Des repères pour vivre les fêtes mariales

Lecture du livre d’Anselm Grün, osb / Petra Reitz, Médiaspaul, 2001

par la Fraternité Annonciade, chemin de paix

à Thiais

 

Introduction, p. 5 à 27

Les fêtes mariales nous parlent, certes de la vie de Marie. Mais en nous parlant de la vie de Marie elles nous parlent aussi de notre propre vie, de notre propre destinée, de ce à quoi nous sommes appelés à devenir, à être. Les fêtes mariales nous font entrer dans tel ou tel mystère de la vie de la Vierge. Que ces fêtes mariales, jalonnant l’année liturgique, soient l’occasion peut-être de se demander : comment Marie a-t-elle vécu ce mystère ? Comment pouvons-nous, à notre tour, le vivre, dans le concret de notre vie de tous les jours ? Comment pouvons-nous le vivre, à sa manière, comme Elle ou avec Elle ?

De plus, ces fêtes, si elles nourrissent la foi, si elles nourrissent aussi la réflexion, l’esprit, elle doivent aussi s’incarner dans l’existence.

Approfondir chaque fête mariale va nous permettre de relire notre vie à la lumière de celle de Marie, et ainsi, de comprendre mieux, à la lumière de la foi, de sa foi à Elle, où vont nos vies personnelles ?

La vie de la Vierge : miroir de notre destinée 

Une phrase de l’introduction dit que les fêtes mariales, c’est-à-dire, ces fêtes qui font mémoire des épisodes de la vie de la Vierge, « manifestent des aspects de l’existence humaine facilement oubliés. Elles déroulent toute la richesse du mystère de la rédemption pour chaque individu » (p. 6).

Découvrir « les aspects de l’existence humaine facilement oubliés » grâce à la Vierge, n’est ce pas en même temps découvrir ou redécouvrir notre propre destin ? Marie, Celle qui a porté en elle la Sagesse éternelle, le Christ, n’est-elle pas celle qui peut, plus que tout autre, nous dire quelque chose sur le sens de la vie ? Car en effet, la vie de Marie donne à penser, à réfléchir. Car sa vie annonce un monde nouveau, ce monde nouveau qu’apporte la Bonne Nouvelle de l’Évangile, ce monde nouveau qui fait vivre autrement, dès maintenant, si nous le voulons bien, notre existence, non pas en la bouleversant, mais en la transformant secrètement, de l’intérieur.

Car Marie, portant en Elle la Sagesse éternelle, reste une femme quelconque, une femme juive quelconque, fidèle à la Loi de ses pères et obéissante à ses préceptes. Elle est « celle dont on n’a rien dit », pour reprendre les paroles d’un chant liturgique. Car, d’elle, on ne sait presque rien. Si les évangélistes font les éloges de ses parents, sur elle, ils restent sobres. Pas d’éloges flatteurs. Seulement, la discrétion. Et c’est peut-être cela qui la rend proche de chacun de nous, qui la fait ressembler à n’importe qui, à tout le monde. Cela me fait penser à saint Paul, quand il dit : « Ce qu'il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre les sages ; ce qu'il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre ce qui est fort ; ce qui dans le monde est sans naissance et ce que l'on méprise, voilà ce que Dieu a choisi ; ce qui n'est pas, pour réduire à rien ce qui est » (1 Co 1, 28). Ces paroles pourraient s’appliquer à la Vierge. Marie ? La Vierge est « quelqu’un qui, comme servante, n’a, au sens où le monde entend ces mots, ni naissance, ni maison, ni nom » (France Quéré, Marie, DDB, 1996, p. 28).

La Vierge Marie, c’est le trésor caché dans l’insignifiance non seulement d’une vie humaine, mais aussi d’un pays – à Nazareth ? Qu’est-ce qui peut sortir de bon de Nazareth ? C’est la question que pose Philippe à Nathanaël, à propos du Messie : « Philippe rencontre Nathanaël et lui dit : Celui dont Moïse a écrit dans la Loi, ainsi que les prophètes, nous l'avons trouvé : Jésus, le fils de Joseph, de Nazareth. Nathanaël lui dit : De Nazareth, peut-il sortir quelque chose de bon ? Philippe lui dit : Viens et vois » (Jn 1, 45).

Marie est véritablement la Femme pauvre, pauvre de cœur, pauvre d’elle-même, ignorante d’elle-même. « Personne n’a vécu, n’a souffert, n’est mort aussi simplement et dans une ignorance aussi profonde de sa propre dignité …. » (Georges Bernanos, Journal du curé de campagne, dans P. Régamey, Les plus beaux textes sur la Vierge Marie, p. 376).

Marie est prête à accueillir le don de Dieu parce qu’elle est pauvre. « Heureux ceux qui ont une âme de pauvre, car le Royaume des Cieux est à eux » (Mt 5,3). Elle est toute prête à accueillir le monde nouveau qu’apporte le Christ, ce monde nouveau, qui nous invite à être autrement, à vivre autrement, qui va, si nous l’accueillons bien sûr, nous conduire de nous retourner en nous-même, c’est à dire, à nous convertir, à changer la manière de voir les êtres et les choses, à en découvrir le vrai sens. Tout cela, le Christ, va nous l’apprendre par son Évangile et par sa vie donnée, sa vie livrée sur la Croix. Avec Marie et en elle, ce monde nouveau, que le Christ inaugure, affleure déjà. Et qu’est-ce qui affleure déjà ? L’espérance et le don qui vont prendre le pas sur l’égoïsme, sur l’orgueil, sur toutes ces forces qui détruisent et défigurent les hommes, qui les détournent de leur vraie destinée. Ce qui affleure, c’est que plus l’humanité s’approche de la divine Charité, plus elle devient humaine, et plus elle s’en éloigne, plus elle se détruit.

Chaque fête mariale fait mémoire de tel ou tel aspect de la vie de Marie, de tel ou tel événement de son existence, en nous faisant certes dépasser l’historicité des faits pour nous ouvrir sur le sens caché dont ces événements sont porteurs. Si chaque fête mariale relance notre espérance, elle nous fait approfondir ce à quoi nous sommes appelés à être, plus exactement, ce que nous sommes : des enfants de Dieu, créés à son Image.

Benoît XVI, dans son encyclique Sauvés dans l’Espérance, termine sa réflexion sur cette vertu théologale d’espérance en orientant nos regards et notre pensée sur « Marie, étoile de l’espérance. » Il médite sur la vie de la Vierge en montrant comment cette vie peut être, pour nos propres vies individuelle, personnelles, une véritable lumière. En la suivant, on ne se trompe pas de chemin.

La vie humaine, dit-il, est une route, un chemin, elle est un pèlerinage. Vers quel but cela nous conduit-il ? Et comment en trouver l’entrée ? « La vie, écrit le Pape, est comme un voyage, sur la mer de l'histoire, souvent obscur et dans l'orage, un voyage dans lequel nous scrutons les astres qui nous indiquent la route. Les vraies étoiles de notre vie sont les personnes qui ont su vivre dans la droiture. » C’est toujours une grâce de Dieu, en effet, de rencontrer sur notre route des êtres qui nous parle de l’essentiel. Pour nous, chrétiens, le Christ, est cette Lumière par excellence, cette Lumière d’espérance qui nous révèle où vont les « nuits humaines. »

Ces personnes « sont des lumières d'espérance. » Certainement, Jésus Christ est la vraie lumière de l’existence humaine, « le soleil qui se lève sur toutes les ténèbres de l'histoire. » Toutefois, pour arriver à une vraie relation avec le Christ, nous avons besoin d’intermédiaires, « de lumières proches », c’est à dire, « de personnes qui donnent une lumière en la tirant de Sa Lumière » à Lui, le Christ, et qui peuvent ainsi nous indiquer le véritable sens de notre pèlerinage terrestre. « Quelle personne pourrait plus que Marie être pour nous l'étoile de l'espérance » ?

La Vierge a été totalement prise sous l’ombre de l’Esprit-Saint  et elle est devenue comme un miroir où se reflète le visage de notre vraie humanité, faite à la ressemblance et à l’image de Dieu, parce qu’elle a porté en elle le Nouvel Adam, le Christ, Premier né du monde nouveau annoncé par les Prophètes de l’ancienne alliance, inauguré par la venue du Christ en ce monde. Par son « oui », la Vierge Marie « ouvrit à Dieu lui-même la porte de notre monde » (Benoît XVI, op. cit., n° 49, 50) et cette entrée de Dieu dans l’histoire est véritablement une Bonne Nouvelle.

Les fêtes mariales, chacune à leur manière, développent le contenu de cette Bonne Nouvelle. Elles ravivent notre foi en Jésus Christ, notre amour pour Lui et pour nos frères, notre espérance en ses Promesses. C’est ainsi que ces fêtes mariales peuvent devenir de vrais repères pour notre vie. Elles sont comme des étoiles qui nous indiquent le sens de nos existences humaines.

