu. On peut dire que la charpente de sa vie a été un long désir de Dieu. La patience de l’amour l’a conduite à la conformité du Serviteur. Elle s’est alors unie à Celui qu’elle aime, le Christ, entrant ainsi dans le temps de l’union. 

Le prochain article évoquera donc ce thème, en mettant particulièrement l’accent, en cette année consacrée à l’Eucharistie, sur la dévotion de Jeanne envers ce Sacrement. 

Du "Message Marial"  n° 18– Avril 2005

Jusqu’à la fin de l’année, nous allons cheminer avec sainte Jeanne. Au lieu de raconter sa vie d’une manière chronologique, que beaucoup d’entre vous connaissent, nous allons plutôt nous attacher à voir comment Jeanne a vécu sa vie de croyante, à la suite du Christ et dans le sillage de la Vierge, comment a-t-elle vécu ces temps de purifications que toute existence traverse, ces temps de lumière intérieure, de calme certitude, qu’elle a entrevus au cours de son pèlerinage de la foi et qui l’ont amenée à imiter ce qu’elle contemplait, enfin comment elle a goûté l’union au Christ crucifié et glorifié, l’union au Christ dans son Eucharistie, chemin de paix et de vie.

Certes, il faut bien énoncer, classer. Mais ces trois temps, dans la vie de Jeanne, comme dans toute vie chrétienne d’ailleurs, ne sont pas trois étapes successives mais plutôt trois moments en relation, trois moments qu’elle a pu vivre d’une manière simultanée, comme en synergie, ou bien les circonstances de la vie lui ont fait mettre l’accent sur tel ou tel. Car, toute vie est jalonnée de ces moments d’épreuves, de choix, qui façonnent l’être intérieur, toute vie de baptisé est éclairée aussi par la foi au Christ, par son exemple que l’on veut suivre, toute vie peut goûter dès ici-bas Sa Présence dans les sacrements, et en particulier dans celui de l’Eucharistie.

Le temps des purifications

Le premier temps, celui des purifications, a fait plus particulièrement vivre à Jeanne, si l’on reprend l’itinéraire marial qu’elle a donné à ses filles et qu’elle a vécu en tout premier, les vertus de pureté, de prudence et d’humilité.

Vivre au-dedans de soi-même

On l’a vu dans l’article précédent, Dieu vient faire irruption très tôt dans la vie de Jeanne, dès son enfance. Très vite, elle a vécu comme « au-dedans d’elle-même, d’un amour cordial et effectif pour Jésus seul » (3R, ch.1), aspirant dès son jeune âge à ce qu’elle demandera plus tard à ses filles dans le premier chapitre de leur Règle, celui de la pureté. Pour elle, en effet, la pureté est d’abord un cœur qui se tourne vers Dieu, un cœur qui essaie de faire silence sur ses passions, qui s’éloigne donc de tout ce qui peut le détourner de Celui à qui il s’est donné. Pour Jeanne, ce regard vers Dieu, ce retour du cœur vers Dieu par la prière, sans cesse renouvelé, « virginise » l’être intérieur.

Jeanne est une femme de silence et de prière. Elle a fait l’expérience d’une forte intimité avec le Christ ; cela a été capable d’orienter sa vie, d’informer ses gestes, son comportement. Dans le jardin du palais ducal de Bourges, où elle réside après l’annulation de son mariage avec Louis d’Orléans, elle a fait ériger une grande et belle croix. Souvent, même la nuit, elle vient y prier, y accomplir certains actes de pénitence. Combien de fois son jardinier, dont elle achète le silence par quelques gâteries, ne l’a-t-il pas surprise ! Cette démarche de Jeanne souligne la certitude qu’elle a que seul, le Christ, et le Christ crucifié, peut l’aider dans son chemin de conversion, la soutenir dans la traversée parfois dramatique de son existence. Auprès de cette croix, elle entrevoit aussi que l’attitude de foi et d’espérance de la Vierge au calvaire est la seule issue possible quand tout semble anéanti.

Se reconnaître vulnérable

Comme tous les saints, Jeanne a une conscience profonde de son état de créature, de son état de pécheur pardonné, animée qu’elle est d’un désir d’humilité et de vérité. Nous le savons par les confidences du père Gabriel-Maria à ses filles que Françoise Guyard a recueillies dans sa Chronique. Ainsi, nous apprenons que Gabriel-Maria était contraint de lui rappeler son état d’imperfection « en l'appelant orgueilleuse, imparfaite […] pour satisfaire à son humilité ou bien autrement elle eut été contristée en son cœur. » Au soir de sa vie, Jeanne est toujours dans ces mêmes dispositions. Ainsi, dans son Testament, elle recommande au père Gabriel-Maria de faire faire le bien aux autres avec plus de diligence qu’il ne l'a fait pour elle qui a été longue à le faire et, dit-elle, « je m'en repens. »

Accepter ce qui arrive

Cette humble reconnaissance de sa faiblesse et de ses limites se double à la fois d’un consentement actif et d’un humble accueil des événements de la vie qui l’ont travaillée, laissant percevoir quel devait être son combat spirituel. Ils l’ont travaillée d’abord dans son propre corps par le handicap physique. A son époque, si marquée par les réformes, des termes comme difformité, déformation, déformé, évoquant au départ des manquements aux conventions sociales et religieuses vont prendre une connotation physiologique, évoquant tout à la fois la dégradation morale et physique de l’être humain. Le handicap physique marginalise, au même titre que le handicap mental. On comprend que, dans ce contexte, la petite Jeanne est éloignée de la Cour. Elle va vivre là comme un paradoxe. Portant en elle-même, dans sa chair, la « déformation », elle a œuvré toute sa vie pour la « réformation » des mœurs, retirant par exemple de pauvres filles d’une mauvaise vie, réformant la vie régulière de tel couvent, aimant, dit la Chronique de l’Annonciade, « les religions bien réformées ».

Les événements l’ont également épurée dans sa vie conjugale. Durant son mariage, en effet, elle a connu, le mépris, de la part de son mari, Louis, duc d’Orléans, les rumeurs de la Cour au moment où ce dernier entreprend la fameuse Guerre Folle contre le Roi. N’est-elle pas alors la femme d’un traître ? La vie ne lui a pas donné la place qui lui revenait de droit à la Cour. Elle n’a pas non plus revendiqué la considération que lui valait sa naissance mais elle l’a obtenue par ses qualités morales, par sa sagesse.

Dans ses affections Jeanne a aussi été meurtrie. En effet, et elle en fait la confidence dans son Testament, l’amitié qu’elle porte au père Gabriel-Maria, son confesseur et conseiller, est parfois mal interprétée.

Si elle est aussi éprouvée dans son amour pour l’Eglise, qui va prononcer la sentence en nullité de mariage, sa fidélité envers elle ne défaille pas et, plus tard, une fois son ordre fondé, elle demande à ses filles de toujours se référer à sa parole. Elle rejoint sur ce point la foi de saint François en l’Eglise.

Elle va être également purifiée dans son projet le plus cher : la fondation de l’Annonciade. Demandant à son confesseur de l’aider dans cette réalisation, celui-ci, en homme prudent, temporise, et cela dure deux ans. Cette épreuve arrive peu de temps après celle de l’annulation en mariage. On comprend que Jeanne puisse traverser alors une période de dépression. Seule, une immense confiance en Dieu, seul un retour intérieur vers Celui à qui elle veut plaire lui a permis de traverser ce tunnel.

Plaire à Dieu et se donner aux autres

Plaire à Dieu. Voilà ce qui a permis à Jeanne de rester debout, voilà pour elle la seule sagesse, la seule prudence : savoir plaire à Dieu. C’est ce conseil, fruit de l’expérience, qu’elle donne à ses annonciades, au second chapitre de leur Règle, celui de la prudence : « La sagesse et la prudence parfaites sont de savoir plaire à Dieu » (3R, ch. 2).

Car Jeanne a toujours fait face aux événements contraires de la vie en s’en remettant à Dieu, c’est-à-dire, en cherchant dans l’épaisseur de la lutte comment lui plaire, comment lui être agréable. A l’exemple de la Vierge elle a pesé dans son cœur les événements qu’elle vivait, les lisant à la lumière de sa foi afin d’en tirer une ligne de conduite. La Vierge l’a aidée à veiller, à garder sa lampe allumée, lui ouvrant le chemin de la sagesse et de la constance, l’aidant à se quitter d’elle-même pour se donner aux autres.

Tous les moments douloureux qui ont jalonné sa vie, loin de rétrécir son cœur, l’ont au contraire ouvert aux autres. En effet, si l’âpreté du combat a enrichi ses traits de sagesse et de sérénité, elle l’a aussi enrichi de compréhension et de compassion. Devenue duchesse de Berry, elle comprend les femmes de sa condition, délaissées comme elle, pour raisons politiques ; elle prend soin des pauvres, des malades, voire des pestiférés, comme en 1499, où la ville de Bourges est atteint par le fléau de la peste. Le don de soi est la réponse qu’elle donne à la question : comment plaire à Dieu ?

Rien d’extraordinaire. Jeanne se donne là où elle vit. Le don de soi l’ouvre sur les besoins de son prochain. Pour elle, pas de don sans compréhension des autres, sans humilité, sans « agenouillement » du cœur, sans humble service. C’est ce qu’elle demande à ses filles, au chapitre de l’humilité de leur Règle : avoir une attitude intérieure de disponibilité qui puisse leur fait dire, à l’exemple de Marie, la Servante : «’Qu’il me soit fait selon votre Parole’ et non selon la mienne. »

Dieu a besoin de nos mains pour manifester sa tendresse aux hommes et aux femmes qui nous entourent. Ainsi, Jeanne est attentive aux petites choses de la vie. Son premier biographe nous dit, par exemple, qu’au tout début de la fondation de l’Annonciade on la voit expliquer à ses filles des rudiments de cuisine, procurer à l’une d’entre elles, de santé plus fragile, une cellule mieux chauffée. Elle goûte les joies simples et familiales, comme celle de s’asseoir près de la cheminée, au milieu de ses novices, et de se récréer familièrement avec elles. Elle se met à leur portée, comme à la portée de toutes les misères de son duché, à la portée de son mari lorsqu’il est prisonnier, allant le visiter, le soignant dans sa prison, vendant de ses biens pour lui venir en aide.

Une autre source nous dévoilant les gestes simples, de Jeanne, ces gestes de la vie quotidienne, est son livre de comptes, pour l’année 1499-1500, conservé à la Bibliothèque municipale de Bourges. On y apprend par exemple qu’elle fait des aumônes, qu’elle aide à payer les dettes de Perrete de Villebresme, veuve de feu Charles de Prennes, qu’elle lui donne une somme d’argent afin qu’elle puisse acquérir un manteau de deuil ; on y apprend encore qu’elle s’occupe du contrat de mariage de sa servante, Marie Pot…

Marie Pot qui a accompagné Jeanne dans ses derniers moments, qui a fait aussi certainement partie de ses familières ayant la douloureuse et délicate mission de lui rendre les derniers hommages : ce sont elles qui ont dû ainsi découvrir sur son corps un cilice, tenu par un « cordon dit de Saint-François. » Le Summarium de 1742, cette Somme où sont rassemblées les enquêtes épiscopales en vue de la béatification et canonisation nous le signale, aux passages où il est question des reliques conservées par les moniales de Bourges….

Cette corde ne veut-elle pas témoigner du souci constant de Jeanne de suivre, comme François à qui elle était proche spirituellement, la route droite et resserrée de l’Evangile qu’elle médite, qu’elle prie, qu’elle assimile ? Et sur cette route, elle a sans cesse regardé celle qui, la première après le Christ, l’a empruntée : la Vierge.

