L’Influence de saint François d’Assise

dans la vie de sainte Jeanne de France

(1464-1505)

Après avoir rapidement décrit comment l’héritage franciscain est parvenu jusqu’à sainte Jeanne grâce aux générations familiales qui l’ont précédée, ces quelques réflexions, dans un second temps, vont montrer combien le climat religieux, au temps de Jeanne, est marqué par les fils de saint François. Puis, elles se poursuivront en allant à la rencontre de Jeanne, essayant de voir comment, dans ses grandes orientations spirituelles, - le plaisir de Dieu, la charité et la paix, la Passion et l’Eucharistie, la Vierge Marie – l’influence de la tradition franciscaine s’est manifestée.

Un terreau familial favorable

En regardant les ascendants de Jeanne, tant du côté paternel que maternel, on arrive à un constat : le côté paternel et maternel ne peut pas être dissocié car toute la sève franciscaine qui s’écoule au cœur de sa famille, au fur et à mesure que les générations vont se succéder, part de la Savoie.

La tradition a retenu que François en personne, arrive un beau matin dans la maison du comte Thomas Ier de Savoie. En effet, passant en cette région pour se rendre en Espagne, il fait don ce jour-là d'une manche de son habit, à Béatrix de Genève épouse de ce Thomas Ier. Toute heureuse de cette « relique », Béatrix de Genève fonde peu après, en 1216, un couvent de frères mineurs à Suse et en 1230, le premier couvent de clarisses de Savoie, à Chambéry. Elle devient tertiaire. A sa mort, Thomas Ier se remarie et donne à sa fille aînée le nom de Béatrice, en souvenir de sa première épouse.

Cette Béatrice, devenue par mariage comtesse de Provence, prend le cordon franciscain (cordigère). Elle suit sa fille, Marguerite de Provence, à la cour du roi Louis IX lorsqu’elle celle-ci épouse le roi Louis IX, et  fait ainsi à la cour de son gendre l'apport de la spiritualité franciscaine.

A partir du règne de Louis IX vont se succéder, tant du côté de la branche de Savoie, que de celle de la Maison de France, une série de générations dont les membres vont être proches du milieu franciscain.

Ainsi, à la mort de saint François, on raconte que les frères auraient envoyé au roi Louis IX l’oreiller que le Poverello a utilisé jusqu’à son dernier souffle, signe de la proximité spirituelle du roi avec saint François. On sait aussi que parmi les conseillers du roi, des frères mineurs sont présents, tel frère Eudes Rigaud qui deviendra en 1248 archevêque de Rouen. Louis IX a également invité plusieurs fois le grand théologien franciscain, Bonaventure, devenu en 1257 Ministre général de l'Ordre. Celui-ci a prêché, en effet, entre 1257 et 1269, 19 sermons devant le roi sur les 113 qu'il a donnés à Paris.

De plus, Isabelle de France, sœur du roi, fonde les clarisses de Longchamp et y fait elle-même profession religieuse. Bonaventure lui dédie un de ses ouvrages : « De la perfection de la vie ou de la vie parfaite » ; il en dédie un autre, « Du gouvernement de l’âme », à  Blanche, fille de Louis IX, épouse de Ferdinand, prince héritier d’Espagne. Par cet exemple, on voit se profiler l’ascendant des fils de saint François sur la vie spirituelle de la Maison de France qui va donner plusieurs saints à l’ordre séraphique, entre autres, Louis IX lui-même, devenu saint Louis, sa sœur, la Bienheureuse Isabelle, saint Louis d’Anjou, petit-fils de son frère Charles.

Les proches parents de Jeanne

Deux cousines, saintes franciscaines

Marie d’Anjou, mère de Louis XI, grand mère de Jeanne donc, a un  frère René dont une petite fille va devenir une sainte franciscaine, la bienheureuse Marguerite de Lorraine, fondatrice de couvents de tertiaires franciscaines puis de clarisses. Elle-même meurt sous l’habit de clarisse en odeur de sainteté. Marguerite et Jeanne sont  contemporaines, étant nées à un an d’intervalle. Elles sont cousines par leur arrière-grand-mère, Yolande d’Anjou.

Une autre cousine de Jeanne, va devenir également une sainte franciscaine : la bienheureuse Louise de Savoie, que Jeanne a connue. Louise est la  fille de Yolande de France, sœur de Louis XI, et d’Amédée IX, frère de Charlotte de Savoie, mère de Jeanne. Après son veuvage, Louise entre au couvent des clarisses d’Orbe. Elle aussi devient bienheureuse.

Les parents de Louise de Savoie, oncle et tante de Jeanne

Amédée IX, le duc « Aimé », comme l'appelle sa femme Yolande, est tertiaire franciscain et devient, lui aussi, un saint, le bienheureux Amédée de Savoie.  On raconte qu’à l’ambassadeur d’un souverain étranger, qui se disait curieux un jour des richesses de la cour de Savoie et aurait bien voulu qu’on lui montrât la meute du prince, celui-ci lui fit voir dans un de ses palais une grande foule de pauvres, qui, attablés, mangeaient de bon appétit. « Voilà ma meute, dit-il, avec laquelle j’espère chasser et gagner la gloire du Paradis ».

Sa femme, Yolande de France, sœur de Louis XI, elle, se caractérise par sa dévotion mariale. Aiunsi, en prenant la régence du duché, à la mort de son mari, elle écrit à la Vierge une lettre lui faisant le don total d’elle-même et de ses sujets, avec cet envoi au-dessous de la signature : « Monsieur saint François et vous, Madame Marie-Magdeleine, je vous suplie de présenter ceste espitre à la Vierge Marie, et, à l’heure de mon trépassement, soyez-en mes témoins… et protestez à mon bon ange, comme à mon advocat, que je ne suis qu’à la Vierge Marie ». Une autre sœur de Louis XI, Jeanne de France, épouse du duc Jean de Bourgogne, se distingue aussi par sa dévotion à la Vierge, et principalement à la Conception de la Vierge Marie. ne Une autre sœur de Louis XI, Jeanne de rance, épouse du duc Jean II de ourgogne, se distingue aussi par sa dévotion à la Vierge, et principalement à la Coinception de la ierge Marie

Les parents de Jeanne : Charlotte de Savoie et Louis XI

La sœur d’Amédée IX, Charlotte de Savoie, mère de Jeanne, est également proche des frères mineurs, étant, elle, favorable à la réforme de l'Observance franciscaine. En effet, après diverses tentatives d'implantation de l'observance franciscaine à Paris dans les années 1480, elle parvient à ses fins en obtenant de son époux Louis XI les lettres l'autorisant à transformer l'ex-béguinage fondé par saint Louis en reli­gieuses du Tiers Ordre régulier de saint François sous le nom de l'Ave Maria. La reine Charlotte a eu aussi le projet d'établir à Tours près de sa résidence du Plessis un couvent de l'Ave Maria, mais devant les réticences du conseil de la ville pour l'achat du terrain, le projet a été abandonné. Enfin, Charlotte au soir de sa vie, faisant son testament, favorise les frères mineurs d’Amboise.

