MARIE ET LES BEATITUDES

Père Hubert Jacobs, sj

Nous allons faire ces méditations avec Ste Jeanne. Jeanne nous est connue par la Chronique de l’Annonciade et par son confesseur, le Père Gabriel-Maria. La voie spirituelle de ste Jeanne, son enseignement tiennent en ces quelques mots : elle enseignait « à donner tout son coeur à Dieu et à la Vierge Marie ». Et la Règle de l’Annonciade de préciser : « Votre vocation.... est de plaire sincèrement à Dieu par la Vierge » (prologue de la Règle).

Juste après sa mort, le Père Gabriel-Maria faisant son éloge devant ses filles dira : « son faible corps ne pouvait porter la ferveur d’amour qu’elle avait pour Dieu et pour sa digne Mère, tellement que toute sa réflexion et tout on plaisir était de penser comment elle pourrait faire pour être agréable à Dieu » (chr 150). Ainsi, le charisme propre de Jeanne est d’avoir l’Esprit du Christ et se dédier, de se vouer à Dieu. Le moyen ? Par une vie de conformité à Marie : donation de soi à Marie en faisant de l’imitation un plaisir, un service. Marie est bien le seul modèle qui nous permet de ressembler au Christ. « Premièrement et avant tout, ayez continuellement la Vierge devant les yeux, jetant vos pensées et vos regards sur Elle comme les Mages sur l’Etoile » : tel est le chemin que nous trace ste Jeanne. Car elle sait que Marie est celle qui a vécu en plénitude les béatitudes de son Fils. Elle a compris que les vertus évangéliques de Marie sont bien un chemin privilégié pour réaliser dans la vie quotidienne l’idéal du Christ, pour accueillir en soi-même l’Esprit de Jésus. Revêtir en soi les sentiments de Marie est donc la route vers cet idéal.

 

Les Béatitudes

En Matthieu, chapitre V

En Luc, chapitre VI

Matthieu : 8 béatitudes, 9 si on dédouble la dernière.

Luc : 4, plus 4 « invectives ».

4 Béatitudes de Matthieu se retrouvent dans les 4 de St Luc : béatitude des pauvres, des affamés, de ceux qui pleurent, des persécutés à cause du Christ. Les 4 béatitudes propres à Matthieu sont celles des doux, des miséricordieux, des coeurs purs, des artisans de paix.

Parler ainsi n’est pas l’invention de Jésus. Déjà, les psalmistes utilisaient ce langage des béatitudes. Par exemple, le psaume 32 : « Heureux qui est absous de son péché... Heureux l’homme à qui Yahvé n’impute aucun tort... ».

De même, au cours de l’Evangile, se rencontrent des béatitudes comme : « Bienheureuse, toi qui as cru » comme le dit Elisabeth à Marie ; Bienheureux ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la gardent » ; « Bienheureux es-tu, Simon, Fils de Jonas.... » ; « Heureuse la femme qui t’a porté... ». L’utilisation de la « béatitude » est une manière habituelle de parler aussi bien dans l’Ancien Testament que dans le Nouveau. Jésus reprend cette tradition de son Peuple.

En disant « Heureux » : que veut dire Jésus ?

Dans le langage biblique, dire « heureux » ne veut pas dire « bénir ». Car dans le cas de la bénédiction, on demande que quelque chose s’accomplisse. Tandis que dire « heureux » est un présent, une constatation : on constate une chose; quelque chose est déjà réalisé. Vous avez déjà quelque chose qui permet de vous proclamer « heureux ». En même temps, certes, il s’agit d’une anticipation. Car la seconde partie de la béatitude concerne l’avenir. Donc : demeurez toujours fidèles à ce quelque chose déjà réalisé.

Pour Jeanne, l’icône des béatitudes est bien le Christ et, après Lui, Marie. En Elle, brillent cette pauvreté, cette pureté, cette douceur de Jésus etc... Le regard de Jeanne est empli de cette icône de Marie. Son désir pour l’Annonciade ? « Que ceux qui voient les soeurs, puissent voir Marie vivant encore en ce monde ». Les Constitutions de l’Ordre reprendront ce désir de Jeanne en précisant : « elles (les soeurs) donneront, par la joie, le témoignage de la vérité des béatitudes ».