*******

Le prochain article essaiera donc de suivre Jeanne sur ce chemin d’Evangile, de voir comment elle a vécu ces temps de lumière intérieure, ces temps qui l’ont menée à une vie d’imitation de ce qu’elle comprenait, de ce qu’elle contemplait et pénétrait.

Du "Message Marial"  n° 17– Janvier 2005

Voila cinq cents ans, le 4 février 1505, à dix heures du soir, mourait à Bourges Jeanne de France. Cette année anniversaire est bien  une occasion qui nous est donnée pour cheminer avec Jeanne durant ces mois, pour aller à sa rencontre, pour découvrir ou redécouvrir son message spirituel.

On connaît la place importante, voire déterminante, dans la vie de Jeanne, de l’eucharistie et de la prière silencieuse, et cela, dès son jeune âge. Durant ces longs moments de cœur à cœur avec Dieu, des pensées, des suggestions intérieures viennent frapper sa conscience et éclairer sa vie. Elles sont si fortes qu’elle les perçoit comme des paroles intérieures venant de l’Esprit Saint, capables, par l’issue de lumière entrevue dans le clair-obscur de la foi, d’avoir un effet sur l’évolution de sa vie. Arrêtons-nous sur une de ces paroles  :

Par les Plaies de mon Fils tu auras la Mère

Pourquoi celle-ci ? Parce que, en quelques mots, elle pose le fondement christique et marial du message spirituel de Jeanne, qu’elle désire pour elle-même et pour l’Annonciade.

Les circonstances ? Jeune encore, Jeanne ne doit guère avoir plus de sept ans, son père, Louis XI,  lui fait demander quel confesseur elle souhaite. Elle réclame un temps de réflexion. La petite fille prie et c’est pendant sa prière que son choix va se faire. « Comme elle était à la messe en pensant qui elle élirait pour confesseur, elle pria Notre Seigneur qu'il lui plût de lui inspirer ce qui lui serait le plus agréable et à elle-même, salutaire. Elle fut comme toute ravie et il lui sembla qu'on lui dit en son cœur : « Par les plaies de mon Fils, tu auras la mère ». Et à partir de ce moment, elle se proposa de prendre pour confesseur un des frères de l'Ordre de Monsieur Saint François, parce que Saint François avait reçu les stigmates des plaies de Notre Sauveur Jésus Christ, entendant bien que par elles, elle aurait la glorieuse Vierge Marie, à laquelle elle avait une si grande dévotion » (Chr. éd. Heverlee, 31). 

à la lumière de cette parole, elle discerne donc la famille religieuse qui va pouvoir l’aider à vivre sa foi, qui va l’aider à se donner au Christ : à savoir, les fils du pauvre d’Assise. Lorsque Jeanne entend ces paroles, a-t-elle déjà reçu la promesse qu’elle fondera un jour un ordre religieux ? On ne sait. Mais ces paroles et la promesse de fonder sont certainement proches et se situent, c’est certain, dans sa jeunesse. Plus tard, lorsque le moment de fonder sera venu pour elle, c’est cette même famille religieuse qu’elle choisit pour sa postérité. Elle le dit clairement dans ses Statuts, rappelant les origines de sa vocation de fondatrice : « Un jour que j’entendais la Messe  - je n’avais alors que sept ans - il plut à la divine Miséricorde  de me révéler qu’avant ma mort je fonderais une Religion  en l’honneur  de la Mère de Dieu ; et qu’il était dans la volonté de Dieu qu’elle fût gouvernée  par les Frères  des cinq plaies  du Christ ,  c’est-à-dire par les Frères du Séraphique Père François,  lequel porta les stigmates du Christ. Depuis cette heure, je n’ai jamais cessé de prier Dieu et la bienheureuse Vierge , pour qu’il plût à la Bonté divine d’accomplir par moi sa volonté au sujet de cette Religion » (SM, 5).

Seule une familiarité avec le monde franciscain peut lui faire  établir ces rapports. En effet, une spiritualité ne naît pas de rien, mais s’enracine dans un contexte particulier, tributaire qu’elle est de médiations et d’acquis divers. Cette proximité avec l’ordre franciscain, Jeanne l’a reçue de sa famille, tant paternelle que maternelle ; elle l’a reçue également de ses confesseurs, de ses directeurs spirituels franciscains. On ne peut entrer dans le détail. Mais de nombreux frères mineurs, en effet, depuis le temps de saint Louis, fréquentent la famille royale. Au sein même de la famille, des vocations franciscaines se sont levées, tant du côté paternel que maternel (Louis d’Anjou, Isabelle de France, Amédée de Savoie, Louise de Savoie, cousine germaine de Jeanne…). Ainsi, les grandes familles princières, auxquelles est liée Jeanne plus ou moins directement, sont favorables à l’ordre franciscain. Elle l’a reçu également de son époque.

Car cette bienveillance envers les ordres mendiants est à replacer dans le contexte de réforme marquant la société et l’église de cette fin du XVe siècle.  Tous, roi, princes, prélats, religieux des branches observantes de leur ordre, sont partie prenante de la politique de réforme ecclésiale soutenue par Rome et le pouvoir royal. Certes, il faudrait voir ce que chacun met derrière ce mot de « réforme ». Quoi qu’il en soit, tous la veulent  ! Ainsi pour les frères mineurs observants il s’agit d’un retour à la pauvreté, à la vie érémitique (surtout en Italie), aux grandes missions de prédication populaire, propre à réveiller la conscience chrétienne des populations.

De plus, on redécouvre aussi, en cette fin du moyen âge les grands maîtres franciscains tel saint Bonaventure. L’auteur de l’Imitation de Jésus Christ, issu de la devotio moderna – mouvement spirituel parti des régions du Nord (Flandres) préconisant un retour à l’oraison du cœur, à la parole Dieu de Dieu, à l’Évangile – s’inspire largement de sa spiritualité.

C’est donc dans tout ce contexte familial, social et religieux que se situe l’épisode de la vie de Jeanne de France évoqué ici. Son choix n’est donc pas un hasard ; il est réfléchi, préparé, porté par son époque. Si cette parole est bien le miroir de ses plus profondes inclinations spirituelles, elle prend bien corps dans le terreau religieux de son temps ; si elle est le signe de sa foi, elle rend aussi compte du climat spirituel dans lequel elle évolue.

Les liens qui vont désormais l’unir, elle et l’Annonciade, à l’ordre de Saint-François vont être alors des liens de sollicitude fraternelle, cela, en raison d’une conformité de vocation. C’est ce que le père Gabriel-Maria, confesseur de Jeanne, a parfaitement compris. « Il semble bien, écrit-il dans les Statuts Généraux de l’ordre, que c’est le Saint Esprit qui [inspira ainsi votre Fondatrice]. Car nous gardons la règle des Apôtres et de Jésus,  notre Sauveur, attaché sur la Croix qui confia sa Mère à saint Jean, apôtre. De même, il y a une grande conformité entre votre Religion et la nôtre : la nôtre doit suivre les conseils évangéliques que Jésus a pratiqués. Et la vôtre doit faire ce que l’Évangile dit que la Vierge Marie a fait  ».

***

Jeanne s’est ouverte à Dieu dans la confiance, la docilité et voici que Dieu en retour, l’ouvre à lui-même, à  son mystère à ce qu’il désire pour elle. Il y a ici une expérience de Dieu si forte qu’elle est devenue pour l’église, pour ceux et celles qui se mettent à son école, un chemin pour vivre l’Évangile.  Quel est ce chemin ?

Jeanne établit donc une relation entre le Christ dans sa Passion et sa dévotion à la Vierge. C’est le Christ crucifié qui mène Jeanne à Marie. Et, pour elle, en toute logique, nous l’avons vu, ce sont les fils de Saint François, dont le berceau de l’Ordre se trouve être un sanctuaire marial, qui peuvent l’aider dans cette voie et qui pourront plus tard aider dans cette même voie l’Annonciade,  puisque leur Père François, conformé au crucifié,  a porté en son corps les marques de la Passion et que, pour lui, Marie est celle qui lui montre comment vivre authentiquement dans la foi, selon « l’esprit de la perfection évangélique », si bien qu’il s’est mis, lui-même et ses frères, sous sa protection (Bonaventure, LM 2, 8 ; 4,5). 

Entendant ces mots « par les plaies de mon fils tu auras la mère » la fillette a dû comprendre, non pas d’une manière rationnelle, mais intuitivement, dans la prière, que par Jésus livrant sa vie la Vierge va lui être donnée. C’est là tout le sens du « Stabat » que rapporte saint Jean dans son évangile : Jésus confie sa Mère au disciple Jean, figure de l’Église naissante. « Or près de la croix de Jésus se tenaient sa mère et la sœur de sa mère, Marie, femme de Clopas, et Marie de Magdala. Jésus donc voyant sa mère et, se tenant près d'elle, le disciple qu'il aimait, dit à sa mère : "Femme, voici ton fils. Puis il dit au disciple : "Voici ta mère." Dès cette heure-là, le disciple l'accueillit comme sienne » (Jn, 19, 25-27). Jeanne entrevoit donc que c’est par le mystère de la Passion du Christ et par l’Église, en ses ministres, qu’elle va pouvoir « prendre Marie chez elle. »

Mais, pourquoi ce don de Marie de la part du Christ et de l’église ? N’est-ce pas pour que, en retour, la Vierge l’aide dans son pèlerinage de la foi et cela, en vertu de son lien étroit avec son Fils et la communauté ecclésiale ? Le Fils donne la Mère et la Mère conduit au FIls.

Marie va être ainsi pour Jeanne le moyen, le chemin, qui va la mener à réaliser sa propre vocation. On trouve en effet ceci exprimé dans un de ses dessins. Traçant une croix, Jeanne inscrit autour du montant vertical, le nom des vertus de la Vierge par lesquelles elle veut plaire à Dieu. Et d’expliquer que « par l'observance de [celles-ci] elle s'élèverait à la contemplation des plaies de Notre Sauveur Jésus et monterait jusqu'à la croix et là de­meurerait de cœur et d'esprit, avec l'aide de la Vierge Marie et de son Père [Gabriel-Maria] », c’est-à-dire de l’Église (Chr. 177).

La méditation de la vie de la Vierge à travers les pages évangéliques qui parlent d’elle, l’imitation de ses vertus afin d’entrer petit à petit dans le mouvement de sa vie intérieure, telle est pour Jeanne le chemin vers l’union à Dieu et cette union passe par le Crucifié déjà glorifié du calvaire car, là, est le lieu de toute grâce, de « tous les pardons », comme elle dit (Chr. 90), et par l’église. Voilà pour Jeanne la perfection chrétienne qu’elle désire pour elle et pour l’annonciade.

Marie est la toute-sainte. Elle est le parfait exemple de sainteté qui se réalise par l’union avec le Christ. Si Jeanne s’est efforcée durant toute sa vie de suivre ses exemples - ne s’appelait-elle pas « Marienne » signifiant par là son désir de l’imiter au plus près ? - c’est parce qu’elle savait que c’était là le moyen de plaire à Dieu et de goûter, autant qu’il est possible sur terre, la paix de l’union avec le Christ. 

 

***

Jeanne a ainsi saisi que la Vierge est un être de relation, toute relative au Christ dont elle a suivi la première les traces et, qu’en retour, l’exemple de sa vie évangélique, la mise en œuvre de ses vertus vont lui permettre de vivre son existence chrétienne, de s’unir au Christ dans l’Église et par elle. Cette parole forte, que Jeanne reçoit toute enfant, est comme l’essence de toute sa spiritualité, ramassée en ces quelques mots. Pour elle, la Vierge ne se trouve qu’auprès du Christ et dans l’Eglise.