Des repères pour vivre les fêtes mariales Médiaspaul, 2001, page 28 à 34 :
Immaculée conception (8 décembre).

Méditation à partir du texte

Marie, la Toute Sainte

Cette fête nous centre sur le mystère de notre rédemption. Ce que Dieu a accompli en Marie, il l’accompli aussi pour nous, pour chaque personne en particulier. Car la rédemption n’est pas celle d’un « collectif » mais celle de chaque personne prise dans sa propre individualité, tout en étant en relation avec les autres. Fêter l’Immaculée conception, c’est donc fêter ce que nous sommes, par grâce de Dieu, c’est à dire, des hommes et des femmes libérés de la servitude du péché par le Christ, son Fils, son Bien-Aimé, qui a donné sa Vie par amour pour nous. Ainsi, la « grâce est plus forte que le péché. » (p. 29) C’est dire que cette fête est celle de l’espérance et de la confiance en Dieu.

Cette fête éveille aussi ou plutôt ravive en nous un désir, celui de la pureté, de la beauté morale. Ce désir de pureté, d’innocence, nous l’avons tous en nous du fait que nous sommes créés à l’image de Dieu. Ce désir est comme la marque indélébile de notre innocence originelle, perdue par le péché, mais retrouvée par grâce. Au sein de notre humanité de pécheurs, il y a quelqu’un qui est pur dès l’origine de sa conception. C’est la Vierge Marie, notre sœur en humanité. En Marie, nous fêtons « ce qui est possible en nous » (p. 30), nous fêtons ce qui est le meilleur en nous. Certes, ce meilleur peut être caché par tant et tant de sentiments contraires, de sentiments de culpabilité, de peur de n’être pas comme il faut. Ces sentiments nous déchirent et nous empêchent de vivre vraiment libres. Mais ce désir de pureté, du beau, du bon, et qui persiste malgré tout, est le signe qu’il y a au plus profond de nous un noyau inaccessible à ces sentiments contraire qui nous blessent. C’est le signe de la présence en nous de l’Esprit Saint, qui est celui du Christ, une présence qu’il nous faut sans cesse réveiller. Car, certes, nous sommes pécheurs, mais des pécheurs « recréés par le Christ » (p. 31), comme Marie. L’Immaculée conception, c’est donc « la fête de la grâce de Dieu » (p. 32) - cette grâce divine dont nous contemplons les effets en Marie, dont nous ressentons les effets en nous. Et « le fait d’avoir devant les yeux tout au long d’une journée l’image de l’Immaculée, nous rend un peu plus purs et plus innocents. » (p. 32). Nous pressentons en nous-mêmes une pureté déjà là, une pureté que nous sommes capables de mettre en œuvre dans nos vies grâce au Christ. Cette fête nous parle donc du mystère de la personne humaine.

En effet, en contemplant la Vierge, pure de tout péché, nous découvrons petit à petit ce que Dieu, notre Créateur, désire pour ses enfants. Le salut donné à Marie, par avance, en vue d’une mission, celle de sa maternité divine, est l’annonce et le début de ce que le Christ va nous faire comme don : il vient nous tirer de notre condition de pécheurs et nous faire entrer dans la sainteté, dans l’innocence retrouvée des enfants de Dieu. Par nous-mêmes, nous ne pouvons pas nous tirer de cette condition dramatique de notre humanité blessée. De cela, la Vierge est la première bénéficiaire, le premier témoin. En la contemplant, nous contemplons notre propre destin. Mais, il ne suffit pas de contempler, il faut essayer de mettre en pratique, de se conformer, autant que possible, à celle que nous contemplons.

Cette fête nous rappelle donc la pureté de la Vierge, c’est à dire, sa vérité intérieure, son innocence, sa beauté intérieure. Qu’est-ce que cela implique pour nous, pour notre vie quotidienne ? La Vierge, la Toute Sainte, la Toute Relative à Dieu, est belle en tout son être. De cette beauté, on s’approche grâce à la beauté morale de notre vie, à la pureté de la conscience. La conscience ? C’est comme la voix de Dieu en nous qui incite à L’aimer, à aimer son prochain et à s’aimer soi-même. Grâce à elle, nous jugeons nos actes, nous décidons. Au fond de ma conscience, je découvre une loi que je ne me suis pas donnée mais à laquelle il me faut obéir ; cette loi me pousse à choisir le bien et à éviter le mal. Cette loi commune à tous les hommes, est inscrite par Dieu, en notre cœur. La conscience est le centre le plus secret de la personne, elle est un véritable sanctuaire.

La fête de l’Immaculée conception, en nous mettant devant les yeux la beauté morale de la Vierge, est donc comme un rappel des exigences morales de la vie, de toute vie, qu’elle soit vécue hier, aujourd’hui ou demain, et dans quelque culture que ce soit. Cette fête nous invite à nous arrêter un moment, à laisser nos occupations quotidiennes pour nous retirer un moment en soi-même, à nous mettre à l’écoute de notre conscience, de prendre le temps de raisonner en soi-même, de peser le pour le contre de tout ce que l’on voit, de tout ce qu’on entend, de tout ce que l’on vit afin de faire le tri, de se reprendre peut-être, d’aller plus loin dans le désir de vivre vraiment selon le cœur de Dieu.

Toute conscience a besoin d’être éduquée. Comment ? Par exemple, par la vigilance du cœur, la maîtrise de soit par la prudence, la mesure envers soi-même. La conscience se rectifie aussi par la considération du Bien qu’est Dieu, du Bien qu’est aussi l’amour des autres et l’amour de soi. Ce Bien, on peut s’en approcher, par exemple, par la générosité qui est une vigueur de l’esprit qui combat toute négligence, toute paresse et se dispose à servir Dieu et les autres avec vigilance ; par la force intérieure qui est une vigueur de l’âme qui sait maîtriser toute convoitise ; par la douceur du cœur qui écarte toute méchanceté pour s’attacher à la bienveillance envers les autres, à la joie intérieure, à la tolérance. Ainsi, la conscience s’affine petit à petit, se purifie et toute conscience pure est heureuse ; on devient heureux dans la foi. Pour nous aider, il y a bien sûr le recours à la prière, à la Parole de Dieu, le recours aux sacrements – trois moyens qui nous mettent sur le chemin de la vraie sagesse, du vrai bonheur.

Tout cela suppose qu’on ait le courage de ne pas justifier ou se faire complice de tel ou tel mal moral banalisé par la société et les idées ambiantes. Le Pape Jean-Paul II, dans son encyclique La splendeur de la vérité, souligne en effet que « vie morale » et « justification du péché » ne peuvent demeurer ensemble. Pour lui, aucune indulgence vis à vis du péché, même formulée par des doctrines philosophiques ou théologiques complaisantes, ne peut pas rendre l'homme heureux. Pour Jean-Paul II, « seules la Croix et la gloire du Christ ressuscité peuvent pacifier [la] conscience et sauver [la] vie » de tous les hommes. Parlant de la Vierge, le Pape écrit : « si Marie partage la condition humaine, elle la partage « dans une transparence totale à la grâce de Dieu. », n’ayant pas connu le péché. Cette absence de tout péché, pour Jean-Paul II, permet à Marie « de compatir à toute faiblesse », de « comprendre l'homme pécheur » de l'aimer d'un amour maternel. La vie de Marie est un vivant rappel « des exigences morales » de tous et de tous les temps. Son exemple donc a une dimension universelle. Marie, écrit encore le pape Jean-Paul II, « est un signe lumineux et un exemple attirant de vie morale. » Et le Pape de citer cet extrait du Traité de la virginité de saint Ambroise : « Sa vie seule est un enseignement pour tous… Qui est plus splendide que celle qui fut élue par la Splendeur elle- même ? » (Veritatis Splendor » n° 120).  

Librement, la Vierge se donne à Dieu, elle accueille en elle le don de Dieu, c’est-à-dire, le Christ, elle le suit jusqu’au pied de la croix, elle médite dans son cœur les événements qu’elle ne comprend pas toujours, elle écoute la Parole de Dieu. Tous cela, concernant Marie, en le faisant nôtre, peut nous aider à affiner notre conscience, à la rendre belle sous le regard de Dieu, de ce Dieu qui est un Père plein de Tendresse et de Miséricorde, désirant notre bonheur, ne l’oublions pas !

Des repères pour vivre les fêtes mariales

Lecture du livre d’Anselm Grün, osb / Petra Reitz, Médiaspaul, 2001

par la Fraternité Annonciade, chemin de paix, à Thiais

Sainte Marie, Mère de Dieu, p. 34-43.

