Fraternité Annonciade, Chemin de Paix

Au monastère de l’Annonciade de Thiais.

Lecture de :

L’Évangile de Marie,

Georgette Blaquière, p. 75-76

 

1.

La Vierge « nous réapprend à vivre » (p. 76)

 

Devant ce qui nous dépasse, un sentiment de crainte, parfois de peur, nous traverse. Face à Dieu, au Tout-Autre, en particulier. Les hommes de tous les temps, de toutes les cultures, de toutes les religions ont été souvent pris d’un tel sentiment. Dieu est vu comme celui qui rétribue, qui juge etc. « Qu’est-ce que j’ai bien pu faire au Bon Dieu » entend-on parfois, face à une épreuve qui survient. Et la peur paralyse. Elle peut prendre parfois tout le champ de la conscience et, dans ce cas, il n’est plus possible de discerner le vrai, de bien juger. La peur nous met dans l’obscurité en ce sens qu’elle obscurcit les facultés, psychologiques, intellectuelles, relationnelles. ¨Prison de la peur. Comment faire comprendre que Dieu, le vrai Dieu, le Dieu révélé par Jésus-Christ n’est pas un Dieu-juge, mais un Dieu Amour, plein de tendresse et de miséricorde comme le chante le psaume 102. Tout l’Ancien Testament d’ailleurs nous prépare à découvrir le vrai visage de Dieu. Longue préparation qui nous conduit à travers bien des vicissitudes jusqu’à l’enfant de la crèche, le Verbe fait chair.

L’auteur veut nous mettre sur un chemin de confiance par rapport à Dieu, par rapport à sa volonté sur nous qui n’est qu’amour car Dieu est Amour. Donc, tout ce qu’il fait ne peut qu’être Amour sans cela il y aurait contradiction en Dieu même. Dieu Amour ne peut pas vouloir le mal, ce mal moral qu’est le péché. Il est « sans idée du mal » selon le père Jean-Michel Garigues, auteur de « Dieu sans idée du mal » (Desclée, 1990. Dieu n’est que bienveillance. Il n’est pas l’inventeur du mal, ce mal qui est refus d’aimer l’Amour qu’est Dieu. Et Dieu « ne peut atteindre cet inconcevable et inadmissible refus de l’Amour qu’il est que dans une acceptation rédemptrice dont l’expression suprême est le mystère de Jésus » (Dieu sans idée du mal, p. 190).

Mais, il n’y a pas que la peur de Dieu qui nous tenaille. D’autres peurs nous atteignent. Peur de la misère, de la pauvreté, peur des maladies et des souffrances, peur de la solitude, de la mort. La seule assurance, dans ces moments graves de nos vies, est celle qui nous vient de Dieu même, par la Parole de son Verbe fait chair : « N’ayez pas peur », « soyez sans crainte ». Rappelons-nous Jésus marchant sur les eaux du lac. Le voyant, les disciples ont peur. "Mais il leur dit : "C'est moi. N'ayez pas peur." Ils étaient disposés à le prendre dans le bateau, mais aussitôt le bateau toucha terre là où ils se rendaient. (Jn 6, 19-21). Jésus, marche sur les eaux de ce monde bousculé, cassé. Et, là où le Christ passe, là est la paix. Au milieu des tempêtes de ce monde, là où est la présence du Christ, la paix est possible. L’épisode évangélique de la tempête apaisée nous le montre. Un jour, en effet, les disciples sont partis en barque accompagnés de Jésus. "Et voici qu'une grande agitation se fit dans la mer, au point que la barque était couverte par les vagues. Lui cependant dormait. S'étant approchés, ils le réveillèrent en disant : "Au secours, Seigneur, nous périssons ! Il leur dit : "Pourquoi avez-vous peur, gens de peu de foi ?" Alors, s'étant levé, il menaça les vents et la mer, et il se fit un grand calme. (Mt 8, 24-26). Aujourd’hui encore, la présence du Christ est réelle au cœur du monde, au cœur de son Église. Présence spirituelle, présence sacramentelle. "Voici que je suis avec vous pour toujours jusqu'à la fin du monde." (Mt 28, 20). Il est là, avec nous, grâce à son Esprit-Saint qui ne fait jamais défaut à celui et celle qui mendie sa présence et son aide.

En Jésus, Dieu nous veut du bien. Pourquoi, alors, craindre sa volonté ? Pourquoi ne pas faire entrer nos existences, les introduire par nos "oui" de chaque jour, dans cette volonté divine qui est bonne, qui n’est que bonne, volonté qui nous conduit vers le vrai bien, vers le vrai bonheur. La Vierge, par son "oui" et ces humbles paroles à l’envoyé divin "qu’il me soit fait selon ta parole" (Lc 1, 38), n’a pas eu peur, mais s’est ouverte avec confiance à l’inespéré, à l’incroyable, à l’impossible, ce qui a fait dire à sa cousine Élisabeth : "Bienheureuse, toi qui as cru" (Lc 1, 45). L’acte de foi de la Vierge a permis à la lumière de Dieu de pénétrer nos ténèbres et nos peurs, et d’y déposer sa paix. Car cette lumière divine est aussi paix. Lumière et paix sont bien deux symboles évocateurs, présents dans la liturgie de Noël.