Ici, affleure véritablement la tradition franciscaine dans laquelle la petite Jeanne a grandi et où elle se coule tout naturellement. En effet,  François, avec l’intuition qui lui est propre, contemple toujours Marie en relation avec le Christ, avec Dieu-Trinité ; pour lui, elle est celle qui, la première, a suivi et vécu au plus près tous les mystères du Christ. Tel est le regard qu’il pose sur Marie dans la  Salutation à la Vierge. Et dans son Antienne à la Vierge, il la contemple dans sa relation totale à l’église.

Jeanne a ainsi compris le rôle exemplaire que Marie peut exercer sur toute vie chrétienne. Elle a aussi compris que ce rôle prend racine au calvaire, lieu de la Nouvelle Création, là où la Vierge est entièrement associée à l’œuvre de son Fils qui l’a confiée à l’Église pour qu’elle en devienne la Mère et le Modèle.

*** 

Terminons ces quelques réflexions avec Jean-Paul II évoquant justement ce rôle exemplaire de Marie dans la vie des croyants :

« Le Concile souligne expressément le rôle exemplaire que joue Marie à l’égard de l’Église dans sa mission apostolique, et il fait les remarques suivantes : « Dans l’exercice de son apostolat, l’Église regarde à juste titre vers celle qui engendra le Christ, conçu du Saint-Esprit et né de la Vierge précisément afin de naître et de grandir aussi par l’Église dans le cœur des fidèles. La Vierge a été par sa vie le modèle de cet amour maternel dont doivent être animés tous ceux qui, associés à la mission apostolique de l’Église, travaillent à la régénération des hommes » (LG, 65). Après avoir coopéré à l’œuvre du salut par sa maternité, son association au sacrifice du Christ et son aide maternelle à l’Église naissante, Marie continue  à soutenir la communauté chrétienne et tous les croyants dans leurs généreux efforts pour l’annonce de l’Évangile. (La documentation catholique, 19 octobre 1997, n° 2168 p. 869).

Textes

Prières de saint François d’Assise

Salutation à la vierge marie

Salut, Marie, Dame sainte, reine, sainte mère de Dieu,

vous êtes la Vierge devenue l’Église ; choisie par le très saint Père du ciel, consacrée par lui comme un temple avec son Fils bien-aimé et l’Esprit Paraclet ; vous en qui fut et demeure   toute plénitude de grâce  et Celui qui est tout bien.

Salut, Palais de Dieu !

Salut, Tabernacle de Dieu !

Salut, Maison de Dieu !

Salut, Vêtement de Dieu !

Salut, Servante de Dieu !

Salut, Mère de Dieu !

Et salut à vous toutes, saintes Vertus,

qui, par la grâce et l’illumination de l’Esprit Saint,

êtes versées dans le cœur des fidèles,

vous qui, d’infidèles que nous sommes,

nous rendez fidèles à Dieu !

antienne à la vierge marie

Sainte Vierge Marie, aucune n’est semblable à toi parmi les femmes de ce monde :  fille et servante du Roi très haut, le Père céleste, mère de notre très saint Seigneur Jésus-Christ, épouse du Saint-Esprit. Avec l’archange saint Michel, avec toutes les Vertus des cieux et tous les saints, prie pour nous ton Fils très saint et bien-aimé, notre Seigneur et Maître.

Du "Message Marial"  n° 16 – Octobre 2004

Quand il faut partir ….

Combien de départs au cours d’une vie ? Combien d’arrachements ? Les annonciades, comme beaucoup, au cours de leur histoire, en ont connu. Tel celui de 1904. Voilà cent ans, en effet, les annonciades de Boulogne-sur-Mer, frappées par les lois de 1901, quittent la France pour l’Angleterre. à l’époque, le monastère est dirigé par Mère Saint-Gabriel et compte trente-six moniales et un pensionnat.  Comment l’événement a-t-il été reçu et vécu par cette communauté ?

Si Mère Saint-Gabriel, ancelle, se montre pleine d’espoir sur le sort de son monastère, il n’en est pas de même de ses sœurs qui, elles s’en doutent, ne vont pas être épargnées de l’expulsion ; leur activité d’éducation en effet, les mettant en première ligne des mesures gouvernementales. Déjà, à Boulogne même, plusieurs maisons religieuses sont frappées. L’espérance de l’ancelle peut paraître, pour les religieuses vivant l’événement, quelque peu illusoire ; cependant, avec le recul du temps, on s’aperçoit que cette espérance n’a pas été vaine ; elle s’est comme blottie au cœur de l’épreuve qui frappait une communauté entière. Certes, l’exil  a eu lieu mais loin d’être synonyme de mort pour la communauté, il s’est ouvert sur une issue. L’espérance de l’ancelle en est comme le signe annonciateur dont le sens pour l’heure reste voilé.  

Le 12 juillet 1904, fête de Notre-Dame des Dix Vertus pour la communauté, une nouvelle liste de maisons religieuses touchées par les lois de 1901 est établie par les autorités civiles dont celle des annonciades. La nouvelle parvient dans l’après-midi de ce 12 juillet. Que faire ? Trouver rapidement une maison alors que le monastère est pauvre semble un défi. Il y a bien une solution pour la mère ancelle, celle de renvoyer ses filles dans le monde !.... Solution extrême qui peut-être a traversé son esprit, mais qu’elle se refuse à prendre. Non ! Faire face coûte que coûte. C’est alors qu’une aide inespérée lui est offerte grâce à une paroissienne de Boulogne, d’origine anglaise qui va la mettre en contact avec l’angleterre. Trois évêques anglais vont répondre favorablement à la requête d’asile de l’ancelle ; celui de Southward lui offre même plusieurs endroits dont St. Margaret’Bay, près de Douvres.  Cet endroit va être choisi pour une raison bien simple : sa proximité de Douvres, ville la plus proche des côtes françaises. Le voyage sera donc moins long, donc, moins de dépense...   Là, une maison en location  est trouvée ; des terrains autour permettent déjà d’envisager des agrandissements...

Mère Saint-Gabriel fait donc preuve de résolution de confiance aussi en l’avenir. C’est une femme de foi et d’espérance. Mais, en es-il ainsi de toutes les sœurs ? Certaine, telle Mère Sainte-Ide, déjà âgée et infirme ne peut supporter l’idée de l’exil préférant finir ses jours à Boulogne, sa ville natale. Seule, la mère ancelle est au courant des perplexités, voire du combat intérieur de cette sœur qui va finir par accepter généreusement de partir.  Elle sera la première à mourir en angleterre. Ses dernières paroles seront des paroles de paix : « Combien je rends grâce à Dieu de mourir dans ma communauté. »

D’autres passent par des moments de découragements, de crainte, de tentation de discuter la solution prise par l’autorité. La mère ancelle le sait mais fait confiance en la force de sa communauté, en sa capacité de réagir avec foi à l’événement ; de même, celle-ci fait confiance en la sagesse de son ancelle, ce qui fait dire à une personne amie : « Qui y-a-t-il de plus merveilleux : la confiance de la mère en sa communauté ou la vertu de la communauté qui mérite une telle confiance  ? »

La charité est inventive. En effet, l’extrême pauvreté des sœurs est connue des Boulonnais, en particulier des anciennes élèves ayant fréquenté le pensionnat des annonciades. Il va alors se former autour d’elles un réseau d’entraide. Des amies vont se faire quêteuses, visitant nombre de personnes dont elles espèrent l’assistance? Elles sont parfois assez mal reçues mais vont continuer à travailler ainsi pendant plusieurs semaines si bien que la somme qu’elles récoltent va permettre aux sœurs de payer le voyage et le transport de leurs meubles et leur fournir de quoi vivre pendant les premiers mois d’exil. D’autres amies n’ayant pas vocation de quêteuses, se font photographes, prenant des photos de la communauté et les vendant à leurs amis. Un vrai succès !

La Vierge a présidé à l’annonce de l’événement, elle préside aussi au départ des religieuses - départ qui sera étalé dans le temps. Quatre sœurs partent en la veille de la Nativité de la Vierge afin d’être sur leur nouvelle terre le lendemain 8 septembre.   Dix autres religieuses partent le 19 septembre, un troisième groupe le 26 septembre. à cette date, il reste dix religieuses à Boulogne, dont la mère ancelle. Les dernières à partir vont donc se retrouver dans un monastère vidé et de ses biens, ou presque - et de ses habitants. L’une d’entre elles a raconté qu’elle pouvait parcourir les longs corridors en ne rencontrant « ni rien ni personne.» Une forte impression de solitude, de tristesse l’étreignant elle et ses compagnes. Le moment le plus douloureux a été la célébration de la dernière messe. « Aussitôt que les saints mystères furent achevés, le bedeau de la cathédrale vint avec un autre homme pour enlever le tabernacle et le soustraire ainsi à ceux qui, le jour suivant, seraient les propriétaires du cher immeuble... ». On  imagine le côté dramatique de cet instant de non retour. Après cette dernière eucharistie, les sœurs partent, laissant à la tourière le soin de fermer la porte.  Celle-ci la « tira violemment. Le son amplifié par le vide de la maison abandonnée se répercuta norme et douloureux, et s’entendit au loin... ». 

Au loin.... Vivre demande souvent que l’on parte, que l’on quitte, vivre demande souvent d’aller de l’avant. Tel est bien le sens de cet exil de 1904.  Comme Abraham jadis, elles ont entendu le « Pars de ton pays », appuyées sur la seule foi en l’Amour de Dieu qui les conduisait.  Elles ont dû se séparer des biens extérieurs, certes, mais plus encore de leur pays, de leurs proches afin de sauver leur vocation d’annonciades, un peu comme Marie et Joseph fuyant en Égypte pour sauver la vie de l’Enfant. L’épreuve a resserré leurs liens, cimenté leur unité en ces semaines où leur avenir se jouait. La foi de la communauté était comme un rempart contre le découragement qui n’a pas manqué d’atteindre le moral de certaines. Cet acte unanime de la communauté, s’il les confortait dans l’unité, les orientait aussi sur une seule question essentielle, laissant certainement tomber ou relativisant toutes les autres, souvent petites et mesquines du quotidien : discerner ensemble le meilleur et vivre du seul Plaisir de Dieu. cela seul pouvait les maintenant dans la paix et l’espérance.                                                                                                                                                                                                             

Quel message retirer de cette épopée annonciade ? L’exil qu’une communauté entière a vécu, dans la foi, la fidélité à l’appel de Dieu, à sa vocation propre, n’est-il pas signe d’un autre exil qu’elle devait faire, intérieur celui-là, afin de pouvoir vivre dans la paix celui que les circonstances leur demandaient de faire ? Elles ont dit « oui » à l’événement, elles ont consenti au bouleversement ; librement, comme la Vierge qu’elles contemplaient dans la faiblesse de celle qui ne s’appartient pas, de celle qui, sans réserve, s’offre au Père. Comme la Vierge, elles ont veillé, prêtant l’oreille à Dieu et, le cœur attentif, elles ont entrevu dans l’événement la possible rencontre avec Lui ; alors elles lui ont abandonné toutes les ressources de leur être en vue du Bien qu’Il voulait accomplir. Et dans les moments de découragement qui n’ont pas manqué, elles demandaient certainement à Dieu d’avoir pitié de leur fatigue et de relancer leur désir de vivre.