Du côté de son mari, le roi Louis XI, la présence franciscaine se remarque également. En effet, entre autres confesseurs et prédicateurs, il a appelé près de lui l'archevêque de Tours, pour devenir  son familier et confesseur, Hélie de Bourdeilles, qui est frère mineur. D’ailleurs, bien des frères mineurs sont présents à la Cour, au temps de Louis XI comme de Charles VIII, son fils. Olivier Maillard, en 1480, a la faveur royale ; il prêche de nombreux carême entre 1470-1501 dans de nombreuses villes du Royaume, telles Nantes, Rennes, Angers, Amiens, Orléans, Bruges, et même Bourges, devant Jeanne  et ses premières filles (Chronique de l’Annonciade, éd. Heverlee (B), 1979, p. 61, désormais : Chr.). Il tente de réformer les cordeliers de Paris (1502). Il meurt le 22 juillet 1502.

Jean Bourgeois est également présent à la Cour. Franciscain de Dôle, il arrive au diocèse de Belley en 1491. A l’occasion de ses missions, il fonde le couvent de Chambéry (1470), de cluses (1471), Moutiers (1472). Vers 1478, il devient précepteur du dauphin, le futur Charles VIII ; en 1489, on le retrouve confesseur et prédicateur du roi. Ce lien avec la Cour le fait passer à Tours, Angers, (1491). Il fonde le couvent de Lyon, 1492, Charles VIII soutenant l’entreprise. Il baptise un des enfants du roi et de la reine, Anne de Bretagne, Charles-Orland, né en 1492 et mort en 1495.

Jean Tisserant, autre frère mineur observant, devient prédicateur à la cour de Charles VIII et confesseur de la reine. De plus, les cordeliers d’Amboise font partie de l’entourage du roi. De son côté, Anne de Bourbon-Beaujeu, la propre sœur de Jeanne, également proche du milieu franciscain, fonde les clarisses de Gien, vers 1500 ; elle a comme confesseur un frère mineur observant de Navarre, ami d’Olivier Maillard, Jean de Monléon.

Le proche entourage de Jeanne

Les Beaujeu de Linières

Même affinité spirituelle à l’ordre de Saint-François chez François de Beaujeu, baron de Linières et d'Amplepuis, et sa femme, Anne de Culand, choisis par le roi pour élever Jeanne. Cette affinité toute franciscaine remonte loin, au temps du roi Philippe-Auguste qui, en 1210, charge un Guiscard IV de Beaujeu, d'une ambassade en Orient. A son retour, celui-ci passe par l'Italie. Ebloui par Assise, il demande et obtient que trois frères de saint François fassent route avec lui, jusqu'en ses propres terres. Là, ils fondent, à peine arrivés, un couvent, le premier couvent franciscain de France, à Pouilly, petite cité beaujolaise.

En 1270, la seigneurie de Beaujeu s’allie à la Maison de Savoie grâce au mariage de Louis de Forest, seigneur de Beaujeu, à Eléonore de Savoie. Cette Eléonore est une amie passionnée, elle aussi, des fils et des filles de Saint-François et va couvrir de sa protection le couvent fondé à Pouilly par les ancêtres de son mari et elle voudra que, sur son tombeau, on la représente «vêtue de gris en l'habit de saint François. »

Louis de Beaujeu et Eléonore de Savoie vont avoir parmi leurs descendants un Edouard de Beaujeu, époux  d’une Jacqueline, fille unique des seigneurs de Linières et de cette union va naître François de Beaujeu, choisi par Louis XI pour garder et élever sa fille Jeanne. Tel est esquissé l’ascendant franciscain de Jeanne. On comprend mieux, à partir de cette rapide généalogie, le choix qu’elle fait, tout enfant, des frères mineurs comme confesseurs et guides spirituels. Sa spiritualité va en être fortement marquée.

Un climat religieux marqué par saint François

Si le xiiie siècle est celui de l’expansion des villes et d’une économie plus prospère, il n'en est plus de même à l’aube du xive siècle où se produit une rupture : crise économique générant disettes et famines, épidémies (peste noire de 1348) ; crise politique, (1337, guerre de Cent ans) ; crise religieuse (1303, attentat d’Anagni, exil de la papauté en Avignon à partir de 1309) etc…. Pendant de longues années des millions d'hommes n'ont eu en partage que la souffrance et la mort. Tout cela a terriblement mar­qué les esprits. Un sentiment de compassion pour le Christ crucifié  se propage que l’art, véritable expression de la pensée,  véhicule abondamment.  Pourquoi la figure de Marie parle-t-elle tant au cœur, apportant sa note de joie, de consolation et d’espérance ? Car, les fidèles, dans ces derniers siècles du moyen âge, implorent Notre-Dame méditent sur ce qui la rend proche des hommes, sur ses joies, ses douleurs qui l’associent d’une manière étroite à la mission de son Fils ?

 Si l'on veut retrouver la source de tant de dévotion, en ce bas moyen-âge, il faut remonter au saint d’Assise. Saint François en effet a apporté une véritable révolution dans le Christianisme. C’est devant le Christ de Saint-Damien que tout commence pour lui. A partir de ce jour, son union au  Christ et au Christ crucifié ne va pas cesser de s’approfondir si bien qu'il finit par en porter les stigmates sur son propre corps. Ce miracle de l'amour a bouleversé l'Europe et fait naître des formes toutes nouvelles de sensibilité religieuse, telle la Dévotio Moderna qui caractérise la fin du moyen-âge, proche de la spiritualité franciscaine, ayant pris naissance dans les Pays-Bas septentrionaux, à la fin du xive siècle.