Heureux les pauvres

Chez St Luc, la béatitude de pauvreté se rapporte plus à une pauvreté matérielle, sociale. St Matthieu, lui, vise plus la pauvreté spirituelle, celle du coeur. Que dit Jésus Christ ? Il a très vraisemblablement béatifié la pauvreté spirituelle - cette pauvreté du coeur. Pour ste Jeanne : c’est l’humilité du coeur qui est la pauvreté spirituelle de l’Evangile. On peut y ajouter la douceur au sens d’humilité. Tout l’Ancien Testament prépare cette découverte de la pauvreté spirituelle. La traversée du désert par le Peuple Hébreux est l’apprentissage de cette pauvreté là. Jésus ne béatifie pas la misère : il faut lutter contre elle. Mais : heureux ceux qui vivent l’humilité du service. Nombre de psaumes vont dans ce sens et Jésus Christ exalte cette pauvreté de coeur. Etre pauvre de coeur, c’est servir Dieu, lui être fidèle. Le pauvre de coeur met son espérance en Dieu. Qui veut être serviteur de Dieu, veut être humble....

De même, les prophètes comme Jérémie font partie de ces pauvres qui crient vers Dieu leur espérance. Et Dieu leur affirme : « je suis avec toi ». Dieu répond à Jérémie qui se sent impuissant à porter et annoncer la Parole de Dieu : «N’aie aucune frayeur, car je suis avec toi pour te protéger ». De même, l’ange dira à Marie, lors de l’Annnciation «Ne crains pas, le Seigneur est avec toi ». Dieu a reconnu dans le coeur de Marie cette pauvreté, cette humilité de sa servante.

C’est là tout l’enseignement de l’Evangile. En Matthieu, chapitre 18, Jésus dira : « En vérité, je vous le dis, si vous ne redevenez pas comme des enfants, vous n’entrerez pas dans la royaume de Dieu » - confiant, simple, un enfant attend tout de ses parents. Il symbolise la confiance totale. C’est l’attitude de Jésus Christ face à Dieu, son Père. Ne doit-elle pas être la nôtre ?

Dieu élève les petits, ceux qui mettent en Lui toute leur espérance. Marie ne se mettait pas en avant. Elle est bien de ces petits qui appellent sur eux la proclamation du Seigneur. « Bienheureux les pauvres, car le royaume des Cieux est à eux » - bienheureux, oui, car Dieu est avec eux. Jésus laisse venir à Lui les enfants : il reconnaît en eux son idéal. « Béni sois-Tu, Père, d’avoir caché cela aux sages et aux savants, et de l’avoir révélé aux tout petits ». En devenant pauvres, nous ajustons notre coeur au Coeur de Dieu. Saint François d’Assise a eu l’audace de dire à Dieu : « Tu es humilité ». Dieu est humble, doux, pauvre. Jésus nous révèle cela : « je suis doux et humble de coeur ».

Marie a été cette pauvre de Yahvé en plénitude. Le Seigneur est son « berger », rien « ne lui manque ». « Dieu seul suffit » dira St François... Marie a été cette icône des béatitudes. En Marie, Ste Jeanne les contemplaient comme des « plaisirs » agréables à Dieu.

Bienheureux les coeurs purs

Saint Mathieu nous donne cette béatitude, alors que Saint Luc ne la mentionne pas. Dans l’Evangile de Luc et dans les Actes des Apôtres, de Saint Luc également, l’idée de pureté, de purification revient pourtant souvent. Il fallait trouver une raison à cette différence. Les exégètes pensent que Mathieu et Luc avaient un document original qui ne connaissait que les quatre béatitudes communes à Mathieu et à Luc. Les béatitudes, ajoutées chez Saint Mathieu, seraient comme des explicitations, un développement de Mathieu pour expliquer les quatre premières.

Il ne faut pas séparer les béatitudes, elles s’appellent l’une l’autre, elles s’enveloppent les unes les autres, elles sont intérieures l’une à l’autre. Aussi, si Saint Mathieu a donné en plus de la béatitude de la pauvreté, celle de la pureté du coeur, il se rappelait peut-être le texte où il est dit : « que les pauvres verront Dieu » « bienheureux les coeurs purs ils verront Dieu ». Voyez il joue sur les mots pauvreté et pureté, parce que pour lui ce sont des termes qui signifient des aspects différents, mais d’une même réalité, ce que le Seigneur attend de nous.