La lumière que vient nous apporter le Christ est celle qui du bien, ce bien qui a raison du mal et du péché, ce bien qui est l’amour même qui l’emporte sur toute haine et sur toute mort. La crèche où repose l’enfant est lumineuse ; elle est comme une lumière dans la nuit qui oriente vers la bonne direction les voyageurs perdus dans l’obscurité. Alors en cette période proche de Noël, quand nous regarderons nos rues illuminées, les vitrines décorées de lumières, pensons que ces lumières évoquent une autre lumière, invisible peut-être à nos yeux mais non à nos cœurs de croyants, pensons à l’enfant de lumière née de la Vierge.

Lumière signifie aussi vérité, connaissance, par opposition au mensonge, à l’ignorance. Cette lumière qui est vérité, est celle de l’Amour, de l’Amour vrai et véritable qui ne passe pas. De la crèche de Bethléem s’est levée la lumière véritable qui, depuis, ne s’est jamais éteinte. Cette lumière est celle de la foi au Christ-Sauveur qui a atteint des hommes et des femmes de toutes cultures, de tout temps, de tout pays. Et la lumière de la foi a enveloppé ces hommes et ces femmes de bonté pour tous, elle les a ouverts au pardon, au don de soi, à l’attention pour les plus faibles et les plus pauvres. Depuis, c’est un courant de bonté qui s’écoule de siècle en siècle et qui humblement fait barrage à tout ce qui lui est contraire. Cela peut paraître dérisoire. Et pourtant, c’est réel. Ce courant de bonté, nous le voyons dans tant de vies données, tant de vies de saints, connus et inconnus.

Cette lumière, qui est amour et vérité est aussi paix. Cette paix est celle qu’apporte l’Évangile, la Bonne Nouvelle de la Paix de Dieu. Beaucoup la recherchent cette paix et la désirent au fond même de leurs détresses morales. Le plus beau cadeau que l’on puisse faire à une personne en prise aux doutes, aux scrupules, à toute forme de désespérance, c’est bien de la remettre sur un chemin de paix et d’espérance, de lui montrer discrètement où se trouve ce chemin, selon nos moyens.

La paix tient une grande place dans la spiritualité de l’Annonciade. Sainte Jeanne a été une femme de paix. Elle demande à ses filles de s’aimer « les unes les autres, si bien qu’elles n’aient qu’un cœur et qu’une âme ». De même, son confesseur et cofondateur de son ordre, le bienheureux Gabriel-Maria. On raconte, à son sujet, qu’il demandait à ses frères chargés « d’entendre en confession de pauvres pécheurs ignorants ou d’autres en ennui et perturbation d’esprit, n’ayant pas l’espérance du pardon », de travailler « le plus qu’ils pourront à les ramener à l’espérance de la miséricorde de Dieu  », donc, à la paix du cœur. Mais pour donner la paix, il faut y croire. Je ne dis pas la goûter en soi. Car, on peut la donner cette paix, sans pour autant la ressentir. Mais, sans y croire, on ne peut la donner. Y croire et y croire vraiment, croire qu’elle se répand réellement grâce à tous ces lieux où est célébrée l’eucharistie, sacrement de paix et de lumière. Dans l’eucharistie « le Christ se donne à nous et nous donne avec cela sa paix. Il nous la donne pour que nous portions sa lumière de la paix au plus profond de nous-mêmes et que nous la communiquions aux autres ; pour que nous devenions des artisans de paix » (Benoît XVI).

 

2.

L’Évangile de Marie,

Georgette Blaquière, p. 36-37

 

« Qui est Jésus pour moi ? »

 

Le passage évangélique de la Visitation, en saint Luc (1, 39-46) met en lumière la place de l’Esprit Saint. En effet, sur Élisabeth, sur Marie, et même sur Jean-Baptiste, il y a une effusion de l’Esprit. Et cette effusion permet à Marie et à Élisabeth de faire l’expérience de l’action en elle de ce même Esprit Saint, une expérience les amène à reconnaître personnellement leur Dieu, un Dieu proche. Il y a comme un passage en elles « de l'adhésion à un message ou même à un messager, à une connaissance et à une reconnaissance personnelle, fondement de la foi » (Georgette Blaquière, l’Évangile de Marie, p. 36)-37) Ce passage peut être aussi le nôtre. De l’adhésion à un message, à des vérités de foi, nous pouvons passer à une vie de foi. C’est le travail de l’Esprit Saint en nous. La foi devient une vie, la vie de quelqu’un en nous, et cette vie nous fait vivre autrement. Comme le dit saint Paul : « Ce n’est plus moi qui vis c’est le Christ qui vit en moi » (Gal 2, 20). Cela se vérifie en Marie, au moment de la Visitation. Le Christ vit en elle. C’est Lui qui la porte vers sa cousine Élisabeth, et non elle qui le porte ! Il est bon parfois de se demander : « qui est Jésus pour moi ? Est-Il le Seigneur auquel je crois et que je sers, peut-être même comme un bon serviteur sert son maître ? » Ou bien est-Il « celui que j'ai pu toucher en une expérience privilégiée » (l’Évangile de Marie, p. 37), une expérience qui libère ces forces vives que je porte en moi-même et qui m’ouvre à Lui, et par le fait même aux autres ?

