Les vertus à l’école de L’Annonciade

ou …

« plus » est en toi !

On peut dire, en un sens, que la vertu est une. En effet, l’homme fort moralement, qui cherche à vivre en homme, à promouvoir en lui le spirituel parvient à un style de vie qu’on retrouve dans toute sa personne.

Chacun, en venant au monde, possède pour l’avoir reçu de son Créateur ce trésor que sont les vertus. En lui, elles sont comme un mouvement de vie capable de faire advenir des possibles, à condition cependant que mon cœur et ma volonté jouent sur leur clavier ! Par les vertus, « plus » est en moi. Grâce à leur mise en œuvre en ma vie, j’avance peu à peu vers ce que je suis, ce que je suis appelé à être. Les vertus ? Des habitudes acquises, habitudes qui prennent vie en moi à partir de ces dispositions naturelles qui ne demandant qu’à s’épanouir grâce à mon travail intérieur, à mon courage. Ce travail se situe sur le plan de la vie morale, intellectuelle, sociale et relationnelle. C’est toute la personne qui est prise dans leur mouvement.

Le christianisme apporte aux vertus une profondeur qui dépasse la seule philosophie : l’amour répandu, livré, l’amour qui s’oublie joyeusement. Ainsi pour un Saint Augustin, la vertu est de « l’ordre de l’amour », c’est l’amour seul qui fait la valeur des vertus. Mais il peut avoir du désordre dans l’amour. La vertu pour Augustin s’accorde à ce qui doit être préféré, c’est-à-dire au bien. L’amour ne se sépare donc pas de la vérité ; c’est dans cette lumière que peut s’interpréter avec justesse la phrase souvent citée : « Aime, et fais ce que tu voudras ». C’est un chemin de bonheur.

Les vertus comme dons.

On comprendrait imparfaitement la vertu si on ne voyait en elle qu’un chef d’œuvre de sagesse et de volonté. L’amour de toute valeur et de tout bien est, dans l’homme, un principe de dépassement de soi. Il se présente à lui comme un appel, comme une vocation qui émane d’au-delà de lui-même. Il lui fait faire l’expérience de ses limites et de sa fragilité. C’est le don, c’est la logique des saints.

Bergson en présence de ces cas exceptionnels se demande : « d’où vient leur force ? Pourquoi les saints ont-ils des imitateurs ? Pourquoi les grands hommes de bien ont-ils entraîné derrière eux les foules ? […] Si la parole d’un grand mystique, ou de quelqu’un de ses imitateurs trouve un écho chez tel ou tel d’entre nous, n’est-ce pas qu’il peut y avoir en nous un mystique qui sommeille et qui attend seulement une occasion de se réveiller ? » (Les Deux Sources de la morale et de la Religion, ch. 1)

L’itinéraire spirituel proposé par les fondateurs de l’Annonciade tend principalement à réveiller ce « mystique qui sommeille » en nous. L’imitation des vertus évangéliques de la Vierge va-t-elle donc être un moyen de le « réveiller » ?

Les vertus et l’école franciscaine

On ne peut aborder l’itinéraire des vertus, selon la Règle de l’Annonciade, sans regarder du côté de la pensée franciscaine car l’influence de cette pensée s’y remarque. La théologie des vertus revêt, dans l’école franciscaine, et particulièrement chez saint Bonaventure, son fondateur, un aspect dynamique. Voilà pourquoi, cet aspect revient sans cesse dans l’itinéraire marial de Jeanne où les vertus sont bien considérées comme un mouvement, une vie, un dynamisme. Les vertus ne sont, en effet, que la grâce de Dieu en action. Et la grâce de Dieu ordonne mes actes vers leurs fins . Cette grâce se ramifie en dispositions variées selon la diversité de mes actions et de mes œuvres. Pour sainte Jeanne, ces « dispositions variées » de la grâce de Dieu peuvent se récapituler en dix orientations, ce sont les dix vertus formant la Règle de l’Annonciade : pureté, prudence, humilité, foi, louange, obéissance, pauvreté, patience, charité et compassion.

Le rôle des vertus est de redresser mes puissances spirituelles et de les fortifier en vue de l’action. Mais, comme pour faciliter l’exercice de mes facultés et faire disparaître, autant que cela est possible, les traces du péché originel, Dieu a voulu que sa grâce, qui sanctifie, complète son œuvre sanctifiante en ma personne par les dons de son Esprit Saint dont le rôle est d’assouplir et de faciliter la mise en œuvre des vertus afin d’atteindre, autant que faire ce peut, la perfection chrétienne qui est de vivre les béatitudes évangéliques.

Dans la pensée franciscaine, il y a donc une distinction entre vertus, dons et béatitudes. Les vertus me sont nécessaires pour accomplir les œuvres, pour vivre honnêtement ma vie et accomplir tout simplement le Décalogue. C’est l’état de tout homme de bonne volonté et de ceux qui commencent dans la vie chrétienne. Mais, en continuant de répondre aux appels de la grâce, je ne tarderai pas à utiliser des vertus d’ordre supérieur que sont les dons du Saint-Esprit. J’avance ainsi sur la route étroite de l’Évangile. La perfection, elle, est la mise en oeuvre des vertus, celles des béatitudes, qui me font accomplir aussi parfaitement que possible ma vie chrétienne. C’est la voie de la sainteté chrétienne qui me fait vivre ma vie d’une certaine manière, c’est-à-dire à la manière du Christ, et non pas à la manière du monde. Il y a donc une progression dans l’intensité, la profondeur de vie, il y a comme une avancée en eau profonde. C’est cette avancée en profondeur que l’itinéraire des vertus, proposé par sainte Jeanne, doit opérer en nous. C’est un véritable pèlerinage intérieur dont le but est d’être, par toute sa vie, agréable à Dieu.

Sainte Jeanne de France et le bienheureux Gabriel-Maria, franciscain, fondatrice et cofondateur de l’Annonciade, nous proposent donc d’entreprendre ce « pèlerinage » en prenant la Vierge comme guide. Car la Vierge, pour eux, en fidèles disciples de saint François, peut nous aider à rendre notre vie agréable à Dieu et, ainsi, à rayonner sur les autres la bonté de Dieu. Pour eux, la vie de Marie est véritablement un modèle de vie chrétienne, Elle en qui résident « toutes grâces et vertus », puisqu’elle a été entièrement prise sous l’ombre de l’Esprit-Saint, lors de l’Annonciation.

C’était ainsi en effet que saint François voyait la Vierge. Il avait demandé à Marie de devenir son protégé afin que, par ses mérites, il puisse vivre selon « l’esprit de la vérité évangélique » (St Bonaventure). La Vierge est aux yeux de François celle qui peut lui montrer comment vivre authentiquement dans la foi. Pour François, Marie peut donc être un idéal de sainteté, Elle, Marie, la « Dame sainte, […], la Vierge devenue l’Église ». Il a exprimé cela d’une manière poétique dans deux poèmes sur la Vierge, la Salutation des Vertus, et la Salutation à la Vierge. Ces deux textes auraient formé, dans les anciens manuscrits, un seul et même texte au titre évocateur : « Des vertus dont fut ornée la sainte Vierge Marie et qui devraient être l’ornement de toute âme sainte » (Saint François, Documents, p. 165.168).

Cette idée que la Vierge peut être un exemple à suivre se trouve sous la plume des prédicateurs franciscains du XVe. Par exemple, un saint Bernardin de Sienne, aborde ce sujet. Ainsi, dans un de ses sermons, il présente les vertus qui accompagnent la Vierge Marie de manière allégorique, c’est-à-dire, comme des Dames formant la cour de la Vierge Marie : Dame Clôture, Dame Familiarité, Dame Humilité etc… Il construit son sermon en citant la parole évangélique qui sert d’appui à l’évocation de la vertu, puis il évoque ce qu’il faut faire concrètement. Cette manière de penser n’est pas exceptionnelle en cette fin du Moyen Âge. C’est celle qu’ont d’ailleurs adopté Jeanne et Gabriel-Maria.

Mais avant Bernardin, il y a eu bien sûr le grand théologien franciscain, saint Bonaventure, « père » de toute l’école franciscaine. Concernant la Vierge Marie : l’idée d’exemplarité marial se trouve sous la plume du docteur séraphique. Dans un de ses sermons sur la Vierge, il écrit en effet : « Il n’est rien de plus légitime que cette application à suivre la Vierge, parce qu’elle est, après le Christ, le modèle de toute vertu ». (« Bonaventure », DS, col. 1809). Ailleurs, dans un petit Opuscule sur les Cinq Fêtes de l’Enfant-Jésus, en arrivant à la cinquième fête, qui est celle de la Présentation de Jésus au Temple, il établit une ressemblance entre « l’âme dévote » et la Vierge, considérant cette âme comme étant « Marie en esprit » présentant au Père son Fils, Jésus. De même, dans ses conférences sur les Sept dons du Saint-Esprit, cette idée de conformité à Marie est présente. Consacrant trois de ses sermons sur la Vierge, lorsqu’il aborde les dons de Force et de Conseil, il présente la Vierge comme un exemple à suivre : « Tout homme qui veut être saint doit suivre la Vierge glorieuse dans la sainteté d’une pureté non corrompue, d’une prompte obéissance et d’un dévouement total [… ] O Quelle pieuse mère nous avons ! Configurons-nous à notre mère et suivons sa piété [… ] Nous aurons une couronne, si nous voulons imiter la Vierge glorieuse.» (Saint Bonaventure, Les sept dons du Saint-Esprit, Cerf, 2004, p. 133.139.143). Pour Bonaventure Marie est bien celle qui nous fait avancer de « vertu en vertu » afin de parvenir « à la terre promise », c’est-à-dire à Dieu lui-même, but de l’existence humaine.

Des vertus qui sont des plaisirs

Pour les fondateurs de l’Annonciade, ces vertus sont des plaisirs, c’est-à-dire, des moyens de se rendre agréable à Dieu. Elles sont le fondement même de leur spiritualité, celle du Plaisir de Dieu.

Dans la première règle de l’Annonciade, écrite en 1502, le père Gabriel-Maria définit les plaisirs de Marie comme suit : « On appelle plaisirs, les vertus de la Vierge au moyen desquels elle s’est rendue grandement agréable à la Sainte Trinité. Et de même, vous, à son exemple, vous devez plaire à la même Trinité au moyen, des mêmes vertus ». Et Gabriel-Maria ajoute : « ainsi consiste toute la perfection dont un homme voyageur est capable ». Les vertus ne sont donc pas une fin en soi ; elles sont un chemin, celui du désir de se rendre agréable à Dieu. Ce qu’il y a de moral dans la mise en œuvre des vertus n’est qu’un moyen qui devrait permettre à la charité de s’exprimer et de s’épanouir. L’identité profonde du plaisir et de la vertu montre une vie de charité s’inscrivant dans le concret de l’existence. Il s’agit certes de pratiquer des vertus mais de les pratiquer en vue de plaire à quelqu’un, à son prochain et … à Dieu même ! Et cela implique bien sûr de poser des actes concrets. La vertu n’est plus considérée, comme chez les stoïciens de l’antiquité, d’abord comme une perfection personnelle, une esthétique morale, mais comme un moyen de donner le meilleur de soi au autres : ainsi, le Plaisir de Dieu !

La clé pour suivre ce chemin est le regard sur la Vierge. En cherchant, à travers les pages évangéliques, ce que la Vierge veut nous enseigner, en scrutant les divers enseignements spirituels dont les événements de sa vie sont porteurs, par-delà l’historicité des faits, des scènes évangéliques. Découvrir cela ne demande pas une démarche intellectuelle, mais plutôt contemplative, priante, conduisant à une connaissance « savoureuse » de Marie. Regarder Marie, c’est entrer dans un mouvement de vie, dans le dynamisme de ses vertus. Le « livre de ma vie » autant qu’il est possible, avec ses faiblesses, ses qualités et ses défauts, doit donner à voir, à goûter, la Vierge ; « que ceux qui voient les sœurs, voient Marie vivant encore en ce monde » (Statuta Mariae, 101) ose demander sainte Jeanne dans ses Statuts à ses annonciades dont la vie doit laisser pressentir ce qui devait animer l’être profond de Marie Ainsi, un climat se crée, un esprit de famille circule. Marie, modèle de vie chrétienne, devient au fur et à mesure qu’on la fréquente un véritable guide spirituel.

Ainsi, au cours des prochains exposés, on va donc suivre ce guide dans la mise en œuvre de ses dix vertus évangéliques. La Règle de l’Annonciade en sera le fil conducteur.

 

La pureté ou l’ouverture du cœur à Dieu

Selon le point de vue des fondateurs de l’Annonciade, la pureté est d’abord et avant tout une orientation du cœur vers Dieu, une intériorité, une intimité avec le Christ, à l’exemple de celle de la Vierge Marie.

En tout premier, il faut apprendre de la Vierge, en la regardant particulièrement en cet épisode de sa vie qu’est l’Annonciation, à « tendre et appliquer » toutes nos facultés, affectives et raisonnables, à « plaire à Dieu », tendre à ce que ma vie soit ajustée à ce que Dieu veut pour mon bonheur, ajustée à son Amour, à sa Vie en vivant le Décalogue et le double Commandement de l’amour de Dieu et l’amour du prochain. C’est un chemin de Bonheur, un chemin de Vie. Choisis donc la vie, nous dit Dieu dans le Deutéronome ! (Dt 30, 15-19) Le verbe « tendre » ici est important car il implique et suppose un chemin. On est en route, non pas vers n’importe quel but, certes ; il y a une direction donnée et cette direction est celle de mettre ses pas dans les pas de quelqu’un, de s’attacher aux pas de quelqu’un, le Christ, comme la Vierge, la première disciple. Et cet attachement au Christ est vue sous l’angle d’un amour sponsal : plaire au Christ, dit la Règle, « comme de vraies épouses ».

Sainte Jeanne et le bienheureux Gabriel-Maria mettent en effet l’accent sur l’amour, sur le cœur. Mais cette intimité avec le Christ n’est pas d’abord l’œuvre de la raison – bien qu’elle entre en jeu, certes ! – mais celle de la vie profonde, du cœur, de la vie qui s’éprouve en soi en joie, tristesse, peines et soucis, espoirs et bonheurs, qui s’éprouve en soi en un vécu qui petit à petit, au contact du Christ, devrait rejoindre ses sentiments, devrait sentir ce qu’il a lui-même vécu, devrait revêtir le Christ, pour reprendre une expression de saint Paul. « Mais revêtez-vous du Seigneur Jésus Christ et ne vous souciez pas de la chair pour en satisfaire les convoitises. » (Rm 13,14). Ce chemin vers une communion avec le Christ, c’est Marie qui nous le montre.

Car « Marie fut telle que sa vie peut être l’enseignement de toutes » écrit saint Ambroise. Et de proposer comme modèle sa pureté, c’est-à-dire, toute sa vie car c’est une vie transparente à Dieu, qui laisse voir ce qu’est véritablement une vie selon Dieu, une vie où se conjuguent toutes les vertus. Marie est le modèle de toute vie chrétienne : « Contemplez la pureté de Marie comme dans son modèle véritable : qu’en elle vous apparaisse la beauté de la pureté et de la vérité de toute vertu ; c’est d’elle que vous devez apprendre ce que vous devez corriger, ce que vous devez retenir, ce que vous devez former.»

Au début du chapitre sur la vertu de pureté, Jeanne et Gabriel-Maria, commencent par nous présenter l’exemple de Marie dans l’exercice de cette vertu et, pour ce faire, nous font méditer la question de Marie à l’ange, après avoir entendue son annonce : « Comment cela se fera-t-il puisque je suis Vierge ? » Cette question que pose Marie à l’ange, au moment où celui-ci lui porte l’annonce inouïe de sa maternité est le signe que déjà Marie a dit « oui ». «  Comment cela se fera-t-il puisque je suis Vierge ? » En effet, ces paroles de la Vierge indiquent non pas un doute, mais une préoccupation bien concrète : le comment. Si Zacharie, à l’annonce de la prochaine naissance de Jean-Baptiste par l’envoyé divin a demandé un signe : « A quoi connaîtrai-je cela ? Car moi je suis un vieillard et ma femme est avancée en âge », (Luc, 1., 18), Marie, elle, elle croit. En effet, l’emploi du verbe « faire » au futur indique que, déjà, Marie a accepté la proposition de l’ange. Elle ne demande pas de signe, ne refuse pas sa foi, elle ne doute pas que cela se fasse, mais s’enquiert du comment. Elle constate une difficulté, voire une contradiction puisque le message va à l’encontre de ce qu’elle vit, l’atteignant en plein cœur de son existence, la bouleversant.

Cependant, elle est partie prenante, elle est ouverte, tout accueil, et non pas en état de doute qui rend muet Zacharie, le rend fermé sur lui-même. Et cette ouverture du cœur, cet accueil des choses de Dieu par la foi, éclate dans le Magnificat. Il est frappant de voir qu’Élisabeth ne béatifie pas la pureté de Marie, mais sa foi « Bienheureuse, toi, qui as cru ». Dans le secret Dieu est le témoin de la foi de Marie ! Et Marie reçoit le don de Dieu en elle : le Christ. En nous faisant méditer cet épisode évangélique au tout début de l’itinéraire des dix vertus, les fondateurs nous placent d’emblée au niveau du cœur et de l’accueil du don de Dieu en nous, en un mot, au niveau de la foi.

Vivre cette vertu de pureté, c’est donc, à l’exemple de Marie, croire au don de Dieu et prendre chez soi le Christ, c’est-à-dire, Le recevoir en sa vie, L’accueillir, lui ouvrir sa vie, exposer sa vie à son influence par la méditation de sa Parole, par la prière et la contemplation de ses mystères, par la réception de ses sacrements. C’est une vie ouverte sur la vie d’un Autre en soi, la vie d’un Autre qui, dans le secret de mon être, travaille ma vie, la construit, la transforme invisiblement et sa vie devient tellement mienne qu’elle me devient familière. Cette secrète familiarité avec le Christ ouvre en moi une nouvelle manière de voir la vie, de la vivre, non plus d’une manière fermée sur mon « moi », centrée sur le seul souci de moi-même, mais sur Lui et ce qu’il désire pour mon vrai bonheur.