Cette fête nous rappelle que toute personne humaine, tout homme, toute femme, a été créée non seulement pour la vie, et la vie heureuse qui ne finit pas, mais aussi pour donner la vie, la faire grandir chez d’autres. Certes, Dieu seul donne la vie, il en est l’auteur, il est même la Vie. Il ne la reçoit de personne. Il est Amour et Amour créateur, c’est à dire, Vie qui se diffuse en lui-même et hors de lui-même, dans toutes ses créatures, dans toute personne créée à son image et à sa ressemblance (Gn 1, 26). Alors, un des signes de cette ressemblance de la personne humaine avec son Créateur, n’est-ce pas cette capacité d’aimer, de donner et de se donner ? Et le don fait par amour est toujours créateur de vie.

« Marie représente l’amour qui donne la vie » (p. 35), la vie qu’est le Christ. C’est autour de cette idée que va s’articuler cette petite méditation sur la fête de Marie, Mère de Dieu.

Marie est Modèle pour l’Église, pour tout croyant. Si Marie a donné le Christ au monde, de même, l’Église, par les sacrements Le donne à tout croyant et tout croyant, à son tour et à sa mesure, est appelé, comme la Vierge, à Le donner au monde. C’est le but de toute vie chrétienne, de toute vie spirituelle.

Par Jésus nous savons ce que c’est que d’être « Mère du Christ ». Être mère du Christ, c’est faire la Volonté du Père : « Quiconque fait la volonté de Dieu, voilà mon frère, ma sœur, ma mère » (Mc. 3, 35). Marie, mère de Dieu peut nous aider à faire Sa volonté, à Lui plaire, et par là, à Le manifester, à Le donner au monde. Mais comment devenir « Mère » du Christ ? On le devient certainement en entrant petit à petit dans les sentiments mêmes de la Vierge, jusqu’à même « devenir spirituellement Marie » (p. 43), comme le disent les auteurs de l’ouvrage, d’être conforme à Marie, en son âme, en son être intérieur. Quels actes concrets cela suppose-t-il ?

À l’exemple de Marie qui méditait dans son cœur tous les événements concernant son Fils. Saint Luc nous dit en effet que la Vierge « conservait avec soin toutes ces choses, les méditant en son cœur » ; en encore, elle « gardait fidèlement toutes ces choses en son cœur. » (Lc 2, 19 et 51). Méditer, ainsi, comme Marie, tout ce qui concerne le Christ, se mettre à son école qui est celle de l’Évangile. Alors, cette méditation de la Parole, si elle est vraie, ne restera pas sans effet, elle prendra forme, pour ainsi dire, en nous et hors de nous, elle nous travaillera de l’intérieur, en renouvelant notre manière de penser et de réagir face à tel ou tel événement, face au monde et aux idées ambiantes, renouvelant aussi notre manière de vivre et d’agir, d’être avec les autres. En un mot, on vivra, aujourd’hui, ce que conseillait saint Paul aux premières communautés chrétiennes : « ne vous modelez pas sur le monde présent, mais que le renouvellement de votre jugement vous transforme et vous fasse discerner quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, ce qui lui plaît, ce qui est parfait. (Rm 12, 2).

La méditation de la Parole, nous aide à discerner ce qui plaît à Dieu, ce qui est conforme à ses vues sur l’homme, nous aide à suivre les traces de Jésus Christ, nous aide donc à le manifester et à le donner aux autres par notre vie. La méditation de la Parole nous aide à voir où est le bien, selon le Dieu de Jésus Christ. La Parole de Dieu nous aide à aimer selon le cœur de Dieu, et cet amour devrait informer nos pensées, nos paroles et nos actions. Ainsi, petit à petit notre vie s’ouvre au Christ et le manifeste, le donne en le laissant voir, pour ainsi dire, par notre comportement. Saint François d’Assise, en quelques mots, a bien résumé ce qu’est la maternité spirituelle de tout chrétien. Nous devenons les « mères » de Jésus-Christ, dit-il, « lorsque nous le portons dans notre cœur et notre corps par l’amour, par la loyauté et la pureté de notre conscience, et que nous l’enfantons par nos bonnes actions qui doivent être pour autrui une lumière et un exemple. (saint François d’Assise, Documents, Paris, 1968, p. 106 : Lettre à tous les fidèles).

Pour François, la vie chrétienne a comme vocation celle de porter et d’enfanter le Christ. Le fondement de ceci est la vie de foi, nourrie dans la prière et la méditation de la Parole, l’écoute du Magistère. En nous conviant à mener à bien de bonnes actions, François fait appel à notre capacité à faire de nos existences une incessante maternité spirituelle. Comme Marie qui a porté et enfanté le Christ, notre vocation est de nous consacrer à porter et enfanter Jésus. Cette vocation est la vocation de tout baptisé. En moi doit  naître le Christ qui est Amour. Nous sommes donc appelés à manifester l’Amour du Seigneur à la mesure de la Grâce divine qui nous est confiée, et à le manifester à travers des actes concrets que saint François nomment de « bonnes actions », c’est à dire, des actes bons, des gestes, des attitudes d’amour.

Si Marie a porté ainsi Jésus, le Verbe de Dieu, c’est parce qu’elle a cru. Alors, c’est donc par la foi que, nous aussi, nous l’enfantons. Saint Augustin, dans son commentaire de la Lettre de saint Paul aux Galates, écrit que le Christ est formé par la foi chez le croyant, chez l’homme intérieur, appelé à la liberté de la grâce, l’homme doux et humble de cœur qui ne se vante ni de ses mérites ni de ses actions. Et cela s’opère par une humble vie de prière, et de prière assidue.

La Vierge Marie, encore une fois, est modèle pour l'Église. Cela veut dire que l'Église doit toujours enfanter le Christ comme Marie l'a enfanté. Mais, tout enfantement est long, douloureux. Il faut ruminer la Parole, la laisser longuement grandir en nous pour qu'elle porte du fruit à son heure. Il faut consentir à ouvrir notre vie quotidienne à Dieu en grandissant dans la foi, la confiance, la prière ; en grandissant aussi dans l’amour du prochain, en donnant le goût du beau et du bien, autour de nous, en faisant découvrir aux autres la joie de vivre et la joie de croire, en rayonnant autour de nous le message d'amour, de liberté et de paix du Christ : voilà quelques moyens de Le donner au monde.

En portant nos regards sur la Vierge, et la Vierge Mère, nous découvrons un des aspects de notre vie, celui de donner la vie, de donner à d’autres le goût du Christ et de son Évangile, pour les aider à grandir dans le bien, pour leur faire découvrir quel est le meilleur en eux et les encourager à le donner autour d’eux. Il est bon de contempler la Vierge et de comprendre toujours mieux que Marie est un modèle de « sollicitude pour la Vie. » De même, la vie de l’Église, par son magistère, par ses sacrements, par l’annonce de la Parole, n’est-elle pas, elle aussi, un modèle d’accueil de la vie, de « sollicitude pour la vie » ? Comme le dit Jean-Paul II : « en contemplant la maternité de Marie, l'Église découvre le sens de sa propre maternité et la manière dont elle est appelée à l'exprimer. En même temps, l'expérience maternelle de l'Église ouvre la perspective la plus profonde pour comprendre l'expérience de Marie, comme modèle incomparable d'accueil de la vie et de sollicitude pour la vie. » (Évangile de la Vie, n° 102) Dans un monde qui bafoue la vie, qui bafoue le début comme le terme de la vie, comme il est important de vivre cet Évangile de la vie, car l’homme est fait pour la vie et la vie heureuse dont la source se trouve dans le cœur de Dieu, le Père, Source éternelle, jaillissante de Vie.

Des repères pour vivre les fêtes mariales

Lecture du livre d’Anselm Grün, osb / Petra Reitz, Médiaspaul, 2001

par la Fraternité Annonciade, chemin de paix, à Thiais. Méditation 4.

Annonciation (fête le 25 mars) , p. 44-53.

Les auteurs commencent par souligner la foi de Marie, sa docilité à l’appel de Dieu : « Je suis la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon ta parole » dit Marie à l’Ange. Et « par là, Marie est devenue le modèle du croyant » (p. 44). Puis, ils ne vont plus parler de la foi de Marie ; ils passent ensuite à une réflexion sur la virginité qui, disent-ils avec raison, « n’est pas le privilège de Marie, seule, mais dit quelque chose de notre propre origine,[…] de notre vrai moi. » (p. 48).

En ce qui me concerne, j’ai médité l’évangile de l’Annonciation, selon le point de vue de la foi et des œuvres, tout en essayant de voir comment cela se réalise dans nos vies, nos vies chrétiennes.