La foi au Christ pousse en avant et ceci est l’œuvre de l’Esprit Saint en nous qui oriente nos choix de vie. Car la foi au Christ, si elle est une adhésion à des dogmes, à une croyance, elle est aussi une attitude de vie ; si elle appartient au domaine de la raison, elle appartient aussi au domaine de l’existentiel. Croire entraîne toujours une manière de vivre, de penser, de voir la vie, de l’appréhender. Certes, avec l’expérience, il faut la raison qui permet d’approfondir ce qui nous fait vivre, qui permet de le penser, de le comprendre aussi. Il est nécessaire de nourrir sa foi Car, si la foi n’est pas nourrie, elle s’étiole, elle s’amoindrit. Mais, si cette foi ne s’incarne pas dans la vie, on aura beau accumuler des connaissances sur cette foi, elle restera lettre morte. Mais cette foi active qui nous fait agir vient de plus loin que nous, elle est l’œuvre, en nous, de l’Esprit Saint, elle est le signe de notre docilité à cet Esprit Saint. Ainsi la Vierge, à la Visitation, ainsi Élisabeth. Toutes deux sont en elles-mêmes comme étant hors d’elles-mêmes, toutes prises dans l’élan d’un autre qui les pousse à s’ouvrir au prochain, aux valeurs de la vie.

À l’heure de la mondialisation et du choc des cultures, il est difficile de vivre sa foi sans être plus ou moins influencé par la sécularisation, par d’autres manières de vivre, peut-être contraires à l’Évangile. Les chrétiens, tels de petits grains de sénevé, sont appelés à croître dans le vaste champ du monde, entourés par des façons de penser et des conditions de vie très différentes, ils doivent réapprendre en quelque sorte ce que les chrétiens des premières générations ont vécu, c’est à dire, à rendre compte de l’espérance qui les habitent, à annoncer ce message d’espérance qu’apporte l’Évangile, à savoir en parler dans un monde qui n’est pas ou plus chrétien. Comme le disait déjà saint Pierre dans sa première lettre, au troisième chapitre : « Vous devez toujours être prêts à rendre compte de l'espérance qui est en vous. » Pou pouvoir parler de cette espérance évangélique, il est donc nécessaire qu’en nous soit présente la raison de notre espérance. Cela demande de vivre la foi, de la connaître intérieurement, de la porter en nous ou de nous laisser porter par elle. Alors, si c’est ainsi, notre vie, comme celle de la Vierge à la Visitation, s’ouvrira au prochain, non pas au prochain lointain, mais à ce proche prochain que les circonstances de la vie met sur notre chemin. Et s’ouvrir au prochain c’est aussi respecter par le fait même la vie et ses valeurs.

Par rapport à cela, Benoît XV disait en 2007, à des prêtres : « vivre à la première personne l'amour du prochain comme expression de notre foi. » Ne pas choisir le prochain à aimer mais l’accueillir. Cela « constitue déjà, poursuit le Pape, un témoignage très fort et également une forme d'annonce. » Vivre réellement l'amour du prochain avec cette personne qui croise notre route, avec notre prochain de tous les jours, c’est dire que cet amour du prochain est l'expression même de notre foi. La Vierge de la Visitation nous entraîne sur chemin là….

Ainsi, l’amour du prochain est une manière privilégiée de rendre compte de l’espérance évangélique, de l’annoncer. Une deuxième manière de rendre compte de cette espérance évangélique, c’est l’entente avec ce prochain, quel qu’il soit, sur les valeurs de la vie, ces valeurs où tous les peuples, où toutes les cultures peuvent se rejoindre, ces valeurs qui transcendent les particularités, ces valeurs que les Dix Commandements ou les Dix Paroles nous transmettent et qui peuvent s’appliquer dans tous les domaines de la vie. Respecter la vie de l’autre est un trésor commun de l’humanité. Et si l’épisode de la Visitation nous parle de l’amour du prochain, il nous parle aussi des valeurs de la vie, de cette vie que ces deux femmes, Marie et Élisabeth, porte en elles.

L’épisode de la Visitation nous montre ainsi la Vierge en chemin, en chemin vers Dieu qui est en elle et qui la pousse vers l’autre, vers sa cousine Élisabeth. Cet épisode évangélique nous parle des valeurs de la vie qui rendent possible la vie commune, qui rendent possible l’être ensemble. Et cela, non pas par des actions éclatantes. L’aide que la Vierge apporte à sa cousine est en effet bien humble. Nos humbles gestes d’amour vrai de tous les jours sont une véritable et patiente annonce de cette espérance qui nous habite et qui rendent « concrète notre vie selon la conscience illuminée par Dieu » (Benoît XVI).

3.

L’Évangile de Marie,

Georgette Blaquière, p. 165.167-168.169.

La Vierge, celle qui « voit l’invisible avec les yeux illuminés du cœur »

 

Marie à la Pentecôte a été totalement saisie l’Esprit Saint et cet Esprit Saint l’a transfigurée du dedans, a éclairé sa mémoire, lui a fait comprendre les événements de sa vie, lui a dévoilé en quelque sorte le côté invisible des choses de sa vie et les lui a fait comprendre. Comme le dit l’auteur, au cœur de l’Église Marie est « mémoire vivante », témoin de Jésus transfiguré par l’Esprit. La Vierge contemple l’invisible avec les yeux de son cœur et surtout de sa foi. Et elle nous entraîne avec elle sur ce chemin là, sur ce chemin de la foi qui petit à petit transfigure nos vies, nos cœurs, nos relations avec les autres, avec Dieu même. Marie nous entraîne à vivre comme si on voyait l’invisible. « Marie est prophète au cœur de l'Église », comme le dit l’auteur. Et pourtant Marie n’a pas parlé ou si peu.

Comment à notre tour être prophète comme elle, au cœur de l’église, pour notre monde d’aujourd’hui, pour notre temps, moins par la parole que par notre vie, par notre existence chrétienne qui, elle, peut être une véritable parole de Dieu, une véritable page d’évangile ? Et cela n’est pas facultatif. De par notre vocation de baptisé, notre vie doit petit à petit devenir une annonce de Jésus-Christ. Comment peut-elle le devenir concrètement ?