Certes, il faut prendre soin de soi. Mais ce souci peut devenir envahissant. Dès le début, la Règle de l’Annonciade note les déviances que peut entraîner le seul souci de soi-même : l’oisiveté, les excès dans le boire et le manger, les relations humaines déviées, le désir de paraître, en un mot le culte du moi, le souci exclusif de soi, une vie repliée, donc non épanouie. D’où ce conseil : éviter toute « chose vaine ». À ce souci exclusif de soi, la règle propose le souci de l’Autre, c’est-à-dire, du Christ. Et cela est une béatitude : « Heureuse la sœur qui peut dire … Jésus mon Dieu et mon Tout » !

Ce souci de l’Autre, du Christ, c’est vivre « au-dedans de soi-même » c’est-à-dire, prier, devenir un être de silence, mais cela demande de maîtriser ses désirs, de fuir le souci de paraître, et d’entretenir avec le prochain des relations droites. Avoir ce souci de l’Autre, du Christ, en un mot, c’est s’éloigner de tout ce qui peut Lui déplaire.

Si le souci exclusif de soi, tel qu’il vient d’être définit, nous coupe de la relation au Christ, c’est-à-dire, nous coupe de la vraie vie, nous faisant oublier notre véritable condition qui est celle d’être fils ou fille de Dieu dans et par le Fils bien-aimé, du fait non seulement du baptême, mais, parce que nous sommes tous une personne, tout simplement, créée à l’image et à la ressemblance de Dieu, ce souci exclusif de soi nous coupe aussi, par le fait même, des autres et brouille les relations que nous pouvons avoir avec toutes créatures, avec les choses créées. S’ouvrir au Christ, c’est donc entrer à nouveau dans l’Alliance de Dieu, c’est entrer aussi dans une famille, dans une nouvelle parenté qui nous fait tous des fils de Dieu, donc, tous des frères. Voilà pourquoi, on peut dire que l’amour fraternel est le test de notre intimité avec Dieu, avec le Christ. C’est ce que nous disait souvent mère Marie de Saint-François : « La preuve, disait-elle, que nous sommes dans l’intimité avec le Christ, c’est notre effort de tendresse et de miséricorde pour les autres. »

Vivre la vertu de pureté, c’est vivre, toujours dans la perspective de l’Annonciade, une relation préférentielle, amoureuse, avec le Christ ; cela demande à engager la volonté, c’est-à-dire, son cœur, son courage, à décider de vivre la pureté en posant des petits actes infimes d’amour. Par exemple, en un moment de combat, de tentation, pour témoigner à Dieu d’un peu d’amour, s’obliger à un petit renoncement. La Règle de l’Annonciade propose, à ce sujet, non pas de combattre la tentation, mais de la fuir, de se détourner de l’objet de la tentation, de s’éloigner. « Que les sœurs fuient l’oisiveté, les excès de la table etc…. » Et le moyen de se détourner, c’est de poser un acte contraire à l’objet de la tentation, en un mot, faire un petit sacrifice et … sacrifice en latin veut dire « faire du sacré ! », c’est-à-dire, un acte réservé pour Dieu.

Toujours à propos de l’engagement de soi en vue d’une relation privilégiée avec le Christ, la Règle parle aussi de ne rechercher que ce qui peut être agréable au Christ : « Qu’elles ne cherchent et ne s’étudient à plaire qu’à leur seul Époux, (le Christ) lequel est tout désirable, tout aimable et le plus beau de tous les époux ». Ces deux verbes – chercher, s’étudier - sont plein d’enseignement concret : chercher, c’est-à-dire, se mettre en quête, prendre les moyens, travailler sur soi ; s’étudier, lui, a deux sens. Le premier : faire de soi un objet d’étude, c’est-à-dire, examiner en son cœur si ma vie est agréable à Dieu ; le second sens met en mouvement la liberté et la volonté, s’exercer à marcher dans le bien, s’y appliquer. Ainsi, ouvrir son cœur au Christ c’est, avant tout, du domaine de la vie, et non dans celui de la pure raison bien que celle-ci soit partie prenante bien sûr ! La vie de foi est d’abord un agir, bien qu’elle soit aussi une réflexion ! Il faut les deux, mais les fondateurs de l’Annonciade, dans la lignée des maîtres franciscains, mettent l’accent sur la vie.

En terminant, laissons la parole à saint François quand il parle du cœur pur : « Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu. Ont vraiment le cœur pur ceux qui méprisent les biens de la terre, (c’est-à-dire, les regardent d’en haut, du point de vue de Dieu, selon un des sens de ce verbe au temps de François), cherchent ceux du ciel et, ainsi purifiés de tout attachement de l’âme et du cœur, ne cessent jamais d’adorer et de voir rien d’autre que le Seigneur Dieu vivant et vrai. » (Admonition 16). Pour François, la pureté du cœur est avant tout un cœur qui se tourne vers Dieu, un cœur qui regarde les biens de la terre du point de vue de Dieu, prenant du recul par rapport aux biens, aux personnes, les regardant selon Dieu et dans sa lumière. On est donc loin d’une vertu de pureté étriquée.... On ne pèche pas dans ses actions, ou en son cœur, en son esprit ou par ses paroles, quand on a le cœur tourné vers Dieu. Tenir son regard fixé sur Dieu et sur la Vierge, c’est-à-dire vivre sous leur influence, virginise l’être en ses profondeurs. « Aime Dieu et fais ce que tu veux, dit Augustin, car, à ce moment-là, tu ne cours aucun risque. » C’est cela la vraie pureté. Elle est du registre spirituel.

Le regard sur Dieu, sur la Vierge, permet de resituer les choses créées, toutes créatures, selon leur vraie place dans la création. En un mot : « La pureté ne consiste en rien d’autre que de tenir son regard constamment fixé sur Dieu et de lui soumettre toute sa vie. » (St Augustin) Enfin, la pureté n’est-elle pas « l’expression d’un cœur qui connaît la beauté et le prix de l’amour de Dieu » ? Ces quelques mots ont été adressés par Benoît XVI aux personnes consacrées, le 11 décembre 2005. Mais ils peuvent s’appliquer en fin de compte à tout chrétien. En effet, face à la culture occidentale marquée par le relativisme moral et l’individualisme « qui conduisent les personnes à être pour elles-mêmes la seule norme », les chrétiens, selon leur état de vie propre, ont certainement à vivre cette vertu de pureté « comme l’expression d’un cœur qui connaît la beauté et le prix de l’amour de Dieu. »

La Prudence

Pour nous introduire à cette vertu de prudence, sainte Jeanne et le bienheureux Gabriel-Maria commencent par nous inviter à méditer ces passages de l’Évangile :

La Vierge réfléchit sur les événements de sa vie :

« À cette parole Marie fut toute troublée, et elle se demandait ce que signifiait cette salutation. » (Luc, 1., 29)

« Quant à Marie, elle conservait avec soin toutes ces choses, les méditant en son cœur. » (Luc, 2, 19)

« Il redescendit alors avec eux et revint à Nazareth ; et il leur était soumis. Et sa mère gardait fidèlement toutes ces choses en son cœur. » (Luc, 2, 51)

Joseph et Marie prennent certaines décisions, après avoir discerné un danger, un mal :

« Joseph se leva, prit avec lui l’enfant et sa mère, de nuit, et se retira en Égypte ; et il resta là jusqu’à la mort d’Hérode ; pour que s’accomplît cet oracle prophétique du Seigneur : d’Égypte j’ai appelé mon fils. » (Mt 2, 14-15)

« Quand Hérode eut cessé de vivre, voici que l’Ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph, en Égypte, et lui dit : "Lève-toi, prends avec toi l’enfant et sa mère, et mets-toi en route pour la terre d’Israël ; car ils sont morts, ceux qui en voulaient à la vie de l’enfant." (Mt, 2, 19-20)

 

Que nous disent ces textes ?

Marie et Joseph sont Juifs ; ils ont médité l’Écriture ; ils ont retenu la leçon de l’Ecclésiastique : « Ne fais rien sans réflexion ». Marie et Joseph sont véritablement ceux qui recherchent la sagesse. L’un et l’autre peut s’attribuer cette parole de l’Ecclésiastique : « J’ai recherché ouvertement la sagesse dans ma prière ; je l’ai demandée et je la rechercherai jusqu’au bout. » Marie a recherché la sagesse ; Elle l’a demandée dans sa prière, Elle l’a recherchée jusqu’à la fin de sa vie. Marie cherche à découvrir Dieu, à découvrir le « comment » de l’agir de Dieu dans sa vie. Et une fois découvert, elle agit en conséquence.

De son côté, à l’exemple de la Vierge, Jeanne n’a jamais rien fait sans réflexion. « Malgré son jeune âge Jeanne était pleine de grande maturité et de prudence et jamais elle n’aurait répondu sans avoir d’abord prémédité sa réponse et considéré quel résultat cela pouvait entraîner » (Chr. 31) Comme Marie, elle « méditait en son cœur », considérait les événements à la lumière de l’Esprit, lumière qu’elle puisait dans la prière. « C’était une Dame, dit encore la Chronique, de grande prudence, de douceur et de vertu.» (Chr. 145).

Qu’est-ce que la prudence ?

Ce mot ne sonne pas très bien aux oreilles du monde actuel. Prudence, pour nous, signifie conduire la voiture avec précaution, observer les règles de la circulation…., etc. Dans la tradition grecque et patristique comme dans celle de la Bible, la prudence est beaucoup plus riche de sens. Elle évoque en premier lieu la sagesse, c’est-à-dire la capacité de lire les événements et d’agir, à la lumière de Dieu. Cette sagesse, la sagesse de Dieu, est à la fois créatrice et enseignante : «Tout ce qui est caché et visible, je l’ai connu, car c’est l’ouvrière de toutes choses qui m’a instruit, la Sagesse !» (Sg 7, 21). Elle est un savoir, un savoir issu de l’expérience, un savoir sur la vie.

C’est bien dans ce sens là que Jeanne et Gabriel-Maria considèrent la prudence : pour eux, en effet, prudence et sagesse sont synonymes, ils sont équivalents ; ils les mettent sur le même plan : « La prudence et la sagesse parfaites consistent comment plaire à Dieu ». Le « comment » est important car il signifie la manière dont cette sagesse, cette prudence, va se vivre dans la vie. La prudence, telle qu’elle est vue dans ce second chapitre de la Règle de l’Annonciade, veut dire : savoir interpréter ce qui arrive, décider ce qui est à faire humainement, tout cela, à la lumière de Dieu, afin de lui plaire.

La source de la prudence ?

Si nous comprenons la prudence de cette façon, elle ne peut alors venir que de l’Esprit Saint : «Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents (c’est-à-dire aux prudents selon le monde) et de l’avoir révélé aux tout-petits » (Mt 11, 25). C’est l’Esprit qui nous fait découvrir la prudence chrétienne. D’où l’importance pour Jeanne d’avoir en soi « l’Esprit du Christ » (SM) C’est Lui qui pourra nous mener au bon discernement.

Quels aspects cette prudence, cette sagesse, peut-elle revêtir ?

Pour sainte Jeanne, la prudence va avec la discrétion, c’est-à-dire, l’équilibre. Dans la conduite de sa maison, note un de ses biographes, Jeanne fait œuvre de prudence, c’est-à-dire, d’équilibre. « On eut pris son palais pour une image du paradis. Les domestiques y étaient très fidèles en leurs emplois. Les partialités, les envies, les haines, les querelles (qui sont si communes dans les maisons des grands) en étaient tout à fait bannies. Tous y était si tranquille, qu’il semblait que la paix y eut établi son trône… » (Barthélemy d’Astoy).

On trouve cette discrétion et cet équilibre également chez saint François. « …. il n’aimait cependant pas cette rigueur outragée qui ne revêt pas les entrailles de la douceur et n’est pas assaisonnée de discrétion…. Soyez des modèles les uns pour les autres, mes frères, non point par vos jeûnes mais par votre charité. Il leur apprit encore à suivre la discrétion, accompagnatrice obligée de toute vertu…». (St Bonaventure).

Prudence signifie encore sens de la responsabilité, c’est-à-dire agir et assumer les conséquences de ses propres actions. Car la prudence exprime une autre idée : celle de la décision prise avec réalisme et sens du concret, sans retard ni crainte d’avancer. Comme nous sommes loin d’une conception actuelle de la prudence qui incite à hésiter, à rester sur ses gardes ! L’exemple de la Sainte Famille fuyant en Égypte est un exemple type de cette prudence réaliste et concrète qui est mise en œuvre à la lumière de Dieu. Réalisme et prudence, cela était notoire chez Jeanne. Elle connaissait la vie, savait apprécier les êtres et les choses à leur juste valeur et savait agir en conséquence. C’est pourquoi, on recourait à ses conseils. Sa prudence est en effet reconnue En effet, « dans des affaires importantes on venait à elle pour recevoir conseil sachant que la sagesse divine reposait en elle ». (chronique, 150).

Prudence veut aussi dire, discernement, capacité de percevoir, parmi ce qu’il faut envisager d’accomplir, ce qui conduit à Dieu et ce qui nous en éloigne, ce qui est selon l’Esprit du Seigneur Jésus ou non. Il s’agit donc du discernement de qui, ayant l’esprit de la divine sagesse, peut distinguer les manières d’être et d’agir conformes à l’Évangile de celles qui en restent éloignées. En un mot : discerner les manières d’être et d’agir qui plaisent à Dieu.

Le discernement, c’est donc découvrir à la lumière de Dieu si une action est bonne ou mauvaise. Ce n’est pas toujours évident au premier regard. Nous sommes traversés par tant et tant de sentiments contraires, plus ou moins bons. Jeanne et Gabriel-Maria dans ce chapitre de la Prudence mettent le doigt sur deux grandes tendances du cœur humain marqué par le péché : le péché de la chair et de l’ambition. (Le terme de « chair » est à prendre au sens large ; il signifie la convoitise sous toutes ses formes).

Savoir les voir en soi et les fuir : tel est le conseil qu’ils donnent. Les fuir pour eux veut dire les repérer et les combattre en se retournant vers Dieu, en posant un acte d’obéissance à ses commandements. Discerner ces tendances suscite un combat intérieur fécond, un choix de notre part en vue d’un surcroît de vie. Car ce que Dieu veut c’est l’homme vivant. C’est un chemin de vraie liberté. Car s’enfermer dans l’ambition, l’orgueil ou la convoitise, c’est devenir esclave et prisonnier de son « moi » et, de ce fait, se couper de Celui qui nous fait vivre. Par contre, fuir ces tendances en posant un acte d’humilité et d’obéissance à Dieu, c’est-à-dire en se présentant devant Dieu comme je suis, tout en désirant lui obéir et vivre de manière à lui plaire, c’est connaître la vraie liberté des enfants de Dieu.

Discerner, c’est aussi essayer de voir si une action, par ailleurs bonne, est opportune. Par exemple, rendre service est bien, mais est-il opportun de rendre service, maintenant, à telle personne ? Tout cela fait partie du discernement. Dans l’expérience spirituelle, peu à peu, se constitue cette sagesse et cette prudence, qui apprend à discerner, à découvrir, à distinguer la présence et la volonté de Dieu, par exemple en se posant ce genre de questions : est-ce que cela vient de Dieu ? Est-ce que cela me conduit à Dieu ? Suis-je bien dans l’esprit du Christ et de l’Évangile ? Par delà l’extérieur des choses, de nos sentiments, de nos idées, il s’agit de distinguer la réalité profonde du cœur de Dieu, de la volonté de Dieu, de l’Évangile ; distinguer aussi les mauvaises suggestions qui sont en nous de celles qui sont bonnes ; distinguer ce qui vient de l’Esprit Saint de ce qui vient de l’esprit mauvais. Tout cela demande à rentrer en soi-même.

Rentrer en soi-même

La prudence veut dire aussi examen de conscience, silence intérieur. Regarder ce qui se passe en nous, ce qu’on a fait, discerner la vie, les événements, essayer d’y voir clair à la lumière de l’Esprit Saint. Cette réflexion sur soi-même fait découvrir si nous sommes dans la volonté de Dieu ou non. Car toute joie, toute satisfaction, n’est pas un signe assuré de la volonté de Dieu. Mais l’humilité profonde du cœur est le moyen de voir clair en soi-même. « Gardons-nous de la sagesse de ce monde et de la prudence égoïste … Celui qui est docile à l’esprit du Seigneur …, s’applique à l’humilité et à la patience, à la pure simplicité et à la paix véritable de l’esprit ; ce qu’il désire toujours et par-dessus tout, c’est la crainte de Dieu, la sagesse de Dieu, et l’amour de Dieu. » (St François)

Tout cela ne peut se comprendre et se faire que dans un certain silence intérieur. Car la prudence, fruit de l’Esprit Saint, naît d’une réelle habitude au silence, ce qui évite les jugements et les actions précipités. Souvent, et surtout lorsque nous parlons, nous sommes très irréfléchis, cela parce que nos paroles ne naissent pas du silence, d’un instant d’arrêt et de réflexion. Là encore, la Vierge est modèle. C’est pourquoi sainte Jeanne et le bienheureux Gabriel-Maria parlent du silence lorsqu’ils abordent cette vertu de prudence. Ils nous invitent en effet à ne pas « parler à la légère, mais être lents à le faire, à peser dans notre cœur ce que nous avons à dire avant d’ouvrir la bouche afin d’éviter toute parole oiseuse, c’est-à-dire, vaine et sans consistance.

Quels sont les fruits de la prudence?