Ainsi, l’évangile de l’Annonciation nous dit ce qu’est devenue la Vierge, par la grâce de Dieu : elle est devenue « la pleine de grâce », c’est à dire, que toute sa personne est sous l’influence de l’Esprit Saint, mieux même, cet Esprit Saint vient habiter en elle, y faire sa demeure « pour qu’elle puisse mettre au monde le fils de Dieu » (p. 46). En Marie, la Vierge Mère, une nouvelle création commence, et cela, à partir de son propre être, pris dans le mouvement de la grâce de Dieu. Car ce n’est pas son œuvre, c’est l’œuvre de Dieu en elle. Tout cela, suppose la foi. Si la Vierge est devenue la Mère du Christ, c’est parce qu’elle a cru à ce que lui a dit l’envoyé divin ; ensuite, elle a donné son « oui », et Dieu, par elle, par ce « oui », accompli son œuvre.

Toute la vie de la Vierge n’a été qu’un « oui » donné au Père. Elle n’a pas fait autre chose que la Volonté de Dieu, le Plaisir du Père. Sa foi est vierge, c’est à dire, sans mélange, simple ; et elle est vierge dans sa foi, c’est à dire, tout son être n’est qu’un « oui » donné à la Parole. On peut dire que la foi est le fondement de sa vie. C’est parce qu’elle a d’abord cru à la Parole de l’Ange, comme le lui dit d’ailleurs sa cousine Élisabeth lors de leur rencontre, que, vierge, elle enfante le Christ. Sa foi précède la naissance virginale du Christ. La foi précède donc les œuvres.

Comme celle de Marie, à leur mesure certes, nos existences chrétiennes sont aussi prises dans un mouvement de foi. Nos existences chrétiennes ont leurs propres annonciations, c’est à dire, ces appels de Dieu qui viennent solliciter notre amour et relancer notre espérance. Mais, pour les entendre et les saisir, à l’exemple de Marie, pour les entendre et y croire, l’écoute, la foi sont nécessaires. La foi nourrit toute la vie chrétienne. La foi est à la racine de toute notre vie spirituelle.

Humainement parlant notre esprit est trop limité pour atteindre Dieu. Mais sa Parole, par les prophètes de l’Ancien Testament, et surtout par le Christ, par l’Évangile, par l’Église, nous le dévoile dans sa grandeur illimitée, sa sainteté infinie, son immense amour... Et c'est ainsi que l'homme le plus intelligent, s'il n'a pas la foi, en sait moins sur Dieu que l'enfant qui baigne dans la foi et qui voit en Dieu un Père qui l'aime, le protège, l'accompagne chaque jour ! C’est la foi de Marie. Sommes-nous assez conscients de la richesse que nous apporte la foi au Christ ?

On le comprend donc, pour entrer dans une vie nouvelle, celle de l’Évangile, il est indispensable de recevoir du Christ son message, comme la Vierge recevant l’Annonce de l’Ange.

La foi est un don de Dieu ; elle nous est donnée. Car la foi nous vient d'un autre ; on ne l'extrait pas, on ne la tire pas de soi-même. Et Dieu l’offre à tous, sans exception. Mais…., tout homme de bonne volonté, même s’il n’a pas la foi au Christ, ne peut-il pas en faire les œuvres ? Quelle immense espérance !

L’Annonciation est le point de départ du pèlerinage de la foi de Marie, un pèlerinage qui la mènera sur les routes de Palestine, à la suite du son Fils, en passant par le Calvaire, jusqu’au Cénacle, pour s’achever en Dieu. Et l’objet de sa foi, c’est le Christ. Toutes ses actions sont relatives à son Fils, et cela, dès l’Annonciation.

Marie à l’Annonciation semble nous dire que pour agir, pour se comporter en disciple du Christ, comme Elle, il faut d'abord croire et Le contempler, Le porter en soi grâce à l’accueil et l’étude de sa Parole, puis Le suivre... Mais c'est la foi, le regard sur sa personne, qui va changer notre manière de vivre et attiser notre désir de toujours mieux Le connaître. Par exemple, en contemplant le Christ lavant les pieds de ses apôtres, à genoux devant eux, en méditant sur son abaissement, dans la crèche, sur la croix, nous apprenons petit à petit à notre tour, avec Marie, la véritable charité pour autrui, le respect infini que je dois à chacun de ceux qui m'entourent.

Nous avons à lire et relire chaque page de l'Évangile, à pénétrer sans cesse dans les sentiments du Christ, avec la Vierge, à nous émerveiller devant lui, pour être capables de l'imiter. Oui, la foi précède les œuvres, la foi entraîne les œuvres. La contemplation du Christ s'impose à nous si nous voulons le porter par la foi dans notre cœur et le suivre concrètement dans notre vie, sinon nos œuvres peut-être risqueraient de ne pas rester dans sa ligne, à Lui ?

Enfin, la foi comporte un autre élément, celui de la confiance. Marie, à l’Annonciation, fait confiance à la Parole de l’Ange. Et cette confiance la conduit sur le chemin de l’invraisemblable, de l’impossible. Mais, « rien n’est impossible à Dieu » lui dit l’ange. Elle le croit, elle fait confiance. Par là, on voit donc comment la foi guide l'action, comment elle permet d'accomplir des œuvres invraisemblables. Ainsi, le « oui » de Marie à ce qui est humainement impossible. La foi ? Vision de confiance sur la vie !

La fête de l’Annonciation nous redit la grandeur de notre vie de foi, cette vie qui, comme pour la Vierge, nous fait « donner naissance au fils de Dieu » (p. 52), dans la mesure de notre libre réponse à la grâce de Dieu. On peut dire, en un sens, que la foi me virginise, c’est à dire, m’éloigne des « œuvres mortes » en me faisant accomplir des œuvres de vie, des œuvres qui plaisent à Dieu, et ces œuvres qui plaisent à Dieu construisent petit à petit notre véritable personne. Car, si par la foi nous accueillons la grâce de Dieu en notre vie, cette grâce alors « nous féconde pour que nous mettions au monde l’enfant qu’est notre propre être dans son originalité et son authenticité » (p. 52). Accueillant, comme la Vierge, la Parole de Dieu, alors, de nos vies va affleurer la lumière du Christ. Puisse-t-elle se diffuser pour la joie de Dieu, notre Père, et celle de nos frères !

Des repères pour vivre les fêtes mariales

Lecture du livre d’Anselm Grün, osb / Petra Reitz, Médiaspaul, 2001

par la Fraternité Annonciade, chemin de paix, à Thiais. Méditation 5.

Visitation (fête le 31 mai) , p. 54-61.

 

La Vierge porte le Christ en elle. Elle est Porte-Christ, Porte-Lumière. Elle porte en elle la Sagesse éternelle, le Christ. Et la Sagesse éternelle la pousse vers les autres ; ici : vers sa cousine Élisabeth. On peut dire, à la suite des auteurs, que cette fête nous parle de la rencontre, de nos rencontres avec les autres. Quelles sont-elles ? Si nous aimons le Christ, "l’amour du Christ nous pousse vers l’autre et en même temps nous montre le chemin vers lui, malgré les obstacles qui nous séparent" (p. 55). Nous sommes si différents. C’est une richesse. Mais, parfois, source de conflits ! Cependant, "la naissance de Dieu dans nos coeurs" (p. 55) peut briser les barrières et les obstacles.

En cette Visitation, les deux femmes, Marie et Élisabeth découvrent le mystère de l’autre. Et cela les comble. Élisabeth s’étonne de son bonheur de recevoir chez elle la Mère de son Dieu et Marie exulte en Dieu son Sauveur.

La vraie rencontre, c’est quand l’autre est connu et reconnu pour lui-même, où l’autre est pressenti comme plus grand que lui-même car en lui il y a plus que lui-même, puisqu’il y a l’image de son Créateur. Ce qui fait dire aux auteurs que "le mystère profond de l’autre, c’est le Christ lui-même et ainsi la rencontre avec l’autre nous fait rencontrer Dieu même." (p. 58) Mais est-ce possible une telle rencontre ? Cela peut paraître en effet utopique ! Car "des montagnes de préjugés et de complexes nous séparent souvent des autres, des montagnes d’idées qui nous empêchent d’aller vers eux" (p. 57) Il faut alors "franchir les montagnes de nos peurs et de nos blocages" (p. 57. Il faut sortir de soi et laisser l’autre ou les autres venir à soi. Il faut ouvrir son coeur, l’élargir toujours plus alors le coeur se met comme à chanter, à l’exemple de Marie dans le Magtnificat. Pour cela, il faut mendier la grâce de Dieu, en pauvres.