Tout d’abord, peut-être, en étant, selon ce que nous sommes, malgré nos propres difficultés et fragilités, des hommes et des femmes d’espérance. Ne pas être des annonciateurs de catastrophes mais des allumeurs d’espérance, à cause de notre foi en Jésus-Christ, mort et ressuscité. Être convaincu de cette vérité : depuis le matin de Pâques, le mal n’est plus absolu, c’est le bien. Dieu notre Père, en son Fils Bien-Aimé, a conclu une Alliance éternelle avec nous ; son désir est notre retour à tous vers Lui. Nous sommes en marche vers le Royaume, vers la Terre Nouvelle qui ne cesse de grandir invisiblement ; à nous d’en découvrir et d’en faire découvrir ses traces dans notre monde, comme le font es saints, comme le faisait en son temps le bienheureux père Gabriel-Maria. En tant que confesseur et directeur spirituel, il connaissait bien l’âme humaine avec ses joies, ses peines et ses désespoirs aussi. On disait de lui que sa plus grande grâce, en tant que confesseur, c’était de rendre l’espérance à ceux qui l’avaient perdue, de les relancer sur le chemin de la miséricorde de Dieu. Les saints sont des icônes de la miséricorde de Dieu, des êtres d’espérance. Et parmi eux, la Vierge est la première à avoir espérer contre toute espérance quand, debout au pied de la Croix, elle regardait sont Fils remettre à son Père son esprit.

Donc, en premier, l’espérance. Puis, vient, en second, la prière. Devenir des priants, et des priants au cœur de l’église, à l’exemple la Vierge qui se tenait en prière au milieu des premiers disciples. Mais, pas de prière vraie sans conversion du cœur, pas de relation vraie à Dieu sans relation authentique aux autres.

Et puis, parce que nous croyons que Dieu est Amour, nous désirons que cet Amour pénètre notre terre, à tous les niveaux. Notre prière alors prend le visage de la demande, elle peut aussi prendre celui de l’intercession. Nous portons le monde entier dans notre prière, dans notre cœur. Notre prière doit devenir universelle, embrassant et embrasant le monde dans lequel nous vivons. Relisons ce que dit le Concile Vatican II, au sujet de la prière chrétienne : « Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur »(Gaudium et spes, introduction ). On sait, grâce au père Gabriel-Maria, que Jeanne de France se laissait enseigner par la Vierge. Et, parmi un des enseignements de la Vierge à Jeanne, il y a l’intercession, c’est à dire qu’elle incitait Jeanne à prier Dieu pour les pécheurs, elle l’invitait à demander à Dieu, pour eux, son pardon, à intercéder en leur faveur. Et sa prière s’est incarnée dans sa vie.

Car toute prière authentique débouche sur la vie, sur le faire, sur l’agir. Jeanne est devenue la « mère des orphelins et des pauvres veuves », comme le dit son premier biographe. Pour tous, elle est devenue la « Bonne duchesse », témoin en son temps de l’Amour de Dieu.

Ainsi, un troisième moyen d’annoncer par notre vie le Christ, c’est de devenir témoin de Son Amour. C’est bien souvent à travers un geste, un sourire, une parole que nos frères humains découvrent le visage de Jésus et Celui du Père. Nous sommes plus grands que nous-mêmes, c’est à dire que notre existence chrétienne, si cachée soit-elle, parce qu’elle est animée en son dedans par l’amour de Dieu et du prochain, se donne et se livre et en se donnant elle donne un plus grand qu’elle-même. Le Christ aime à travers nous et par nous, Il aime par nos mains, notre cœur, nos paroles. Ainsi, notre amour de l’autre n’est pas une pure philanthropie. Il est théologal parce qu’il nous conforme à Celui en qui nous croyons.

Cette conformité est l’œuvre de l’Esprit Saint, en nous, moyennant notre effort personnel, certes, effort qui est accueil, docilité, confiance par rapport à l’influence divine en nous. Si parfois, comme la Vierge, nous nous demandons face à telle situation, à tel problème ou à telle question à résoudre : « mais comment cela se fera-t-il » ?, notre recours, n’est-il pas alors de croire en l’aide de l’Esprit Saint, d’y croire en l’appelant à notre secours, en priant le Père de nous en faire le Don ? Car, selon le Christ, le Père ne refuse pas "l’Esprit Saint à ceux qui l'en prient" (Luc 11, 13). Il sera alors notre Lumière, notre Paix, notre Espérance ; notre manière de vivre, de voir les choses de la vie, en sera comme transfigurée. Quelqu’un peut nous aider en cela : la Vierge, elle toute prise à l’ombre du Saint-Esprit. De l’Annonciation à la Pentecôte, en passant par le Calvaire et le matin de Pâques, elle nous montre le chemin de cette lente transfiguration intérieure, elle nous en balise en quelque sorte la route. Elle nous montre la vraie et véritable Lumière de nos existences humaines, le Christ qui est vraiment Lumière sur la mort et la vie des hommes.

4.

L’Évangile de Marie,

Georgette Blaquière, p. 154.

Avec et comme Marie, être là « présent à la Présence »

L’auteur invite à contempler la Croix, à entrer dans le mystère de la Croix avec Marie car Marie est bien la seule à être entrée très profond dans ce mystère, dans le mystère de notre relèvement, elle la première des sauvés. Elle entre dans le mystère, elle le fait sien en quelque sorte, en l’acceptant, en redisant « oui » comme à l’Annonciation. Elle est « présente à la Présence », selon la belle expression de l’auteur.