Celui qui en vit, qui est sage au sens évangélique, se trouve toujours en paix avec lui-même, réconcilié avec la réalité ; il ne se fait pas d’illusions, ne reste jamais déçu, car il sait évaluer chaque chose selon un sens réaliste du concret, il sait prévoir et penser avant d’agir. La prudence est donc une sagesse de vie : elle est harmonie intérieure, tranquillité d’âme, sérénité intérieure et paix, ordre et clarté; la prudence nous permet de voir ce qui est essentiel. Et cet essentiel : discerner comment plaire à Dieu et le servir. Là encore, François et Jeanne nous éclairent :

Pour François en effet, la sagesse va avec plaisir de Dieu. «De toute son intelligence, de toute son âme, il cherchait le moyen de s’attacher parfaitement au Seigneur Dieu, conformément à ses desseins et au bon plaisir de sa volonté. Là, était pour lui le sommet de la philosophie… » (Thomas de Celano). Sa sagesse va aussi avec le service de Dieu. « Chercher par quelle voie, par quel moyen, il pourrait plus parfaitement servir Dieu comme Dieu voulait lui-même être servi, telle était sa préoccupation constante : c’était pour lui le sommet de la philosophie… » (St Bonaventure).

On sait combien Jeanne désirait faire « plaisir et service », à l’honneur Dieu et de la Vierge Marie. Pour cela, elle s’était « entièrement dédiée et donnée à la Vierge Marie et lui avait promis de conformer toute sa vie, en toutes choses, en pensées, en paroles et en œuvres à la sienne, autant que la fragilité humaine pourrait le permettre et qu’elle n’avait plaisir que de faire honneur, plaisir et service à la Vierge Marie » (Chronique de l’Annonciade).

Nous sommes aujourd’hui environnés de médias (radio, télévision, journal). La prudence réside alors en cet instinct spirituel qui nous pousse à allumer ou à éteindre la télévision, à regarder ou à ne pas regarder, à lire ou à cesser de lire. La prudence nous apprend à ne pas tout accepter, à peser le pour et le contre. Elle nous amène, en un mot, à porter autant que faire ce peut un jugement droit. La prudence est une écoute. « Bienheureux ceux qui écoutent la Parole de Dieu ». Le manque de discernement est toujours un manque d’écoute. Discerner, c’est toujours se mettre à l’écoute, scruter l’Écriture, la tradition de l’Église, scruter ce que le Seigneur nous demande, à juger les choses selon Dieu, de son point de vue, à la lumière de sa Loi d’Amour.

L’Humilité

Pour nous mettre sur le chemin de l’humilité, la Règle de l’Annonciade nous fait méditer quelques versets du Magnificat et du récit de l’Annonciation.

Ces scènes évangéliques laissent déjà entrevoir ce qu’est l’humilité pour l’Annonciade : Dieu se penche vers nous. La grandeur de l’homme est d’être ce qu’il est, une créature de Dieu, et un serviteur de son Créateur. C’est ainsi que la Vierge se voit :

« Voici, dit-elle (la Vierge), la servante du Seigneur ; qu’il m’arrive selon votre parole ». Voyez l’humilité, voyez le dévouement. Elle se dit la servante du Seigneur, elle est choisie pour être sa Mère, et cette promesse inattendue ne l’a pas exaltée. Du même coup, en se disant servante, elle ne revendiquait aucun privilège comme suite d’une telle grâce ; elle accomplirait ce qui lui serait ordonné : car devant enfanter le Doux et l’Humble, il convenait qu’elle fît preuve d’humilité.

« Voici la servante du Seigneur ; qu’il m’arrive selon votre parole. » Vous avez là son obéissance, vous voyez son désir ; « voici la servante du Seigneur » : c’est la disposition à servir ; « qu’il m’arrive selon votre parole » : c’est le désir conçu. (Saint Ambroise, com. Saint Luc, II, 16-18, n° 16).

Sainte Jeanne, donc, nous dit le sens de l’humilité en nous mettant devant les yeux Marie, la servante : « Le Seigneur a regardé l’humilité de sa servante », « Voici la servante du Seigneur ». Marie se définit ainsi, Marie est vraie, elle connaît où est sa vraie place : au service de Dieu. Marie est la servante aimante et aimée. Mais Marie hérite aussi de tout un héritage spirituel, celui des Pauvres de Yahvé.

L’humilité selon la Bible. Quelques jalons

L’Écriture présente souvent l’humilité comme une expérience de la pauvreté en esprit. « Bienheureux les pauvres de cœurs » déclare le Christ dans les Béatitudes. Cette Parole de Jésus résume toute l’expérience du Peuple de Dieu, du Peuple de la Bible. Comment Israël est-il arrivé à découvrir cette pauvreté spirituelle ? Israël a commencé par l’expérience de l’homme qui n’a rien, opprimé par les plus riches. Devant le luxe de ces riches, il y a le cri des pauvres. Voyez les Psaumes. Voyez les Prophètes qui vont rappeler aux pauvres qu’ils doivent se tourner vers Dieu, et rappeler aux riches leur devoir. Le verre d’eau donné au pauvre est donné au Christ lui-même, d’après l’Évangile. Il y a donc un lien profond entre le pauvre et Dieu. L’Écriture nous conduit à l’intériorisation de l’attitude de pauvreté. L’humble, le pauvre est celui qui n’a rien par lui-même mais qui attend tout de Dieu. C’est l’expérience de la pauvreté spirituelle. Tous ces mots désignant l’indigent, le misérable, vont finir par désigner, dans cette expérience progressive qu’Israël fait, une attitude d’âme. « Bienheureux les pauvres en esprit. » L’humilité est donc d’abord cette relation privilégiée entre ceux qui sont démunis, non pas matériellement, mais en eux-mêmes, en leur être, et Dieu. « Dieu, dit la Bible, réclame de toi qu’une seule chose : rien d’autre que pratiquer la justice, aimer avec tendresse et marcher humblement avec ton Dieu. » Voilà donc l’expérience biblique, qui sera l’expérience chrétienne de l’humilité.

La Vierge Marie est l’héritière de cette expérience spirituelle. En Elle, cette expérience brille de toute sa lumière. Elle est la pauvre de Dieu. C’est pourquoi, le Seigneur a jeté les yeux sur Elle. Ce que les psaumes disent de la prière des pauvres vient se résumer dans le Magnificat. C’est le cantique de la Vierge humble et pauvre. Le magnificat est la charte de l’humilité. Dans le magnificat la Vierge se situe d’emblée entre la promesse faite aux patriarches et le salut offert aux croyants. Marie fait le lien, en sa personne, entre les promesses d’hier faites par Dieu à Israël et la Béatitude promise plus tard par le Christ. Elle accueille et chante les merveilles de Dieu - c’est-à-dire la tendresse de Dieu. Dieu s’est penché sur sa servante car Il a vu en elle son humilié et sa pauvreté. « Dieu a fait pour moi de grandes choses. » Loin d’écraser, Dieu libère, nous fait monter en Lui. La vraie grandeur est là : en Dieu. L’humilité chrétienne est notre grandeur, non pas la petitesse qui nous accable, mais la petitesse qui, de notre condition humaine, nous élève dans le cœur de Dieu. Quelle acuité spirituelle devait y avoir en sainte Jeanne et en Gabriel-Maria pour s’être rendus compte intuitivement, qu’en nous faisant regarder l’humble Vierge Marie, nous apprendrions cette humilité. Car toute l’expérience des humbles de l’Ancien Testament se concentre en Marie.

Du concret pour suivre l’humble Vierge de Nazareth

Pour nous aider à suivre la Vierge sur l’humble chemin de la vie, sainte Jeanne donne quelques exemples pris dans l’expérience de tous les jours. Par exemple : nous aimons tous être loués. Sainte Jeanne nous dit ne pas vouloir être loué, mais vouloir vivre caché. Si on nous loue au dehors, au dedans, on s’attriste, ou bien... on en rit !

Autre exemple : ne pas suivre son propre sens, ne pas toujours être assuré de son propre jugement même si celui-ci est... judicieux ! Marie dit à l’Ange : « Qu’il me soit fait selon ta Parole. » Accepter d’être conduit par la parole d’un autre. Ne pas dire nécessairement : « J’ai tort. » Il ne faut pas croire que cette humilité me demande de toujours dire : « Je me trompe, je dis des bêtises... » Mais dire : « Je préfère ta parole. Je me mets en retrait et je laisse la parole de Dieu prendre la première place. » C’est cela l’humilité.

Pour sainte Jeanne cette humilité ne peut pas ne pas être liée à l’obéissance, une obéissance simple, c’est-à-dire, accepter de ne pas toujours imposer sa parole, son jugement, ses idées.

Il n’y a d’humilité chrétienne que face à Dieu et face aux autres dans la lumière de Dieu, et non pas en se regardant soi-même et en se diminuant pour le plaisir.

L’humble place sa fierté dans la vénération de Dieu qui lui fait ignorer le mal en paroles et en actes. L’humble se connaît suffisamment pour ne condamner personne, pour respecter l’autre ; il laisse à de plus dignes le pouvoir qui leur revient. L’humble ne brigue pour lui aucune charge. L’humble préfère plutôt agir que parler.

L’humilité telle que la conçoit sainte Jeanne n’est pas écrasement. Elle est orientée totalement vers Dieu et vers les autres en vue de Dieu. L’humilité est donc service. Et c’est sous cet angle du service que Jeanne conçoit l’autorité : une servante, une ancelle, proche de ses sœurs, dont la vie doit laisser pressentir ce qui devait animer l’être profond de Marie, la Servante. Sur ce point, Jeanne rejoint saint François qui désirait que ceux qui ont reçu l’autorité soient les serviteurs, les gardiens des frères, ceux qui veillent. Car pour François comme pour Jeanne, l’humilité est vue sous le signe du service. Trois paroles de François illustrent bien cet aspect.

« Que le plus grand se fasse le plus petit » (1ère règle).

« Le frère n’est pas dans la fraternité pour être servi mais pour servir. » (1ère règle)

« Qu’ils se lavent les pieds les uns les autres » (1ère règle). Ces trois paroles nous mettent au cœur du mystère pascal de Jésus, du Fils de Dieu qui s’agenouille devant ses disciples, qui rejette tout pouvoir, qui se fait serviteur.

L’exemple de Jeanne

De même, Jeanne, écrit un de ses biographes, « témoignait de son humilité par ses actions, lorsqu’elle lavait les pieds des pauvres, qu’elle les embrassait avec tendresse et qu’à table elle servait les nécessiteux, avec autant de respect que s’ils eussent été des anges. Cette bonne princesse qui suivait les mouvements de la grâce en toute sa conduite adorait Jésus Christ en ses membres… et avait tant de vénération et d’affection pour eux, qu’elle entrait dans les maisons des incurables et dans les hôpitaux pour y servir les malades » (Barthélemy d’Astoy, p. 33-34). Sa vie humble est le reflet de sa pauvreté spirituelle : « Il faut avouer qu’elle avait de très humbles sentiments de soi-même et qu’elle n’entreprenait jamais rien que par l’avis de son confesseur et directeur…. Cette même humilité lui faisait cacher les faveurs qu’elle recevait du ciel. Et on n’en eut jamais rien su si son confesseur ne les eût rendues publiques après sa mort. (Barthélemy d’Astoy, p. 34).

Cette humilité de Jeanne se manifeste dans la vie courante par la simplicité : « Elle se mettait sur la chaise qui est encore tout près de la cheminée et les (ses filles) regardait faire leurs petites besognes et elle se réjouissait avec elles si familièrement qu’il semblait que ce fussent ses propres filles. […] Souvent la sainte Dame venait voir comment tout se passait, si ses filles étaient bien nourries et malgré sa dignité royale, elle venait à la cuisine voir faire le potage et les portions de ses filles. Et sans avoir jamais pratiqué le métier à cause de sa noblesse, elle montrait à celle qui le faisait comment elle devait faire et comment il fallait découper la viande. Et les autres jours où elles faisaient maigre, comment elles devaient préparer les œufs …» (Chronique)

L’humilité ou la grandeur de l’infime

(d’après « L’humilité, la grandeur de l’infime », Éd. Autrement, série morales n°

Selon l’Évangile, s’abaisser, élève, porter son regard sur ses propres limites et faiblesses, éclaire... obéissance et renoncement sont un chemin de liberté intérieure.... Toutes ces grandes idées sont bien évangéliques. Ces paradoxes de l’humilité qui renversent les valeurs sociales les plus courantes sont des foyers de vie intérieure intense, et de clairvoyance chez les grands spirituels surtout. La grandeur promise aux humbles, la défaite des puissants sont annoncés dans les psaumes et Marie dans son Magnificat, on l’a vu, les chante. Et, toujours dans ce Magnificat, l’humilité est exaltée à la fois comme une dimension de l’existence des nations et comme une vertu individuelle. En mystique juive, l’humilité est un chemin vers Dieu, tout comme en mystique chrétienne d’ailleurs. L’homme, désapproprié de soi, dans la conscience de ne posséder rien qui ne provienne de la force de Dieu devient libre de soi en vue de l’autre, en vue du don de soi, en vue du service de ses frères.

De l’humilité procède tout bien, toute vraie grandeur. La grandeur d’âme, était une vertu antique ; l’humilité, une valeur chrétienne apparemment contradictoire comme la liberté et l’obéissance. Pourtant, ces deux vertus, liberté et obéissance, ne sont-elles pas deux pôles d’un même mouvement de l’âme qui se recueille pour s’épanouir dans un « oui » ? Ainsi, le « oui » de la Vierge. S’effacer pour accueillir, c’est perdre pour gagner ! L’humilité n’est donc ni la bassesse, ni l’humiliation, mais la lucidité sur soi, la vérité sur soi, le don de soi. Elle mène à la charité, à la miséricorde. C’est la vertu des saints.

Certes, les philosophes antiques préconisaient le renoncement, l’humilité, le détachement mais en vue d’une dépendance de soi, d’une autonomie de la personne. Cette humilité là n’ouvrait pas sur la transcendance, sur Dieu. C’est l’humilité chrétienne qui a opéré cette conversion. Certes, il y a des écueils à éviter. Il y a une fausse humilité qui peut prendre de nombreux visages hypocrisie, faiblesse, lâcheté, démission, compromission.. Si le bien ne fait pas de bruit, l’humilité non plus ! Les choses vraiment importantes ne sont pas forcément mises sur un piédestal ; elle cheminent au cœur du quotidien, elles s’y mêlent comme un levain dans la pâte. L’essentiel bien souvent ne se distingue pas de l’insignifiant. Une parole claire, juste, arrive au milieu de bégaiements et de balbutiements. L’humble sait être disponible à ce qui se passe, sait attendre. J’aime à penser à tous ces milliards de gestes insignifiants qui éclairent la face secrète de l’histoire !

En fin de compte, l’humilité ne serait-elle pas la racine même de l’existence humaine ? Car, aucun homme en effet n’est capable de se donner la vie, de se maintenir par soi-même dans l’existence ! Il est fait de terre et d’humus mais en cette terre et cet humus Dieu, son Créateur, y a mis son souffle de vie. Le péché a coupé l’homme de son origine divine. L’humilité, c’est-à-dire, la reconnaissance de la misère essentielle de son être, le remet sur le chemin de l’Alliance. Tout redevient possible car… « rien n’est impossible à Dieu ». Ainsi, « l’homme humble – c’est-à-dire, l’homme tout simplement – Dieu le protège, le console, se penche sur lui, lui donne sa grâce, lui dévoile ses secrets et l’invite à Lui … » (Mère Marie de Saint-François d’Assise). Oui, dans le très-bas de notre humanité, Dieu vient nous surprendre pour nous ramener à Lui !

Avec l’humilité s’achève un premier groupe de vertus dont la mise en œuvre dans nos vies est susceptible de nous aider à nous éloigner du mal moral, du péché (pureté, prudence, humilité). Le second groupe – qui va de la foi à la patience – va nous mettre sur le chemin de l’imitation du Christ, à l’exemple de la Vierge, comme Elle.

La Foi

Avec la vertu de foi, se creuse, au cœur de la vie spirituelle,  le chemin de l’imitation du Christ, à l’exemple de la Vierge : c’est le pèlerinage de la foi que Marie, la première, a parcouru.. Croire en Jésus, c’est s’attacher à lui afin de faire ses œuvres, dans la mesure du possible, et faire ses œuvres c’est, comme la Vierge, le donner au monde, le manifester. Ainsi, l’homme de foi, est l’homme de la transparence à une Présence. La Règle de l’Annonciade invite à demeurer stable, établi, fort dans la foi, désireux de « gravir la montagne de la perfection » c’est-à-dire, le chemin des béatitudes, et d’agir en conséquence, personnellement certes, mais aussi en communauté, en Église. Car l’homme de foi n’est pas un solitaire, il est fraternel, solidaire, faisant partie d’une famille, héritier d’un patrimoine spirituel : c’est la communion des saints. Mais vivre de foi, demande aussi à connaître l’objet de la foi, le Christ. Cette connaissance passe donc par l’enseignement de l’Église.

Tel est en résumé ce que développe le quatrième chapitre de la Règle consacré à la vertu de foi. Ce chapitre s’appuie sur la parole d’Élisabeth à Marie, parole qui est une vraie béatitude, celle de la foi : « Bienheureuse, toi, qui as cru » (Lc 1.,45), ce qui faisait dire à saint Augustin : « Elle fut plus heureuse d’avoir conçu en elle la foi du Christ que d’avoir conçu la chair du Christ […] Par sa foi, elle connut le Verbe dans son esprit avant de le concevoir dans sa chair. »

« Bienheureuse toi qui as cru »,

(d’après Jean-Paul II dans Redemptoris Mater)

La salutation d’Élisabeth révèle une vérité sur Marie dont la présence dans le mystère du Christ est devenue effective parce qu’elle a cru. Cette vérité est celle de sa foi.

Cependant les paroles d’Élisabeth ne représentent pas seulement le point culminant de la foi de Marie dans son attente du Christ, mais c’est aussi le point de départ, le commencement de son cheminement dans la foi. Sur cette route de la foi s’accomplit son « obéissance de la foi » qui se déploie au long de tout son itinéraire.

Croire veut dire « se livrer » à la vérité même de la Parole du Dieu vivant, tout en reconnaissant humblement « combien sont insondables ses décrets et incompréhensibles ses voies » (Rm 11, 33). Marie s’est trouvée au centre même de ces « voies incompréhensibles » de Dieu ; elle s’y conforme dans l’obscurité de la foi, elle y consent de tout son cœur. En Marie, commence l’Évangile vécu, non pas dans l’évidence mais dans la nuit. C’est de nuit que Marie s’est approchée de l’insondable mystère de Jésus ; un mystère qu’elle a longuement médité, ruminé souvent dans son cœur.