Pour sa part, Sainte Jeanne nomme parmi les dix vertus de la Vierge, celle de pureté, ou de chasteté et elle cite la parole de Marie dans Saint Luc, au chapitre 1er : « comment cela se fera t-il puisque je ne connais point d’homme » Littéralement, il ne s’agit là que de la chasteté, de la virginité de Marie, mais il est bien clair que la virginité n’est que l’expression plus spéciale d’une pureté chez Marie qui est beaucoup plus large, qui est tout à fait intégrale dans son coeur, Marie est totalement pure.

Pour la Bible, le mot « pureté » signifie quelque chose de très large qui ne se rétrécit pas à l’idée de virginité. On trouve cela surtout dans les psaumes. Par exemple : « ceux qui ont le coeur pur ce sont ceux qui sont droits de coeur ». La pureté du coeur c’est la droiture intérieure, c’est la rectitude. Jésus dira un jour : C’est un véritable israélite, en lui il n’y a pas de fausseté, il n’y a pas de dol ». Un autre psaume parlant de la pureté du coeur dit « ceux là sont purs qui sont simples de coeur » : c’est la simplicité.

Il s’agit ici du juste. Le juste, c’est celui qui suit la loi de Yahvé, celui qui est semblable au Juif dont parle le psaume 24 : « L’homme aux mains innocentes, l’homme au coeur pur », celui qui n’a pas l’âme encline aux vanités, qui ne jure pas pour tromper. Et le même psaume ajoute : « celui-là appartient à la race de ceux qui cherchent Dieu, de ceux qui poursuivent la face de Dieu ». Cet extrait du psaume 24 est important parce qu’il montre bien la rectitude, la droiture à la base de la pureté du coeur, rapprochant déjà cette pureté du coeur et la proximité avec Dieu. C’est pourquoi, Jésus dira «Bienheureux les purs de coeur, ils verront Dieu ». Pour voir Dieu il faut avoir le coeur pur.

Le Lévitique est un texte que nous lisons trop rarement. Pourtant il est plein de richesses. On y entend Moïse qui déclare : « Ce que le Seigneur a commandé, faites-le et la Gloire du Seigneur sera vue par vous tous ». La tradition juive qui a beaucoup médité ce passage commente ainsi : « Le peuple s’approcha et il se tient d’un coeur parfait devant le Seigneur » et Moïse déclara : « Voici ce que le Seigneur vous a commandé de faire, ôter de votre coeur les penchants mauvais et aussitôt la Gloire de la Présence de Dieu vous sera révélée ». Ce texte et le commentaire qu’en donne la Tradition unissent donc un coeur qui se purifie, un coeur qui est droit, un coeur qui a rejeté les penchants mauvais, un coeur qui obéit à ce que le Seigneur commande et qui trouve son épanouissement et sa joie dans le fait que la Présence de Dieu, que la Gloire de Dieu, comme dit la Bible, lui est révélée.

On ne peut pas ne pas rapprocher ce texte du Lévitique de l’Evangile de Saint Jean, des Noces de Cana où Marie prend la place de Moïse. C’est Marie qui dit au serviteur, en parlant de son Fils : Faites tout ce qu’il vous dira ». Mettez votre coeur en harmonie avec la Volonté de mon Fils. Et l’Evangile de Cana se termine, toujours en écho avec ce texte du Lévitique et la Tradition juive, en disant que Jésus ce jour-là a manifesté Sa Gloire.

Il a manifesté Sa Gloire comme Yahvé manifestant Sa Gloire quand le peuple obéit à Moïse qui lui a dit : « Faites tout ce qu’il vous dira ». Faites tout ce que Dieu vous dit. A Cana, les disciples, les serviteurs ont accepté de faire ce que le Seigneur a dit à la demande de Marie. Ainsi, il y eut révélation de la Gloire de Dieu : Jésus a fait son premier miracle.