Le père Gabriel-Maria aimait contempler la Vierge au pied de la croix. Il disait que seule Marie au pied de la croix avait gardé la foi, une foi intacte et pure. En vertu de cela, elle est un modèle unique pour notre vie de foi, d’espérance et de charité.

Car Elle est debout, et debout dans l’espérance. Elle porte jusqu’au bout le fardeau que porte Jésus, notre fardeau, tous nos fardeaux.

Elle devine le pourquoi de cette Heure, l’enjeu de cette Heure. Elle pressent qu’il en va de notre destin. Elle accepte. Elle est là pour recueillir le dernier regard de Jésus. Pour Gabriel-Maria, toujours, ce regard du Christ sur Elle a dû percer son cœur tel un glaive. Elle a dû y lire la hauteur, la largeur, la longueur et la profondeur de son amour. Et lui, a dû lire dans son regard à elle le « oui » de la servante du Seigneur, le « oui » de la Mère de son Église qui accepte, qui consent ; la Mère et le Fils sont en communion indicible de volonté et d’offrande. À cette Heure, pour reprendre toujours une expression du père Gabriel-Maria, Marie enfante « ses enfants de la paix ». Si la première Ève a enfanté des êtres mortels, la nouvelle Ève, toute compatissante au pied de la Croix du Premier-né, enfante pour la vie.

Jésus n’est pas mort seul. Sa Mère est là. Elle ne pouvait pas grand chose, certes, elle ne pouvait pas lui éviter ni de souffrir ni de mourir, mais elle était là, intensivement là. Elle entre dans cette mort avec l’intensité de son amour de mère et peut-être plus encore avec l’intensité de sa foi, avec la sainteté de la femme rachetée par avance, elle, la Toute Sainte. À cet instant, elle a dû rejoindre l’intention profonde de son Fils car nul autre n’a pu entrer en profondeur dans les sentiments du Christ qu’elle, sa Mère. Son cœur comprend le cœur de Celui qui se laisse transpercer, le cœur de Celui qui s’offre pour la multitude des hommes.

Comme le fit jadis saint Jean, prenons chez nous Marie. C’est le don que nous fait le Christ avant de s’enfoncer dans la mort pour resurgir dans la lumière nouvelle de Pâques. Avec elle, aucune de nos épreuves sera vide de sens. Même si nous allons loin dans la faiblesse, loin dans le sentiment de découragement, un simple recours à la Vierge peut nous redonner un peu de courage et de lumière. Rejoindre en esprit la Vierge au pied de la croix n’est pas triste. C’est une démarche spirituelle pénétrée au contraire d’une grande espérance, de cette espérance qui traverse les béatitudes.

Pour nous, certes, il n’est pas question de revivre affectivement, sentimentalement ce drame de la Croix avec la même force, la même intensité. Le Christ n’attend pas de nous des émotions, des sensations, des sentiments même sublimes, mais il attend la conversion de nos cœurs. Il nous invite à prendre au sérieux cette folie qu’est sa Croix, une folie qui est cependant plus sage que toutes les sagesses humaines, selon saint Paul : « ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes » ( 1 Co 1, 25). Car aucune sagesse humaine ne peut donner la vie, la vraie, celle qui ne meurt pas.

Au pied de la Croix, la Vierge partage la compassion du Fils pour nous tous, pauvres pécheurs. La Mère du Christ est entrée dans la Passion de son Fils par sa compassion, Si Marie est aujourd'hui dans la joie et la gloire de la résurrection, cependant, sa compassion maternelle envers nous demeure. « L'intervention secourable de la Vierge Marie au cours de l'histoire l'atteste et ne cesse de susciter à son égard, dans le peuple de Dieu, une confiance inébranlable…. Marie aime chacun de ses enfants, portant d'une façon particulière son attention sur ceux qui, comme son Fils à l'heure de sa Passion, sont en proie à la souffrance ; elle les aime tout simplement parce qu'ils sont ses fils, selon la volonté du Christ sur la Croix » (Benoît XVI, Lourdes, 2008, homélie du 15 septembre).

Marie est celle qui a cru. « De son cœur de croyante et de Mère, jaillit une eau vive qui purifie et qui guérit » (Benoît XVI, Lourdes, 2008). Cette source est son amour gratuit qui nous veut conduire à l’unique source du Salut, le Christ.

La souffrance peut nous rompre, nous ébranler, nous faire désespérer du sens et de la valeur de la vie. Comme le dit encore Benoît XVI à Lourdes, « il est des combats que l'homme ne peut soutenir seul, sans l'aide de la grâce divine », et sans l’aide d’une présence, présence de ceux et celles qui nous sont proches en humanité, mais aussi présence de ceux qui nous sont proches par le lien de la foi. « Qui pourraient, poursuit le Pape, nous être plus intimes que le Christ et sa sainte Mère, l'Immaculée ? Plus que tout autre, ils sont capables de nous comprendre et de saisir la dureté du combat mené contre le mal et la souffrance. »

Au sein des combats de la vie, des épreuves de l’existence, de fréquents regards sur la Vierge peuvent nous aider à entrer petit à petit dans les dispositions profondes de son cœur, celles qui la font communier à l’offrande de son Fils, au Calvaire. Alors, tout ce que nous vivons d’heureux ou de malheureux prend sens et participe, d’une manière bien mystérieuse certes mais bien réelle, à l’avènement des promesses divines qui sont des promesses de vie heureuse.

5.

L’Évangile de Marie,

Georgette Blaquière, p. 182-183.