La bénédiction d’Élisabeth atteint la plénitude de son sens lorsque Marie se tient au pied de la Croix (Jn 19, 25). Là, elle garde fidèlement l’union avec son Fils, l’union par la foi, par la foi même avec laquelle elle avait accueilli la révélation de l’ange au moment de l’Annonciation. Là, elle redit le même « oui », malgré qu’elle soit à cette heure le témoin, humainement parlant, d’un total démenti des paroles entendues naguère de la part de l’ange. Grande, alors, est la foi dont Marie fait preuve face aux « voies incompréhensibles » de Dieu ! Par une telle foi, Marie est unie parfaitement au Christ dans son dépouillement. Kénose du Fils, et kénose de la foi de Marie. La foi de Marie alors devient, en un sens, la contrepartie de la désobéissance et de l’incrédulité. « Ce que la vierge Ève avait lié par son incrédulité, la Vierge Marie l’a délié par sa foi » (St Irénée, dans Lumen Gentium).

 

Enfanter le Christ et faire de bonnes œuvres

Tous les croyants ont part à cette béatitude de la foi car tous, en croyant, et en vivant à la lumière de cette foi, enfantent par le fait même Jésus au monde. Car vous aussi, dit S. Ambroise, « vous avez entendu, et si vous avez cru, vous êtes heureux: car toute âme qui croit, conçoit et engendre le Verbe de Dieu …. » Et cette idée est une idée chère à saint François. Tout fidèle peut concevoir le Verbe par la foi et l’amour. « Nous sommes les mères de Jésus lorsque nous le portons dans notre cœur et notre corps par l’amour, par la loyauté et la pureté de notre conscience, et que nous l’enfantons par nos bonnes actions qui doivent être pour autrui une lumière et un exemple» (François d’Assise, L.Fid.2, 10). La règle résume : « Faire de bonnes œuvres », c’est-à-dire, aimer, car c’est par ce chemin que l’on va concevoir le Christ.

En nous conviant à mener à bien de bonnes actions, François, et à sa suite, Jeanne et Gabriel-Maria, en appellent à notre capacité à faire de nos existences une incessante maternité spirituelle. Comme Marie qui a porté et enfanté le Christ, notre vocation est de nous consacrer à porter et enfanter Jésus. Cette vocation est la vocation de tout baptisé. C’est déjà ce qu’Origène écrivait au IIIe siècle : « Ce n’est pas seulement en Marie, c’est en toi également que, doit naître le Verbe de Dieu». Nous sommes donc appelés à manifester l’Amour de Dieu à la mesure de la grâce divine qui nous est confiée, et à le manifester à travers des actes tangibles que François et Jeanne appellent avec bonheur de bonnes actions, de bonnes œuvres, autant dire en définitive des gestes, des attitudes d’amour. François donne deux orientations afin de noua aider à concevoir le Christ en nos vies.

1. En ayant une conscience loyale et pure.

La pureté du cœur, c’est un cœur qui se tourne vers Dieu, c’est ce « vivre au-dedans de soi-même ». Et ce « vivre au-dedans », cette intériorité, est bien alors capable de changer notre regard sur les êtres et les choses, capable aussi de former notre conscience, ce qui implique des choix ; la foi éclaire le regard de notre cœur. La prière personnelle permet à notre regard de se « ressourcer » dans la foi. Au même titre que la pureté, la loyauté renvoie à un comportement d’ensemble. On dira de quelqu’un qu’il est loyal ou qu’il ne l’est pas. C’est d’une certaine manière affaire de cohérence. Il s’agit bien, avec la grâce de Dieu d’apprendre à devenir conséquents en notre désir de vivre selon la foi au Christ.

2. Porter Jésus dans notre cœur et notre corps par l’amour

Porter Jésus dans notre cœur et notre corps, dans notre cœur, par l’intensité de notre vie intérieure, dans notre corps, par des gestes de miséricorde et de compassion. Cela suppose la durée, le temps. C’est donc un devenir, un chemin, une route ; c’est le temps de retrouver les traces du Bien-Aimé à travers les pages de l’Évangile, de suivre ses pas par la méditation de sa vie afin que notre vie puisse laisser voir la Sienne, mais aussi à retrouver ses traces dans la vie de nos frères. Nos vies, alors, ne deviennent-elles pas des lieux où se continue l’incarnation du Verbe dans l’histoire des hommes ?

Gravir la montagne de la perfection : la foi est une montée, un pèlerinage.

(d’après Redemptoris Mater de Jean Paul II)

Dans ce pèlerinage, Marie est le guide ; elle a avancé dans la foi, unie non seulement au Christ, mais aussi à l’Église. « Tous étaient assidus à la prière… dont Marie » (Ac 1., 14) Ainsi ce « double lien » qui unit la Vierge avec le Christ et avec l’Église prend une signification bien historique car il ne s’agit pas ici seulement de l’itinéraire personnel de sa foi, mais aussi de l’histoire de tout le Peuple de Dieu, de tous ceux qui participent au même pèlerinage de la foi. Marie nous entraîne sur ce chemin, elle, « la première en chemin ». Ce pèlerinage de la foi s’insère donc dans l’histoire de l’humanité qui est l’histoire intérieure de chaque être humain, l’histoire des âmes. Il est invisible sur la scène du monde, il constitue la face cachée de l’histoire, mais on en perçoit les effets, souvent humbles…, on en saisit parfois le rayonnement. Pensons à Jean-Paul II dont la force de sa prière, de sa foi, a dévié la logique du monde. D’autre part, en Marie, désormais glorifié, le croyant contemple ce qu’il est appelé à devenir lui-même. C’est pourquoi, l’Église voit en elle le modèle du croyant, le modèle pour tous ceux qui parcourent encore le chemin de la foi.

Entrer dans la Communion des saints et des biens de l’Église

(d’après le Catéchisme de l’Église catholique n° 946 à 953, et 960 à 962)

Car l’église est une communion, l’assemblée de tous les saints, de tout croyant mais aussi de tout homme de bonne volonté, une communion dont nul ne connaît les frontières…. Tous croyants forment un seul corps, unis au Christ, l’unique Tête de l’Église ; alors, dans cette perspective, le biens des uns est donc communiqué aux autres. Il y a donc une communion des biens dans l’Église. Ainsi, le bien du Christ est communiqué à tous les membres, et cette communication se fait par les sacrements. Mais il n’y a pas que les sacrements. L’Église étant gouvernée par un seul et même Esprit, tous les biens qu’elle a reçus deviennent nécessairement un fonds commun (Catéch.. n° 948) : communion de la foi, trésor de vie qui s’enrichit en se donnant ; communion des charismes ; communion des biens intellectuels, spirituels non seulement des chrétiens, mais de tous les hommes de bonne volonté etc… Le moindre de nos actes fait dans la charité retentit au profit de tous, solidaires que nous sommes de tous les hommes, vivants ou morts, Alors… tout péché, nuit à cette communion. Insondable communion de tous les hommes, de ceux qui sont pèlerins sur la terre, mais aussi des défunts, des bienheureux, tous ensemble formant une seule Église, et nous croyons que dans cette communion la Miséricorde de Dieu et de ses saints est toujours à l’écoute des hommes…. Comprendre cela, c’est devenir frère universel !

Croire ce que croit notre mère la sainte Église

(d’après le Catéchisme de l’Église catholique, n°10)

Croire ce que croit notre Mère la sainte Église, nous fait demeurer dans la communion avec tout le Peuple de Dieu ; et vivre ce que l’on croit permet à ce talent confié, le dépôt de la foi, de porter des fruits. Où trouve-t-on ce dépôt ? La Tradition, l’Écriture sainte constituent un dépôt sacré de la Parole de Dieu, confié à l’Église. Si les pasteurs sont les gardiens et les serviteurs de ce dépôt, tout baptisé est appelé à y rester attaché, uni à ses pasteurs, en restant fidèle à l’enseignement des apôtres et à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières (Ac 2,42). Il s’établit donc entre pasteurs et fidèles une unité d’esprit, une communion dans la foi.

L’exemple de Jeanne

Jeanne aime à contempler la Vierge du Samedi Saint ; elle sait qu’en Marie, en ce jour, le dépôt de la foi est intact, que ce jour est « le jour où toute la foi de la sainte église demeura en elle après la mort de son cher Fils, notre béni sauveur et rédempteur Jésus Christ » (Chr. 107). Ainsi, à l’exemple de la Vierge, Jeanne est solide, debout dans sa foi, non seulement dans sa vie de foi, c’est-à-dire, dans cette disposition amoureuse de son cœur pour Dieu, mais aussi dans la foi aux enseignements de l’Église, c’est-à-dire, par une disposition de sa raison, aux enseignements de l’Église. Et ces deux dispositions l’ont menée jusqu’à la contemplation pure du mystère de Dieu et du Christ. « C’était l’âme la plus fidèle et la plus catholique que l’on eût pu trouver de son temps », déclare le Père Gabriel-Maria, et cette fidélité à la foi de l’église s’exprime par des gestes concrets envers les églises, « aimant et aidant les églises et les religions de tout son pouvoir, de ses biens, car plusieurs recouraient à elle comme à leur refuge et comme à leur défense. », s’exprime aussi dans sa vie morale : « Elle était droite et vraie, faisant droit à chacun, aux petits et aux grands sans dissimulation » (Chr. 150)

La Vierge Marie a conduit Jeanne à une connaissance vitale du Christ. En effet, l’imitation de la vie de Marie, la mise en œuvre dans sa vie des « dix plaisirs » de Notre-Dame, c’est-à-dire, de ses vertus, a mené Jeanne à une très grande proximité avec le Christ. Cette proximité avec le Christ a connu comme un sommet, vers la fin de sa vie, et c’est l’épisode du « Banquet des Cœurs » où l’on voit Jeanne s’unir au Cœur du Christ, par la Vierge ; en effet, c’est la Vierge qui mène Jeanne à cette union. « Il y avait deux cœurs sur un plat et la Vierge me disait de manger…. » (Chr. 107). Ce banquet mystique, on le sent bien, a une forte couleur eucharistique. Ne peut-on pas penser alors que ce Banquet des cœurs est comme une épiphanie, une manifestation de sa foi et de son grand amour envers Jésus Eucharistie ? Ce contact vital, personnel de Jeanne avec le Christ et en particulier avec le Christ Eucharistie est comme une prédication muette qui « incitait à la dévotion tous ceux qui la regardaient » vivre la messe (Chr.106).

Jeanne désire imiter Marie en tout. Elle s’est donc approchée de la foi de Marie, celle qu’Élisabeth a magnifiée, celle qui a fait tenir Marie debout dans la vie, jusqu’au pied de la croix. « Jeanne a parfaitement imité sa sainte maîtresse en ce point, car elle donnait une si parfaite créance à tous les mystères de notre religion, que, quand les plus savants de toute la terre eussent voulu la persuader du contraire, elle n’eût pas hésité dans la moindre circonstance. Elle avait soumis son esprit et son propre jugement à Dieu et par ce qu’il nous parle par son Église, par les Écritures, par les Traditions, par les Conciles, et par les Ordonnances de légitimes Pasteurs, c’est pourquoi elle avait une extrême vénération pour toutes ces choses et leur rendait une profonde déférence. C’est de cette foi vive que naissait le respect qu’elle avait pour les ecclésiastiques, le zèle qu’elle avait encore pour le culte de la sainte Vierge, la dévotion aux reliques des saints, la fréquente communion où elle était presque toujours ravie en extase, car comme elle s’en approchait avec une extrême pureté, elle goûtait les véritables délices dans leur source » (Paulin du Gast, p. 121) Mais… c’était de nuit.

Car, Jeanne a parcouru le chemin de sa vie dans l’obscurité de la foi, c’est de nuit qu’elle s’est approchée de la lumière. « […] la foi, toute obscure qu’elle est, imprimait dans l’âme de la B. Jeanne une secrète vertu qui la portait dans tous les exercices de piété et par-dessus tout dans la persévérance, dans l’oraison, et dans une forte confiance dans les bontés de Dieu ». (Paulin du Gast, p. 122).

Conclusion

Par la foi, on se remet entre les mains de Dieu. Nous disons « oui » à tout ce qu’Il a dit et révélé et que l’Église nous propose de croire parce qu’Il est la Vérité même. Ce consentement éclaire la vie, informe les gestes, les attitudes ; elle ouvre donc directement sur la suite du Christ, à l’exemple de la première chrétienne, Marie ! Voilà pourquoi, le père Gabriel-Maria place cette vertu de foi en quatrième place après les vertus dites « purgatives », celles qui nous aident à nous éloigner du péché (pureté, prudence, humilité), la mettant en tête des vertus dites « illuminatives », c’est-à-dire, celles qui éclairent, orientent la vie vers la suite du Christ, à l’imitation de Marie.

Pourquoi croire ? Parce que Dieu est la Vérité même, d’une part et d’autre part, il est bon de croire car là se trouve un grand bien. Car la foi fait de nous des hommes et des femmes qui ont part à la connaissance de Dieu ; nous connaissons ce que Dieu connaît à sa manière. Croire nous ouvre donc à la vie divine, à la communion avec Dieu. La foi nous établit dans la communion trinitaire.

Mais… il y a des difficultés de croire.

Difficultés provenant de la raison : doutes ; est-ce raisonnable de croire ? Comment croire en des réalités qui dépassent ma raison ? Il est important de nourrir sa foi, d’étudier, de lire la Parole de Dieu, la méditer, de s’informer aussi, de s’appuyer sur l’enseignement de l’Église, de «croire ce que croit notre mère la sainte Église ».

Difficultés dues à la sécheresse. « Je ne sens plus rien »… Silence de Dieu. Plus de sentiments ne veut pas dire que la foi diminue, mais qu’elle se purifie. Il faut la persévérance, le courage de résister à la tentation de tout lâcher. Importante, ici, de la prière.

Difficultés peuvent aussi provenir d’une volonté qui n’est pas celle de l’Évangile. On a toujours besoin de conversion qui nous conduise à penser, à parler et à agir selon Dieu.

La vertu de prière

Que ma prière devant Toi,

s’élève comme un encens (Liturgie).

Le terme employé par la Règle de l’Annonciade, pour désigner cette vertu, est celui de « dévotion ». Mais, dévotion sous la plume des fondateurs de l’Annonciade, n’a pas le sens d’aujourd’hui, c’est-à-dire, le sens d’une vive piété, d’un attachement aux pratiques religieuses, mais le sens beaucoup plus fort de « se vouer à », de « se dévouer à ». La vertu de dévotion est donc celle d’un cœur qui se voue ou se dévoue entièrement à Dieu. Et comment se vouer ou se dévouer entièrement à Dieu sinon par une vie de prière ? Car celui ou celle qui se donne à Dieu, se donne à Lui d’abord dans le secret de la prière. Puis, ensuite, cette donation se manifeste à l’extérieur, dans le concret de la vie. Ainsi, la Règle de l’Annonciade nous demande, à l’exemple de Marie, de devenir des hommes et de femmes de prière

La dévotion de Marie, ou la prière de Marie, est donc la donation de son cœur à Dieu par le mouvement de sa prière, une prière qui prend toute sa vie en vue du seul plaisir de Dieu. Ce mouvement est modèle pour nous : devenir des priants à la manière de Marie. Comme pour la foi, il ne s’agit pas d’abstraction, il s’agit d’une expérience intérieure, dynamique. C’est un mouvement. Certes, on fait ce que l’on peut, mais on est en mouvement et ce mouvement n’a pas d’autre but que de plaire à Dieu.

Pour nous aider à devenir des hommes et des femmes de prière, la Règle nous met devant les yeux Marie dans le mouvement de sa prière. Ce mouvement, selon le texte, comporte cinq aspects.

Le premier aspect, est la louange : « Marie a loué Dieu avec extrême attention et joie, disant : Mon âme glorifie le Seigneur et mon esprit tressaille de joie en Dieu mon Sauveur. »

La foi de Marie fait jaillir sa louange. Marie, par sa foi, reconnaît l’amour de Dieu et tout ce qu’il a accompli en elle, elle accueille cet amour, s’y livre sans réserve, le chante et le manifeste. Sa foi est si grande, elle lui donne un tel surcroît de vie qu’elle ne peut le contenir et le laisse donc s’épanouir au-dehors d’elle-même par la louange.

Cette louange de Dieu, cette joie, suscitée par la foi en Dieu, est bien l’unique tâche et l’unique mission données par sainte Jeanne à ses filles. La science des sciences, leur dit-elle dans ses statuts est de « savoir louer Dieu » (Statuts de sainte Jeanne (SM), n° 92). Mais pour Jeanne, cette louange de Dieu ne peut se faire sans l’Esprit Saint. Elle associe, en effet, « Esprit du Christ » et louange de Dieu : « Vous devez désirer par-dessus tout avoir l’esprit du Christ et louer, avec la Vierge Marie, de cœur et d’esprit, notre Seigneur Jésus-Christ » (SM 92). Ainsi, pour elle, la vraie joie et la vraie louange à la fois prennent leur origine dans le Christ et ont le Christ comme objet.

De son côté, Jeanne, selon ce que nous en dit le père Gabriel-Maria, est une femme de prière. «C’était tout son plaisir de prier Dieu et d’avoir toujours Dieu en son cœur, sur sa langue et dans ses œuvres » (chronique (Chr.) p. 150). Son « plaisir » est contagieux car sa prière et son attitude incitent à la prière ceux qui la côtoient, incitent « à la dévotion tous ceux qui la regardaient », dit la chronique (Chr.106). Cet esprit de prière et de louange de Dieu, Jeanne en fait une des missions de l’Annonciade. L’office liturgique dans cet perspective est alors une véritable œuvre évangélisatrice. Elle dit en effet dans ses Statuts : « Quant à ce qui est du chant… mon désir est que, entre tous les religieux et religieuses, mes sœurs s’acquittent si bien et si dévotement de l’office devin que Dieu en soit honoré et le peuple excité à dévotion » (SM 100)

Le second aspect est la prière silencieuse ou oraison suggéré par ces paroles : « tous les ans, elle (Marie) montait à Jérusalem, à la suite de son fils ». Le texte fait ici allusion à la fête annuelle de la Pâque juive qui amenait chaque année, à Jérusalem, nombre de pèlerins. Parmi eux, se trouvaient la sainte Famille, et, lorsque Joseph fut mort, Marie et Jésus. L’oraison est donc considérée comme une montée, un pèlerinage. Si la vocation ultime de l’homme est de connaître Dieu, de vivre de Dieu, l’oraison, dès maintenant, nous permet de faire l’expérience, autant que faire se peut, de cette vie de Dieu en nous, cette vie divine reçue à notre baptême, dont les sacrements de l’Église permet de faire grandir en nous.