Car, si la communauté est restée unie, forte et résolue, ensemble, c’est qu’en ces instants décisifs pour son avenir, elle devait redécouvrir la source qui la faisait vivre, redécouvrir la beauté de sa vie, elle devait regarder plus loin que l’immédiat afin de retrouver l’essentiel caché sous l’écorce du moment présent, sous les agitations diverses imposées par les dramatiques circonstances, par les préparatifs inhérents au départ. La facilité - et la mère ancelle en était consciente - eût été de se disperser. Passant sur les frottements inévitables de la vie commune, elles essayaient dans la mesure du possible de se situer d’emblée sur ce qui les unissait en profondeur, en se serrant les coudes,  comme on dit ! Elles ont dû, en ces mois qui les déstabilisaient complètement dans leur vie conventuelle, relever le défi, redécouvrir ce qu’il y avait de beau dans leur propre histoire personnelle et communautaire, ce beau qui c’était fait à leur insu peut-être, mais qui s’était fait, c’est sûr, patiemment au fil des jours, grâce au mystérieux accord de leur volonté avec celle de la Bonté de Dieu envers chacune.. Tel était leur véritable exode, seul porteur de fruits, ce passage des choses extérieures à leurs significations intérieures.

Du "Message Marial"  n° 15 – Juillet 2004

bienheureux les pacifiques

Voici esquissée à grands traits, pour ce numéro de juillet, une figure bien sympathique, membre jadis de l’Ordre de la Paix (devenu Fraternité Annonciade, chemin de paix). Cet article est en partie tiré d’un témoignage paru en janvier 1957 dans le Bulletin Pax Caritas. Message marial de Paix.

On l’appelait « Tante A ».

Tante A désirait passionnément l’avènement du Règne de Dieu, non pas pour demain ou pour la vie future mais pour aujourd’hui, dans le concret de la vie. C’est pourquoi, elle ne connaissait qu’une vertu : la charité fraternelle.

Quand on lui demandait pourquoi elle était entrée dans l’Ordre de la Paix, invariablement elle répondait : «Parce que les pacifiques sont les seuls dans l’évangile qui soient appelés enfants de Dieu. La paix, c’est le fruit de l’amour : on ne peut être de Dieu qu’en étant Amour comme Lui. » 

Elle ne se payait pas de mots. Combien d’hommes et de femmes, combien d’enfants, d’amis, d’inconnus ont bénéficié de son aide discrète. à l’occasion d’une naissance, d’une maladie, d’un décès, ou de toute autre circonstance, elle était présente, prête à rendre service, à soutenir et à épauler dans l’épreuve, selon ses possibilités, mais aussi à se réjouir « avec ». évoquer son souvenir c’est rappeler son indulgence, la chaleur de son accueil, ses délicates surprises. Pacifiée, elle donnait la paix de Dieu.

Sa charité ne se limitait pas  à ses proches ou à sa famille spirituelle. Tante A avait aussi une « ineffable clientèle ». Celle-ci était constituée de tous ceux dont on parle mal et dont immanquablement elle prenait la défense. Elle était aussi composée de pauvres, d’indigents de toutes sortes. Elle a soulagé d'incalculables misères et consolé d’innombrables peines…

Elle avait des amis dans tous les milieux  car  l’amour qui l’habitait était le trait d’union qui ébranle toutes les frontières. Lors de ses funérailles, il y avait bien une foule hétéroclite mais combien unie dans une même reconnaissance, un même regret pour sa vie toute donnée.

« Bienheureux les pacifiques, ils seront appelés fils de Dieu ».

Cette béatitude du Christ a été le grand leitmotiv de Tante A. Si elle a été attirée par l’Ordre de la Paix, c’est bien à cause de cela, de cette paix à diffuser autour de soi, de ce souci de la paix à avoir, au jour le jour, de cette sollicitude envers les laissés pour compte, de sa préoccupation à prendre la défense des plus faibles.

Elle avait médité la vie de sainte Jeanne, si soucieuse de paix et de charité.  Elle devait aussi connaître les grandes lignes de la vie du père Gabriel-Maria qui, lui aussi, a travaillé pour la paix, cette paix qu’il aimait porter lorsqu’il visitait les couvents de ses frères. Ce n’était pas chez lui un désir pieux car, à l’époque, son ordre connaissait de graves conflits qu’il a essayé tant bien que mal d’apaiser, selon les pouvoirs qui étaient les siens à l’époque.

Tante A était donc à bonne école ! Elle se faisait l’« avocat  de la paix » et cela la ramenait d’une façon explicite aux sources auxquelles sainte Jeanne, à la suite de saint François d’Assise d’ailleurs, puisait son  esprit de charité : l’évangile, la Passion et l’Eucharistie – les trois axes spirituels donnés en effet par les fondateurs de l’Annonciade à ceux et celles voulant vivre du charisme de l’ordre.

Tante A vivait de l’évangile, elle le méditait personnellement certes mais aussi en église, tout au long de l’année liturgique, en communion avec l’Annonciade lors des réunions de l’Ordre de la Paix. Elle avait pris l’évangile au sérieux : c’est pourquoi elle allait vers les pauvres de tous les horizons. Elle allait surtout vers le Pauvre parmi les pauvres : le Christ du Calvaire dont elle repassait en esprit les événements de la Passion, à l’exemple de la Vierge et des Apôtres, après la Résurrection.

Par cette méditation ses forces spirituelles se renouvelaient ; là, il lui était donné le courage d’aimer. Car Tante A le savait bien : aimer pour de bon demande du courage. L’amour vrai est don, c’est l’amour d’une vie donnée, d’une vie livrée, jour après jour dans l’humble quotidien. L’amour vrai ouvre le cœur à l’autre, c’est-à-dire à Dieu, le Tout Autre, et à l’autre, le prochain le plus proche.

L’Eucharistie unifiait et pacifiait son être. Elle y contemplait, dans la foi, une Présence capable de lui donner toute grâce et tout bien spirituel. Mais, tante A le savait bien, accueillir le don de Dieu ne va pas sans combat sur soi-même, ni consentement à la grâce. 

Ce souci de la paix, avec l’aide de Marie, la conduisait en effet  à travailler sur son propre cœur, ses paroles et ses actions. Car diffuser la paix ne va pas de soi. Il y faut de la bienveillance, de la bonté et de la patience, il y faut ces vertus du cœur qui peuvent se résumer en une seule : l’humilité. Les hommes de paix rayonnent la douceur du Christ : « Venez à moi, dit Jésus, car je suis doux et humble de cœur » (Mt. 11, 29).

Devenir un être de paix suppose aussi une maîtrise de la parole, la parole que l’on émet mais aussi celle que l’on écoute. Une question devait l’habiter : toute parole dite ou entendue est-elle constructive ?  Une telle préoccupation veut dire que l’on est sur le chemin du silence et de l’intériorité. Alors, la parole prononcée est le fruit d’une rencontre : celle du cœur avec l’Esprit-Saint qui habite en lui. Une telle parole ne peut qu’apporter la paix, redonner l’espérance, faire grandir la vie. Les paroles de tantes A devaient être de cette nature !

La paix se donne aussi par l’exemple, par telle ou telle action en vue d’essayer d’apaiser tel ou tel conflit, de rendre tel ou tel service, voire de deviner ce qui pourrait faire plaisir. Tante A excellait en cela ! Elle avait l’art de la délicatesse, l’art de découvrir un besoin secret ; chez elle, le « ils n’ont plus de vin » (Jn 2, 3) de Marie à Cana était une réalité bien concrète à laquelle elle essayait de remédier. La charité est inventive et  la paix fait devenir proche des autres.

Mais, il est facile de perdre la paix avec son prochain. Un des  moyens donnés par sainte Jeanne afin d’essayer de la retrouver, autant qu’il est possible, est le recours à Marie. Pour elle, celui qui, à travers les vicissitudes de la vie, ne perd jamais de vue la Vierge, modèle de vie chrétienne, est bienheureux car le don de la paix est à sa portée. On peut le dire : Tante A avait le souvenir de Marie gravé en son âme, la Vierge étant l’étoile qui a toujours orienté sa vie. Comme les mages qui contemplaient l’étoile, de même, elle a posé sur Marie le regard de la foi, se confiant à Elle afin qu’elle la dirige dans toutes ses entreprises. Ainsi, l’exemple de la Vierge l’a certainement aidée dans ses choix, en particulier grâce à sa compréhension toujours plus profonde des attitudes spirituelles de la Vierge qu’elle découvrait en méditant les passages d’évangile où il en est question.

***

Le monde a soif de ces êtres de paix, soif de leur prière. Mystérieuse fécondité de ces vies données où déjà affleurent la « terre nouvelle et les cieux nouveaux » (Ap 21). Tante A travaillait « non pour la nourriture qui se perd mais pour la nourriture qui demeure en vie éternelle » (Jn 6, 27). Sa foi au Christ lui faisait découvrir le vrai sens des choses, leur vraie valeur. Ainsi, tous ses efforts en vue d’améliorer le quotidien de ses frères prennent place mystérieusement, avec ceux de la multitude des hommes, dans le dessein d’amour de Dieu envers l’humanité.

L’aide multiple qu’elle a apportée à tant de ses frères, quels qu’ils soient, montre qu’elle avait un sens aigu de la dignité de toute personne humaine. Elle se savait appelée par Dieu à vivre en communion avec Lui et à être fraternellement unie à son prochain. Son baptême lui faisait souvenir qu’elle était aussi envoyée pour rayonner la Lumière de Christ, comme Marie, par la mise en pratique au quotidien de l’évangile.

Voilà pourquoi, au cœur même des réalités terrestres, elle tendait vers les invisibles en orientant ses tâches quotidiennes vers leur but ultime : l’amour de Dieu et du prochain. Elle comprenait qu’aucune d’entre elles ne peut être une fin en soi mais s’insère dans un mouvement plus large, celui  de l’avènement du Royaume de Dieu qui est Paix.

Du "Message Marial"  n° 14 – avril 2004

La prière de mère  Darriet

Annonciade du monastère de Bordeaux, Anne Darriet est morte en odeur de sainteté le 6 mai 1702, âgée de 78 ans. De toutes les moniales du monastère, elle est celle sur laquelle nous sommes le mieux renseignés puisque, sur l’ordre de ses supérieurs, elle a rédigé l’histoire de sa vie intérieure dont le manuscrit se trouve à la Bibliothèque Municipale de la ville de Bordeaux. La rédaction de ces quelques lignes s’appuie sur ce texte.

Orpheline très jeune, Anne est élevée, malgré ses origines catholiques, en milieu protestant – ses proches parents ayant choisi cette solution pour le bien de son éducation. Mais la petite fille s’y sent malheureuse, souffrant d’être séparée de ses proches. Son malaise s’aggrave quand ses éducateurs projettent de la marier à leur fils alors qu’elle se sent attirée par la vie religieuse, « le désir du cloître » grandissant en elle. à quinze ans, elle peut cependant réaliser son projet et entrer au monastère des annonciades de Bordeaux, le 11 septembre 1639. Très vite, elle prend le goût de la prière. Chaque jour, elle y consacre du temps, méditant librement les mystères de la vie de la Christ et tâchant de se corriger de ses imperfections. Mais, novice, elle veut aller trop vite en matière de perfection, lisant de quantité de livres spirituels, disant un grand nombre de prières dont elle s’est chargée, s’adonnant à de rudes pénitences, tout cela sans demander conseil, désirant seulement suivre saint François d’Assise qu’elle a choisi comme directeur et à qui elle rend compte de ses actions. Elle gardera d’ailleurs toute sa vie un profond attachement envers saint François. Ainsi quand son monastère passera sous la juridiction de l’évêque, quittant celle des Franciscains, elle s’en plaindra à son « glorieux père saint François », lui disant « qu’elle y sera toujours attachée par le cœur ».

Vers vingt-deux ou vingt-trois ans, elle s’adresse enfin à un religieux. Se sentant en confiance, elle lui ouvre son âme et lui fait part de ses pénitences exagérées. Celui-ci la ramène vers des voies plus communes, l’incitant surtout à l’intériorité. Elle en retire une grande paix. Mais, en l’absence de ce prêtre, ce bien spirituel se dissipe et elle tombe dans l’activisme, laissant de coté certaines obligations de la règle. Cependant, elle veut s’en sortir et a recours alors au Sacrement de pénitence et au rosaire. Cela dura jusqu’à l’âge de trente ans.