« Ma mère Marie, et ma mère Église, je veux vous aimer d’un même amour »

Aimer le Christ, aimer la Vierge sa Mère, c’est aussi aimer l’Église, suivre de notre mieux le chemin qu’elle nous trace comme le faisait sainte Jeanne, en son temps. En effet, nous rapporte le père Gabriel-Maria, Jeanne « gardait les commandements de Dieu et de l’Église avec une aussi grande sollicitude et exactitude qu’il lui était possible ». Et dans la Règle de vie des Annonciades, il écrit que les sœurs « doivent croire ce que croit notre Mère la Sainte Église ». Jeanne comme Gabriel-Maria savent que dans l’église, là est toute vérité, là est le vrai repos, au milieu des vicissitudes de ce monde.

La lecture du texte de Georgette Blaquière m’a conduite à méditer sur le mystère de l’Église. En ces temps où l’Église et ses pasteurs sont tellement décriés, il est bon de poser le regard de notre foi et de notre cœur sur le mystère même de cette Église, voulue et fondée par Jésus-Christ.

Aimer le Christ et sa Mère, aimer l’Église, c’est un seul et même amour. Le Christ, par son incarnation, sa vie, sa mort et Passion, sa résurrection, en un mot, par toute sa vie de Fils de Dieu et de Fils de Marie, s’est associé d’une manière bien réelle tous les hommes pour former avec eux un seul corps comme l’écrit saint Paul. Le Christ est en effet «  la tête du Corps, c'est-à-dire l'Eglise : Il est le Principe, Premier-né d'entre les morts (il fallait qu'il obtînt en tout la primauté), car Dieu s'est plu à faire habiter en lui toute la Plénitude et par lui à réconcilier tous les êtres pour lui, aussi bien sur la terre que dans les cieux, en faisant la paix par le sang de sa croix "Col 1, 18-20).

Et la Vierge, sa Mère, est la première de cette grande famille réconciliée en Christ, offrant un exemple incomparable de vie sainte pour tous les fidèles qui « tâchent encore de croître en sainteté en triomphant du péché. Aussi lèvent-ils les yeux vers Marie » qui « brille comme un modèle de vertu » capable de les attirer tous vers le bien et le meilleur (LG 65). En elle, grâce à sa participation étroite à l’œuvre du Salut, se rassemblent et se reflètent d’une manière exemplaire toute la foi, l’espérance et la charité de l’Église.

L’Église est la maison spirituelle de Dieu, plus exactement, ses membres sont eux-mêmes cette maison, un immense temple dont toutes les pierres sont vivantes. « Ne savez-vous pas que vous êtes un temple de Dieu, et que l'Esprit de Dieu habite en vous ? (1 Co 3, 16), nous rappelle saint Paul. Et Dieu lui-même a construit cette maison avec un ciment divin, son Esprit-Saint. Elle est un véritable milieu vital qui unit toutes les personnes humaines, dans leur singularité, à Dieu Trinité, par le Christ et en Lui. L’Église, grâce aux sacrements, et en particulier à celui de l’Eucharistie, communique à tous ceux qui l'accueillent la vraie vie, celle qui transfigure de l’intérieur toute vie personnelle. Elle est ouverte à toutes les cultures qu’elle ensemence d’Évangile. En montrant le vrai but de toute destinée humaine, elle résiste à ceux qui veulent faire croire que l’homme peut être la source de sa propre vie et de son propre accomplissement.

L’église, comme la Vierge servante et pauvre, témoigne de l’espérance qui est en elle. Elle est le lieu de la Présence. Cette Présence, c’est sa vérité, sa raison d’être et elle a le droit de le dire, elle a le droit de se dire, surtout dans une société qui perd la mémoire de ses racines.

Il est certainement nécessaire aujourd’hui de redécouvrir ce qu’est l’Église en réalité, ce qu’est le cœur de l’Église, ce qu’est sa nature profonde. Cela peut se définir en peu de mots : l’Église est fondamentalement sacramentelle par le fait qu’elle est signe du Christ, de sa Présence d’Amour offerte à tous.

Ainsi, le Christ Jesus loves us so much that He wills to remain with us until the end of time.Le ChrisLLenous aime tellement qu'il veut rester avec nous jusqu'à la fin des temps. Avant de remonter vers son Père, il dit en effet à ses disciples : « Et voici que je suis avec vous pour toujours jusqu'à la fin du monde "(Mt 28, 20).

Ainsi, il reste avec nous dans l’Eucharistie, véritable compagnon de notre pèlerinage terrestre, de notre pèlerinage de la foi. Il est le vrai Pain de la route, «  le Pain de vie, le Pain de notre voyage ici bas » comme le dit le bienheureux Gabriel-Maria.

Il reste encore avec nous dans l'Église comme notre guide, notre Berger et Bon Pasteur. Jesus formed the first nucleus of the Church by His preaching, by choosing and instructing the Apostles; He gave life to her by dying on the Cross. Par sa vie donnée sur le bois de la Croix, par son Cœur transpercé d’où ont jailli le sang et l’eau, l’Église est née, Nouvelle Ève, Mère de tous les vivants. Par sa vie donnée, Jésus l’a sanctifiée. Il lui a donné sa force, il en a fait son Épouse. Certes, le Christ Ressuscité vit désormais près de son Père. Mais, par son Église, par son corps mystique, Il demeure avec nous. Il dirige son église, il la conduit par son Esprit Saint qui a été répandu dans le cœur de tous les croyants lors du Baptême ; cet Esprit Saint agit aussi dans le cœur de tout homme de bonne volonté. On ne peut connaître les frontières de l’église ! Il la soutient, il la vivifie sans cesse, lui donne vie, et distribue des grâces à chacun de ses membres.