Dans l'idéal franciscain de sainteté, le Christ devient l'objet d'une contempla­tion affective, le compagnon avec lequel on partage la pauvreté, l'hu­milité, la joie et la souffrance, en particulier celle de la Passion - l’Evangile étant le lieu de cette connaissance « amoureuse » du Christ, avec l’oraison. Ce compagnonnage affectif du fidèle avec le Christ est bien une des caractéristiques de la vie religieuse, à la fin du moyen âge, en particulier au sein de cette Devotio Moderna dont la spiritualité est une spiritualité du cœur et non une spiritualité intellectuelle et abstraite. Les tenants de cette dévotion, religieux ou laïques, pratiquent les vertus chrétiennes et évangéliques, se dévouent au service du prochain, s’attachent à la Vierge, à la personne du Christ qu’ils veulent imiter et à qui ils veulent s’unir. Ces grandes orientations spirituelles sont communes avec celles de l’observance franciscaine : la conformité au Crucifié, la dévotion à l’Eucharistie et le culte de la Mère de Dieu.

Car les initiateurs de ce mouvements redécouvrent les écrits franciscains telles les Méditations sur la vie de Jésus, ouvrage écrit par un frère mineur à la fin du XIIIe siècle et correspon­dant bien à leur sensibilité. Ils redécouvrent surtout le grand théologien franciscain, saint Bonaventure. Ainsi, l’auteur de l’Imitation de Jésus-Christ, Thomas A Kempis, proche de la Dévotio Moderna, s’est fortement inspiré du docteur séraphique pour composer son œuvre, parue entre 1420 et 1426. En effet, entre l’Imitation de Jésus-Christ et l’œuvre spirituelle de Bonaventure, en particulier, les Trois Voies de la vie spirituelle, il y a bien des correspondances à découvrir.

Il faut ajouter que tout ce mouvement religieux s’inscrit dans un mouvement plus large de réforme de la société. En effet, les grands fléaux du xive siècle ayant affaibli le sens moral de la société tant dans le monde séculier que religieux, le  xve siècle a senti la nécessité de se réformer. Les branches réformées des ordres religieux, en particulier l’observance franciscaine, et la Dévotio Moderna, en lien avec les pouvoirs politique et religieux de l’époque, soutenus par de nombreux réseaux de personnes laïques influentes, y ont travaillé.

Enfin, en cette fin du Moyen-âge, l’œuvre évangélisatrice des prédicateurs des ordres mendiants, en particulier celle des frères mineurs observants, atteint toutes les couches de la société et les nombreuses fondations de couvents franciscains, appuyées par les grandes maisons princières de l’époque, émaillent peu à peu toute la chrétienté, y répandant l’esprit de saint François.

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Ces quelques jalons posés éclairent le sens de cette parole intérieure que la petite Jeanne reçoit et entend en elle-même à l’aube de son existence : « Par les plaies de mon fils, tu auras la Mère » ? Le sens qu’elle va lui donner reflète bien le climat religieux de son temps : elle comprend en effet que c’est par la contemplation du crucifié qu’elle va pouvoir découvrir la Vierge et que seuls, les fils de saint François d’Assise, le stigmatisé de l’Alverne, vont pouvoir la guider sur ce chemin. « Elle fut comme toute ravie et il lui sembla qu'on lui dit en son cœur :  Par les plaies de mon fils, tu auras la mère. Et à partir de ce moment, elle se proposa de prendre pour confesseur un des frères de l'Ordre de Monsieur Saint François, parce que Saint François avait reçu les stigmates des plaies de Notre Sauveur Jésus Christ, entendant bien que par elles, elle aurait la glorieuse Vierge Marie, à laquelle elle avait une si grande dévotion. » (Chr., p. 31)

Jeanne de France et François d’Assise

Allons maintenant à la rencontre de Jeanne et voyons comment, dans sa pratique religieuse, l’impact de saint François et de ses frères s’est manifesté.

Suivre le Christ selon l’Evangile dans la pauvreté et l'humilité, sous la Pater­nité de Dieu, tel est  l'idéal proposé par saint François dans la Règle qu’il a écrite pour ses frères. François a rencontré le Christ pauvre et crucifié à travers le frère qui souffre, le lépreux ; et le Christ l'a amené à découvrir Dieu-Père, comme le souverain bien, la source de tout bien. La Trinité est le grand mystère de cet amour incréé qui crée, rachète et sanctifie.

Plaire à Dieu, notre Père, en imitant le Christ et sa Mère

Un seul désir anime François : faire ce qui plaît à Dieu. Pour cela, il ne veut que suivre les traces de son Fils Jésus-Christ : « Dieu tout puissant, éternel, juste et bon, par nous-mêmes nous ne sommes que pauvreté mais toi, à cause de toi-même, donne-nous de faire ce que nous savons que tu veux, et de vouloir toujours ce qui te plaît ; ainsi nous deviendrons capables, intérieurement purifiés, illuminés et embrasés par le feu du Saint-Esprit, de suivre les traces de ton Fils bien-aimé notre Seigneur Jésus-Christ  » (Documents, « Lettre au chapitre », Editions  Franciscaines, Paris, 1968, p. 136, désormais : Documents).

Ce mouvement de l’âme, de tout l’être, vers le Père, est bien celui du cœur même de sainte Jeanne. Ainsi, lorsque le monastère de Bourges est terminé de construire et que ses premières filles peuvent en prendre possession, Jeanne organise une cérémonie à cette occasion, le 21 novembre 1504, afin de les introduire dans leur nouveau monastère.  Quand elles sont arrivées, Jeanne va s’adresser à sœur Catherine Gauvinelle, première ancelle du couvent, et à ses autres filles, sous forme d’une prière d’offrande à Dieu-Trinité : « Ma fille, Sœur Catherine et vous toutes mes filles, je fais don devant toute l'honorable assistance à la souveraine et sainte Trinité et à la très digne Mère de Dieu, la glorieuse Vierge Marie dont nous célébrons la fête et la solennité de sa sainte Présentation au Temple de Dieu, de mon âme, de mon corps et de toutes vous autres, mes filles présentes et à venir, ainsi que de cette église et de ce couvent que j'ai fait édifier en leur honneur afin qu'ils soient servis et honorés par vous. » (Chr. p. 128) Le choix du 21 novembre, fête de Présentation de la Vierge au Temple, selon la tradition, n’est pas un hasard de la part de Jeanne, mais un choix : de même que la Vierge s’est offerte à Dieu, de même, elle désire offrir à Dieu tout ce qu’elle est et tout ce qu’elle a de plus cher : ses filles.  Ce mouvement du cœur vers le Père, ce mouvement intérieur de l’être qui désire plaire à Dieu, lui être agréable, a accompagné Jeanne tout au long de sa vie et, au soir de son existence, elle n’a d’autre désir que de s’offrir entièrement Dieu et bien sûr aussi à la Vierge Marie. « Je donne mon âme à Dieu et à la Vierge Marie », écrit-elle au début de son testament du 10 janvier 1505.