Parvenue à ce moment de sa vie, elle connaît alors un grand renouvellement intérieur. Le désir de Dieu grandit en elle et elle se sent toute emplie « d’amour pour sa chère avocate », la Vierge Marie ; le Christ, par des paroles intérieures, la conduit vers son Eucharistie : « Pour me trouver, c’est ici que je veux que tu t’arrêtes ». Malgré cela, elle doit toujours combattre sa nature vindicative, portée « aux distractions récréatives ».  C’est alors qu’en 1656, elle a trente-deux, choisissant d’avoir une grande soumission à ses supérieurs et à son confesseur, elle commence, dit-elle « à ressentir en elle les mouvements de la grâce ». Elle est aidée à cette époque par un père carme qui la comprend bien et va l’aider dans son cheminement spirituel. Au cours de ses oraisons, le Christ lui fait comprendre que si par la foi et l’amour elle monte au sein de sa divinité, il descendra en elle comme dans son « jardin de plaisance ». Mais l’oraison ne va pas sans les oeuvres :  « Procure ma gloire dans cette maison plus par ton exemple que par tes paroles ».

                En ces années, le monastère qui paraissait n’avoir pu constituer au début du siècle une maison religieusement solide - bien que certains membres de la communauté aient eu une authentique vitalité spirituelle, telles les sœurs Anne de Bordenave et Antoinette de Junquières, fondatrices du couvent de La Réole - la mère ancelle du monastère et quelques sœurs de la communauté, dont Anne Darriet,  sont en contact épistolaire avec le célèbre jésuite, Jean-Joseph Surin. Celui-ci connaît bien la communauté ; la valeur de certains de ses membres ne lui échappe pas.  Une lettre du 16 octobre 1658, à la mère Ancelle Jeanne de Aigues, laisse à penser que, en écrivant ces lignes, il avait peut-être à l’esprit, parmi d’autres, l’exemple d’Anne Darriet dont il constatait la montée spirituelle  : « Je vous dirai donc que la meilleure chose que je vois en plusieurs de vos bonnes filles et sœurs, c’est le désir de s’adonner à l’oraison…. ». Le monastère bordelais continuera sur cette lancée jusqu’à sa fermeture en 1792. Deux de ses membres, les sœurs Couraule, seront condamnés à mort par le tribunal révolutionnaire à cause de leur foi.

Mère Darriet porte sur ceux qu’elle côtoie ou qui lui sont confiés un regard surnaturel qui lui fait réellement pénétrer le secret des cœurs. C’est une grâce et elle en a conscience. Sa prière s’étend à toutes personnes recommandées à la communauté ou directement à elle-même. Elle a le souci du bien spirituel du couvent et de la cité où elle demeure. Mais la profondeur de sa vie intérieure ne l’éloigne pas de la vie matérielle de ses sœurs. En 1666, elle est économe et fait face avec difficulté au temporel du couvent qui n’est guère brillant. Un jour, la foudre tombe sur la maison entraînant de gros dégâts, ce qui, dit-elle « pouvait être bien fâcheux vu le mauvais état des affaires de la maison ». Le secours « d’amis charitables » la conforte dans la confiance et lui fait adorer « les miséricordes de Dieu ».

Elle n’ignore pas non plus les conflits politiques et religieux de son temps. Ainsi, face au jansénisme, elle a une position nette : suivre l’évangile. « J’entendis ces paroles : tu ne tomberas jamais dans l’erreur du jansénisme […] en ce temps où le monde se trompe on doit se tenir fortement et suivre exactement l’évangile… ». Le 31 juillet 1685, elle est élue ancelle du monastère, ce qui signifie qu’elle jouissait de l’estime de la plupart de ses sœurs.

Vie mystique ne va pas sans épreuves. à partir de 1660, elle entre dans de grandes peines intérieures. Les contradictions ne lui sont pas épargnées, moments de véritables purifications intérieures qui la rendent disponible à l’action de l’Esprit Saint en elle. Sa marche vers Dieu se poursuit ; ses oraisons demeurent toujours aussi exceptionnelles, passant de l’amertume à la douceur. Elle est assurée que la grâce ne s’éloignera jamais d’elle. En 1694, elle atteint ses soixante-dix ans. Après un accroc de santé, dans les années 1696, elle se remet, sentant en elle de nouvelles forces, tant physiques que spirituelle. « Tout ira bien, lui dit Jésus. Je me plais à te satisfaire parce que tu cherches à me plaire ». Cependant, en 1701, sa santé s’altère de nouveau. Au carême 1702, son état s’aggrave, mais la paix du Christ envahit son cœur. Elle achève l’histoire de sa vie intérieure au mardi de Pâques 1702 et meurt peu après,  le 6 mai 1702.

 

Quel message Anne Darriet nous laisse-t-elle ? D’abord, celui de la prière. Non pas une prière facile et naturelle. Entrée à quinze ans au monastère, ce n’est qu’à partir de trente-deux ans qu’elle commence sa montée spirituelle, après avoir connu l’indépendance par rapport à ses supérieurs, l’activisme, la présomption dans les mortifications, travaillé sur son caractère. Mais au cœur de son combat, jamais elle n’a laissé la prière de côté, ne serait-ce que dire son rosaire, ni le recours aux Sacrements en particulier l’eucharistie et la réconciliation. Alors, petit à petit, elle vit le vrai abandon à Dieu. Ainsi, en 1671, atteinte de pleurésie, elle a le choix entre la vie et la mort. Sa réponse est digne d’un saint Paul : « J’accepte la mort mais je ne refuse pas de vivre, si ma vie doit servir à  l’accomplissement de la volonté de Dieu ».   

Si dans son parcours spirituel son attachement à l’ancrage franciscain de l’Annonciade apparaît, également celui aux trois Dévotions laissées par Jeanne à ses filles, ainsi qu’aux personnes laïques, proches de ses monastères : Parole de Dieu, Passion et Eucharistie.

L’évangile pour la Mère Darriet est un véritable antidote contre les erreurs de doctrine ; suivre l’Évangile permet de marcher dans la fidélité au Christ et à son Église. Par rapport à l’église, elle remercie le Christ de l’avoir toujours gardée dans la foi et l’union de son  épouse la Sainte Église, « grâce que j’estime, ô ma chère Vie, par dessus toutes celles que vous m’avez départies, et mon cœur se dilate en amour et en joie en proférant ces paroles : je suis et ai toujours été fille de l’église…. ». Toute sa vie é été une méditation et une participation au mystère de la rédemption. Aux grands fêtes liturgiques, telle la Fête du Saint-Sacrement, mais aussi à celles des saints comme celle des Stigmates du Saint François, durant les grands temps de l’année liturgique comme la Semaine Sainte, le mystère du Rédempteur se révèle à elle d’une manière plus profonde – Jésus Christ souffrant, mais aussi glorieux en son  Eucharistie. à la suite de Jeanne de France, elle connaît une grâce d’union au Cœur du Christ. L’Eucharistie est centrale dans sa vie. La dernière phrase de son manuscrit est significative : « Loué et adoré soit le très saint et très auguste Sacrement de l’autel, à jamais ».

La vie mariale de la Mère Darriet affleure à travers ces pages. Elle rend en effet « honneur et hommage » à Marie qui l’a conduite aux Christ. Ainsi, en 1660, elle perçoit ces paroles de la Vierge en elle-même : «Quoique tu aies été destinée de toute éternité et conduite par mon Fils… je t’ai pourtant assistée de ma protection pour t’y acheminer… ».  Enfin, tout peut se résumer ainsi : Aimer.

Du "Message Marial" n° 12 – octobre 2003

Comment plaire à Dieu,
faire sa Joie ?
(fin)

Trois médiations, on l‘a vu dans le numéro de juillet, pouvaient aider à repérer dans nos vies le « Plaisir de Dieu », ce qui peut lui être agréable, à savoir, la connaissance de soi, la prière et la Parole de Dieu. Il reste aujourd’hui à en voir trois autres, toujours à la lumière de S. Jeanne et du Bx Gabriel-Maria.

Le prochain

Ste Jeanne et le père Gabriel Maria savent combien la voix de l’Esprit Saint peut être mise en échec par un « moi » trop envahissant ou par les idées ambiantes. C’est pourquoi, ils donnent beaucoup d’importance à la vie fraternelle qui, en effet, peut être un vrai lieu de discernement de ce que peut vouloir l’Esprit Saint car les frères, ou les sœurs, sont réunis au nom du Christ, ayant été appelés à Le suivre dans la communauté qui est la leur.

(Que les sœurs) ne préfèrent pas leurs opinions personnelles à celle de la communauté ni ne suivent leurs propres impressions… (3R. ch. 3). Certes, l’opinion personnelle, les sentiments ou impressions ont bien leur valeur et leur place dans la communauté mais la communauté permet de se les faire vérifier, confirmer, rectifier car on peut se tromper ; les sentiments et les émotions peuvent parfois masquer le vrai sens des choses. De plus, la confrontation des idées est toujours un enrichissement. La parole communautaire, dans la perspective de Ste Jeanne, est accueillie comme une Parole venant de l’Esprit ; elle est le moyen pour l’annonciade de vivre dans la foi et au cœur de son existence, le « qu’il me soit fait selon ta parole » de Marie.

Jeanne considère les rapports inter-personnels sous l’angle du modèle trinitaire, d’un lien à trois dimensions, c’est-à-dire, l’amour de l’ancelle pour ses sœurs, l’amour des sœurs pour leur ancelle et l’amour des sœurs entre elles ; ce lien, elle le nomme son statut d’amour et charité et disait que c’était la chose qu’elle désirait le plus en sa religion, la corde des trois cordons (Chr. 123). Ce qui est premier, pour elle, c’est aimer. Votre religion est plus fondée sur la dilection… ; ainsi aimez-vous les unes les autres si bien… (SM 109). C’est un dynamisme, une vie qui se déploie, un bien qui se diffuse dans le service réciproque, dans l’unité et la paix, le pardon et la réconciliation s’il le faut. C’est ensemble que l’on essaie de plaire à Dieu.

Ainsi, dans nos vies, n’est-il pas parfois utile de lire les événements, d’essayer de les comprendre avec son propre regard, certes, mais aussi avec celui de nos frères ?

L’église

L’église : autre lieu de discernement. On connaît l’attachement de Jeanne à l’église et à ses ministres. Lorsqu’elle reçoit en son cœur, de la part de Dieu, la promesse qu’elle fondera un jour un ordre religieux, elle prie et elle prie plus particulièrement la Vierge de l’éclairer à ce sujet. Marie va alors la renvoyer à l’église : Fais écrire tout ce qui est écrit en l’Évangile que j’ai fait en ce monde et fais-en une règle et trouve moyen de la faire approuver au Siège Apostolique…(chr. 68). Jeanne reçoit le charisme ; Marie lui demande de le confier entre les mains de l’église qui seule peut reconnaître et authentifier la promesse reçue et garantir son épanouissement. La règle qu’Elle lui demande de faire écrire et approuver, loin d’étouffer l’inspiration première de Jeanne, deviendra pour les générations futures de sœurs un lieu cohérent, un lieu d’unité pour celles qui choisiront de vivre l’évangile et de suivre le Christ à la manière de Marie.