Ainsi, l'Église vit par le Christ, elle est sainte de Sa Sainteté, elle est la Mère des croyants, la Mère de tout homme de bonne volonté. This union of Christ with the Church is so intimate and vital that the Church can be regarded as a prolongation of Christ. Cette union du Christ avec l'Église est si intime, si vitale, si existentielle, que l'Église est considérée comme le Corps du Christ, Lui-même, étant sa Tête. Indeed, Pope Pius XII teaches that "Christ sustains the Church in a divine manner; He lives in her to such a degree that she is, as it were, another Christ" ( Mystici Corporis ). Elle vit de la vie même du Christ. Par et à travers son Église, le Christ nous nourrit de sa Parole et de sa doctrine, de sa grâce vivifiante et sanctifiante.

Comme nous ne pouvons être plus unis au Christ, ici-bas, que par l'Eucharistie, de même, nous ne pouvons avoir une plus grande assurance de vivre selon son esprit, d'être dirigé et enseigné par Lui, que par notre union à l'Église, maison de prière pour tous les peuples, lieu de rassemblement de toutes les races, peuples et nations. Déjà, le Prophète Isaïe avait entrevu cela quand il écrit à propos du dessein bienveillant de Dieu pour tous les hommes : « Je les mènerai à ma sainte montagne, je les comblerai de joie dans ma maison de prière…., car ma maison sera appelée maison de prière pour tous les peuples." (Is 56, 7) Jésus reprendra cela dans son Évangile : " Ma maison sera une maison de prière" (Mt 21, 13 ou Lc 19, 46), et cela pour tous les peuples.

To be a "Child of the Church" is the most glorious title for a Christian and second only to that of "child of God." These two titles can never be separated -- one depends upon the other; for as St. Cyprian has said, "He who does not have the Church for a Mother, cannot have God for a Father."Le ChristL'Église du Christ est l'unique dépositaire et la dispensatrice d’inestimables bienfaits spirituels, les seuls capables de transformer nos vies d’une manière durable. Ayons en l’Église une confiance d’enfant, certains de trouver Jésus en elle, Jésus qui sanctifie, qui nourrit, qui enseigne et nous dirige par le biais de ses ministres. If the thought of being a Child of the Church does not make our hearts vibrate, if our love for the Church is weak, if our recourse to her is not confident, this indicates a lack of the spirit of faith: we have not sufficiently understood that the Church is Christ, continuing to live in our midst to sanctify and sustain us and to lead us to eternal beatitude. "We can think of nothing more glorious, more noble, and more honorable than membership in the Holy Roman Catholic Church, by which we become members of such a holy Body [the Mystical Body of Christ], are guided by one and so sublime a Head [Jesus Christ], are filled with one divine Spirit [the Holy Spirit], and finally, are nourished in this earthly exile with one doctrine and one same heavenly Bread until we are permitted to share the one eternal beatitude in heaven" ( Mystici Corporis ).

Si nous aimons le Christ, nous aimerons donc son Église, car elle est son image, elle nous Le montre, elle nous conduit à Lui, à l’exemple de la Vierge, notre Mère à tous.

Alors, que le fait d'être un enfant de l'Église soit notre paix, notre sécurité, notre joie car elle nous indique le vrai sens des choses de ce monde, le vrai sens des choses de Dieu, elle nous montre où vont nos existences humaines.

6.

L’Évangile de Marie, p. 63.65.66

Georgette Blaquière,

« Marie, maîtresse de la maison Église où se fabrique le Pain du Royaume…. »

Chaque jour, comme un pain quotidien, la grâce de Dieu nous est offerte. Dans la prière, dans les sacrements, la parole de Dieu, chaque jour, si nous y sommes attentifs, nous pouvons y puiser la force pour ce jour d’aujourd’hui. Mais, il y a un lieu où elle nous est donnée d’une manière plus radicale, plus efficiente, c’est l’eucharistie, ce Pain qui nourrit, qui fait grandir dans la foi, l’espérance et la charité. Nous savons que sainte Jeanne de France, la fondatrice de l’Ordre de la Vierge Marie, nous conseille de nous nourrir de ce Pain. Mais, elle, comment s’en est-elle nourri ? Quels ont été les effets dans sa vie de sa dévotion à l’eucharistie ? La réponse à cette question va donc être le sujet de cette méditation.

Grâce au bienheureux Gabriel-Maria, son confesseur franciscain, qui l’a rapporté dans un de ses écrits, nous savons que sainte Jeanne de France a été conduite à l’eucharistie par la Vierge. L’eucharistie est en effet une des « trois choses » que Marie lui a enseignées : « Il y a trois choses qui me plaisent par dessus tout : c’est d’écouter mon Fils, ses paroles et ses enseignements […], c’est de méditer sur ses blessures, sur sa croix et sa Passion, et c’est le très Saint Sacrement de l’autel ou la messe […] Fais ceci et tu vivras. »

Les contemporains de Jeanne de France ont été les témoins de sa ferveur eucharistique. Un jour, raconte son premier biographe, sœur Françoise Guyard, « elle se présenta pour la sainte communion avec une si grande dévotion qu’elle incitait à la dévotion tous ceux qui la regardaient ». Ferveur, mais aussi respect qui s’est certainement manifesté pour elle par le souci de « faire quelque chose pour l’honneur d’un si grand sacrement… », par exemple, « accompagner avec grand respect le Saint Sacrement quand il est porté aux malades … » On sait qu’elle bordait des porte-hosties.