Cette vie dédiée au plaisir de Dieu, animée du désir « de vouloir toujours ce qui Lui plaît », s’exprime, pour François, par l’imitation du Christ et de Mère. En effet, François ne veut que « suivre la vie et la pauvreté du très haut Seigneur Jésus-Christ et de sa très sainte Mère » (Documents, Lettre à sainte Claire). Jeanne se coule dans ce mouvement avec sa note bien à elle, cependant.  En effet, lorsque la vie conventuelle de ses premières filles commencent à être organisée et qu’on lui demande quel saint patron elle veut que ses filles suivent, (saint Basile, saint Jérôme, saint Augustin, saint Benoît ou sainte Claire), elle répond pour ainsi dire, ce que répondait saint François à une telle question : celui-ci voulait que ses frères n'aient que Jésus et le saint Evangile, ainsi, disait-elle, « mes sœurs n'auront à suivre que la Vierge Marie et sa vie rapportée au saint Evangile.» (Chr.  p. 121)

Il y a ici comme une similitude entre la vocation des fils de saint François et celle des annonciades qui a été d’ailleurs bien vu par le père Gabriel-Maria quand il parle de « conformité » entre sa vocation de frère mineur et celle de l’Annonciade. Ainsi, dans les Statuts Généraux de l’Ordre de 1529, il écrit : « Il semble bien que c’est le Saint-Esprit qui inspira de la sorte votre Fondatrice. Car nous suivons la règle des Apôtres et de Jésus  […] Ainsi, il y a une grande conformité entre votre Religion et la nôtre : la nôtre a à faire ce que Jésus a fait […] Et la vôtre doit faire ce que l’Évangile dit que la Vierge Marie  a fait…  » (Statuts Généraux, Toulouse, 1529, reprint, « Instrumenta Franciscana XXVI », Instituut voor Franciscaanse Geschiedenis, Sint-Truiden, (B), 1997, chapitre 4).

Charité et paix

Cet itinéraire d'ascension vers Dieu, d’élan vers le Plaisir de Dieu, est tout empreint d'amour ;  il n’y a pas de place pour une ascèse méthodique, mais pour un unique engagement celui de la conversion du cœur, en vue d’un amour de dilection, c’est-à-dire, un amour choisi, élu, désiré. Ce cachet particulier se transmet, comme par héritage, d'un saint à un autre saint dans toute la famille franciscaine. L’intuition spirituelle de François a été en effet de vivre l’Evangile au milieu des gens, d’être un témoin et un artisan de la paix évangélique. A sa suite, ses frères réunis en fraternités doivent donner l’image d’une petite cellule où la société est réconciliée, où le message de paix qu’ils annoncent par leur vie et leur parole puisse trouver écho dans les consciences et les cœurs.

Cela est vrai non seulement pour les premières générations de frères, mais pour celles qui les ont suivies. Ainsi, au XVe siècle, siècle de sainte Jeanne et du père Gabriel-Maria, les frères, spécialement ceux de l’observance franciscaine, sont soucieux de diffuser un message de paix, tel saint Bernardin à sa bonne ville de Sienne. En effet, les frères de l'Observance dans un contexte très troublé de la société de leur temps ont cherché à mener des campagnes de pacification des villes, comme l’avait fait d’ailleurs saint François d'Assise, du jour où il entendit l'Évangile de l'envoi des 72 disciples, en avant du Seigneur, avec la mission d'annoncer l’Evangile, la conversion et la paix en entrant dans les maisons.

Ce primat de l’amour et de la paix, c’est bien cela que Jeanne de France désire pour ses filles de l’Annonciade. En effet, l’exigence première, pour elle, n’est pas l’ascèse, mais bien la charité. Elle le dit clairement au début de ses Statuts de Marie : « Il fut toujours suggéré à mon esprit que cette Religion fût fondée plus sur la dilection spirituelle  que sur l’austérité corporelle. Aussi ce troisième statut est que vous, mes très chères sœurs, vous vous aimiez les unes les autres, si bien que toutes les sœurs n’aient qu’un cœur et qu’une âme ; car alors le Saint-Esprit  habitera dans les sœurs » (Règle et Statuts des moniales de l’ordre de la Bienheureuse Vierge Marie, Monastère de l’Annonciade, Thiais, 1934 : Statuta Mariae n° 21, désormais : Règle).

Et plus loin, elle insiste sur la paix, demandant que soient gravement reprises les sœurs « qui troublent la paix, celles qui parlent mal ou médisent des autres, les menteuses et les flatteuses qui ne peuvent ni vivre en paix elles-mêmes, ni laisser les autres vivre en paix et en charité. » Et elle ajoute : « Qu'elle soit certaine qu 'elle mourra en paix avec le Seigneur, la sœur qui aura gardé la paix avec sa sœur » (Règle, Statuta Mariae n° 22). Et dans la Règle de 1517, Gabriel-Maria reprend cela en invitant les sœurs à faire tous les jours « le sermon de la paix, selon la première dévotion de la Vierge, c'est-à-dire, qu'elles établissent toujours la paix entre les sœurs, réconciliant celles qui seraient en contestation, les excusant toutes, et se faisant toujours les avocates de la paix (Règle, 67).