L’oraison, la prière personnelle me met en relation avec Dieu qui lui-même est relation, étant Père Fils et Esprit-Saint. Cette relation doit transformer l’être intérieur. Mais ce n’est pas magique ! Pour cela, le recueillement est nécessaire ainsi que la pratique. On apprend à prier en priant. Mais comment prier ? En gardant l’esprit de recueillement et apprenant « à s’entretenir cœur à cœur avec Dieu, en lui parlant, en le suppliant parfois comme un père, parfois en lui parlant comme à un ami, parfois en festoyant comme avec un époux », tel est le conseil que le père Gabriel-Maria donne. La prière personnelle est donc un chemin de communion avec Dieu, mais pas n’importe quel Dieu, avec Dieu-Trinité. En effet, dans ce petit conseil donné par Gabriel-Maria pour prier, la relation de l’âme avec Dieu est soit une relation filiale, c’est-à-dire, orientée vers le Père, soit une relation amicale, orientée plutôt ici vers l’Esprit-Saint, soit une relation sponsale, orientée vers le Christ-Époux.

La prière nous fait entrer dans la vie même du Dieu trois fois saint qui, toujours, nous précède. Quand je me mets en prière, en effet, Dieu est déjà là, présent. Si cela n’était pas, je ne vivrai plus ! Dieu est la source de chaque instant de mon existence. En effet, je ne me maintiens pas par moi-même dans l’existence. Ceci pour dire l’importance d’entrer dans la prière en état d’écoute. En effet, la prière ne doit pas commencer à partir de soi. Si elle commence à partir de soi, de ses sentiments, etc... on risque vite de tourner en rond en soi-même. Si, au contraire, on se met dans la bonne perspective de la Révélation biblique et de l’Église, on comprend que même la prière personnelle, est toujours une prière qui est réponse à Dieu, Dieu, le toujours déjà là !

D’où l’importance de l’écoute, et particulièrement de l’écoute de la Parole de Dieu, troisième aspect du mouvement de la prière de Marie.

« Marie écouta très dévotement les paroles de son fils ». Cela fait allusion à l’épisode évangélique où l’on voit Jésus être informé que sa mère et ses frères le cherchent, ce qui laisse entendre que Marie suivait Jésus dans ses déplacements. « Ta mère et tes frères se tiennent dehors et veulent te voir Mais il leur répondit : Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique. (ch. 8, 21).

Marie est attentive, elle est de Dieu car elle écoute sa Parole, cette Parole de Dieu qui, toujours, est première car « En ceci consiste l'amour : ce n'est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c'est lui qui nous a aimés et qui a envoyé son Fils, etc… » (1.Jn, 4, 10sv). Ceci est bien la caractéristique de la révélation judéo-chrétienne : Dieu est premier, Dieu a l’initiative. Prier pour un Juif comme pour un chrétien, c’est toujours se mettre face à Quelqu’un, déjà présent. Prier c’est donc recevoir Sa Parole et essayer d’y répondre. Cette Parole nous la lisons, nous la goûtons, la méditons dans la prière personnelle, communautaire ou ecclésiale. Et, lorsque nous recevons cette Parole de Dieu, quelque chose devrait naître en nous, se transformer. Car la Parole de Dieu est active et créatrice de vie. Écouter et méditer la Parole devait changer petit à petit notre manière de penser, de parler et d’agir. Voilà pourquoi, les fondateurs de l’Annonciade insistent sur l’importance de revenir souvent, assidûment, à la Parole de Dieu.

Eux-mêmes y sont revenus souvent. Le Père Gabriel-Maria rapporte que Jeanne « aimait tant à entendre parler de Notre Seigneur », qu’elle « ne prenait plaisir qu’à être avec Lui ou à entendre parler de Lui... » (Chr. 150). Lui-même, aimait prêcher, transmettre la Parole de Dieu. « C’était, rapporte la chronique, tout son plaisir et son délassement que de faire de saintes et de salutaires prédications. Il en eût fait volontiers tous les jours ! Jamais il ne laissa un Avent ou un Carême sans prêcher, à cause du désir qu’il avait à sauver les âmes...(Chr 327), c’est-à-dire, les remettre dans l’intimité du Père. Mais avant de transmettre cette Parole par la prédication, il en vivait. On raconte que, lorsque qu’il était éveillé, la première chose qu’il faisait était de dire « les sept paroles que Jésus dit sur la croix et les sept paroles, écrites en l’Évangile, que la Vierge Marie a dites ». Cet exemple montre combien cette parole de Dieu, et principalement l’Évangile, l’habitait, prenait chair en lui, s’épanouissant en lui, en miséricorde car, écrit son biographie, « il avait toujours dans le cœur, sur la langue et dans ses oeuvres, la miséricorde ». Et pourquoi ? « Parce que, continue le biographe, Dieu aime par-dessus tout la miséricorde, comme il est écrit dans l’Évangile. »

D’autre part, l’écoute de la Parole de Dieu demande une certaine vie de silence. Et ceci est le quatrième aspect du mouvement de la prière de Marie. La Règle en effet souligne que « Marie retourna souvent à Nazareth ». On pense bien sûr à Marie, méditant dans son cœur tout ce qui concerne Jésus, tout ce qui la concerne également, comme saint Luc aime à le rappeler dans son Évangile (Lc, 2, 51). La tradition voit en Nazareth le symbole de la vie cachée, de la vie intérieure. Marie, à Nazareth, se met véritablement à l’école de son Fils.

À l’exemple de la Vierge, l’annonciade également, doit « retourner à Nazareth », c’est-à-dire, selon Jeanne et Gabriel-Maria : une fois achevé son travail, se retirer dans sa chambre ou à la chapelle afin de ne pas perdre son temps, de ne pas se disperser dans des activités ou des bavardages inutiles. Le but est de préserver la vie intérieure, c’est-à-dire, cette part de soi-même où agit l’Esprit-Saint. Si cette part est dispersée, encombrée, elle demeure comme une terre stérile. Mais, si elle est libre de l’inutile, elle devient une terre féconde : la semence de la Parole de Dieu peut y faire son travail. Certes, la solitude peut être peuplée de beaucoup de bruits parasites et, inversement, le brouhaha d’une foule peut être peuplé de vrai silence car parmi elle il y a quelqu’un qui prie. Tout dépend de ce que l’on vit au-dedans de soi-même.

De petits moyens peuvent aider à grandir dans l’intériorité : celui de se ménager quelque temps de solitude en est un. Mais pour que le cœur s’apaise, se recueille, il faut un long chemin il y faut la persévérance, cinquième aspect du mouvement de la prière de la Vierge.

Marie « persévéra dans la prière avec les apôtres. ». En effet, les actes des apôtres rapportent que les premiers chrétiens, « d'un même cœur, étaient assidus à la prière avec quelques femmes, dont Marie mère de Jésus, et avec ses frères » (Ac., 1. 14) Et, un peu plus loin, il est précisé qu’ils « se montraient assidus à l'enseignement des apôtres, fidèles à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières. (Ac., 2, 42) Par ces deux petits textes, on voit, posés, les premiers jalons de la vie liturgique de l’Église, et en particulier, ceux de la célébrations de l’Eucharistie. Et la Vierge est présente. Marie nous conduit à l’Eucharistie. On peut dire que, d’une manière qui lui est propre, Marie a communié au Corps et au Sang du Christ comme toute la première Église, plus profondément peut-être, tout l’être de Marie est une communion au Christ.

Pour Jean-Paul II, la présence de Marie lors des premières eucharisties ne semble pas faire de doute : « À première vue, écrit-il, l'Évangile reste silencieux sur ce thème. Dans le récit de l'institution, au soir du Jeudi saint, on ne parle pas de Marie. On sait par contre qu'elle était présente parmi les Apôtres, unis « d'un seul cœur dans la prière ». Sa présence ne pouvait certes pas faire défaut dans les célébrations eucharistiques parmi les fidèles de la première génération chrétienne, assidus « à la fraction du pain. […] Mais en allant au-delà de sa participation au Banquet eucharistique, on peut deviner indirectement le rapport entre Marie et l'Eucharistie à partir de son attitude intérieure. Par sa vie tout entière, Marie est une femme « eucharistique ». Et le Pape de donner ce conseil : « L'Église, regardant Marie comme son modèle, est appelée à l'imiter aussi dans son rapport avec ce Mystère très saint. (Jean-Paul II, L’Église vit de l’Eucharistie, 2003, n° 53).

Après nous avoir donc mis devant les yeux la persévérance de la Vierge dans la prière, Jeanne et Gabriel-Maria nous donne deux moyens pouvant nous faire grandir dans cette vertu de prière : l’Eucharistie et la vie liturgique de l’Église qui permettent, selon eux, de « posséder plus parfaitement » cette vertu de prière, et de devenir, dans la patience des jours, des êtres de prière. Les retours réguliers des fêtes liturgiques, les eucharisties régulières, transforment l’être intérieur selon le cœur de Dieu car c’est de là que nous vient sa Grâce, rappelle la Constitution sur la Liturgie du concile Vatican II : « C’est de la liturgie, et principalement de l’Eucharistie, comme d’une source, que la grâce découle en nous, etc… », (Sacrosanctum concilium, n° 10) 

La vertu de prière en ses divers aspects - louange, oraison, écoute de la Parole, vie de silence, persévérance et vie liturgique - est propre à creuser en nous le chemin de l’imitation du Christ, à l’exemple de Marie, la première et la seule à l’avoir suivi d’aussi près. Car, la vertu de prière en transformant le cœur pousse à bien agir, à agir en conformité au Christ. Les prochaines vertus d’obéissance, de pauvreté et de patience, comprises à la lumière de la Vierge, vont développer ce thème du bien agir, vont nous mener sur les traces du Christ, à la manière de la Vierge.

 

L’obéissance

Écoute, Israël, les lois et les coutumes

que je prononce aujourd'hui à vos oreilles.

Apprenez-les et gardez-les pour les mettre en pratique (Dt 5, 20)

N'ayez de dettes envers personne, sinon celle de l'amour mutuel.

Car celui qui aime autrui a de ce fait accompli la loi. (Rm 13,9)

 

La Règle de l’annonciade, afin de nous faire progresser dans cette vertu d’obéissance, nous met devant les yeux deux épisodes évangéliques : le recensement et la purification de Marie au temple, après la naissance de Jésus, et en tire comme enseignement : obéir c’est faire œuvre de vie.

L’épisode du recensement.

Obéissance sociale. Vie collective.

L’empereur Auguste, dont le pouvoir s’étend aux régions de la Palestine, en décrétant un recensement, veut se rendre compte des ressources de son empire. À l’époque, pour se faire recenser, il faut se faire inscrire dans le pays d’origine de sa famille. Marie, portant en elle le Messie annoncé qui, selon les Écritures, doit naître à Bethléem., habite à Nazareth avec son époux Joseph. Or, l’Évangile nous indique que Joseph est de la descendance de David – David étant, selon l’Écriture, de la ville de Bethléem. Il leur faut donc partir pour Bethléem. Tout ce monde en mouvement, alors, sur les routes… et Dieu au cœur de ce mouvement va réaliser ses promesses.

Bethléem, veut en effet dire en Hébreu, maison du pain. En naissant en ce lieu, Jésus nous apporte les dons qu’annonce ce nom : « Je suis le pain vivant descend du ciel » (S. Jean) Jésus est venu nourrir toute chair, toute vie… D’autre part, un recensement ne pouvait être fait qu’en période de paix. Or, le Christ est la paix même, il est venu nous la donner. « La paix soit avec vous » dit le ressuscité, lors de ses apparitions aux disciples. De plus, le Fils de Dieu, aussitôt après sa naissance, de fait de ce recensement, est inscrit parmi les membres d’un peuple, et plus largement, de l’humanité ; il devient véritablement notre frère en humanité. Ainsi, on peut voir dans cet événement comment Dieu sait se servir de l’histoire des hommes, de leur obéissance aux lois sociales, pour réaliser ses desseins. Dieu agit et poursuit son œuvre de salut, et cela, à travers les méandres de l’histoire.

Marie et Joseph ont donc obéi aux lois. Et nous aussi, nous obéissons aux lois. Mais, la vie collective, quelle qu’elle soit, n'est pas une fin en soi ; elle est organisée en vue d'un but ; ce but est à la fois celui de chacun et celui de tous. C'est le Bien commun. Le bien individuel, mon bien personnel donc, n'est pas un absolu. Je dois donc reconnaître ma dépendance avec d'autres. Là, entre en jeu l’obéissance. Ma place dans une communauté est donc un « vivre avec d'autres» en vue du bien commun, c'est-à-dire en vue du bien de chacun et de tous.

L'être humain n'est pas essentiellement un « pour soi », une conscience dotée d'une puissance spontanée, indépendante. L'être humain est un « être avec », c'est-à-dire, un « être compagnon de », « sœur de », « fille de », « père de ».... C'est recevoir et donner. Avec d'autres, j'ai à m'associer, à ordonner ma vie, en vue d'un Bien. J’ai donc des devoirs par rapport à ceci. Mais, s’il y a des devoirs, il y a aussi des droits et chacun en a. D’où proviennent-ils ? De moi-même, de ma propre volonté, ou bien d’un autre ? En fin de compte, je ne peux comprendre mes devoirs et mes droits que dans le rayonnement du Bien commun qui les éclaire, les finalise, leur donne leur sens, je ne peux les comprendre, - ces droits et ces devoirs -, que par rapport à mon Créateur, à Dieu qui est Père et dont je suis, en vertu de mon baptême, l'enfant.

Purification de la Vierge.

Obéissance religieuse

Ici, démarche religieuse, de la part de la Vierge, et non plus sociale comme pour le recensement. Marie, au regard des autorités religieuses de son temps, est une femme comme les autres. Elle se soumet donc aux lois religieuses en vigueur. Cette obéissance religieuse de Marie fait de son fils un enfant comme les autres, au regard de son entourage et des autorités religieuses. Mais, plus profondément, par cette obéissance religieuse de Marie, commence le mystère de la rédemption. Car, de quoi les femmes d’alors, en Israël, devaient être purifiés ?

Les femmes d’Israël étaient considérées comme impures après la naissance d’un enfant. C’était la conception dans le péché qui constituait cette souillure dont la femme devait se purifier. De cette mentalité, certains psaumes en donnent un écho. Par exemple : « Vois : mauvais je suis né, pécheur ma mère m'a conçu. » (psaume 51). Certes, Marie n’a pas besoin de purification, ni le Christ de circoncision. Mais cette obéissance de la Mère insère le Fils au cœur même de l’humanité pécheresse. Jésus est au milieu des pécheurs comme l’un d’entre eux. Au début de sa vie publique, il va se faire baptiser par Jean le Baptise comme n’importe qui. Plus encore, Il est, dit saint Paul, devenu péché pour nous afin de nous délivrer du péché : « Celui qui n'avait pas connu le péché, Il l'a fait péché pour nous, afin qu'en lui nous devenions justice de Dieu », (2 Co. 5,21), c’est-à-dire, que nous redevenions « ajustés » à la volonté de Dieu, à sa volonté d’amour. Par cette obéissance de Marie et du Christ, la vie divine commence à couler dans les artères de l’humanité pour son bonheur, moyennant… l’obéissance à sa Parole, c’est-à-dire, à l’écoute, à l’accueil de cette Parole et à sa mise en œuvre dans l’aujourd’hui, le présent de l’histoire.

Car pourquoi Dieu nous donne-t-il des commandements ? Quand on lit l’Écriture, on est à mille lieues d’une obéissance qui écrase, à mille lieues de commandements qui brisent la vie et l’existence. Dommage que les traductions aient parlé de lois et de commandements. Dans la Bible, si on la lit en hébreu, le terme de « commandements » est traduit par celui « paroles ». On ne dit pas les 10 commandements mais les 10 Paroles au sens de paroles de vie qui rendent heureux, une parole vivifiante. Les commandements de Dieu sont les paroles vivifiantes d’un Père qui dit ce qu’il faut faire pour vivre. Ce sont des paroles de vie. Dieu, dans sa Loi, indique le chemin, délivre un enseignement qui donne la vie. « Vois, je mets aujourd'hui devant toi la vie et le bonheur, la mort et le malheur, moi qui te commande aujourd'hui d'aimer le Seigneur ton Dieu, de suivre ses chemins, de garder ses commandements, ses lois et ses coutumes. Alors tu vivras… » (Dt. 30, 15sv).

Jésus reprend le même enseignement en l’appliquant à sa personne puisque c’est Lui qui est l’enseignement de vie : « Je suis le chemin, la Vérité, la Vie. » Suivre le Christ, ce n’est pas obéir à des ordres, c’est recevoir de Lui, de sa Grâce, toute vie. Celui qui ne prend pas le chemin de ses Paroles, ne prend pas le chemin de la vie, du bonheur. « Malheur à vous... ». Ici, malheur, ne veut pas dire condamnation, mais : « tu t’es mis sur le chemin de la mort, tu as pris un chemin qui n’est pas bon pour toi ». Obéir aux commandements de Dieu, à sa Parole, c’est prendre le chemin de la vie. Mais, pas seul. Au sein de l’Église. Et c’est le second domaine : l’obéissance à des êtres humains, en vue de Dieu, c’est l’obéissance dans la vie religieuse, certes, mais aussi et plus largement l’obéissance à l’Église, et cette obéissance nous concerne tous. Obéir à l’Église ? Qu’est-ce-à-dire ?