"La rencontre débouche sur la louange" (p. 58). Le Magnificat est le chant "des pauvres en esprit" (p. 60), le chant de ceux et celles qui vivent l’Évangile des Béatitudes. Ceux qui sont pauvres de coeur croient, dans l’obscurité de la foi, et dans une confiance forte que Dieu peut arriver "à bout de leur faiblesse" (61). Ainsi, "tous ceux qui, sur leur chemin vers Dieu, se heurtent aux limites de leur condition pécheresse et de leur faiblesse" (p. 61) se retrouvent dans ce chant. Chant d’espérance car Dieu, dans l’impossible, ouvre une issue, ouvre un avenir.

Je voudrais maintenant développer un peu le premier point, celui de la rencontre. Car nos vies en sont tissées !

L'homme n'est pas une île, mais un être social. Il trouve son véritable visage en s'adressant à l’autre, aux autres, au prochain de sa communauté de vie, de travail, de sa famille etc. Nous nous réalisons nous-mêmes dans le jeu de la relation, des rencontres. Toute vie humaine personnelle est marquée par cela. Nos rencontres sont faites de dialogues, de faits et de gestes, de simples regards parfois, de simple sourires. Cela peut combler de bonheur, ou non, quand on sent de l’indifférence, par exemple. Que de rencontres manquées ! Mais aussi, que de rencontres réussies quand on tourne son visage l'un vers l'autre, vers les autres, quand on porte un regard de bienveillance les uns sur les autres, quand on est tout yeux et tout oreilles les uns pour les autres etc.

Alors, nous apprenons à connaître ensemble le bien, le vrai, le beau, en vivant les uns avec les autres et les uns pour les autres, en nous écoutant les uns les autres. Mais, tout cela est bien exigeant. Cela demande de sortir de ses égoïsmes, de ses individualismes. Cela exige peut-être à nous poser certaines questions ? Comme par exemple : sommes-nous à l'écoute les uns des autres ? Est-ce que nous prêtons à la personne ou aux personnes que nous rencontrons une attention vraie qui porte le souci de ses préoccupations, la joie de ses bonheurs ?

Dans nos rencontres, nous n’échangeons pas seulement des mots, mais des paroles ayant du sens ; elles portent un message. Les accueillir en soi, c’est un peu accueillir celui ou ceux qui les expriment. Mais, il n’y a pas que les paroles. Il y a aussi les regards, la voix, les gestes. Tout cela fait et tisse la rencontre. Il y a aussi ce que l’on va faire pendant la rencontre ou après la rencontre. L'action est aussi un message, une parole. Et il n'est pas rare qu’à l’issue de telle ou telle rencontre, on attende de nous une réponse sous forme d'action. Cela nous oblige à aller de l’avant.

Dans toutes nos rencontres, il y a le jeu du "moi", du "toi", du "nous". Comment ne pas voir dans cette triade, puisque nous sommes chrétiens, l’image de la Trinité ? Car, nos rencontres ont leurs racines les plus profondes dans le coeur de Dieu, Amour éternel qui se diffuse entre le Père et le Verbe, dans l'Esprit Saint. Jeanne de France l’avait si bien compris qu’elle conçoit les relations entre ses filles sur ce modèle trinitaire. Ainsi, elle les invite à s’aimer les unes les autres, à aimer leur ancelle, elle invite l’ancelle à aimer ses filles. Cette triple circulation d’amour au sein de la communauté, Jeanne l’appelle "le lien à trois cordons" ou lien de la perfection, reprenant une expression de saint Paul : "par-dessus tout qu’il y ait la charité, en laquelle se noue la perfection », dit l’apôtre (Col. 3,14). C’est ce lien qui est le ciment de nos rencontres communautaires, de nos rencontres fraternelles. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a jamais de difficultés ! Cela veut dire, qu’en vertu de ce lien, lorsque vient tel ou tel conflit, nous faisons l’effort de la relation.

Dieu est relation. Relation d’amour gratuit, désintéressé. Il donne et se donne. C'est pourquoi, on ne doit pas oublier l'aspect de don réciproque que devraient avoir toute vraie rencontre. Écouter et répondre avec bienveillance, alors, nous nous donnons à l’autre, aux autres, réciproquement. Dans la rencontre des autres, dans l’écoute des autres, dans le dialogue avec les autres, je me donne, et je reçois. Et je sens bien, au cours d’une rencontre, si je suis présent à l’autre ou aux autres, et réciproquement. Que la rencontre n’est pas pure convenance ! Le climat de la rencontre, de toute rencontre, est importante dans la vie communautaire, familiale, associative etc. Elle peut prendre divers aspects, être un être-ensemble, une être-avec, un être-là, simplement, disponible, écoutant la musique de l’autre, des autres ....

L’écoute de la Parole de Dieu, les sacrements de l’Eglise, qui sont de véritables rencontres avec Celui qui nous fait vivre, peuvent aider à préparer nos rencontres humaines, à les vivre. Dans l’écoute de la Parole de Dieu, dans les sacrement de l’église, Dieu nous visite et nous rencontre, en effet. Alors, nos rencontres humaines ne devraient-elles pas être comme le prolongement de nos rencontres familières avec Celui qui est la Parole, qui est la Vie ? Avec Celui qui est le Frère, l’Ami ou l’Époux ? Est-ce une utopie ? Ou bien un appel à grandir dans l’amour de Dieu et de nos frères ? Un appel à porter aux autres le Christ, comme la Vierge de la Visitation, en marche sur le chemin de son pèlerinage de foi.

Des repères pour vivre les fêtes mariales

Lecture du livre d’Anselm Grün, osb / Petra Reitz, Médiaspaul, 2001

par la Fraternité Annonciade, chemin de paix, à Thiais. Méditation 5.

Assomption (fête le 15 août), p. 62-72.

Après la lecture de ce chapitre consacré au mystère de l’Assomption, voici en premier quelques réflexions suscitées par ce qu’écrivent les auteurs. Puis, en second, viendront quelques lignes sur la dignité de la personne humaine. Car il m’a semblé que cette belle et lumineuse fête de l’Assomption nous en parle.

L’Assomption, c’est la fête de l’espérance chrétienne ; elle nous dévoile notre véritable destin. Car cette Fête nous centre sur cet article du Credo : « nous croyons à la résurrection de la chair, à la vie éternelle, au monde à venir. » L’Assomption de la Vierge célèbre la grandeur de l’être humain et fait apparaître l’action secrète de l’Esprit Saint dans l’âme de toute personne humaine. Ce qui se passe en Marie, se passera aussi en chacun de nous, au terme de notre histoire personnelle d’ici bas. Car, Marie est la « première en chemin », selon les paroles d’un chant liturgique bien connu. Elle nous montre notre devenir personnel qui sera un jour transfiguré dans la Lumière du Christ. Tout notre vécu, avec ses heurs et malheurs, sera éternisé dans le Christ.

L’Assomption met aussi en lumière la beauté de notre corps car, comme le dit saint Paul, il est le temple de l’Esprit Saint : « Ne savez-vous pas que vous êtes un temple de Dieu, et que l'Esprit de Dieu habite en vous ?" (1 Co 3, 16) et il le restera éternellement, transfiguré qu’il sera en Dieu. Notre personne, corps, âme et esprit, est donc "perméable" à la beauté de Dieu, et cela, grâce au travail de la grâce de Dieu en elle. Ainsi, même meurtrie dans son corps, la personne a droit à toute dignité, à tout respect car en elle peut-être s’opère de longs mûrissement, de lentes transfigurations. Comme le dit toujours saint Paul en parlant de nos faiblesses et pauvretés physiques et corporelles : " C'est pourquoi nous ne faiblissons pas. Au contraire, même si notre homme extérieur s'en va en ruine, notre homme intérieur se renouvelle de jour en jour "(2 Co 4, 16).

Toute la création est prise dans ce mouvement d’Assomption. En effet, toujours selon saint Paul : "la création en attente aspire à la révélation des fils de Dieu : si elle fut assujettie à la vanité, - non qu'elle l'eût voulu, mais à cause de celui qui l'y a soumise, - c'est avec l'espérance d'être, elle aussi, libérée de la servitude de la corruption pour entrer dans la liberté de la gloire des enfants de Dieu. Nous le savons en effet, toute la création jusqu'à ce jour gémit en travail d'enfantement. (Rm 8, 19-22). En elle aussi, s’opère un lent travail de transfiguration.

Ces quelques réflexions autour de la fête de l’Assomption mettent en lumière l’éminente dignité de la personne humaine. Emmanuel Mounier (1905-1950), philosophe français, va nous aider à poursuivre cette méditation sur la dignité de la personne humaine. En effet, son ouvrage sur le personnalisme, ouvrage qui met en lumière la valeur spécifique, absolue et transcendante de la personne humaine, paru un an avant sa mort, en 1949, peut aujourd’hui encore nourrir la réflexion et la méditation sur un sujet qui nous concerne tous.