Cet idéal de paix établi à l'intérieur de chaque monastère, fait partie des orientations particulières données aux personnes laïques proches de l’Annonciade, cela, du temps même des fondateurs. Le père Gabriel-Maria leur a d’ailleurs laissé quelques directives spirituelles afin de les faire avancer sur ce chemin de la paix. : « Les frères et les sœurs de cet Ordre doivent non seulement écouter les sermons quelque soit celui qui prêche, mais encore accomplir l'unique Parole du Christ. Celle unique Parole du Christ est une parole de paix, parce que le Christ est l'auteur de la Paix, c'est lui qui l'a donnée et lui qui l'a enseignée. Les frères et les sœurs de cet Ordre doivent donc établir la paix entre les hommes autant qu'il est possible, apaiser les discordes, être avocats de la paix, excusant les défauts et les manquements d'autrui, procurant la paix et la miséricorde, ne parlant jamais mal de quelqu'un, ramenant à la paix et à la charité ceux qui parlent mal des autres, car telle est la grâce du Christ et de sa Mère. » (Traité sur les Trois Ordres, éd. Peyruis, 1997, p. 63)

Et Gabriel-Maria, en fidèle disciple de François, a gardé, recommandé et annoncé en tous lieux où il allait, la paix. « Quand il venait en un couvent ou maison, il annonçait la paix. Et quand il s'en allait, il laissait et recommandait paix et charité, priant d'un cœur paternel de s'entraîner les uns les autres à l'exemple de notre doux sauveur Jésus » (Chronique de l’Annonciade, éd. Franciscaines, Paris 1937, p. 330 )

De son côté, Jeanne a montré, par toute sa vie, que la paix est au centre de ses préoccupations. Au soir de sa vie, le souci de la paix l’habite toujours. En effet, elle écrit dans son testament, s’adressant à son père spirituel : « Mon Père […] gardez et faites garder à mes Sœurs ce que vous m’avez fait garder à moi-même : c’est de toujours excuser ceux  de qui on parle mal. » (Règle : Testament, p. 147).

Passion du Christ

Pour François la Passion du Christ exprime l’abondance de son Amour pour tous les hommes. A cet amour fou, François répond par l’amour, un amour intense qui va le configurer au Christ. C’est le miracle des stigmates. « Transporté en Dieu par un désir d’une fougue toute séraphique et transformé par les élans d’une tendre compassion en Celui qui, dans son excès d’amour, voulut être crucifié, il priait un matin sur le versant de la montagne....  Et voici qu’il vit descendre du haut du ciel comme un séraphin.... muni d’ailes mais aussi crucifié... Il savait que les souffrances de la Passion ne peuvent en aucune façon atteindre un séraphin.... Cette vision lui avait envoyé pour lui apprendre que ce n’était pas le martyre de son corps, c’était l’amour incendiant son âme qui devait le transformer à la ressemblance de Jésus-Christ crucifié. Après une conversation familière, la vision disparut mais elle lui avait enflammé le cœur d’une ardeur séraphique et lui avait laissé imprimée en pleine chair la ressemblance extérieure avec le crucifié comme l’empreinte d’un cachet de cire qu’avait d’abord fait fondre la chaleur du feu » (Documents, « Legenda minor », 6,1., p. 750). Cet événement de la vie de François va marquer l’histoire de la spiritualité. Ainsi, à l’époque de Jeanne et de Gabriel-Maria, parmi les formes de piété dominantes, il y a celle de la compassion pour l’Homme des Douleurs.

En effet, au début du XIVe siècle, sous l'influence du pauvre d'Assise et des représentations des Mystères, la sensibilité chrétienne se porte tout à la fois vers Jésus, l’Enfant de la crèche, et vers le Christ agonisant sur le croix. Ce que la piété désire, c’est moins d'être éclairée que d'être émue. Les sermons de l’époque se plaisent en des descriptions fort réalistes du Christ souffrant, capables d'exciter au plus haut point la piété. En ce domaine, les prédicateurs franciscains ont excellé, tel Olivier Maillard, qui nous a laissé une Histoire de la Passion où il décrit avec réalisme les souffrances du Christ.

D’autre part, les Lieux saints témoins des souffrances et de la mort du Christ sont, dès l'origine du christianisme, l'objet d'une pieuse vénération.. Aux XIVe et XVe siècles, le nombre des pèlerins qui vont en Palestine, est, à cause des difficultés du voyage, de­venu presque nul. L'idée est venue alors de faire ce pèleri­nage en esprit et de vénérer, dans l'exercice du chemin de la croix, des représentations des principales étapes de la voie douloureuse. On imiterait ainsi la Sainte Vierge dont on aimait à retracer, au XVe siècle, le pè­lerinage aux lieux mêmes où avait souffert son Fils. Va alors se développer, sous l’influence des franciscains, le chemin de la croix. Ainsi,  Bonaventure, dans ses « Meditationes vitae Christi » et « Lignum vitae » en exposant les souffrances du Christ commente neuf stations du chemin de croix, signalées dans l’Evangile, auquel il ajoute la rencontre de Jésus et de sa Mère et la remise du corps du Seigneur à Marie.

Une autre tradition en cette fin du moyen âge est la vogue des « sépulcres » entre 1450-1550, en relation avec les sermons du temps pascal, spécialement chez les religieux franciscains. Ainsi, les couvents de la province de Bourgogne (Lyon 1619, Clermont-Ferrand 1465, Montbrison 1441) édifient plusieurs « sépulchres », ainsi que ceux de Lorraine, tels les cordeliers de Neufchâteau.

La dévotion de Jeanne envers la Passion du Christ prend donc sa source dans tout ce climat de piété franciscaine que la Chronique de l’Annonciade nous rapporte. Ainsi, on apprend que Jeanne a fait construire dans le jardin de son palais ducal  un « sépulcre », cela en raison de sa forte dévotion à la Passion du Christ : « Il est à noter que la noble Dame avait une fort grande dévotion à la passion de notre béni Sauveur et Rédempteur Jésus-Christ et à la sainte Croix. C'est pourquoi elle avait fait faire en son jardin une petite maison qu'on appelait le Saint Sépulcre. Et tout près, il y avait une belle croix assez grande, couverte d'un petit appentis, de peur que la pluie ne la gâtât » (Chr. p. 62-63). Cette représentation simultanée de la croix et du sépulcre montre que  Jeanne, dans sa prière, ne dissocie pas Passion et Résurrection.

D’autre part, au moment du Triduum pascal, le Vendredi saint, un service religieux est assuré à son palais ducal au cours duquel on vénère la vraie croix et les saintes épines conservées en la Sainte Chapelle de Bourges. La veille, le Jeudi saint, elle a aussi coutume tous les ans de procéder au lavement des pieds de treize pauvres à qui elle sert ensuite une collation, en souvenir de la Cène du Seigneur (Chr. p. 62) D’autre part, elle a aussi l’habitude de prier des Ave et Pater en l’honneurs des Cinq Plaies du Christ. On peut, par ces divers actes de piété, voir un écho de la tradition franciscaine liée au chemin de croix.