Il y a ici tout le réalisme des sacrements, de l’Eucharistie, du prêtre, du Pape, de tout l’ensemble de l’Église. Il faut obéir à l’Église : mais pourquoi ? Pour demeurer « stables dans la foi », « ferme dans la foi », « établi dans la foi », répondent nos fondateurs (Règle, ch. 4). Pour eux, l’Église est l’instrument, le lieu de la foi. On ne trouve la foi authentique que dans l’Église du Christ. En dehors de l’Église, la foi immédiatement perd en authenticité.

L’exemple de sainte Jeanne

Jeanne : un être obéissant. Son obéissance est d’abord en vue de Dieu, se concrétisant par une obéissance aux personnes qui sont susceptibles de lui montrer le chemin à suivre, une obéissance à l’Église. « Elle gardait, dit le Père Gabriel-Maria, les commandements de Dieu et de l’Église avec la plus grande sollicitude et le plus d’exactitude possible. Et de tout ce que je lui ordonnais et commandait, elle n’eut pas passé un iota sans qu’elle ne m’en dit sa coulpe ». (Chronique, p. 151 = Chr.). Il y a un lien étroit entre l’obéissance à Dieu et à son Église. Cette obéissance parfois peut être difficile, voire pathétique – une obéissance qui s’incruste, pour ainsi dire, jusque dans le corps de celui qui obéit. Ainsi, au moment où Jeanne confie à Gabriel Maria son projet de fondation, le Père n’accède pas à sa demande immédiatement. Il la fait attendre presque deux ans. Jeanne ne dit rien. Elle obéit mais sa santé est ébranlée. « La sainte dame, rapporte la chronique, ne le contredit en rien car elle éprouvait un tel amour spirituel et une telle révérence que quand il disait ou voulait quelque chose jamais elle ne le contredisait ni ne lui eut résisté… » (Chr 38). Autre obéissance tragique pour Jeanne : la reconnaissance en nullité de son mariage par l’Église qui retentit en elle d’une manière si intense. «Son cœur fit tellement atteint de tristesse qu’elle fut toute une année toute transie et décolorée chaque fois qu’elle devait prendre sa réfection au point qu’il semblait que sa face fut couverte de terre… » (Chr 34). Là, Jeanne rejoint d’une certaine manière l’obéissance du Christ dans les jours de sa Passion….

Ses anciens biographes, comme Paulin du Gast, ofm (1666) ont retenu l’obéissance de Jeanne. « Elle n’a jamais transgressé aucun des Commandements et lorsqu’elle a fait de bonnes oeuvres elle n’y prenait pas plus de part que ceux qui n’y avaient point contribué. Son respect s’est étendu jusqu’aux personnes qui lui parlaient de la part de Dieu…. La Bse Jeanne après avoir rendu à Dieu des obéissances si pures et si affectueuses que les anges du ciel ne sauraient mieux s’en acquitter, elle rendait pareillement des soumissions aveugles à son confesseur. Quand je fais de sérieuses réflexions sur cette matière, il faut que j’avoue que je n’ai pas connu personne qui fût si dégagée qu’elle de ses propres sentiments… Je ne sais point d’âme qui ait eu plus de conformité avec la volonté de notre Seigneur que celle de la Bse Jeanne car elle ne désirait que ce qui lui était agréable et elle était toute préparée à recevoir de sa main tout ce qu’il lui plaisait de lui envoyer…(p.96-97) Et l’auteur de faire une comparaison afin de montrer l’être profondément obéissant de Jeanne : « Elle ressemblait à cette plante qui n’a point d’autres mouvements que ceux que lui donne le Soleil et qui, étant arrêtée par ses racines à la terre, laisse conduire sa fleur à la course de ce bel astre. Ainsi, elle abandonne sa conduite aux avis et aux sentiments du Père Gabriel Maria qui trouve tant de soumission en elle qu’il lui commande avec plus d’empire qu’il ne ferait au moindre novice de son Ordre » (p. 98). L’obéissance, vécue en Église, vécue socialement, est un bien ; elle peut devenir une grâce de Dieu, elle peut devenir un chemin de conformité au Christ qui s’est fait, lui-même, obéissant. L’obéissance tire l’être en avant, l’oriente vers plus grand que soi, comme la fleur tout orientée vers le soleil !

Obéir

pour devenir soi-même.

On pense parfois que pour être libre, il faut obéir à soi-même et non obéir à un autre, et surtout pas à Dieu. Mais pourquoi dire non à Dieu, dire non à sa Loi d’amour, à ses Paroles de vie inscrites en tout homme par Lui, son Créateur ? Parce que l’homme, dans ce cas, n’a pas confiance en Dieu. Il entretient le soupçon que Dieu lui enlève quelque chose de sa vie, que Dieu est un concurrent qui limite sa liberté et qu’il ne deviendra pleinement humain que lorsqu’il aura écarté Dieu de son existence. Cet homme vit dans le soupçon que Dieu crée une dépendance et qu’il est nécessaire de s’en libérer pour être pleinement soi-même. Un tel homme ne veut pas recevoir de Dieu son existence ; « il veut puiser lui-même à l’arbre de la connaissance le pouvoir de modeler le monde, de se faire Dieu en s’élevant à son niveau et de vaincre la mort et les ténèbres. Il ne veut pas compter sur l’amour qui ne lui semble pas fiable ; il compte uniquement sur la connaissance, en tant qu’elle lui confère le pouvoir ». Il veut prendre sa vie en mains, seul, d’une manière autonome. Et en faisant cela « il se fie au mensonge plutôt qu’à la vérité et par là il précipite sa vie dans le vide, dans la mort. Mais « l’amour n’est pas indépendance, mais don qui nous fait vivre » (Benoît XVI, Homélie du 8 décembre 2005, DC, n° 2350, p. 67), l’amour n’est pas indépendance, autonomie, mais accueil et écoute, donc, obéissance selon l’étymologie du mot. Pourquoi ?

Parce que la liberté d’un être humain est celle d’un être limité ; cette liberté est donc limitée. Nous ne pouvons partager cette liberté que comme une liberté partagée avec d’autres. Ici, entre en jeu l’obéissance. Ce n’est que si nous vivons d’une manière juste, les uns avec les autres, que la liberté peut se développer. Et nous vivons d’une manière juste si nous vivons selon la vérité de notre être, c’est-à-dire, selon la volonté de Dieu, selon sa Loi inscrite dans notre cœur. Car cette volonté n’est pas extérieure à nous-mêmes mais elle fait partie de notre être, de notre nature, elle est inscrite en nous car, encore une fois, nous sommes créés à l’image de Dieu. Si nous vivons contre cette Loi d’amour et contre cette vérité, contre cette volonté inscrite en nous, nous nous détruisons les uns les autres, nous nous coupons de la vie. Celui qui se rend autonome par rapport à cela, sous prétexte de liberté, sous prétexte d’être lui-même, qu’être soi-même c’est aller jusqu’à éprouver cette liberté contre les autres, mais même contre Dieu en disant « non » à cette loi d’amour inscrite en lui par son Créateur, celui-là prend le risque de descendre dans les ténèbres du péché, de penser que le mal est bon et qu’il a besoin de lui pour faire l’expérience de la plénitude de son être libre. Combien de jeune, et de moins jeunes font cette expérience par le moyen de la violence, de la drogue etc…, combien de systèmes philosophiques l’ont prônée .. En regardant le monde, on se rend compte que cela ne donne pas le bonheur, que cela n’élève pas mais rabaisse.

Mais celui qui, comme la Vierge, s’abandonne entre les mains de Dieu, ne perd pas sa liberté, au contraire. Il trouve l’immense étendue, toujours nouvelle, de la liberté du Bien, du bien à penser, du bien à dire, du bien à faire. Cet homme, proche et familier de Dieu, se rapproche des autres, devenant ouvert aux autres, bon, bienveillant, compatissant. Plus il est proche de Dieu, plus il est proche des autres, plus il devient lui-même, c’est-à-dire, un être libre crée à l’image et à la ressemblance de Dieu dont la fin est Dieu même, plus il prend les traits du Christ, à l’exemple de Marie, plus il devient un être d’écoute. Et en fin de compte, n’est-ce pas cela la vertu d’obéissance : celle de l’écoute, pour un surcroît de vie ?

La pauvreté

Pour introduire cette vertu, c’est la Vierge Pauvre que sainte Jeanne et le bienheureux Gabriel-Maria placent devant nos yeux. La référence biblique qui est donnée est la crèche, le dénuement de l’étable. En conséquence, dans notre imitation de Marie, il nous est proposé d’aimer garder la pauvreté avec soin. Car la pauvreté ne peut pas être une contrainte qui nous brutalise de l’extérieur. Son désir naît en nous au fur et à mesure de notre connaissance de Jésus et de son Évangile. La pauvreté, en effet : c’est tout le message de l’Évangile, d’un saint François d’Assise. La pauvreté est tellement liée au Christ et à sa Mère, qu’on ne peut la garder et la vivre qu’en l’aimant car en l’aimant ce n’est pas tant la vertu que l’on aime que le Christ et sa pauvre Mère. Il faut l’aimer et la garder avec soin. Il y a un souci, une vigilance nécessaire car l’être humain est facilement porté à s’approprier, à faire sien, à s’emparer, à posséder. La pauvreté est liée à l’abandon à Dieu, à la confiance. Parfois, nos manques de pauvreté traduisent non pas le fait que nous voulons être riches, mais le fait que nous avons peur, d’où notre désir d’être bien assurés. La peur du lendemain... La pauvreté est un chemin d’abandon, de confiance.

Devenir des pèlerins

La règle de l’Annonciade, donne trois points où cette pauvreté doit s’exprimer. Le premier : avoir un cœur de pèlerin, vivre « comme des pèlerins. » Le chrétien, et tout homme en général, est en pèlerinage sur cette terre, il est de passage. Cette vie n’est pas notre vie définitive. Le pèlerin est toujours en route. Il n’est pas chez lui, il ne peut pas s’installer. Le texte de la Règle remarque, de manière très judicieuse, que la ruine des monastères c’est lorsque la dévotion - c’est à dire l’amour de Dieu - se rencontre avec la richesse, c’est-à-dire, l’amour abusif des biens de ce monde. « Les sœurs habiteront leur monastère, ainsi que des pèlerins, dans un domicile qui ne leur appartient pas. » Le monastère n’est pas ma demeure définitive, je suis de passage, donc, je ne m’installe pas. C’est en vertu de cet esprit de pèlerinage que la règle demande cette vie pauvre, tant dans l’habitation que dans la nourriture. L’être humain, le chrétien, est en route. C’est la reprise de l’Écriture : « Nous n’avons pas ici bas de demeure permanente. » Ce thème est très biblique. En effet, la Bible, en maints passages, considère la vie comme un pèlerinage : par exemple, en Gn 47,9 ; Ex 6,4 ; 1Ch 29,15 ; Ps 39,12 ; 119,19 ; He 11,13 ; 13,14 ; 1P 2,11 …

Ce thème est aussi très franciscain. En effet, François « voulait donner à ses fils pour idéal le code du pèlerin : habiter chez autrui, avoir la nostalgie de la Patrie que l’on rejoint et rayonner la paix en chemin ». (2C 59, 398). Il s’identifie, lui et ses frères, au peuple des Hébreux dans le désert. Ne disait-il pas « qu’ils étaient, eux, les vrais Hébreux traversant le désert de ce monde comme des pèlerins et des étrangers.... » ? (LM, 7,9 648). François voulait que les frères habitent leur couvent « comme des hôtes de passage, comme des étrangers et des pèlerins » (LP 77, 950). En effet, « les frères doivent habiter leurs maisons comme des étrangers et des pèlerins et qu’ils ne doivent rien désirer sous le ciel... » (LP, 102, 977).

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La deuxième façon d’exprimer la pauvreté fait référence aux actes des apôtres : on décrit la première communauté apostolique comme une communauté de personnes qui partagent tout, qui mettent tous leurs biens en commun. Chacun donnait ce qu’il avait et chacun recevait de la communauté selon ses besoins. Personne n’avait rien en propre ; tout était en commun. Telle est la seconde manière d’exprimer la pauvreté. La pauvreté est passage, pèlerinage, elle est aussi mise en commun. Deux conceptions distinctes de la pauvreté qui se rejoignent l’une l’autre. Il n’y a de communauté religieuse véritable que si tout est commun, en partage. Mais, plus largement, le partage fait partie de la vie chrétienne ; face à ce qui se passe dans le monde - la fracture de la société entre les possédants et ceux qui n’ont rien – le chrétien, selon ses moyens et ses possibilités, oppose le partage, le don et le don de soi, vivant non pas selon la manière de vivre de la société humaine, mais vivant déjà selon le Royaume de Dieu qui est celui de la Fraternité.

Travailler

La troisième manière d’exprimer la pauvreté, selon la règle de l’Annonciade est le travail : les sœurs travailleront de leurs mains. Le travail fait partie de la condition de l’être humain ; il exprime la pauvreté. Ce n’est pas la mendicité qui exprime au mieux la pauvreté évangélique. C’est avant tout, le travail. Travailler de ses mains, c’est-à-dire prendre la condition commune de l‘être humain qui a besoin de travailler pour vivre. Voilà les trois expressions de la pauvreté de l’Annonciade. Quelle est leur signification profonde ?

Ces trois expressions sont un moyen de devenir des pauvres de cœur, un moyen de vivre la pauvreté spirituelle. Dans toute l’Écriture, la pauvreté spirituelle, qui est l’humilité du cœur, est fondamentale. L’expérience de la pauvreté spirituelle est née de la pauvreté humaine, tout simplement. Mais elle s’est spiritualisée lorsque le pauvre s’est rendu compte qu’il n’y a de recours qu’en Dieu, qu’il était le pauvre de Dieu. Il faudrait relire les psaumes et les Prophètes ! Ceci prend tout son sens à la lumière du Christ, de l’Incarnation qui est un appauvrissement, un devenir pauvre. Comme l’écrit saint Paul aux Philippiens, chapitre 2 : « De riche, il s’est fait pauvre », c’est-à-dire, il s’est fait chair. Pour Dieu, se faire chair, c’est se faire pauvre. Dieu n’a pas choisi la condition de riche : elle n’aurait pas traduit la fragilité de la chair qu’Il voulait assumer. L’exemple du Christ est fondamental, dans le fait de l’Incarnation, et aussi, dans le fait de la Vierge Marie. Marie très pauvre : pauvre de cœur, d’esprit. Dans sa condition de vie, à Nazareth, elle faisait partie des petits. Elle n’était pas du côté des possédants.

Tout pauvreté spirituelle, toute pauvreté de cœur se comprend à cette lumière : être dépouillé, ne pas posséder, être à l’imitation de Marie, du Christ, dépourvu de tout ce qui installe. Nous sommes en chemin, en route, nous sommes pèlerins. Nous ne mettons pas la main sur les choses car tout se reçoit de Dieu. La pauvreté nous habitue à voir les choses non pas comme notre possession, mais comme un cadeau de Dieu. Dieu nous fait l’aumône. La pauvreté est lié au mystère pascal. Entre chrétien, c’est s’unir à la Pâque du Christ. La pauvreté de cœur est une manière de vivre qui nous unit à la Pâque de Jésus. Elle nous arrache à la terre de mort pour nous conduire à la terre des vivants. Le moyen ? Vivre selon la forme du saint Évangile, pour reprendre une expression de saint François, suivre les traces du Christ pauvre et de sa pauvre Mère. La pauvreté devient une mystique. Parmi les vertus, c’est elle qui nous fait entrer dans la voie de l’imitation du Christ et de sa mère, Marie. Ici, la pauvreté n’est plus un moyen de perfection, elle devient un amour, une mystique : imiter Jésus, Le suivre, vivre à la manière de Jésus et de sa très sainte Mère, suivre ses traces à la manière d’un pèlerin.

L’exemple de sainte Jeanne

Dans son Testament, Jeanne n’oublie pas les pauvres – signe que, durant sa vie, ceux-ci faisaient partie de ses préoccupations quotidiennes. « Je donne aux lépreux…, aux pauvres femmes veuves et autres pauvres tant au orphelins qu’autres autres…, je donne aux Maisons Dieu (telles sommes) qui seront attribuées aux nécessités des pauvres, pour leurs vêtements et autres choses semblables…., je donne aux pauvres des terres… entendons en cet article, les pauvres cultivateurs ou ouvriers qui sont en nécessité ou pauvreté sans avoir à mendier leur vie… » (chr. 179). Elle était vraiment « la Mère des pauvres, des orphelins, des malades » (chr 152), prenant « doucement la pauvreté en gré pour l’amour de Notre Seigneur » (Chr 30). Car, si Jeanne aime, à l’exemple de François, la pauvreté c’est parce qu’en elle « la Bonne Duchesse » distingue les traits de Jésus Sauveur.

Sur ce chemin de pauvreté, elle désire y entraîner ses filles. « Malgré le grand amour qu’elle leur portait, elle les laissa, (au début de la fondation), se priver en habillement et autres petites choses nécessaires pour voir si elles deviendraient de bonnes religieuses et si elles pourraient endurer avec patience les privations et la pauvreté propres à la religion » (Chr 89). La pauvreté est ainsi vue, par Jeanne, comme un état, une condition pour suivre le Christ en vérité. « Elle voulait bien qu’elles (ses filles) fussent habillées honnêtement et qu’elles eussent le nécessaire mais elle le voulait plutôt juste qu’avec du superflu car elle désirait qu’elles fussent de vraies imitatrices de la pauvreté du doux Jésus et de sa très digne Mère » (Chr 131).

Elle-même a donné l’exemple. « Elle avait assez de biens, rapporte le Père Gabriel-Maria, car elle était au milieu des honneurs et des pourpres de ce monde, mais elle n’y avait pas son cœur. Son cœur était tout tourné vers les choses célestes, aussi distribuait-elle ses biens à tous ceux qu’elle savait dans l’indigence » (Chr 151). Ici, Gabriel-Maria donne le sens profond de la pauvreté de Jeanne qui est celle du cœur. Si François désire suivre le Christ pauvre Jeanne, quant à elle, veut suivre la Vierge Pauvre. « La Bse Jeanne qui a toujours tâché de conformer sa vie à celle de la divine Marie, l’a exactement imitée en ce point » (Paulin du Gast, 81).