Un autre aspect : les oeuvres. Là encore, la Vierge enseigne Jeanne. Le Père Gabriel-Maria rapporte, dans un petit opuscule destiné à la confrérie des Dix Ave Maria (1513), les enseignements que Jeanne a reçus de la Vierge, entre autres celui de faire quelque chose pour les églises. Il complète celui concernant l’Eucharistie : Si tu le peux, tu ne permettras pas qu’il y ait des corporaux sales dans les églises, mais tu travailleras à en donner et à les laver afin que tous les ornements d’autel, aussi bien les palles que les corporaux, soient propres…». Ce qui est important ici, c’est de noter que l’attachement à l’église universelle peut se manifester par telle ou telle œuvre que l’on peut faire au sein de l’église locale à laquelle on appartient.

L’église, que l’on ne peut séparer du Christ et de l’Évangile parce qu’elle est son Corps, grâce à ses enseignements et à ses orientations pastorales, n’est-elle pas véritablement lumière pour notre vie ?

Les événements de la vie

Enfin, un dernier lieu de discernement : la trame de nos existences constituée par tant et tant d’événements, plus ou moins marquants et porteurs de sens.

Jeanne vit l’événement comme un messager venant lui dire une parole de la part de Dieu. En l’événement, elle voit l’action de Dieu qui ne cesse de l’appeler, qui ne cesse d’agir au cœur de sa vie. En tout événement, elle discerne un signe. Certes, tout signe peut être interprété de multiples manières. Mais l’homme de foi, vivant de la prière, de l’Évangile du Christ, peut y voir, avec l’aide de ses frères et de l’église peut-être, un signe de Dieu, de son Plaisir.

La manière dont Jeanne lit la sentence du Procès en nullité de mariage en donne un vivant exemple. C’est le P. Gabriel-Maria qui a la douloureuse mission de lui signifier l’issue du procès qui annule son union avec Louis d’Orléans. Dépassant l’immédiateté de l’événement qui la brise dans sa vie de femme et d’épouse, elle porte son regard plus loin, discernant le bien que désormais elle va pouvoir accomplir. Ainsi elle confie au P. Gabriel-Maria ses sentiments en ce moment douloureux de son existence : Notre Seigneur, à cette heure, me fit la grâce que soudain quand j’entendis ces nouvelles, m’entra dans le cœur que Dieu le permettait ainsi afin que je fasse beaucoup de bien selon que je l’avais tant désiré… (chr. 35). Jeanne vit l’événement à la lumière de la foi, de cette foi capable non pas de gommer toute souffrance et de rendre facile ce qui est difficile, mais de transfigurer l’événement, de l’ouvrir sur d’autres dimensions, lui donner une issue, un avenir.

Ainsi, ces diverses médiations - la connaissance de soi-même, la prière, la Parole de Dieu, le prochain, l’église ou l’événement – peuvent être des moyens capables de nous aider à discerner dans nos vies le Plaisir de Dieu parce qu’elles ouvrent le cœur et la volonté, souvent fermés sur eux-mêmes, les confrontent au réel de l’existence, aux autres ; elles nous poussent au dépassement de soi, nous aident à rebondir dans la foi. Chemin de vraie désapropriation, elles sont là à notre portée pour une surabondance de vie. Car sous l’écorce du quotidien, au cœur même de notre être profond, une lumière est toujours là, secrète et vitale, qui nous pousse à désirer toujours plus ce qui est bien et bon, ce qui est vrai et beau de désirer … C’est cela le Plaisir de Dieu ?

Abbréviations

Chr. : Chronique de l’Annonciade, éd. Héverlee (Belgique), 1979 ;

3R : Règle et Statuts de l’Ordre de la Vierge Marie, éd. Thiais (France), 1934.

SM : Règle et Statuts de l’Ordre de la Vierge Marie, éd. Thiais (France), 1934.

 Du "Message Marial" n° 11 – juillet 2003

Comment plaire à Dieu,

faire sa Joie ?

Le « Plaisir de Dieu », expression de la volonté d’un Père qui nous aime, ne peut être que bon et porteur de vie puisqu’il provient de la source même de tout Bien. Alors, comment le discerner à travers l’épaisseur du quotidien, à travers quelles médiations ? Que répondent à cette question S. Jeanne et le P. Gabriel-Maria ? Nous ont-ils donné des pistes ? En relisant les quelques textes qu’ils nous ont laissés ainsi que leurs premières biographies, on peut en découvrir quelques-unes qui peuvent certainement nous aider à repérer le Plaisir de Dieu dans notre propre existence.

Se connaître soi-même

On raconte que, jeune novice, le Père Gabriel-Maria était tout empli de ferveur, multipliant les exercices de dévotion et de pénitence, à la limite de ses forces, désirant arriver rapidement à la perfection ! Son maître des novices, une personne d’expérience, le modéra lui disant que la multiplication des « exercices » dépassant ses forces risquerait bien à la longue de l’empêcher de servir Dieu ! « La véritable dévotion ne s’obtient pas en faisant violence aux forces naturelles », lui dit-il, et personne « ne peut arriver au sommet de la perfection sans mettre à l’œuvre la longue ascension de la patience et de la persévérance » (ms 2.2.2., A.A.W.). Son maître des novices ne faisait que lui rappeler les conseils de S. François : « Chacun doit tenir compte de ses forces, dans le service de Dieu ; on pèche autant lorsqu’on refuse au corps ce qui lui est raisonnablement dû que lorsqu’on lui passe tout le superflu qu’il exige.... » (2 Cel. 22).

Gabriel-Maria suivra ce sage conseil ; il en tiendra compte lorsque, plus tard, il aura la charge de ses frères et de ses filles spirituelles. Grâce à quelques prises de notes de ses sermons sur les vertus évangéliques de la Vierges Marie, on peut s’en rendre compte. Par exemple, lorsqu’il parle de la charité, il souligne que l’on doit avoir envers soi-même des sentiments de miséricorde, non, certes, pour justifier tout relâchement, au contraire, pour se reprendre mais sans violence. Le premier lieu de discernement du « Plaisir de Dieu » est donc soi-même, avec ses qualités et ses richesses mais aussi avec ses faiblesses et ses limites : s’accepter simplement, veiller sur son propre cœur.

La prière attentive à l’Esprit Saint

Un second lieu : la prière où je peux percevoir les appels murmurés de l’Esprit. Toute la vie de S. Jeanne est une longue écoute. Si l’Esprit la surprend dans la nouveauté de son enfance, lui montrant au firmament de sa conscience qu’elle deviendra un jour fondatrice d’un ordre religieux, nouveau dans l’église, elle a été toute sa vie à l’écoute de ce même Esprit. Jeanne est une femme de prière.

Son premier biographe, pour montrer combien elle est attentive dans le secret de la prière à l’Esprit de Dieu, note assez souvent au cours de sa relation qu’elle est « consolée » en son cœur, qu’elle reçoit « consolation » de la part de Dieu. Ce n’est pas ici une simple formule pieuse mais bien le signe de la présence en elle de l’Esprit-Saint Consolateur, reconnue dans la prière comme un don venant de Dieu ; cela est une source de vraie paix.

Cette présence consolante en elle la pousse à l’action, dans le quotidien de son existence. Elle est auprès des pauvres, des malades, des orphelins la « bonne duchesse » capable de donner à ces pauvres gens au sein même de leur épreuve la joie du réconfort. Forte de cette expérience qu’elle fait de l’action en elle de l’Esprit, elle incite ses filles, à « désirer par-dessus tout d’avoir l’Esprit du Christ » (SM, ch. 1) ; pour elle Il est le Maître intérieur qui leur enseignera la vraie louange, la vraie prière.

Formée spirituellement par la tradition franciscaine elle connaissait sans doute, grâce à ses confesseurs franciscains, le P. Jean de La Fontaine, le P. Gabriel-Maria, entre autres, le désir que François avait de chercher en tout le bon plaisir de Dieu et ne désirer qu’une seule chose : s’y conformer en tous points. Or, écrit S. Bonaventure, un des biographes de François, « Dieu parlant à son âme lui révéla qu’en ouvrant le livre des èvangiles il apprendrait du Christ ce qui allait être, en lui et par lui, le plus agréable à Dieu… » (LM 13, 1-2). De même, toute la réflexion de Jeanne et « tout son plaisir étaient de penser comment elle pourrait faire pour être agréable à Dieu et à sa très digne Mère… » (chr 148). Elle priait souvent « Notre Seigneur qu’il lui plût de lui inspirer ce qui lui serait le plus agréable »…(chr 31). Ainsi, tous deux, afin de découvrir en leur vie ce « bon plaisir de Dieu », se tournent vers la Parole de Dieu.

La Parole de Dieu à l’école de la Vierge

L’écriture, et particulièrement l’évangile : troisième lieu où l’on peut reconnaître ce qui plaît à Dieu. Pour S. Jeanne, l’évangile est véritablement un chemin de vraie connaissance du « Plaisir » de Dieu. Ce qui fait son originalité, par rapport à la démarche de S. François, c’est qu’elle prend Marie comme guide afin de l’aider à découvrir ce Plaisir, à travers les évangiles.  C’est de la Vierge, découverte à travers les pages évangéliques, qu’elle apprend ce qui plaît à Dieu. Quand on lui demandait quel saint Patron elle désirait pour ses filles, elle répondait, dit la chronique, « ce que saint François répondait : il voulait que ses frères n’eussent que Jésus et le Saint évangile, ‘ainsi mes sœurs n’auront à suivre que la Vierge Marie et sa vie rapportée au saint évangile’ » (chr. 121). Marie devient pour Jeanne un vrai guide, un vrai maître de vie spirituelle qui va l’enfanter au Bon Plaisir de Dieu. C’est Elle qu’elle nous propose.

Vivre selon l’Esprit du Christ, donc, à l’exemple de la Vierge Marie, « Dame et Reine des anges et de tous les saints ; car ce qu’elle a fait en ce monde a été sans exemple de nulle créature mais a été fait sous la conduite du Saint Esprit qui a été son Docteur, qui a dirigé toutes ses pensées, paroles et saintes œuvres à l’honneur de Dieu, à l’édification et à l’exemple de tous les humains » (chr 42) : ainsi s’exprimait le P. Gabriel-Maria quand il conseillait à Jeanne de donner à ses filles, pour forme de vie, celle de la Vierge de l’évangile.

Le regard de la foi posé sur Marie transforme doucement, et de l’intérieur, l’être humain. Je m’approprie, pour ainsi dire, je fais miens, autant qu’il est possible, les « sentiments de la Vierge » découverts à partir de la lecture des évangiles. Petit à petit je comprends, à la fois par l’intelligence et par le coeur, qu’elles ont été ses attitudes profondes et essaie d’y conformer mon existence. La volonté, souvent refermée sur elle-même, doucement peut s’ouvrir à ce que propose la vie de la Vierge toute orientée vers le Plaisir du Père, et consentir.

Ainsi, ces trois pistes suggérées par les écrits et la vie de S. Jeanne et du P. Gabriel-Maria - se connaître, prier, lire et vivre l’évangile à la manière de Marie - sont un moyen de reconnaître dans l’aujourd’hui qui est le mien ce qui peut être agréable à Dieu, ce qui est bien.

Dans le numéro d’octobre, trois autres pistes seront abordées : le prochain et les relations humaines, l’église, les événements de la vie. à suivre, donc !

Abréviations :

Chr. : Chronique de l’Annonciade, éd. Héverlee (Belgique), 1979 ;

2 Cél. : Thomas de Célano, « Vita Secunda », St François d’Assise, Documents, éd. Franciscaines, Paris, 1968 ;

LM : S. Bonaventure, Legenda Major, St François d’Assise, Documents, éd. Franciscaines, Paris, 1968 ;

A.A.W. : Archives Annonciades de Westmalle (Belgique) ;

SM : Statuta Mariæ, Règle, Statuts et Constitutions de l’Ordre de la Vierge Marie, éd. Thiais, 1934.