Mais, plus profondément, ces pratiques sont véritablement l’expression du grand amour de Jeanne pour le Crucifié qui « demandait la grâce d’être toujours blessée au cœur par la lance de l’amour divin  […] et de telle manière qu’elle n’éprouve plus rien d’autre que les blessures du Christ… » (De Confraternitate, éd. Peyruis, 1997,  p. 9),  à l’exemple de saint François  qui « à la vue du crucifié » et au « souvenir de la passion du Christ  […] ne pouvait plus détacher des plaies du Seigneur en croix le regard intérieur de son âme… » (Documents, « Legenda minor »1., 4, p . 727). 

Eucharistie

De même, la dévotion envers le sacrement de l’Eucharistie, de la part de Jeanne, est colorée de piété franciscaine qui se manifeste par la ferveur et le respect, deux composantes de la piété eucharistique de François.

François, on le sait, entretien un grand amour pour l’Eucharistie et cet amour est communicatif, Ainsi, « le sacrement du Corps du Seigneur l’enflammait d’amour jusqu’au fond du cœur : il admirait, étonné, une miséricorde si aimante et un amour si miséricordieux. Il communiait souvent et avec tant de dévotion qu’il communiquait aux autres sa dévotion lorsque, tout enivré par l’Esprit et tout occupé à savourer l’Agneau immaculé, il était ravi de fréquentes extases ». (Documents, « Legenda Major » 9,2 p. 665). De son côté, l’attitude de Jeanne à la messe est aussi capable de rayonner sur les autres : « Quand  elle entendait la messe, c’était avec une révérence et une dévotion si grande qu’elle était toute fondue en larmes car sa dévotion particulière était la dévotion au très digne Saint Sacrement de l’autel…. Et une fois parmi d’autres…. elle se présenta pour la Sainte Communion avec une si grande dévotion qu’elle incitait à la dévotion tous ceux qui la regardaient » (Chr. p. 105-106)   De même pour le Père Gabriel-Maria : « Le révérend Père aimait sur toutes choses la fréquentation du Saint-Sacrement de l’autel et y avait une grande révérence. Il disait la messe avec tant de dévotion que ceux et celles qui y assistaient, étaient excités à dévotion et à louer Dieu » (Chr., Paris, 1937, p. 314).

Cet amour se manifeste concrètement pour François par le respect de tout ce qui touche à l’Eucharistie – Parole de Dieu, Missels, calices, ornements, etc…. Aux frères responsables de couvents il dit en effet  : « Je vous en prie […]  suppliez humblement les clercs de vénérer par-dessus tout le Corps et le Sang de notre Seigneur Jésus Christ ainsi que les manuscrits contenant ses saints Noms et les paroles par lesquelles on consacre son Corps. Les calices, corporaux, ornements […]  tout ce qui sert au Saint Sacrifice qu’ils les regardent aussi comme très précieux […] Les manuscrits contenant les Noms et les paroles du Seigneur, partout où on les trouvera dans la malpropreté, on devra les recueillir et les ranger en un endroit décent » (6e lettre). Il redit ceci dans son testament : « Je veux que ce très saint Sacrement soit par-dessus tout honoré, vénéré et que l’endroit où on le garde soit précieusement orné » (Documents, Testament 11, p. 105).

Jeanne et le Père Gabriel Maria insistent eux aussi sur le soin à apporter à tout ce qui se rapporte à l’Eucharistie. Dans les Statuts de Marie, Jeanne recommande à la sœur sacristine d’être « attentive à tout ce qui est à faire en vue de l’Office divin, de la Messe et de la sainte Communion » (Règle, Statuta Mariae n° 97). Aux frères et sœurs de l’Ordre de la paix, Gabriel-Maria donne des directives très concrètes en ce domaine : « Les frères et les sœurs de cet Ordre doivent chaque jour, non seulement entendre la messe, mais encore la célébrer ou la dire. Ils doivent faire quelque chose pour l’honneur d’un si grand Sacrement, par exemple laver les corporaux ou autres linges d’autel, en donner aux églises pauvres et aux prêtres ; veiller à ce que les églises et les autels soient propres, exempts de toiles d’araignées et de poussière ; accompagner avec un grand respect le saint Sacrement quand il est porté aux malades ou en procession à travers les villes et les campagnes ; instituer ou fonder des suffrages ou prières qui seront récitées chaque jour en l’honneur d’un si grand sacrement, ou faire quelque autre chose que ce soit pour la gloire de la sainte hostie ». (De Confraternitate, p. 64).

Le soin  des églises et du culte est bien dans la ligne de saint François.

La Vierge Marie

La Vierge est toujours vue, par François, comme un être de relation ; elle est en relation avec le Père, avec le Christ et l’Esprit-Saint, avec la communauté ecclésiale, celle de la terre et celle du ciel. Son Antienne à la Vierge montre bien ceci : « Sainte Vierge Marie, aucune n’est semblable à toi parmi les femmes de ce monde :  fille et servante du Roi très haut, le Père céleste, mère de notre très saint Seigneur Jésus-Christ, épouse du Saint-Esprit.  Avec l’archange saint Michel, avec toutes les Vertus des cieux et tous les saints, prie pour nous ton Fils très saint et bien-aimé, notre Seigneur et Maître. » (Documents, «Office de la Passion », p. 179).  

François regarde Marie d’abord dans sa relation singulière avec les Trois Personnes de la Sainte Trinité, puis il la regarde dans sa relation totale à l’église : Marie, première disciple du Fils, puis Marie parmi les anges et les saints, Marie si proche de nous, comme celle qui nous donne le Seigneur miséricordieux. Marie qui prie pour nous. Elle est la première à suivre le chemin ouvert par Jésus. Elle marche devant. Elle a donc une relation toute particulière à cette église dont elle est l’image, l’idéal, la mère. Ses fils, après lui, vont développer au cours des siècles les intuitions mariales que François laissent percevoir dans cette antienne. On peut déjà en discerner une : l’excellence de Marie et son caractère exemplaire pour les croyants.