Contrairement aux autres créatures créées par Dieu, le Créateur de toutes choses, la personne, elle aussi, à l’image de son Créateur, crée ; elle fait et en faisant, en créant, elle se fait. Ce « faire » a t-il un sens ? Ce que la personne crée a-t-il un sens ? Les ouvrages et les travaux des hommes ont-ils un sens ? Oui et le premier sens que nous pouvons y voir c’est que tout travail humain ouvre la personne sur autrui, sur les autres. C’est un dépassement de soi. Ce dépassement de soi n’est pas la fébrilité des passions, mais l’accomplissement de soi. Par exemple, quand un père ou une mère de famille accepte renoncement et privation pour leurs enfants, quand un médecin part servir la vie dans les pays en guerre, servir la vie sur les lieux des catastrophes naturelles, quand un religieux ou une religieuse prend parti pour les plus faibles au prix de sa vie, tous servent la condition humaine. Et ce service est « l’acte suprême de la personne » (Emmanuel Mounier). La personne est plus qu’elle-même, plus que sa vie. Paradoxe : la personne ne se trouve sur le plan personnel, qu’en se perdant, par exemple en acceptant de mourir pour que d’autres vivent. Paradoxe tout évangélique. Ainsi, dit jésus : « Qui veut en effet sauver sa vie la perdra, mais qui perdra sa vie à cause de moi, celui-là la sauvera" (Lc 9, 24). Plus le don de soi est grand plus la personne est vivante !

La dignité de la personne est donc de se quitter elle-même, de sortir de son monde clos, de son « moi » clos, bien souvent suffisant et égoïste, pour aller vers l’autre, vers les autres. La personne est mouvement vers autrui. Elle n’est « consistante qu’en l’être qu’elle vise » (Emmanuel Mounier), c’est à dire, qu’en la personne qu’elle regarde, qu’elle sert, qu’elle rencontre etc. La personne ne peut être inventoriée, cataloguée. Chaque personne est unique. Sa richesse intérieure lui donne non pas une répétition mais une continuité, une permanence dans l’être, une plénitude, une surabondance. La personne est mouvement et ce mouvement la mène toujours plus loin, en avant d’elle-même. Ainsi, par exemple, la vie de foi, qui est une richesse intérieure, peut bousculer toutes prévisions trop humaines ; l’action bouscule toute volonté propre, la charité et le vrai amour bousculent tout désir égoïste. Ainsi, on peut dire que ce qui fait la dignité d’une personne, c’est sa capacité de se dépenser, de risquer « sans regarder le prix » (Emmanuel Mounier).

Mais cet élan de vie a-t-il une orientation ? Car la disposition intérieure de la volonté humaine à aller de l’avant, à se dépasser dans un univers qui n’aurait aucune signification serait vain et absurde. Il y faut du sens. Le dépassement de soi n’est pas seulement dans le fait d’avoir des projets. Le dépassement de soi est tout intérieur à l’être, il est élévation de l’âme, il est Assomption de l’esprit, élargissement du cœur. La personne est faite pour la surabondance, le don de soi. La personne ne tient debout dans la vie que par « un minimum de force ascensionnelle » écrit encore Emmanuel Mounier. Mais, ce mouvement « d’ascension », comment peut-on le nommer ? On parle de « valeurs ». Cet élan vers le haut, vers les valeurs les plus nobles, les plus dignes n’est-il pas le signe que, créée à l’image et à la ressemblance de Dieu, la personne est faite pour Lui, pour vivre de sa Vie et que c’est là la véritable orientation de tous ses désirs, de tous ses dépassements ?

Comme l’écrit toujours Emmanuel Mounier, « toutes les valeurs se groupent […] sous l’appel singulier d’une Personne suprême ? », c’est-à-dire, sous l’appel de Dieu même. Cet appel de Dieu, au début du Livre de la Genèse, lancé à l’homme « Adam où es-tu ? » (Gn 3, 9) retentit toujours au fond de la conscience humaine. La seule réponse à cet appel divin, qui ouvre sur la vie, ne peut-être que celle-ci : « Me voici ! » Le « oui » à Dieu de toute personne exauce donc le désir de son Créateur qui est de lui donner part à sa Vie. « Car, comme le dit saint Irénée, la gloire de Dieu c'est l'homme vivant, et la vie de l'homme c'est la vision de Dieu. » Tel est son destin de lumière.

Des repères pour vivre les fêtes mariales

Lecture du livre d’Anselm Grün, osb / Petra Reitz, Médiaspaul, 2001

par la Fraternité Annonciade, chemin de paix, à Thiais. Méditation 7.

Nativité de la Vierge (fête le 8 septembre), p. 73-75.

« En se réjouissant de cette naissance, [l’Église] se réjouit de l’intervention de Dieu en son début » et encore « la célébration de la naissance de Marie concrétise pour le Peuple l’intervention de Dieu. » J’ai essayé de méditer sur cette belle fête à partir de ces deux réflexions que font les auteurs à propos de la naissance de la Vierge.

Oui, Dieu intervient au début et au commencement de toute vie, jusqu’à sa fin terrestre. Ainsi, il intervient dans nos vies personnelles, non seulement en leur début et en leur commencement mais tous les jours, et maintenant. Savons-nous le saisir ? Les interventions de Dieu dans nos vies sont toujours une espérance et une grâce. Elles nous ouvrent aussi à la confiance et à l’enfance spirituelle. Espérance, grâce de Dieu, confiance et enfance spirituelle. De cela, toute naissance nous parle. Tels sont les quatre points de notre méditation.

L’espérance. La naissance de la Vierge est lumineuse d’espérance. Toute naissance d’ailleurs porte avec elle l’espérance. Non pas cette espérance dont parle la fête de l’Assomption, celle qui nous a laissé entrevoir notre avenir de lumière, celle qui nous fait en quelque sorte tenir déjà ce qui n’est pas encore, mais je veux parler de cette espérance qui est celle des commencements où tout est encore caché, non dévoilé, enfoui mais pressenti et désiré. Elle est avant toute expérience. La naissance de Marie est de ce registre. « Que sera cet enfant ? », ont dû se demander ses parents. Dans nos vies, il est peut-être important de savoir reconnaître les petits signes d’espérance qui peuvent jalonner notre chemin, nous redonner courage. Savoir les reconnaître en nos existences. Le vrai réel de nos existences en est certainement tissé. Ce peut être un geste, un service offert, rendu, un sourire, une rencontre, l’oubli des petites égratignures fraternelles qui renoue la relation etc.. Ces petits riens, si nous les accueillons, si nous les donnons, si nous les diffusons, inoculent dans nos existences l’espérance car ils en sont porteurs.

Avec l’espérance, une naissance apporte toujours avec elle la joie, joie qui devrait se faire reconnaissance face au don de Dieu. Toute naissance est un don de Dieu. car « nous tenons notre origine de la débordante béatitude de Dieu » (Bernard Häring). Ainsi, la naissance de la Vierge. La reconnaissance, la joie, l’action de grâce. Difficile, alors que tant de motifs peut-être nous tirent vers la tristesse ? Tant de motifs nous tirent vers notre « moi », souvent envahissant.

Une naissance rend heureux. Rendre heureux. Tel est peut-être le moyen de sortir du cercle infernal de la tristesse ? Un autre moyen est donc aussi la reconnaissance. La personne reconnaissante est riche intérieurement, riche de reconnaître non seulement que tout vient de Dieu, mais aussi riche de savoir se souvenir des dons de Dieu, des grâces de Dieu dans sa vie. La reconnaissance affine le cœur, le rend sensible, réceptif. La personne reconnaissante a bien souvent un esprit créatif, inventif ; elle fait mémoire de tout ce qu’elle a vécu de bon, de beau. Même au cœur de l’épreuve, la personne reconnaissante sait qu’elle aura encore des raisons de remercier Dieu. Elle est heureuse, heureuse dans la foi. « Tout acte de reconnaissance et surtout la pratique attentive de cette vertu sont des empreintes de la grâce pour persévérer dans le bien. » (Bernard Häring).

La grâce de Dieu accompagne notre pèlerinage de vie humane. Comment alors ne pas avoir confiance, si la grâce de Dieu est toujours présente à nos vies ? Mais, y sommes-nous présents ? La confiance. Non seulement, toute naissance devrait susciter la confiance, confiance en l’avenir puisque tout vient de Dieu, tout est dans sa main, mais notre vie, toute notre vie, avec ses heurs et malheurs, devrait s’appuyer sur la confiance. Car, « si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? » (Rm 8, 31). Pourquoi cette confiance ? Est-elle raisonnable quand tant de drames déchirent le monde, quand tant de trahisons peuvent meurtrir les cœurs ?