Pour terminer, voilà comment le père Gabriel-Maria décrit un cœur de pauvre. Certes, il s’adresse à ses filles spirituelles, mais ces conseils peuvent rejoindre chacun. Un cœur de pauvre c’est :

Un cœur libre, en vue de servir le Christ, de l’imiter. « Sont pauvres de biens et d’esprit, ceux qui ont tout laissé pour suivre et imiter Jésus Christ, leur bon Époux… ». Un cœur joyeux : se réjouir de sa pauvreté matérielle, peut-être, mais surtout de sa pauvreté spirituelle car « elle est compagne de Jésus et de sa bénie Mère ». Un cœur libéral : « être large pour les autres, étroit pour soi-même… ». Ce point, si on le vit, peut faire comprendre que Dieu est libéral, prodigue, Dieu est abondance et plénitude. Un cœur confiant en la Providence. Le Père Gabriel-Maria met l’accent sur la Providence de Dieu et sur la confiance. « Ne pas se soucier des biens mondains, ni de ce qu’on mangera ou boira, mais en laisser le soin à ceux qui doivent s’en soucier… ». Un cœur uni à celui de Jésus. La pauvreté n’a de sens que par rapport au Christ. « Joindre sa pauvreté à celle de Jésus et faire une association de la Sienne avec la nôtre afin que, par le mérite de la Sienne, la nôtre nous soit de plus grand mérite et, à Lui, plus agréable ». Comment, ici, ne pas citer les paroles de St-Paul : « par sa pauvreté, Il nous enrichit… » ? (2 Co. 8, 9)

La Patience

ou

la recherche de Dieu

Pour sainte Jeanne et le bienheureux Gabriel-Maria, la vertu de patience, cette force qui nous fait durer dans les épreuves de la vie, est aussi celle de la recherche de Dieu, de la recherche de Jésus. C’est la recherche du Christ, dans la patience des jours, qui vivifie notre patience.

Ils le cherchaient dans l'angoisse. Qu’est-il devenu ? Voilà le mystère impénétrable qui pèse sur le cœur de Marie et de Joseph. Cependant la douleur ne leur enlève pas l'activité : ils le cherchaient avec ardeur. Ainsi, « il faut que celui qui cherche Jésus ne le cherche point avec lenteur, avec négligence, par intermittences, comme le font quelques-uns, qui, à cause de cela, n'arrivent pas à le trouver. » (Origène, Hom. 18, sur saint Luc).

Ces trois jours sont aussi le symbole des trois jours où Jésus sera enseveli dans le tombeau, avant de ressusciter. C’est l’explication qu’en donne saint Ambroise : « Pendant trois jours ils le cherchèrent. Ces trois jours de recherche dans l'angoisse et les larmes, traversés par la crainte d'une mort cruelle qui avait pu atteindre ce cher enfant, n'étaient-ils pas une prophétie de ces trois jours pendant lesquels ses disciples et sa mère le pleureraient véritablement mort ? » (st Ambroise, Hom. sur saint Luc) Et cette recherche douloureuse de Jésus, nous l’expérimentons quand nos vies sont traversées par l’épreuve et que, au sein de l’épreuve nous continuons à tâtons, et dans la nuit à garder le contact avec le Christ par la prière et l’offrande.

Car la recherche de Jésus, la recherche de Dieu, pour le chrétien, ne lui fait pas faire l’économie du réel parfois rugueux de la vie. C’est bien à partir de ce réel, et non en dehors de lui, que part toute quête de Dieu. Et cela pour la simple raison que Dieu ne se trouve pas en dehors du réel de la vie, mais bien au cœur, Lui, l’Auteur de cette vie, le Créateur de toutes créatures, Lui le Créateur de l’homme en qui il a mis son image, Lui, qui a voulu prendre la condition humaine.

Il faut donc le chercher avec attention, et persévérance, « trois jours » dit le texte de la Règle, une expression qui symbolise, ici, trois actes de la vie spirituelle, trois mouvements du cœur : la contrition, la confession, la satisfaction, c’est-à-dire, se reconnaître pécheur et le regretter, recourir s’il y a lieu au sacrement de pénitence, et réparer d’une manière ou d’une autre, soit concrètement par une action, soit spirituellement par la prière. Et avec cela, le contact régulier avec le Christ, avec Dieu, par la prière personnelle, une prière toute simple, toute familière : parler avec le Christ « comme des épouses ont accoutumée de faire avec leur époux » dit le texte de la Règle, c’est-à-dire, un cœur à cœur aimant et confiant avec Dieu, avec Dieu qui est toujours là. En effet, la grâce de Dieu n’est-elle pas toujours première ?

Car la grâce de Dieu ne cesse de nous rejoindre, là où nous sommes, pourvu que le cœur soit ouvert. C’est de toujours que Dieu nous aime et nous poursuit de son amour. La question de Dieu dans la genèse « Où es-tu, Adam » (Gn 3,9) ne cesse de retentir de siècle en siècle. Et si cette question divine retentit toujours, alors, le désir de Dieu que nous portons tous, est-ce vraiment notre désir ou bien le désir d’un autre, de Dieu même, qui s’y exprime ? Il y a là un mystérieux dialogue entre le Créateur, notre Père à tous, et nous, un dialogue qui se situe au tréfonds de notre être, de chaque être humain, et qui se dit dans la patience des jours.

Et ce dialogue est vital et nécessaire. La question sur Dieu fait partie des grandes questions que se posent les hommes de tous les temps et de toutes les cultures. La question du sens de la vie, de la destinée humaine que l'homme se pose est liée, en fin de compte, à la question sur Dieu. C’est dire que rompre ce dialogue, c’est se couper de la lumière, se couper de la vie.

Cette recherche de sens et cette recherche de Dieu de la part de l'homme est devenue aujourd'hui plus nécessaire que jamais, parce que nous vivons dans un contexte culturel qui nie non seulement Dieu, mais qui nie aussi l'homme, qui bafoue la vie en ses débuts comme en son terme. Et que dire des courants nihilistes et matérialistes et autres qui coupent les hommes de leur vraie origine et l’enferme sur lui-même ?

Ainsi, à l’époque qui est celle d’aujourd’hui, la quête de Dieu doit être aussi celle de l’homme : « Où es-tu mon Dieu, mais aussi, où es-tu mon frère, proche ou lointain » ? Car, le Dieu que la Bible dévoile, que les Écritures révèlent, a bien une seule image dans l’univers : celle de l’homme crée à son image et à sa ressemblance (Gn 1, 26) Cela explique donc le lien étroit, voire indissoluble, entre le premier et le second commandement de Dieu. Pour le Christ, ces deux commandements n’en font qu’un. Ainsi, à la question d’un Pharisien : « Maître, quel est le plus grand commandement de la Loi ? » Jésus répond : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit : voilà le plus grand et le premier commandement. Le second lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. A ces deux commandements se rattache toute la Loi, ainsi que les Prophètes.» (Mt 22,36-40). Cela explique aussi la question de Dieu à Caïn : « Où es ton frère ? » (Gn 4,9)

Alors, où Dieu veut-il donc être cherché ? Ne veut-il pas être cherché, au cœur de notre humanité fragile et faible, là où Lui-même, en Jésus-Christ, Il a pris chair ? Notre recherche de Dieu, alors, si elle veut être solide et vraie, ne doit-elle pas partir de là, partir de Jésus, partir de Celui qui s'est fait non seulement chair, mais « péché » pour nous, afin de nous sauver ? (2 Cor. 5, 21)

La recherche de Dieu, pour les chrétiens, doit donc être aussi la recherche de Jésus car c’est par Jésus qu’ils découvriront le vrai visage du Père. « Qui m'a vu, dit Jésus à l’apôtre Philippe, a vu le Père » (Jn 14, 9). Et la recherche de Jésus nous conduit inévitablement vers les autres, et plus particulièrement, vers les petits et les pauvres. : « Ce que vous avez fait aux plus petits d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40), nous dit Jésus.

Ainsi, la recherche de Jésus peut être aujourd’hui missionnaire, évangélisatrice. La recherche de Jésus de la part des croyants, leur désir de vivre comme le Christ, de faire l’expérience du Christ, peut aider leurs contemporains à reconnaître, parmi tant de maîtres que le monde propose, celui qui est l'unique et seul maître. L’homme de désir peut être missionnaire par sa parole, certes, mais plus encore peut-être par sa manière de vivre. Cette quête demande la prière personnelle, prière assidue ; demande aussi le recours aux sacrements (réconciliation, eucharistie).

D’autre part, la recherche de Jésus ne peut pas nous faire oublier la croix. Car, c'est précisément sur la croix que tombe toute fausse idée sur Dieu ; sur la croix sont brisées toutes les idées que les hommes se font de Dieu, et aussi toutes les images de Dieu qu’ils se fabriquent. Sur la croix, la sagesse de Dieu se manifeste, elle qui est folie pour le monde (1 Co 1, 22-25).

Cette recherche de Jésus et de Jésus crucifié-ressuscité prend chair en nous, prend vie en nous, par la manière dont nous allons vivre les moments difficiles de l’existence. Le texte de la Règle dit : « chaque jour, accepter la croix », c’est-à-dire, ne pas chercher la croix en dehors du réel de notre vie mais voir dans les moments durs un chemin où l’on peut rejoindre le Christ, plus exactement, un chemin où l’on peut se laisser rejoindre par Lui. Va-t-on vivre ces moments sans référence au Christ, en dehors de lui ; ou va-t-on les vivre à sa lumière, en relation avec lui ? En d’autres termes, ce que nous vivons et ce que nous croyons, sont-ils deux domaines qui s’ignorent ou sont-ils en relation ?

Cette correspondance entre ma vie et ce que j’éprouve et ma vie de foi se fait dans la patience des jours, à l’écoute de l’Esprit Saint. Car la patience chrétienne n’est pas la patience du sage qui tend sa volonté ; c’est la patience de celui qui reçoit, accueille la force de l’Esprit Saint.

L’Esprit Saint met donc en nous la relation filiale de Jésus à son Père. Voilà le lieu et la source de notre patience, de notre force - force de l’Esprit Saint dans notre fragilité humaine. Nous savons que notre expérience spirituelle sera toujours un mélange de fragilité, de faiblesse - nous sommes de chair - mais aussi de force que nous recevons de l’Esprit. « J’estime que les souffrances du temps présent sont sans proportion avec la gloire qui doit être révélée en nous. La création tout entière gémit maintenant encore dans les douleurs de l’enfantement. Elle n’est pas la seule. Nous aussi qui possédons les prémices de l’Esprit, nous gémissons intérieurement attendant l’adoption, la délivrance pour notre corps » (Rm 8,18)

La foi en l’Esprit Saint, ne nous fait pas évader dans un rêve impossible. Au cœur d’une faiblesse, qui est toujours là, l’Esprit vient nous donner sa force. Il met sa force dans notre faiblesse. La faiblesse et la fragilité : c’est notre condition habituelle sur la terre, c’est notre condition humaine, c’est tout ce qui me brise, m’écrase, tous mes agacements, mes résistances, mes misères, mes énervements devant les autres, mes heurts, la peine que j’éprouve dans la maladie, la difficulté que j’ai à avoir quelques souffrances, parfois si minimes, etc... tout cela c’est ma faiblesse. Au cœur de tout cela, je peux appeler l’Esprit Saint, car c’est l’Esprit Saint qui, en nous, nous aide à porter, à attendre, à tenir debout, dans la vie, comme la Vierge au pied de la Croix. Ainsi, la vertu de patience va avec celle de l’espérance.

La charité

Avec la vertu de charité, nous entrons dans la dernière partie de l’itinéraire marial proposé par les fondateurs de l’Annonciade. Les premières vertus de pureté, de prudence et d’humilité, qui constituent la première phase de cet itinéraire, nous ont aidés, autant que faire ce peut, à nous éloigner du mal, de péché ; une seconde série de vertus, à savoir, la vertu de foi, de prière, d’obéissance, de pauvreté et de patience, nous ont, elles, menés sur le chemin de l’imitation du Christ, à l’exemple de la Vierge. Nous voici maintenant, dans la troisième phase, avec les deux dernières vertus, les vertus de charité et de compassion qui, elles, nous ouvrent le chemin de l’union avec le Christ. Voyons donc, aujourd’hui, la vertu de charité.

Pour parler de la vertu de charité, la règle de l’Annonciade s’appuie principalement sur l’épisode évangélique des noces de Cana, épisode où l’on voit la Vierge se dépenser pour le bonheur des autres. C’est là le cœur de la charité selon l’esprit de sainte Jeanne et du bienheureux Gabriel-Maria. Tout faire pour le plaisir de l’autre, pour son bonheur.

La charité est désintéressée, elle est aussi inventive, elle est aussi attentive et délicate. L’épisode de Cana nous le montre. La Vierge reste discrète  tout en étant bien présente aux autres. C’est Elle qui a remarqué le manque de vin et le dit à Jésus discrètement : « ils n’ont plus de vin » (Jn 2,3)

Tout faire pour le plaisir d’autrui, en faisant tout pour le plaisir de Dieu. Et, de même, tout faire pour le plaisir de Dieu en faisant tout pour le plaisir des autres ? C’est un seul et même amour, en effet.

Aimer Dieu, aimer le Christ, ne veut pas dire que cet amour empêche de communier, de communiquer, d’avoir de la tendresse, de partager avec d’autres. L’amour pour le Christ ne supprime pas en nous l’amitié. L’amour pour Dieu, pour le Christ, ne détruit pas notre humanité, bien au contraire, il l’approfondit et la purifie. Cela ne supprime pas la communication, le partage. Seulement, notre amour pour Dieu fait que nous mettons non pas notre absolu dans nos affections humaines - affections aux multiples nuances, familiales, conjugales, amicales etc… - mais que cet amour humain d’une certaine façon, s’il est vraiment vécu dans le Christ, nous rapproche de Lui, nous aide à mieux L’aimer Jésus. Nos affections, au lieu de nous séparer de Jésus - comme ce serait parfois la tentation - devraient au contraire nous pousser vers Lui. Nous nous soutenons mutuellement à aimer le Christ, à aimer Dieu, notre Père.

Voilà par rapport à Dieu, au Christ. L’autre rapport concerne les autres pour lesquels on doit accomplir les « oeuvres de miséricorde, corporelles et spirituelles ». Ici, il n’y a pas simplement une charité abstraite, surnaturelle mais il y a toute la richesse du cœur qui se consacre à ses frères. « Comme Marie, être plein de miséricorde. » J’aime bien ce passage parce que c’est le lieu où s’unissent les deux amours, celui pour Dieu, celui pour le prochain, pour Dieu, évoqué par le terme de « spirituelles », pour le prochain, évoqué par le mot « corporelles » : à Cana, Marie a prié Jésus ; à Cana, Marie a eu souci des autres. Cet amour pour Dieu et pour autrui doit toujours être relancé, re-dynamisé. Jeanne et Gabriel-Maria nous en donne le moyen : notre vie doit « l’emporter en pureté, en humilité et en charité », trois vertus propres à relancer notre amour pour Dieu et nos frères. Porter le regard de notre cœur sur Dieu, cela aide à vivre la vertu de pureté ; se connaître soi-même avec ses limites mais aussi avec ses qualités, cela aide à rester vrai devant Dieu et les autres ; poser des petits actes concrets de charité pour Dieu, par un une prière, tel acte de dévotion, pour les autres, par un sourire, un geste, un servie rendu, que sais-je. Tout cela fait grandir en nous l’amour.

Tout cela n’est pas de l’héroïsme. Parfois, il faut tenir compte aussi de ses propres limites ! Il ne faut pas non plus scruter à la loupe sur tout ce que nous faisons, mais avoir le cœur assez large pour ne pas traduire par manque de charité un petit énervement qui nous échappe – qui échappe à moi-même ou bien aux autres - quand on est fatigué ! Car cela ne remet pas en cause notre volonté d’aimer. Mais, si on sent vraiment une rancœur, une amertume, une volonté négative, alors, il faut se poser la question : où est l’Évangile en ma vie ?

 

La paix, comprise dans toute la richesse que ce mot possède dans l’Écriture Sainte, signifie l’avènement du Salut. Pour un saint François d’Assise la paix est un mot qui résume tout le Salut, qui résume la charité des frères, des sœurs qui tendent à s’aimer vraiment les uns les autres. Voilà pourquoi, il insiste tant, auprès de ses frères, sur cette paix à susciter autour d’eux : « En quelques maisons qu’ils entrent, qu’ils disent d’abord : Paix à cette maison… » (Saint François d’Assise, Documents, éd. Franciscaines, Paris, 1968, p. 69. ) Le père Gabriel-Maria, en fidèle disciple de François, a été un artisan de paix. Lorsqu’il arrivait dans un couvent, il faisait oeuvre de paix, « priant (les frères ou les sœurs) d’un cœur paternel de s’entraîner les uns les autres, à l’exemple du doux sauveur Jésus », écrit son premier biographe (Chronique, p. 330). S’il trouvait quelques conflits il, se mettait en peine de remettre tout dans la paix et l’union.

« Faire chaque jour le sermon de la paix », est-il demandé aux annonciades. C’est-à-dire : avoir chaque jour des mots de paix, se réconcilier si nécessaire, ne pas avoir de rancœur en soi. Cela ne veut pas dire que l’on ne soit pas un peu énervé, parfois... mais, cela veut dire qu’il n’y pas de volonté de rancœur, ou de rancune. C’est cela la réconciliation. C’est aussi l’excuse mutuelle, le pardon demandé, donné et reçu.

Le second point concerne les malades, les malades, non seulement les malades atteint dans leur corps, mais plus largement, les malades atteint peut-être dans leur esprit. En un mot : les plus faibles, de nos communautés, qu’elles soient religieuses, paroissiales, familiales, professionnelles…. On a parfois la tentation d’éviter - je ne dis pas exclure car c’est trop fort -, de mettre un peu de côté, quelqu’un de plus timide, qui a moins de capacité de parole etc... Il faut intégrer tout le monde ; il faut que tout le monde ait sa place et soit reconnu. Que de délicatesse cela suppose, de clairvoyance, cela suppose d’ouvrir son cœur et ses yeux aux besoins des autres.