 

Du "Message Marial" n° 10 – avril 2003

Nous sommes tous des pèlerins

« La Vierge Marie fut la première à l’écoute des vérités évangéliques, je veux dire, à l’écoute des paroles de son Fils qu’elle gardait dans son cœur et accomplissait, selon les paroles que nous lisons dans l’écriture : des femmes suivaient Jésus à travers les villes et les villages pour écouter ses paroles… ».

(P. Gabriel-Maria)

Parmi ces femmes de l’évangile, se trouve en effet Marie, bien présente tout au long de la vie publique du Christ, comme le laisse entendre saint Marc : «Vois, ta mère et tes frères sont là dehors, ils te cherchent… » (3, 32), ce qui laisse supposer que Marie s’est réellement mise en chemin à la suite de son Fils. En Le suivant, elle recueille en son cœur tout ce qui le concerne, ses faits et gestes, ses pensées, ses paroles. Ainsi, après Pâques elle sera, pour les apôtres et les premiers disciples, la mémoire vivante de la primitive église. Dans sa lettre apostolique Le Rosaire de la Vierge Marie le Pape Jean-Paul II parle des « souvenirs » de Marie « imprimés dans son esprit » qui l’ont « accompagnée en toutes circonstances, l’amenant à parcourir à nouveau, en pensées, les différents moments de sa vie aux côtés de son Fils » (n° 11). Marie inaugure, pour ainsi dire, ce  pèlerinage de la foi que l’église accomplit depuis, tout au long des siècles.

être pèlerin, n’est-ce pas inscrit au plus profond de la nature humaine ? L’homme n’est-il pas ce voyageur sur la terre n’ayant pas, comme l’écrit l’auteur de la lettre aux Hébreux « de demeure permanente » (Hb 11, 13) ? L’homme est vraiment tendu vers autre chose que les simples réalités terrestres, tout son être aspirant pour ainsi dire au divin. Son désir de pénétrer toujours plus avant dans la connaissance des êtres et des choses en est une preuve parmi d’autres. La condition de l’homme inséré dans l’histoire est bien celle du voyageur en marche vers son avenir, c’est-à-dire vers l’accomplissement de son humanité blessée par le péché mais restaurée dans toute sa beauté par le Christ, Rédempteur de l’Homme.

Ce thème du « pèlerin » s’est largement développé au moyen âge, tant dans la littérature profane que religieuse. Cette idée est d’ailleurs centrale dans la spiritualité de saint François d’Assise dont le P. Gabriel-Maria est héritier. François demande en effet à ses frères de vivre « comme des pèlerins et des étrangers en ce monde, servant le Seigneur dans la pauvreté et l'humilité » (R.ofm). Chez François, ce thème s’appuie sur l’exemple du Christ. C’est le Christ en effet « né pour nous, pèlerin sur la route, nulle chambre pour l'héberger, né dans une crèche » ( S. François, Office) qui justifie et donne sens à cette dimension de la spiritualité franciscaine.

C’est pourquoi, ce thème est présent dans la règle même de l’Annonciade – règle écrite comme on le sait par le P. Gabriel-Maria, en conformité certes aux intentions de sainte Jeanne. Ainsi au chapitre de la pauvreté les sœurs sont invitées à vivre dans leur monastère comme « des pèlerins », c’est-à-dire « comme dans un domicile qui ne leur appartient pas » (R.ovm). Le temps d’oraison ou prière personnelle est considéré comme une montée vers « Jérusalem » (R. ovm).

La vie spirituelle à l’école des fondateurs de l’annonciade est ainsi comprise comme un itinéraire, certes, mais plus particulièrement comme un itinéraire marial ; les dix vertus de la Vierge qu’ils découvrent dans l’évangile en sont comme les étapes - Marie étant considérée comme celle qui montre la direction à suivre. C’est pourquoi ils la proposent comme modèle :

« Les évangélistes ont écrit que, durant sa vie Marie, Mère de Dieu et Vierge très pure, a accompli dix œuvres [vertus] que vous devez accomplir durant la vôtre ; car votre vie et votre Règle est d’imiter Marie, Mère du Christ et conformer votre vie à la sienne ; c’est là assurément que réside toute la perfection possible à l’homme pèlerin sur la terre ». (1 R ovm)

Dans sa lettre encyclique Redemptoris Mater le Pape Jean Paul II rappelait ce « pèlerinage de la foi dans lequel la bienheureuse Vierge avança, gardant fidèlement l’union avec le Christ » (n° 5). Ce pèlerinage ne concerne pas seulement l’histoire personnelle et intérieure, de la Vierge mais celle de tout le Peuple de Dieu. Marie, en tant que première sur la route de ce pèlerinage, devient pour chacun comme un modèle, un guide.

La méditation du Rosaire fait découvrir le sens profond de ce pèlerinage de la foi car elle est un véritable moyen d’entrer dans la connaissance progressive du Christ et de tous les mystères de sa vie tels que Marie les a compris et vécus. Le rosaire peut aussi éclairer le mystère de la condition humaine : en suivant, avec Marie, le Christ à travers les mystères joyeux, lumineux, douloureux et glorieux, le « croyant se place face à l’image de l’homme véritable » (RVM, n° 25) En effet, les mystères de l’enfance et de la vie publique, ceux de la Passion et de la Résurrection rappellent le caractère sacré de la vie et de la personne humaine dans toutes les étapes et les dimensions de son existence, ainsi que l’avenir auquel chacun est appelé.

Si la prière du Rosaire éclaire le sens du pèlerinage de la foi du Peuple de Dieu, on peut dire que l’Eucharistie en constitue un des aliments. En effet, pour le P. Gabriel-Maria, le pain de Vie est ce Pain qui fortifie la foi et la charité, et relance l’espérance - véritable « pain de la route de notre voyage ici-bas » (P. Gabriel-Maria). L’évocation de ce sacrement ouvre ainsi sur une autre réflexion qu’il serait intéressant bien sûr d’entreprendre : celle de la place de l’Eucharistie dans la spiritualité de l’Annonciade.

Du "Message Marial "  d'octobre 2002               

L'Evangile de la paix

                Il est des êtres dont la vie trace derrière eux un sillage de paix. Cela ne veut pas dire que leur route ait été sans épreuves ni sans conflits. Mais devenus des êtres pacifiés, ils ont transmis à leurs frères un peu de cette paix qui les habitent. Comment cela ? Que nous disent en cette matière les fondateurs de l’Annonciade ?

                Jeanne a eu tout au long de sa vie le souci de la paix. Son désir était de voir s’établir entre tous la concorde et l’union. Elle-même a posé des actes de paix et de réconciliation, pardonnant à son mari ses attitudes humiliantes envers elle, pardonnant à ses opposants au moment du procès en nullité de son mariage. Elle a excusé les autres. «Gardez et faites garder à mes sœurs, dit Jeanne à son confesseur, ce que vous m’avez fait garder : c’est de toujours excuser ceux de qui on parle mal »[1]. Ne recommandait-elle pas à chacun, le faisant elle-même, « d’être patients dans l’adversité et pacifiques envers le prochain, de n’être ni des mécontents, ni des détracteurs »[2] ?

                On retrouve ce même souci d’œuvrer pour la paix chez son confesseur le Père Gabriel-Maria. En fidèle fils de St François d’Assise qui portait la paix partout où il allait, il travaillait à maintenir « la paix entre les hommes autant qu’il est possible »[3] ; il était véritablement « amateur de paix et charité », la gardant et la recommandant « singulièrement en tous lieux où il allait » se mettant « en peine de remettre tout en paix et union » s’il le fallait. Quand il venait en un couvent ou maison, il « annonçait la paix ». Quand il s’en allait, « il laissait et recommandait paix et charité, priant d’un cœur paternel de s’entraîner les uns les autres, à l’exemple de notre doux Seigneur Jésus »[4], suivant en cela le Poverello qui conseillait à ses frères « d’éviter les chicanes et les contestations, de ne point juger les autres », d’être « aimables, apaisants, effacés, doux, humbles… »[5]

                Si cette paix est, bien sûr, la bonne entente qui peut s’instaurer entre les hommes, elle est surtout le signe visible d’une réalité plus essentielle que l’Evangile et l’Eglise annoncent, celle espérée, en fait, par toute l’humanité : l’harmonie retrouvée, le bonheur qui est plénitude de vie. Cette paix là passe par le cœur de l’homme ; c’est de là qu’elle peut déjà rayonner, de là qu’elle peut déjà s’écouler. Trois grands axes ont aidé Ste Jeanne et le Père Gabriel-Maria à devenir artisans de cette paix.

Que toute parole soit amour et charité[6]

                Pour Jeanne, comme pour Gabriel-Maria, les paroles que l’on dit aux autres sont en effet importantes car elles peuvent soit construire et maintenir la paix, ou la démolir. Par la parole on peut allumer un feu qui détruit et divise, ou bien un feu qui réchauffe et instaure une vraie communion entre les hommes, qui instaure un climat de paix et de vérité, et non de division et de mensonge. Si dans la Règle de l’annonciade le silence est valorisé par rapport à la parole qui doit demeurer modérée - les sœurs ne devant point « parler à la légère, mais être lentes à le faire…. pesant dans leur cœur ce qu’elles ont à dire…..[7] » - c’est pour donner leur véritable portée à toute parole, certes, mais aussi à l’écoute et la compréhension de l’autre sur lesquelles se construisent la paix et l’harmonie communautaires.

                La vérité est bien une condition du maintien de la paix. Cela demande à veiller sur ses paroles. Dans cette éducation à la parole, la Vierge Marie a été pour Jeanne un véritable guide. « Tu chercheras, lui dit la Vierge, à établir la paix entre tous ceux au milieu desquels tu habites. Tu ne diras rien d’autre que des paroles de paix, soucieuse du salut des âmes. Tu n’écouteras pas les paroles médisantes… »[8].

                De son côté, Gabriel-Maria dans un de ses sermons aux premières annonciades, exhorte ses filles de « se garder d’entendre mal parler ou de critiquer quoi que ce soit car ce serait contre la vertu de vérité. Car, bien souvent, dit-il, ces paroles de critique ne sont pas vraies. Il nous faut fuir de telles paroles »[9]. La parole doit construire, faire grandir, être nécessaire au prochain  car « si la parole est de nul profit, nous perdons notre temps »[10] Etre vrai donc, et fuir la duplicité,  « aller droit » son chemin, en faisant le bien, en évitant « tout débordement de paroles où Dieu et son prochain pourraient être offensés… » [11] et la paix blessée : tel est le premier pas.

Devenir Avocats de la Paix

                Le second est la réconciliation. Lorsque la Règle de l’Annonciade parle de « faire chaque jour le sermon de la paix »[12], c’est-à-dire, avoir chaque jour des mots de paix, elle ne met pas l’accent bien sûr sur ces petits détails d’agacement que la vie journalière apporte mais qui ne remettent pas en cause la paix ; elle met l’accent sur quelque chose de plus profond : se réconcilier, et restaurer s’il le faut le climat de dilection fraternelle par l’excuse, le pardon, l’union retrouvée.

                De son côté, le Père Gabriel-Maria encourage chacun à « apaiser les discordes, à être les avocats de la paix, excusant les défauts et les manquements d’autrui, procurant la paix et la miséricorde, ne parlant jamais mal de quelqu’un, ramenant à la paix et à la charité ceux qui parlent mal des autres….»[13]  Ainsi, sur le terreau de notre fragile humanité où la division est toujours possible, où la contestation peut toujours apparaître, humblement peut se construire la paix, grâce à chaque démarche de réconciliation, aussi humble et cachée soit-elle.