Dieu, le premier, nous fait confiance. Il nous donne la liberté et nous laisse libres, prenant le risque de nous voir nous détourner du bien pour choisir le mal. Il prend ce risque avec nous. Mais en même temps, il nous tend la main le premier quand nous nous sommes éloignés de Lui, il nous tend la main pour nous sortir de la détresse du péché. Grâce prévenante de Dieu, Notre Père, qui nous donne la chance d’un nouveau départ. La prendrons-nous cette main secourable ? Cette confiance envers Dieu, comment la lui exprimer, sinon par le crédit de confiance que nous ferons aux autres ? La confiance envers les autres est l’expression, de notre part, d’un grand respect face à l’action de la grâce de Dieu toujours possible dans l’autre, comme elle est toujours possible en nous-mêmes. D’une manière permanente, Dieu nous offre sa grâce. Par elle, nous pouvons nous ressaisir, sans cesse. Souvenons-nous aussi que tant de personnes nous ont fait un crédit de confiance : les nôtres, ceux qui nous sont chers, nos amis etc. et cela a relancé notre espérance, notre courage. Certes, la confiance n’est pas la naïveté. Il faut parfois un peu de prudence envers les autres, mais aussi envers soi-même. Cette prudence devrait véritablement nous conduire, non pas à devenir méfiants et craintifs, mais à fonder notre confiance avant tout sur la bonté prévenante de Dieu. Il est toujours le « déjà là », pour nous comme pour les autres.

Enfin, une naissance, en l’occurrence ici, la naissance de la Vierge, comment ne nous parlerait-elle pas d’enfance ? et d’enfance spirituelle ? C’est peut-être d’ailleurs son message essentiel. L’enfance spirituelle est cette attitude profonde du cœur faite d’humilité, de confiance envers Dieu, notre Père ; elle procure la paix du cœur, la sécurité intérieure même au milieu des tempêtes, et nous aide à devenir fraternels, car si Dieu est notre Père à tous, alors, nous sommes tous enfants avec l’Enfant, avec l’Unique, nous sommes tous des frères. Aussi, quand nous chantons le « Notre Père », nous entrons invisiblement, mais réellement, en relation avec tous nos frères et sœurs de par le monde et de par le ciel : immense solidarité humaine et divine, merveilleuse communion des saints.

Ainsi, la fête de la Nativité de la Vierge nous parle d’espérance, de prévenance de la part de Dieu, de confiance, d’enfance retrouvée, en un mot, elle nous parle de bonheur, elle annonce un monde nouveau, le monde de l’Évangile, et nous invite à en vivre.

 

« Que toute la création chante et danse, qu’elle contribue de son mieux à la joie de ce jour. Que le ciel et la terre forment aujourd’hui une seule assemblée »

(St André ce Crète).

Des repères pour vivre les fêtes mariales

Lecture du livre d’Anselm Grün, osb / Petra Reitz, Médiaspaul, 2001

par la Fraternité Annonciade, chemin de paix, à Thiais. Méditation 8.

Le Nom de Marie (fête le 12 septembre), p. 76-78

« Le nom exprime quelque chose de la personne qui le porte » (p. 76). Ainsi, les différents sens du nom de « Marie » dévoile divers aspects de la personne même de la Vierge. Elle est tout à la fois la Bien Aimée de Dieu, la Mère compatissante, et dans la nuit de notre condition humaine, elle est l’étoile qui éclaire et rassure. Nous allons méditer sur ces trois sens du nom de Marie en compagnie d’un saint qui a particulièrement aimé la Vierge Marie, saint Bernard (1090-1153).

Qui d’entre nous n’a jamais invoqué le nom de Marie sans avoir ressenti en soi s’infiltrer doucement une paix, même au milieu des soucis de la vie ? Cela, saint Bernard en a certainement fait l’expérience, lui qui a tant parlé de Marie. On peut penser qu’en écrivant sur la Vierge, il nous livre sa propre expérience de vie mariale. Ainsi, dit-il : « qu’on ne parle plus de votre miséricorde, ô bienheureuse Vierge, s’il est un seul homme qui se rappelle vous avoir invoquée en vain dans ses besoins. » Si la Vierge est la Bien-Aimée de Dieu, selon un des sens de son nom, alors, nos prières qui passent par elle ne peuvent qu’être reçues par le Père, ne peuvent qu’atteindre le cœur de Dieu puisqu’elles lui viennent par les mains de celle en qui il a mis toutes grâces. En retour, par ses mains, les mains de Marie, la miséricorde de Dieu nous parvient ; elle nous est donnée. Écoutons encore saint Bernard : « Nous, vos petits serviteurs, nous vous félicitons de vos autres vertus, mais nous nous félicitons nous-mêmes de votre miséricorde. Nous louons votre virginité, nous admirons votre humilité, mais pour les malheureux que nous sommes, votre miséricorde a plus douce saveur, plus précieuse valeur, elle revient plus souvent à notre mémoire, plus fréquemment dans nos invocations. »

En effet, par les mains de la Vierge, nous est donnée la Miséricorde en la personne du Christ, son enfant. Elle est la Mère de la Miséricorde, tout comme elle est la Mère de Compassion, autre sens de son nom. Si tant de bienfaits peuvent nous parvenir en nos vies, quand on invoque son nom, c’est bien sûr à cause du Christ, auquel elle est toute relative. Elle est là, près de Lui, comme à Cana, le cœur à la fois ouvert à nos détresses et tourné vers le Christ, lui murmurant : « Ils n’ont plus de vin » (Jn 2, 1). La sollicitude de la Vierge s’étend à tous, sans exception. Sa miséricorde se fait charité, se fait compassion. Alors, dit encore saint Bernard, « c’est ainsi que votre toute-puissante et très miséricordieuse charité se montre aussi magnifique dans sa compassion que dans son pouvoir secourable. »

Il faut croire au « pouvoir secourable » de la Vierge car elle est la Mère de celui qui peut nous donner tout secours. Encore une fois, elle est toute relative au Christ. Elle est sa première disciple, elle qui, avec d’autres, le suivait sur les routes de Palestine, elle qui retenait et méditait sa Parole pour la mettre en pratique, comme nous le laisse supposer ce passage de saint Matthieu : « Comme il parlait encore aux foules, voici que sa mère et ses frères se tenaient dehors, cherchant à lui parler. A celui qui l'en informait Jésus répondit : "Qui est ma mère et qui sont mes frères ?" Et tendant sa main vers ses disciples, il dit : "Voici ma mère et mes frères. Car quiconque fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, celui-là m'est un frère et une sœur et une mère.  » (Mt 12, 46-50). En effet, qui plus que Marie a été attentive à la Parole de Dieu, elle, qui a donné au monde le Verbe éternel ? Donc, certains de son « pouvoir secourable », comme nous y invite saint Bernard : « que notre âme altérée coure donc à cette source, que notre misère puise avec ardeur à ce trésor de miséricorde » qu’est la Vierge bénie entre toutes les femmes.

Nous voici maintenant arrivé au troisième sens du nom de Marie : étoile de la mer. On a besoin de repère dans la vie. On a besoin de sécurité. On a besoin de sens. À une époque où tout est flou, se mélange et se relativise, on a besoin d’accrocher nos vies à une étoile qui nous indique le bon chemin, le vrai chemin. La Vierge est cette étoile. L’invoquer, répéter son nom, égrener son nom au fil de nos journées nous garde, je le pense, dans la vérité de cœur, de paroles et d’actions, c’est à dire, que nos pensées, nos paroles et nos actions, selon notre pouvoir, veulent être en harmonie avec l’Évangile du Christ. Pour cela, nous avons besoin d’être aidés car nous sommes de pauvres pécheurs. On a besoin de lumière, d’exemple. La Vierge peut être cette lumière exemplaire puisque sa lumière ne vient pas d’elle mais de Celui qui est à la fois le Dieu vrai et l’homme en sa vérité même, le Christ qu’elle a porté et qu’elle a donné au monde. Son exemple donc, pourvu qu’on le regarde, peut influencer notre vie, notre comportement. Elle nous tire vers le vrai, vers le beau, vers le bon.

« Parlons un peu de ce nom dit encore saint Bernard, qui signifie « étoile de mer » et qui convient admirablement à la Vierge Mère. […] Elle est cette splendide étoile qui se lève sur l’immensité de la mer, brillant par ses mérites, éclairant par ses exemples. » Bernard nous invite à regarder la Vierge, à invoquer le nom de Marie, et cela, dans n’importe quelle situation où nous pouvons nous trouver. Quelles sont-elles ces situations que saint Bernard énumère ? Au cœur même des tentations de ce monde - tentations du pouvoir, du savoir et de l’avoir ; au cœur des épreuves physiques ou morales ; au cœur même de notre péché, il nous invite à invoquer le nom de la Vierge très sainte. Ainsi, « A toi qui te sens, loin de la terre ferme, emporté sur les flots de ce monde au milieu des orages et des tempêtes, ne quitte pas des yeux la lumière de cet astre si tu ne veux pas sombrer. Si le vent des tentations s’élève, si l’écueil des tribulations se dresse sur ta route, regarde l’étoile, appelle Marie. Si tu es ballotté par les vagues de l’orgueil, de l’ambition, de la médisance, de la jalousie, regarde l’étoile, appelle Marie….»