La charité, la miséricorde envers les malades traduit une délicatesse qui est de tous les jours, de toutes nos rencontres, en un mot de la vie courante. Veiller à ce qu’il n’y ait pas des laissés-pour-compte, des personnes à qui on fait moins attention. La pente de l’être humain : ce sont ces divisions, ces séparations, ces hiérarchisations, etc... Mais, vivre selon l’Évangile c’est, au moins, essayer de dépasser ces clivages par une délicatesse pour ceux qui se marginalisent ou sont marginalisés.

Saint François, a des paroles de lumière sur cette charité faite de délicatesse et d’accueil. Les textes sont nombreux. En voici un, tiré de la première règle qu’il composa pour ses frères, en 1221 : « En toute confiance, que chacun s’ouvre à son frère de ses besoins pour qu’on obtienne et se procure réciproquement ce qui est nécessaire. ». Cela suppose une confiance extraordinaire. Cela suppose énormément d’attention, de délicatesse les uns pour les autres. Il faut écouter la demande de mon prochain et essayer, dans la mesure de mes possibilités, de lui donner ce dont il a besoin. Et de la part du prochain : avoir la simplicité de demander. Et celui-ci aura d’autant plus de simplicité à demander s’il sait qu’il ne sera ni jugé, ni repoussé, mais accueilli et compris. Cela n’est pas au-dessus de nos moyens. François a le soin de le dire : « Que chacun, selon les moyens dont Dieu lui fera la grâce, aime et nourrisse son frère ».

La charité, pour l’expérience chrétienne, est comme un « oui » fondamental. C’est le « oui » que nous disons aux autres, le « oui » que nous disons à Dieu. C’st le « oui » de la Vierge. Mais, Dieu, le premier, a nous a dit « oui », « oui », en nous créant, « oui », en nous sauvant en Jésus- Christ. La charité s’enracine dans un « oui ». En effet, Il y a eu, de la part de Dieu, le « oui » de la création par lequel Dieu donne l’existence. Créer c’est aimer. Cela veut dire qu’aimer, comme créer, c’est faire exister. Nous avons tous l’expérience que lorsqu’une personne nous aime, nous existons. Quand quelqu’un ne pense pas à nous regarder, on se sent malheureux, on n’existe pas parce que l’on ne se reçoit pas d’un regard créateur. L’amour crée et fait exister.

Aimer, c’est faire exister l’autre. Créer pour Dieu c’est aimer, c’est dire « oui » à sa création. Pour nous, aimer, c’est donc entrer dans ce mouvement créateur de Dieu et aider les autres à exister. Faire que les autres existent. Mais, dans le premier commandement qui nous demande d’aimer Dieu, il nous est demandé la même chose par rapport à Dieu : il nous est demandé de faire « exister » Dieu ! C’est-à-dire : que Dieu soit reconnu par l’homme, soit adoré. Et qu’est-ce qu’adorer ? C’est reconnaître que Dieu est Dieu ; nous lui reconnaissons ce qu’Il est. Les deux commandements du Décalogue sont l’essentiel de la Loi : dire « oui » à Dieu et nous dire « oui » mutuellement. Le « oui » est ensuite non seulement créateur mais rédempteur, sauveur.

Car il y a eu péché mais Dieu continue à dire « oui » et c’est la Rédemption. C’est le « oui » du Christ sur sa croix, le oui de Jésus, entrant dans le monde, disant : « Oui, voici je viens, mon Dieu, pour faire ta volonté » (Hb 10,7). Toute la vie de Jésus va épanouir ce « oui » que l’épître aux hébreux voit comme le sens même de la vie et de l’action de Jésus.

De même, par ce « oui », le « oui » que je dis à mes frères et à mes sœurs, j’entre dans le mouvement rédempteur du Christ. Non seulement, je fais exister l’autre, mais je l’aide à se guérir de ses blessures ; je l’aide à se remettre debout. C’est Jésus est non seulement celui qui crée, en tant que Verbe de Dieu, Parole du Père, mais aussi Celui qui guérit, qui pardonne, qui relève. Aimer l’autre, c’est non seulement le faire exister, c’est aussi lui dire : « Lève-toi et marche ! »

Ainsi, dans l’humilité des jours, dans l’humble amour des jours ordinaires, nous nous faisons exister les uns les autres, nous nous aidons les uns les autres à vivre debout, à nous relever : c’est cela plaire à Dieu.. Car Dieu, alors, voit sa création, voit les êtres qu’Il a créés, les libertés humaines qu’il a créées et qu’Il a sauvées, faire comme Lui. Nous devenons agréables à Dieu. L’image devient ressemblante. La ressemblance de l’image, c’est lorsqu’elle est un « oui » créateur et sauveur, comme celui de Dieu. « Vous serez mes amis, si vous gardez ma Parole. Comme moi-même j’aime mon Père et garde ses commandements. » Et la Parole de Jésus, c’est le double commandement de l’amour. C’est le « soyez parfait, comme mon Père est parfait ». Ainsi, la charité plonge ses racine dans la Trinité, dans l’Amour qui ne cesse de se diffuser, de se répandre, de nous mettre en relation les uns avec les autres. La charité est vraiment ce lien de la perfection dont parle saint Paul, lien où « se noue la perfection » (Col 3,14). Et ce lien de la charité ? La « distance dans l’espace ne peut le rompre, l’éloignement dans le temps ne peut le déchirer. » (S. Bonaventure).

La compassion

La Vierge Marie fut toujours très affligée et très remplie de compassion pour la mort de son Fils. Et, pour plaire à Dieu, par le mouvement de sa compassion pour son Fils, elle pensa, dit ou fit ce qui suit : elle repassa souvent dans son esprit les paroles de Siméon : « Vous-même, un glaive transpercera votre âme. » Elle se tint près de la croix de son Fils mourant ; elle considéra souvent les plaies de son Fils et, quatrièmement, elle fut assidue à visiter les lieux de sa Passion.

C’est la dernière vertu de l’itinéraire marial proposé par les fondateurs de l’Annonciade. Entre toutes ces vertus, découpées, analysées, il y a une unité profonde, une unité éclatante, lumineuse, entre la pureté - par quoi commence cet itinéraire - et la compassion sur laquelle elle s’achève. La pureté voue tout notre cœur à Dieu ; la compassion, par laquelle notre cœur, tout rempli de l’amour de Dieu, porte alors effectivement et affectivement sur ceux qui nous entourent, sur tous nos frères et nos sœurs, un regard aimant, un regard de compassion. Il y a une unité profonde entre la pureté et la compassion - toutes les autres vertus ne faisant qu’exprimer ce mouvement qui va de cette volonté d’être tout à Dieu (la pureté), à cette volonté d’être tout aux autres (la compassion). Le lien entre la pureté et la compassion est tout à fait le même, me semble-t-il, que celui qu’il y a entre les deux premiers commandements : l’amour de Dieu et l’amour du prochain.

Mais notre compassion pour le prochain prend appui sur notre amour pour le Christ, et le Christ crucifié, à l’exemple de la Vierge, Mère des Douleurs.

Qu’est-ce que compassion de la Vierge ? Sa compassion est faite d’un pressentiment douloureux, depuis l’annonce du glaive des douleurs par le vieillard Siméon (Lc 2, 35), douleur qui ne la quitte pas au fur et à mesure que les années passent ; elle s’enfonce de plus en plus dans la compréhension du mystère de son Fils, jusqu’à la croix où elle se tient debout (Jn 19, 25), accompagnant jusqu’au bout son Fils dans sa mission de sauveur du monde.

Le dernier chapitre de la Règle commence en effet par nous mettre devant les yeux ces moments d’Évangile où Marie a senti le plus la douleur à laquelle Dieu l’appelait. « Voici, un glaive transpercera ton cœur. » Elle est debout au pied de la croix, contemplant les plaies de son Fils. Ainsi, l’exemple de la Vierge, le souvenir des douleurs, de la compassion de Marie nous invite à porter constamment cette compassion dans le cœur. Selon la règle, cette compassion cordiale, du cœur - et non une compassion par raisonnement, par logique - est la perfection que, pèlerins de la foi, nous pouvons atteindre ici bas. Le mouvement qui commence dans la pureté s’achève dans la compassion. Je pense que la compassion traduit la perfection chrétienne tout simplement. Au jour du jugement, le Seigneur ne nous interrogera pas sur un tas de choses qui, parfois, nous préoccupe, mais sur le verre d’eau que l’on aura donné à celui qui avait soif... (Mat. 25, 35sv).

Compassion envers autrui, dans ses peines. Mais aussi, parce qu’il faut élargir le mot, compassion, communion dans ses joies. La perfection chrétienne est dans se « sentir avec » les autres. On ne reste pas isolé en soi. L’amour de Dieu fait éclater l’isolement de notre cœur, la fermeture du cœur. L’amour de Dieu ouvre le cœur aux autres. La compassion : c’est le cœur qui n’est plus isolé mais que l’amour de Dieu ouvre, propulse vers le cœur des autres ; c’est avoir un cœur et une volonté, c’est être quelqu’un qui comprend, qui s’engage. La compassion, c’est « sentir » en soi, dans son cœur. Mais sentir dans son cœur, ce n’est pas sentimentalité, émotivité, c’est un engagement de l’affectivité profonde pour le Christ, pour les autres. La compassion du cœur, c’est celle d’un cœur qui bat d’une réelle et profonde compassion, mais non pas une compassion de sentimentalité. C’est aussi une volonté qui s’engage, c’est mettre nos pas dans les pas de Jésus et aller à la rencontre des pauvres, des malades, mais aussi des bien portants, de tous. Et les porter dans notre cœur, dans notre prière. En suivant les traces de Jésus, on ne peut pas ne pas aimer et se dévouer pour les autres, avec tact et délicatesse. Car la compassion n’est pas quelque chose au visage sévère et triste.

La compassion n’est pas dissociable de la croix. Quand on parle de la croix, c’est d’abord de la croix de Jésus que l’on parle. Il faut toujours parler de la croix de Jésus car, sans Jésus, la croix n’a aucun sens, elle est absurde, il faut la rejeter. La croix que propose la Révélation, que propose l’ Évangile , c’est exclusivement la croix du Christ. La croix n’est salvatrice que parce que Jésus y a été cloué. C’est le Christ qui est le Sauveur en croix, ce n’est pas la croix en elle-même. Le Christ, par rapport à nous tous, a été le premier à porter la croix, à y être cloué. De sa croix, où son cœur a été transpercé, vient jusqu’à nous le salut de sa résurrection.

La croix c’est aussi, avec Jésus, et comme Jésus porter notre propre croix. Il faut recevoir dans notre cœur et dans notre vie la croix de Jésus. Elle vient à nous de mille manières par tous les événements de l’existence, venant nous appeler à se démettre de soi afin d’accueillir le don de Dieu, le don de sa vie. Cela nous appelle à la conversion du cœur, à faire effort pour devenir purs, humbles et pauvres. Notre compassion, notre portement de croix de chaque jour c’est, avant les événements concrets de la vie, la suite du Christ, c’est avoir construit, donné son existence, l’avoir comprise, vouée comme une suite de Jésus Christ, à la manière de Marie.

Saint Bonaventure, en parlant de saint François, avait compris d’une manière extraordinaire ce qui c’était passé en François : « La charité du Christ infuse en son âme y avait multiplié la bonté innée. Par la nature François était bon, c’était un homme bon par nature, son cœur était bon. Mais la bonté de son cœur était multipliée par la charité que le Seigneur avait mise dans son cœur par grâce » Et Bonaventure de dire encore : « L’ardeur de cet amour sans limite qui portait vers Dieu François, eut pour résultat d’augmenter sa tendresse affectueuse envers tous. » Une compassion aimante qui est comme un commencement de renouveau. Car la grâce reprenant notre nature, la purifie, la transfigure ; elle peut alors se répandre en bonté sur les autres.

Alors, notre compassion ? C’est la rencontre de la grâce de Dieu qui vient en nous et qui reprend, transfigure et multiplie, la bonté, l’amitié, le dévouement qui nous sont naturels car en tout homme, il y a du bien, il y a de la bonté, puisque créé à la ressemblance de Celui qui est Amour. C’est lorsqu’il y a déjà « quelque chose » en nous que la grâce de Jésus peut le reprendre et le transfigurer.

La compassion signifie « simplement que l'on peut ressentir ce que ressent l'autre. Il ne faut pas la confondre avec la co-dépendance, qui consiste à se laisser prendre au piège du besoin que l'autre ait besoin de soi. Dans la compassion, on peut ressentir la souffrance d'autrui. Il se peut que nous ne soyons pas capables de répondre à cette souffrance ou que, pour une raison quelconque, ce ne soit pas à nous d'y répondre. De toute manière, ce que nous faisons est second par rapport à ce que nous osons ressentir. La compassion consiste d'abord à se rendre compte qu'une personne souffre et ensuite à se laisser pénétrer par le sentiment qu'elle éprouve. » (James F. Keenan, Les vertus, un art de vivre, coll. tout simplement, éd. De l’Atelier, 2002, p. 177. )

Lors des chapitres communautaires combien de fois mère Marie de Saint François ne nous a pas entraînées sur le chemin de la compassion !

Nous le savons tous, la vie communautaire, la vie fraternelle, la vie conjugales, la vie en groupes, la vie de travail, que sais-je, en un mot la vie « ensemble », le « être ensemble », n’est pas facile. Que de petits ou grands conflits n’engendre-t-elle pas. Le remède à cela, disait mère Marie de Saint-François, en fidèle disciple de l’Évangile : « ne jamais se lasser de pardonner », si l’autre m’a blessé ; mais, si c’est moi qui ait blessé l’autre, alors ne jamais se lasser « de réparer en faisant appel à la compassion des autres. » Ainsi, « on affermit son cœur et on adoucit le cœur des autres. C’est ainsi que l’on grandit dans l’amour. »

Pour elle, le regard avait de l’importance, la manière dont on regarde l’autre et la manière dont on est regardé par les autres. Combien de regards tuent ; mais aussi combien de regards peuvent relever et faire grandir ! Et de nous donner en exemple le « regard de compassion de Marie », de nous inviter à essayer de faire nôtre ce regard. Alors, avec un tel regard, comment le cœur ne serait-il pas pacifié ? En quelque sorte, pour mère Marie de Saint-François, le regard est comme le miroir du cœur pacifié.

Car, pour elle, seul, un cœur pacifié et compatissant peut se faire le « correcteur » de son frère en défaut : « Quand on a à dire quelque chose à quelqu'un, il faut pacifier son propre cœur. Ne pas dire tout de suite les choses... ensuite dire sans blesser, le dire car cela vient de la prière, le dire de manière à permettre à l'autre de s'expliquer. Reprendre contact avec l'autre, avec Marie. » Et encore : « Dire la vérité, oui, mais allier la vérité avec la compassion, avec la miséricorde, la bonté. »

De plus, pour elle, le regard est vu comme un véritable acte de charité : « Le premier acte d'amour qu'on peut faire, c'est de regarder l'autre avec compassion et bonté . » Et cela, même et surtout dans les difficultés. Dans ce cas, elle nous invitait à ce que notre regard rejoigne celui de la Vierge posé sur Jésus en croix : « Dans les difficultés, avoir le regard sur Marie au pied de la croix ; un regard de compassion sur l’autre dans la difficulté », regard de compassion silencieuse, de compassion compréhensive, tel que le décrit Georges Bernanos, dans son roman le Journal d’un curé de campagne, à propos du regard de la Vierge : « Il faut sentir sur soi ce regard qui n’est pas tout à fait celui de l’indulgence – car l’indulgence ne va pas sans quelque expérience amère,- mais de la tendre compassion, de la surprise douloureuse, l’on ne sait quel sentiment encore, inconcevable, inexprimable…. » Un tel regard fait lever en soi des aurores nouvelles.

Pour mère Marie de Saint-François, « la grande évolution à accomplir », dans nos vies, « c'est la sainteté ! », c’est à dire, « vivre en ressuscité, avec Jésus. » Mais, comment vivre en ressuscités ? Pour elle : « Il faut ressusciter en donnant à l'autre une parole de joie, de compassion ; vivre en ressuscité en acceptant les petites morts, en soi. Si on veut évoluer dans la sainteté, eh bien c'est là ! », disait-elle. Et de poursuivre : « Avoir de la compassion, offrir la souffrance de l'autre... Dilection spirituelle : chérir le Christ comme Marie a chéri son Fils. C’est une vie à la fois de grande tendresse pour le Christ et de compassion pour chacune d’entre nous. Cela conduit à la croix, il n’y a pas de doute… », et, on le sait, la croix est l’Arbre de Vie, le chemin conduisant à la vraie Vie.

Ainsi, se termine l’itinéraire marial de l’Annonciade, tel que le proposent sainte Jeanne et le bienheureux Gabriel-Maria. Si cet itinéraire nous fait emprunter la voie étroite dont parle l’Évangile, c’est pour nous amener, petit à petit, dans l’état de vie qui est le nôtre, à chacun, à vivre, avec la Vierge et comme Elle, une intimité profonde avec le Christ. Pour ce faire, les vertus de pureté, prudence et d’humilité nous aident à nous éloigner, autant qu’il est possible, de tout ce qui peut entraver cette union ; les vertus de foi, de louange, d’obéissance, de pauvreté et de patience, nous aident à mettre nos pas dans ceux du Christ, comme la Vierge l’a fait, Elle, la première disciple ; enfin, les vertus de charité et de compassion nous font goûter la douceur de l’amour du Christ, et nous poussent à le rayonner sur les autres. Pour nous aider à mettre en œuvre dans nos vies ces vertus mariales, les fondateurs de l’Annonciade proposent trois moyens capables de structurer l’être spirituel, l’être intérieur : la méditation de la Parole de Dieu, la contemplation du Christ mort sur la croix et ressuscité, le recours fréquent au sacrement de l’eucharistie. Ainsi, petit à petit l’être intérieur se renouvelle, se transfigure, prenant les sentiments mêmes du Christ et de la Vierge, sa Mère.