Mais surtout, il est un geste, dans la vie de Jeanne, qui souligne combien elle désirait cette communion avec Jésus, Jésus livrant sa vie, Jésus se donnant dans le Pain et le Vin eucharistiques, c’est celui du lavement des pieds. Chaque année, en effet, rapporte la Chronique de l’Annonciade, au moment du Jeudi Saint, Jeanne lavait les pieds de treize pauvres, en souvenir de la Cène du Seigneur. Par ce geste, elle montrait que le Christ, pauvre et serviteur, était au cœur de sa vie, qu’Il était le modèle à partir duquel elle comprenait son existence. Ce geste du Christ, que Jeanne refaisait chaque année, est bien l’image de sa vie qu’elle a mise tout entière sous le signe du service, à l’exemple de la Vierge. En refaisant ce geste, Jeanne voulait à la fois faire mémoire du Christ dans sa Passion, lui manifester son attachement et son amour, mais aussi le suivre, l’imiter et s’unir à Lui.

À la lumière du mystère de l’Eucharistie, Jeanne s’est donc mise à la disposition des autres en partageant, en se donnant ; on peut dire que ses actions de don et de partage reflètent les dispositions de son cœur. Ainsi, ayant assez de biens, « elle n’y avait pas son cœur. […] aussi elle distribuait ses biens à tous ceux qu’elle savait dans l’indigence. »écrit encore son premier biographe. Jeanne ne partageait pas seulement ses biens, elle partageait aussi sa personne, en soignant elle-même les malades contagieux, en mettant ses compétences de gouvernement au service de son duché qu’elle administrait avec prudence, si bien que dans « les affaires importantes, on venait à elle pour recevoir conseil » ; elle a partagé aussi le don que Dieu lui a fait, c’est-à-dire son charisme, en le confiant à son père spirituel, le père Gabriel-Maria, afin qu’il l’aide à ne pas le laisser sous les boisseau mais à le mettre « en lumière dans l’Église de Dieu.»

L’Eucharistie était encore pour elle le lieu où elle vienait demander le discernement quand elle avait des décisions à prendre, tel le choix d’un confesseur. Jeune encore, « comme elle était à la messe en pensant qui elle élirait pour confesseur, elle pria Notre Seigneur de bien vouloir lui inspirer ce qui lui serait le plus agréable et à elle-même, salutaire. » Jeanne pressentait que l’eucharistie la faisait entrer dans le monde nouveau du Salut, que ce sacrement pouvait l’éduquer à une vie nouvelle, celle qui l’éloignait petit à petit du péché pour la tourner vers le monde de la grâce, qu’il l’aidait à reconnaître en sa vie ce qui était le meilleur. Car Jeanne se savait pécheur. Le père Gabriel-Maria, témoignant « qu’il ne l’a jamais trouvée ayant commis un péché mortel » confie que « quelquefois par grand ennui s’en approcha-t-elle mais Notre Seigneur la garda… » Certainement l’Eucharistie a été pour elle, avec le sacrement de réconciliation et la prière, un moyen pour résister à toute tentation.

Enfin, l’eucharistie l’a unie au Christ et cette union la fit devenir comme un même être avec Lui. Le sacrement eucharistique l’a certainement conduite à vivre une véritable communion existentielle avec l’Époux de son âme, le Christ. Au soir de sa vie, elle a expérimenté, par grâce de Dieu, cette union au Christ d’une manière toute particulière, si bien qu’elle était véritablement toute « transformée par l’amour de Jésus », selon le témoignage, toujours, de ses contemporains.

L’Eucharistie, petit à petit, a transformé son cœur, sa vie, l’aidant à conformer son existence à celle du Christ, l’aidant à grandir dans la charité, le vrai amour du prochain, à suivre véritablement ce conseil de saint Paul : « Je vous exhorte donc, frères, par la miséricorde de Dieu, à offrir vos personnes en hostie vivante, sainte, agréable à Dieu : c'est là le culte spirituel que vous avez à rendre » (Rm 12, 1)

L’Eucharistie a façonné son vécu du quotidien, a nourrit sa vie chrétienne, sa vie de baptisée, l’a transformée petit à petit à l’Image de Celui à qui elle s’était entièrement donnée.

Dans son encyclique sur l’Eucharistie, Jean-Paul II nous nous invitait à nous mettre à l’école des saints, ces « grands interprètes de la piété eucharistique authentique », comme il dit. Prions sainte Jeanne de nous donner son amour de l’eucharistie. C’est avec quelques mots tirés de l’encyclique de Jean-Paul II que je vais terminer cette méditation :

Dans les saints «  la théologie de l'Eucharistie acquiert toute la splendeur du vécu, elle nous « imprègne » et pour ainsi dire nous « réchauffe ». Mettons-nous surtout à l'écoute de la très sainte Vierge Marie en qui, plus qu'en quiconque, le Mystère de l'Eucharistie resplendit comme mystère lumineux. En nous tournant vers elle, nous connaissons la force transformante de l'Eucharistie. En elle, nous voyons le monde renouvelé dans l'amour. En la contemplant, elle qui est montée au Ciel avec son corps et son âme, nous découvrons quelque chose des « cieux nouveaux » et de la « terre nouvelle » qui s'ouvriront à nos yeux avec le retour du Christ. L'Eucharistie en est ici- bas le gage et d'une certaine manière l'anticipation : « Veni, Domine Iesu ! » Jean-Paul II, L’Église et l’Eucharistie, Médiaspaul, 2003, p. 65, n° 62. )