A la fin du Moyen-âge, l’influence exercée par les thèses de Duns Scot, franciscain, concernant l’excellence de la Vierge et son Immaculée Conception, est grande. A l’époque de Jeanne et de Gabriel-Maria, l’observance franciscaine dans son ensemble le suit dans ses positions immaculistes. Les prédicateurs s’en font l’écho. On le sait, Gabriel-Maria doit sa vocation religieuse à un sermon enflammé d’un frère mineur sur ce thème. Du côté de Jeanne, si on en juge la Chronique, la vertu de pureté lui est chère. Ne demande-t-elle pas, en effet, à Gabriel-Maria, de composer pour ses filles, avec celui de la charité, un statut de pureté ? « Madame voulait que le Révérend Père donnât à ses filles un statut de pureté et une échelle de charité » (Chr., p. 121). Enfin, il faut signaler une influence marquante de Duns Scot en cette fin du Moyen-âge : la fondation au sein de la famille franciscaine d’un ordre de moniales dont la vocation est d’avoir en soi l’image de Marie pure, de Marie Immaculée. Ce sont les conceptionistes, fondées à Tolède par Béatrice de Silva en 1489, quelques années donc avant l’Annnonciade.

Cependant, admettre que Marie soit immaculée dans sa conception, c’est aussi reconnaître qu’en elle résident toutes les vertus, - particulièrement celles révélées par les évangélistes – qu’en elle réside tout ce qui peut plaire parfaitement à Dieu. En conséquence, l’acquisition de ces vertus et leur exercice, leur mise en œuvre, à son exemple, ne peut qu’être un chemin sûr pour aller à Dieu. On voit là se profiler les orientations de Jeanne de France et de Gabriel-Maria sur lesquelles nous allons nous arrêter un instant.

Saint François, selon Bonaventure, avait demandé à Marie de devenir son protégé  afin que, par ses mérites, il puisse vivre selon « l’esprit de la vérité évangélique ». La Vierge est ici aux yeux  de François celle qui lui montre comment vivre authentiquement dans la foi. Pour François, Marie peut être un idéal de sainteté, Elle, Marie, la « Dame sainte, […], la Vierge devenue l’Église ». Il a exprimé cela d’une manière poétique dans deux poèmes sur la Vierge, la Salutation des Vertus, et la Salutation à la Vierge. Ces deux textes auraient formé, dans les anciens manuscrits, un seul et même texte au titre évocateur : « Des vertus dont fut ornée la sainte Vierge Marie et qui devraient être l’ornement de toute âme sainte » (Documents, p. 165.168).

Cette idée que la Vierge peut être un exemple à suivre se trouve sous la plume des prédicateurs franciscains du XVe, tel Pierre-aux-Bœufs (vers 1403) qui, en évoquant dans un de ses sermon le thème de la virginité écrit que « La sainte Vierge fut la première jeune fille qui osa inaugurer cette façon de vivre et de plaire au Seigneur » et, ainsi, de la proposer en exemple. Un autre franciscain de cette époque, saint Bernardin de Sienne, aborde également ce sujet. Ainsi, dans un de ses sermons, prononcé à Sienne au cours du carême 1427, il présente les vertus qui accompagnent la Vierge Marie de manière allégorique, c’est-à-dire, comme des Dames formant la cour de la Vierge Marie : Dame Clôture, Dame Familiarité, Dame Humilité etc… Il construit son sermon en citant  la parole évangélique qui sert d'appui à l'évocation de la vertu, puis il évoque ce qu'il faut faire concrètement. Cette manière de penser n’est pas exceptionnelle en cette fin du Moyen Age.

Mais c’est surtout l’influence de Bonaventure qui est la plus déterminante chez Jeanne et Gabriel-Maria car on le redécouvre, à leur époque, non seulement dans le milieu de l’observance franciscaine, dont fait partie Gabriel-Maria et Jeanne, mais aussi dans le milieu de la Dévotio Moderna, comme il a déjà été dit.

On peut ainsi noter  de nombreuses correspondances entre les écrits spirituels de Bonaventure et ceux du père Gabriel-Maria où il rapporte la pensée de sainte Jeanne. Des thèmes tels que les vertus, la paix, plaire à Dieu, la dilection, désirer le Christ, vivre au-dedans de soi, la Passion et les Plaies du Christ abordés dans les Trois Voies de Bonaventure se retrouvent, en des termes presque similaires dans les Trois Règles de l’Annonciade et les petits traités de spiritualité mariale de Gabriel-Maria. De même, toujours de saint Bonaventure, dans la Lettre sur l’imitation du Christ, les Cinq Fêtes de l’Enfant-Jésus, L’Arbre de Vie, La Vigne Mystique, ou bien dans le  Gouvernement de l’âme, ou De la vie parfaite, on trouvent des expressions familières aux fondateurs de l’Annonciade comme le « Bouquet de Myrrhe » qui évoque l’amour pour Jésus crucifié, les trois actes de « contrition, confession et satisfaction » ou bien ceux de « penser, dire et faire », Les « Plaies du Christ » présentées comme « cinq Fontaines », l’association des « Mages et de l’Etoile », la recherche de Jésus etc…

Concernant la Vierge Marie : l’idée d’exemplarité marial se trouve également sous la plume du docteur séraphique. Dans un de ses sermons sur la Vierge, il écrit en effet : « Il n’est rien de plus légitime que cette application à suivre la Vierge, parce qu’elle est, après le Christ, le modèle de toute vertu ». (« Bonaventure », DS, col. 1809). Ailleurs, dans son petit Opuscule sur les Cinq Fêtes de l’Enfant-Jésus, déjà cité, en arrivant à la cinquième fête, qui est celle de la Présentation de Jésus au Temple, il établit une ressemblance entre « l’âme dévote » et la Vierge, considérant cette âme comme étant « Marie en esprit » présentant au Père son Fils, Jésus. De même, dans ses conférences sur les Sept dons du Saint-Esprit, durant le carême 1268, cette idée de conformité à Marie est présente. Consacrant trois de ses sermons sur la Vierge, lorsqu’il aborde les dons de Force et de Conseil, il présente la Vierge comme un exemple à suivre : « Tout homme qui veut être saint doit suivre la Vierge glorieuse dans la sainteté d’une pureté non corrompue, d’une prompte obéissance et d’un dévouement total [… ] O Quelle pieuse mère nous avons ! Configurons-nous à notre mère et suivons sa piété [… ]  Nous aurons une couronne, si nous voulons imiter la Vierge glorieuse.» (Saint Bonaventure, Les sept dons du Saint-Esprit, Cerf, 2004, p. 133.139.143). Pour Bonaventure Marie est bien celle qui nous fait avancer de « vertu en vertu » afin de parvenir « à la terre promise », but de l’existence humaine, selon l’itinéraire qu’il développe dans ses Trois Voies de la vie spirituelle.