Prier pou tous…

                Enfin, le troisième appui est la prière et plus particulièrement la prière d’intercession. Là encore, Marie éduque Jeanne en l’associant, d’une manière implicite, à sa prière maternelle pour l’Eglise et le monde : « Dès que tu verras quelques pécheurs, tu diras dans ton cœur : il faut sauver ces pauvres gens. Car Dieu a permis qu’ils pèchent en ta présence pour voir, Lui, Dieu, comment tu voudrais prier pour eux et quel labeur tu entreprendrais pour les sauver. Excuse-les auprès de Dieu afin d’être comme je te l’ai dit l’avocat et le défenseur de tous »[14]. Ainsi, la Vierge invite Jeanne à prendre dans sa prière d’abord pour y travailler ensuite d’une manière plus concrète, la défense des autres, et en particulier des plus faibles, à essayer, dans la mesure du possible, à rétablir la communion, à être véritablement un être de paix.

                Mais tout cela ne peut s’accomplir que sous l’action de l’Esprit Saint qui transforme le cœur de l’homme de bonne volonté. Car la paix que l’Evangile annonce – cette « Unique Parole de Paix »[15] le traversant de part en part - est le don que Dieu fait aux hommes ; elle résume toute  l’œuvre du Christ Rédempteur. Mais ce don de Dieu ne devient effectif que si nous l’accueillons, que si nous travaillons à l’établir à travers des recommencements quotidiens. La paix qui peut ainsi s’instaurer est signe de ce Don mais elle n’en épuise pas la plénitude de sens qui est Vie, Bonheur, Bénédiction, Salut… A cette lumière, chaque parole, chaque geste, chaque prière de paix deviennent véritablement les prémices de cette humanité accomplie, où tout sera achevé, réconcilié, où « Dieu sera tout en tous.[16] »

[1] Chronique de l’annonciade, 2è édition, Louvain, 1982, p. 142 :  testament de ste Jeanne

[2] Id.  p. 90

[3] GABRIEL-MARIA Bx,  ofm « Traité sur les trois ordres », sd, transcription monastère de l’Annonciade, Bartéu, 1997, p. 63

[4] Chronique de l’annonciade, édition critique par J.F. Bonnefoy, ofm, Ed. Franciscaines, 1937, 2è partie, vie du bienheureux Gabriel-Maria, p. 330

[5] Thomas de Celano, Vita secunda, 3, 10-11, St François d’Assise, Documents, Ed. franciscaines, Paris, 1968, p. 90-91.

[6] GABRIEL-MARIA Bx, ofm, sermons sur les 10 Maries et les 10 Plaisirs héroïques, publiés par J.F. BONNEFOY, extrait de la Revue d’ascétique et de mystique, tome XVII (1936), p. 252 sv, Ed. Franciscaines, Paris, 1936., le huitième plaisir de patience.

[7] Règle o.v.m, 2è chapitre, la prudence, n° 13.

[8] GABRIEL-MARIA Bx, ofm, « De Confraternitate », Nuremberg, 1513, transcription, monastère de l’annonciade, Bartéu, 1997, p. 13.

[9] GABRIEL-MARIA Bx, ofm, sermons sur les 10 Maries et les 10 Plaisirs héroïques, op. cit, chapitre 2,  Marie pure.

[10] id., chapitre 4, Marie véritable.

[11] GABRIEL-MARIA Bx, ofm, Les Dix Plaisirs de la Vierge Marie, avant 1513, BM de St Omer, ms 414, f° 192v à 202r, transcription  monastère de l’annonciade, Bartéu, 2000.

[12] Règle o.v.m, ch. 9, la charité, n° 67.

[13] Traité sur les trois ordres, op. cit. p. 63

[14] De Confraternitate », op. p. 13.

[15] Traité sur les trois ordres, op. cit.  p. 63

[16] 1 Co. 15, 28

  Du "Message Marial" de janvier 2002

Plaire à Dieu - Un chemin de Vie

Un jour entre les autres que j'étais en grand désir de savoir comment je

pourrais lui plaire, la priant de tout mon coeur qu'il lui plût de

m'enseigner... de quelle vie je devais vivre et aussi les religieuses de ma

religion.. la Vierge me répondit : « Fais écrire tout ce qui est écrit de

moi en l’Evangile...,fais-en une règle et trouve moyen de la faire

approuver au Siège Apostolique. Sache que pour toi et pour toux ceux et

celles qui voudront la garder c'est être en la grâce de Jésus, mon Fils et en

la mienne, que c'est la voie sûre d'accomplir les plaisirs de mon Fils et les miens. (Chr. 129-130).

Sur cette confidence de Jeanne à son confesseur, le Père Gabriel-Maria, franciscain, repose la règle des annonciades. Le texte que ce dernier écrira, en fidélité au désir et à l'inspiration de sainte Jeanne, ne fera que développer l'idée maîtresse de ces quelques paroles : plaire à Dieu en imitant Marie dans l'Évangile. En cette année 2002, au cours de laquelle nous célébrons le 500è anniversaire de son approbation par l'Eglise, il est bon de s'arrêter un instant sur la portée spirituelle et existentielle de ce texte, sur son message de vie chrétienne.

Ce message, dont Jeanne a eu l'intuition, nous parvient aujourd'hui grâce, en partie, à la plume du Père Gabriel-Maria. C'est lui qui écrit. Pour bien saisir cette spiritualité dans tous ses aspects, il serait, bien sûr, intéressant d'étudier le contexte religieux et culturel, de cette époque du Bas Moyen Age dans lequel ont évolué la fondatrice et le cofondateur de l'annonciade. Disons seulement que de ces quelques textes, parvenus jusqu'à nous et porteurs de cette spiritualité, émanent les grands thèmes chers à sainte Jeanne, et que le Père Gabriel-Maria nous révèle, mais aussi chers aux observants franciscains de cette époque, tels la Passion du Christ, l'Eucharistie, la Vierge Marie, la paix... Il y a là un bel exemple de communion spirituelle entre deux êtres, témoins de leur temps, unis par un même amour de Marie, en vue de plaire à Dieu.

Car Plaire à Dieu: voilà le but qu'ils proposent. Le moyen ? Vivre, aujourd'hui, la vie de Marie, telle qu'elle apparaît dans l'Evangile. Pour structurer l'intuition spirituelle de Jeanne, lui donner forme, Gabriel-Maria a rassemblé tous les passages évangéliques où il est question de la Vierge et mis en lumière les actes de Marie qui ont été agréables à Dieu, conformes à sa volonté. Ce sont les dix vertus évangéliques de Marie ou les dix Plaisirs de Marie: pureté, prudence, humilité, foi, louange, obéissance, pauvreté, patience, charité et compassion.

Derrière ces mots, se dévoile une vie, offerte à notre imitation, se dessine un chemin que l'annonciade est invitée à emprunter en essayant, dans la mesure du possible, de prendre à son compte les dispositions du coeur de Marie - de Marie pauvre, de Marie humble, de Marie patiente, de Marie compatissante etc... - de connaître par la prière et la méditation de l'Évangile son comportement intérieur. La Vierge est, pour ainsi dire, sa norme de vie. L'imitation devient une véritable expérience spirituelle qui transforme et construit son être intérieur, l'orientant petit à petit vers le Plaisir de Dieu. Marie est bien maîtresse de vie spirituelle. A la lumière de son exemple, s'éclaire et s'approfondit la vie chrétienne.

Les vertus de Marie que l'Evangile nous rapporte sont un réel chemin de vie. En effet, il n'y a pas moyen d'imiter les vertus de la Vierge, en dehors de la vie de tous les jours, en dehors des réalités quotidiennes de ~ nos existences, en dehors des joies, des peines, des épreuves qui peuvent tisser la trame de nos vies. Imiter les vertus de Marie, au quotidien, c'est permettre que petit à petit se forme, en nous, d'une manière peu à peu durable, une certaine attitude spirituelle capable d'éclairer nos comportements, d'éclairer nos pensées, paroles et actions - cela, non pas sans heurts, sans difficultés et sans faiblesses, certes. Mais, il y a au coeur du simple quotidien la continuité d'un désir, celui de Plaire à Dieu, à l'exemple de la Vierge qui a su Lui plaire. Marie nous apprend beaucoup de choses, celle notamment de nous rapprocher de Dieu et des autres. Elle met au coeur une paix, un sentiment de simple harmonie.

Le Dieu révélé par Jésus Christ est Amour. Le Plaisir de Dieu sur toute humanité ne peut être qu'essentiellement bon. A l'amour l'Annonciade répond par l'amour. Vivre sa vie en désirant être agréable à Dieu en toutes choses et circonstances, en désirant Lui donner de la joie par une vie conforme à son projet d'amour sur l'homme: ce désir mobilise toutes les délicatesses d'un coeur humain qui se donne gratuitement à Dieu dans une intimité profonde avec Lui, tout en se donnant gratuitement à ses frères. Car l'amour de Dieu et l'amour du prochain sont inséparables.

Jeanne a donc voulu pour ses filles avant tout une spiritualité du désintéressement, celle de l'amour gratuit donné à Dieu et au prochain: « votre religion est fondée plus sur la dilection spirituelle que sur l'austérité corporelle » dit-elle dans ses Statuts. Certes, tout amour vrai se nourrit d'oubli de soi, de renoncement, de patience, de pardon, de support mutuel etc.... Mais tout cela est la conséquence de l'amour et non le contraire, un amour qui se manifestera en posant des actes bien concrets dans la vie de tous les jours, qui se manifestera aussi par la joie.

En effet, la joie, pour Jeanne, est un des critères qui vérifie si, en soi, règnent ou non la charité, la paix du coeur. Dans les maximes du Père Gabriel-Maria, nous pouvons en effet lire à ce sujet: « (Madame) voulait que ses filles portent jusqu'à l'extérieur ce feu de la sainte charité, qui doit briller dans leur coeur, par un certain épanchement de joie sur le visage, qui en fasse connaître la sincérité, ne souffrant qu'avec peine de voir quelqu'une de ses filles chagrine et plus triste qu'il n'est bienséant à une servante de Dieu. Elle jugeait ordinairement par là du trouble intérieur de l'esprit et avait coutume de dire que cette soeur n'avait pas la vertu de charité parce qu'on ne voyait pas en elle ce dégagement de coeur, ni cette ouverture d'esprit que la charité porte toujours avec soi ».

Ainsi conduite par la Vierge vers le Plaisir de Dieu, Jeanne reçoit de Marie elle-même les grandes orientations de sa vie spirituelle. Elle se laisse enseigner par Elle. Son désir le plus fort est de plaire à Dieu. Faire plaisir, être agréable à Dieu par toute sa vie : c'est donc là le chemin de simplicité de Jeanne. «Son plaisir était de penser comment elle pourrait faire pour être agréable à Dieu et à sa digne Mère.... C'était tout son plaisir de prier Dieu et d'avoir toujours Dieu en son coeur, sur ses lèvres et dans ses oeuvres. (chr 138-151). De même le Père Gabriel-Maria dont toute la vie n'est qu'un continuel désir: celui de «plaire à Dieu et à la glorieuse Vierge Marie » (chr. 329).

Ce chemin du Plaisir de Dieu est vie non seulement pour l'Annonciade mais pour chacun. Tout baptisé, tout chrétien, peut dans son quotidien vivre de l'Évangile en mettant ses pas dans ceux de Marie et, avec elle, comme elle, faire de sa vie un Plaisir offert à Dieu c'est-à-dire vivre selon sa loi d'amour. Marie est celle qui, jour après jour, fait découvrir en profondeur, au regard de notre foi, la splendeur de la vie chrétienne qui est, en fin de compte une vie de conformité au Christ : «en Marie toute l'Église atteint la plus authentique forme de l'imitation parfaite du Christ » (Concile Vatican II).