Saint Bernard ne nous invite pas seulement à regarder, à invoquer Marie, mais aussi à penser à elle, à graver son souvenir dans notre cœur, surtout dans nos tristesses, nos angoisses de toutes sortes, nos doutes peut-être : « Dans les périls, les angoisses, les doutes, pense à Marie, invoque Marie. Que son nom ne s’éloigne jamais de tes lèvres, qu’il ne s’éloigne pas de ton cœur. »

Mais il ne suffit pas pour saint Bernard d’invoquer le Nom de Marie, il faut aller plus loin, il faut aller jusqu’à mettre nos pas dans ceux de la Vierge, afin de suivre l’exemple de sa vie car on y puise la lumière, l’espérance, la force de rester dans le vrai. Ainsi, nous dit-il que « pour obtenir le secours de sa prière, ne néglige pas l’exemple de sa vie. En la suivant, tu es sûr de ne pas dévier; en la priant, de ne pas désespérer; en la consultant, de ne pas te tromper… »

Ainsi, en invoquant le nom de Marie, en le gravant dans notre cœur, en vivant selon l’exemple tout évangélique de sa vie, on fait petit à petit l’expérience que la Vierge est véritablement cette étoile qui oriente nos vies dans le sens de ce qui plait à Dieu, dans le sens de ce que Dieu désire pour notre vrai et durable bonheur.

Des repères pour vivre les fêtes mariales

Lecture du livre d’Anselm Grün, osb / Petra Reitz, Médiaspaul, 2001

par la Fraternité Annonciade, chemin de paix, à Thiais. Méditation 9.

Notre-Dame des Douleurs (15 septembre)

 

Toute vie humaine est traversée d’épreuves. Comment les traverser ? Comment en faire non pas un chemin de mort, mais de vie ? Comme le disent les auteurs : « nous tourner vers Dieu peut nous en guérir » (p. 81). L’offrande de nos épreuves à Dieu, dans la prière peut être une force en effet qui nous fait rester debout malgré tout. L’offrande de nos propres épreuves certes, mais aussi l’offrande de celles des autres. Cette fête nous fait méditer sur la compassion de la Vierge, la Vierge qui partage les souffrances du Christ, les portant dans son cœur. Mais le Stabat a été longtemps préparé, comme l’a si bien vu le père Bernard, dominicain, avec qui nous allons méditer grâce à son beau texte sur la compassion de la Vierge (cf. Le Mystère de Marie, DDB, 1933 : la compassion.)

En effet, la Vierge a dû avoir très tôt un « pressentiment aigu et douloureux » des douleurs du Christ. Les événements de l’enfance en sont comme une lointaine préparation « Massacre des innocents, fuite en Égypte, recouvrement au Temple, vie cachée, tout concourt, tout succède terriblement ». Les années passent et cela ne quitte pas son cœur. L’évangile nous dit que « Marie retenait tout cela dans son cœur » (Lc 2, 19 et 51). Tout cela est comme « une de ces blessures au cœur qui ne se cicatrisent jamais. » Marie avancera dans la foi pure avec en elle cette pensée, « pénétrante et déchirante comme la pointe d’un glaive » que la vie de son Fils est menacée.

À mesure que les années passent, le cœur de Marie entre dans la compréhension de la vie de Jésus, son enfant. Elle accepte, elle consent, elle coopère même, elle semble même devancer l’Heure. Ainsi, aux noces de Cana, devant le manque de vin, elle fait signe à Jésus : « Ils n’ont pas de vin ». Et Jésus de répondre : « Femme, que me veux-tu, mon Heure n’est pas arrivée ? » (Jn 2, 4). Mais Marie a compris. Elle reconnaît son Heure, à Lui, et sait, grâce à sa foi, que Jésus va répondre. Ainsi, elle dit : « Faites tout ce qu’il vous dira » (Jn 2, 5) Et Marie s’engage, à sa manière à elle, dans la mission de son Fils. Elle perçoit le but qu’il poursuit, et les incompréhensions qui en découlent et qui le font souffrir. Elle saisit ce qui est en cause : la vie des hommes, de tous les hommes, notre destiné à tous. « Elle se tourmente et se dépense avec Jésus pour nous, elle porte avec lui dans son cœur de Mère le poids de tous les espoirs et de tous les risques spirituels du genre humain. »

Mais, la Vierge ne devra pas rester comme à l’extérieur des choses concernant son Fils et sa mission. Il lui faudra en quelque sorte y entrer, s’y unir et pas seulement intérieurement, mais aussi physiquement, être là, présente. Et sa présence, auprès du Christ mourant, l’attachera pour ainsi dire à la croix avec Lui. « Nous la verrons lui devenir conforme dans la mort et en quelque sorte attachée avec lui à la croix » (Phil., 3, 10 ; Gal., 2, 19).

Car la mission de Jésus lui-même n’est pas de se soucier spirituellement de notre destin mais de se donner corporellement, de se livrer tout entier jusqu’à l’extrême, jusqu’à mourir pour que nous ayons la vie. Et sa Mère est là, près de Lui, corporellement, quand il meurt. Elle l’accompagne jusqu’au bout, et sa foi approuve. Au pied de la croix, comme à l’Annonciation, elle n’est que « oui ».

La Vierge souffre des souffrances de son Fils ; on peut même dire qu’elle souffre ses souffrances. Mais, elle reste « debout » ; elle reste auprès de Lui. Les douleurs du Fils se réfléchissent dans le Cœur de la Mère. Elle est là, silencieuse, aimante. Souvent, aux personnes traversées par de dures épreuves, une simple présence, une présence de communion, peut apporter un réel réconfort. Car, sentir auprès de soi, lorsque nous sommes dans telle ou telle épreuve, une présence paisible et attentive, une présence compréhensive, cela n’enlève pas ce que nous avons à souffrir, mais cela donne de la force, cela permet de rester « debout » en soi-même.

La Vierge, au pied de la croix, s’abandonne entre les mains du Père puisque à la Croix la Vierge en son cœur, en son esprit et son intelligence, vit tout ce que vit le Christ à cette Heure et le Christ s’abandonne, à cette Heure, entre les mains du Père : « Père, entre tes Mains, je remets mon esprit » (Lc 23, 46). En effet, la Vierge est entièrement « associée à tout le mystère qui s’accomplit » (Bossuet) sur la croix, mystère de vie. Car, c’est bien un mystère de vie qui s’accomplit au moment où meurt le Christ : « La mort est morte » chante la Liturgie de la Fête de la Sainte Croix, le 14 septembre. Et depuis cette Heure, celle du Calvaire où notre destin de mort a basculé vers la vie, ce même mystère de vie, s’accomplit en tout malade, en tout mourant, en toute personne qui souffre, en la vie de toute personne. Mais c’est dans la nuit, c’est dans la foi.

Comme la Vierge est unie à ce que vit son Enfant, de la crèche à la croix et après la croix, la compassion nous unit à ce que vit notre prochain ; et la prière nous y associe vraiment car la prière nous fait solidaires de nos frères. Comme l’écrivait le Pape Pie XII dans son encyclique sur la Communion des saints : « Toutes les prières, même les plus privées, ne manquent ni de valeur ni d'efficacité, et contribuent même beaucoup à l'utilité du Corps mystique dans lequel rien de bien, rien de juste n'est opéré par chacun des membres qui, par la communion des saints, ne rejaillisse aussi sur le salut de tous. » Quelle espérance !

La compassion nous fait éprouver en nous-mêmes un sentiment de fraternité humaine qui nous pousse à la vraie charité envers notre prochain, quel qu’il soit. On devient proche de l’autre. L'Évangile insiste sur cette notion de proximité (d'où vient le mot prochain d’ailleurs), non pas seulement une proximité culturelle, sociale, religieuse etc. mais aussi et surtout cette proximité avec le prochain, quel qu’il soit, que l’événement met sur notre route.

Compatir, à l’exemple de la Toute Compatissante, c’est être là, près de celui qui souffre, c’est être avec lui, le porter dans notre cœur, à l’exemple du Christ qui a porté le poids de nos vies. Cela, on ne le réalise pas d’un coup. C’est un chemin. La méditation de la vie du Christ en son Évangile nous montre ce chemin, nous y fait pénétrer. Cette méditation, si on y est fidèle, transforme le cœur doucement, l’ouvre aux choses de Dieu comme aux choses des hommes.

 

Fin de la lecture de l’ouvrage par la Fraternité Annonciade Chemin de Paix.