L’influence de cet itinéraire bonaventurien se remarque dans la succession des dix vertus, adoptée par Jeanne et développée par Gabriel-Maria dans la rédaction de la Règle de l’Annonciade. Ces dix vertus sont pour eux un chemin et de louange et de vie dont le but est Dieu lui-même. Jeanne les appelle en effet, le « Psaltérion à dix cordes » (Traité sur les trois ordres de la Vierge, p. 6, 26), tandis que le père Gabriel-Maria, les appelle « la Harpe de la vie » (Chr., p. 176). Et pour aider leurs filles et ceux qui veulent emprunter cet itinéraire marial, ils proposent, à l’exemple du docteur séraphique,  trois moyens : la méditation de la Parole de Dieu, la contemplation de la Passion du Christ, l’amour de l’Eucharistie.

Quel est, en bref, l’itinéraire de Bonaventure ? Dans le prologue des Trois Voies Bonaventure définit ainsi l’itinéraire qu’il propose : « Le premier degré, ou voie purgative, consiste dans l’éloignement du péché ; le second, ou voie illuminative, dans l’imitation du Christ ; le troisième, ou voie unitive, dans la réception de l’époux ». Pour aider le croyant dans cette marche spirituelle, Bonaventure donne trois moyens : la méditation, la prière et la contemplation.

Jeanne, la première, a emprunté ce chemin, avant de le proposer à ses filles. « Elle était, dit la Chronique, au degré d’amour unitif et transformatif » (Chr. p. 107), c’est-à-dire, dans une communion d’amour avec le Christ, son Epoux. Mais, avant de goûter cette voie unitive, Jeanne est passée aussi par la voie purgative, rejetant de sa vie, autant que possible, tout ce qui pouvait la conduire au mal. « Je ne l’ai jamais trouvée, avoue le père Gabriel-Maria, ayant commis un péché mortel. Quelquefois, par grand ennui s’en approcha-t-elle, mais notre Seigneur la garda pour qu’elle n’en vînt pas à l’accomplir » (Chr. p. 150). Cet aveu de Gabriel-Maria met implicitement en lumière le souci de Jeanne de garder son cœur pur, pour le Christ, son Epoux, met également en lumière son combat spirituel en vue de plaire à Dieu et se garder « de tout péché qui l’offense » (Règle, n° 14), ainsi que son humilité, par sa docilité à la grâce de Dieu et son attention à y répondre par son effort personnel.

Jeanne est aussi passée par la voie illuminative, marchant sur les traces du Christ, à l’exemple de la Vierge, fidèle et ferme dans la foi, écoutant et mettant en pratique la Parole de Dieu, prenant  « plaisir à être avec Dieu à entendre parler de Lui » (Chr. p. 151), gardant ses Commandements et ceux de l’Eglise, au plus près, c’est-à-dire, « avec la plus grande sollicitude et le plus d’exactitude possible » (Chr. p. 151), pauvre de cœur, « gardant avec soin  la perle évangélique de la pauvreté », (Règle n° 50), dans une grande patience et un grand désir de s’unir à la croix du Christ et de « souffrir quelque chose pour le nom de son Epoux. (Règle, n° 59). « De la vertu de patience et de constance, dit en effet le père Gabriel-Maria, chacun peut en témoigner » (Chr. p. 151).

L’union de son âme avec Dieu est donc préparée et va s’opérer par la grâce de Dieu et la mise en œuvre des vertus mariales de charité et de compassion. Par un effort généreux, empruntant la voie étroite de l’Evangile, Jeanne entre dans la voie unitive, c’est-à-dire, la voie de la pure charité, accueillant l’Amour qu’est Dieu, en vivant autant qu’il est possible, la charité. « Avec la Vierge pleine de miséricorde » (Règle, n° 64), Jeanne déborde de miséricorde envers les pauvres et les malades, vraie « mère des orphelins », emplie de douceur et de bienveillance envers tous, « pauvres et petits, riches et pauvres » (Chr. p. 152). Cette miséricorde s’épanouit et s’accomplit en vertu de compassion pour Jésus crucifié, à l’exemple de la Vierge au pied de la croix. De la Passion du Sauveur Jésus-Christ, Jeanne est en effet « toute pénétrée en son cœur par douleur et par compassion » (Chr. p. 152). En cette « vertu de la croix » (Règle, n° 72), la dernière et finale, consiste bien pour elle toute perfection : elle porte désormais en son cœur ce bouquet de myrrhe, c’est-à-dire, ce grand amour qui l’unit à l’œuvre rédemptrice du Christ, à l’exemple de la Vierge.

Jeanne a donc vécu cet itinéraire des Trois Voies non pas en trois étapes successives mais en un tout, mettant l’accent sur telle ou telle, selon les circonstances ; elles ont été véritablement pour elle un dynamisme de vie mariale, aidant à la faire avancer sur le chemin du Plaisir de Dieu, au milieu des fluctuations de son existence quotidienne.

Que conclure ?

Milieu familial d’une part, contexte culturel et religieux, d’autre part, sont porteurs de l’intuition spirituelle de Jeanne et ont été le milieu favorable à son épanouissement. On le sait, Jeanne a été enseignée par la Vierge, conduite par Elle, enseignée par l’Esprit-Saint. Un exposé au cours de ces journées est d’ailleurs consacré  à ce thème. Mais, les paroles intérieures qu’elle a reçues de Marie, les intuitions de l’Esprit-Saint en elle, elle les a saisies selon son époque dont le contexte religieux, on l’a vu, était marqué par l’esprit de saint François. Ses confesseurs et directeurs de conscience franciscains lui ont permis de les comprendre, de les mettre en pratique et de les faire fructifier.

En effet, si la grâce de Dieu et la présence de la Vierge, la rejoignent là où elle vit et dans ce qu’elle vit, c’est avec l’aide des Fils de Saint-François cependant, que Jeanne a pu déchiffrer cette grâce et cette présence mariale en sa vie, qu’elle a pu concrétiser son charisme spirituel, le développer, trouver un terrain favorable pour que ce charisme puisse grandir et s’épanouir dans l’espace et le temps de l’Eglise.

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Monastère de l’Annonciade

Thiais, 25-28 juillet 2005