Il est vrai que le texte du Lévitique, que nous venons d’évoquer, parle surtout des purifications rituelles. La tradition juive a fort insisté - et cela est resté très longtemps en Israël et cela est encore vrai dans le judaïsme orthodoxe - sur la purification extérieure, la purification rituelle, liturgique. Mais bien vite, dans l’expérience spirituelle du Peuple de Dieu, cette purification rituelle a été comprise au sens d’une purification radicale, qui arrache du coeur les inclinations au mal. Alors seulement on peut faire l’expérience de la Présence de Dieu. C’est ce que Jésus dit dans l’Evangile de Matthieu, reprenant toute cette expérience spirituelle : « Heureux les coeurs purs, heureux ceux dont le coeur est radicalement purifié, ils verront Dieu ». Evidemment, pour Jésus, la vision de Dieu est beaucoup plus profonde que ce que pressentait la tradition juive, car pour Jésus il s’agit d’entrer en communion avec Dieu, une communion qui commence ici-bas et qui trouvera sa plénitude au-delà de notre vie terrestre.

Mais l’essentiel, c’est le lien étroit entre purification du coeur, droiture du coeur et expérience de Dieu.

1 - Que signifie cette purification du coeur pour l’Ecriture et pour l’Evangile ? Dans l’expérience d’Israël, le mot « pur » voulait d’abord dire propre, par opposition à : sale, souillé, taché. Jésus dira à Saint Pierre à la dernière Cène : Celui qui a pris un bain n’a pas besoin de se laver, il est pur tout entier ». Cela voulait dire, il est propre. Et pourtant dans ce mot « pur » employé par Jésus dans ce contexte, on sent poindre la pureté intérieure. Cet approfondissement de la pureté extérieure jusqu’à la propreté radicale du coeur est toute une expérience qu’Israël a faite. Car à l’origine, chez les Juifs, en Israël, la pureté était surtout rituelle. On distinguait par exemple, les animaux impurs, le porc, des autres animaux. Là, vous le voyez on était même en deça de la pureté rituelle, car on faisait allusion à des tabous des vieilles religions, des interdits qui n’étaient même pas encore rituels.

Cette impureté rituelle pouvait aussi concerner les personnes. Un homme pouvait contracter une impureté rituelle par simple contact, le seul fait de toucher un animal impur, ou un cadavre, d’enfreindre des interdits alimentaires, de manger du porc etc... L’impureté rituelle empêchait de participer au culte. Malgré cette conception encore rudimentaire de la pureté, les juifs savaient déjà dès le début de leur expérience spirituelle que cela ne comportait pas un caractère moral. C’était, par exemple, une oeuvre très méritoire devant Dieu que d’ensevelir les morts. Cela n’empêchait pas que la personne qui touchait un cadavre était regardée comme impure jusqu’au soir, pour avoir simplement touché un mort.

En Israël, on regardait comme une grâce, comme une vertu, le fait d’engendrer la vie, de mettre au monde un enfant et pourtant la maman qui mettait au monde un enfant, était considérée comme impure 40 ou 80 jours après la naissance de son bébé. Cela veut dire que peu à peu, malgré le caractère rituel de cette pureté on avait le sens de la distinction entre ce qui est rituel et ce qui est moral. C’est par les exigences du culte, de la vénération de Dieu que l’on peut comprendre pourquoi les Juifs ont attaché tant d’importance au caractère rituel de la pureté. Ce sont les prophètes qui vont permettre à Israël de se détacher de ce que cette pureté rituelle avait de trop extérieur, de trop légaliste.

Dieu attend de nous non pas une pureté légaliste mais une pureté morale. La sainteté de Dieu est une sainteté morale. Dieu est Saint. Et parce que Dieu est Saint, celui qui s’approche de Dieu doit être saint. Il doit arriver à purifier son être, non pas seulement au niveau extérieur, mais surtout au niveau des dispositions intimes de son coeur, au niveau moral. Par exemple, au chapitre 20 de la Genèse, on nous raconte comment le roi Abimelech s’est conduit de manière extérieurement très pécheresse. Il s’était emparé de Sara, l’épouse d’Abraham, mais il ne savait pas qu’il avait fait le mal, il ne savait pas que Sara était mariée, il l’avait donc fait de toute bonne foi. On l’avait trompé et c’est pourquoi lorsqu’il se rend compte de ce qu’il a fait il se met à prier Dieu et lui dit : J’ai fait cela dans l’intégrité de mon coeur et dans l’innocence de mes mains ». Dieu ne le punit pas mais lui dit : « Je sais que tu as fait cela dans l’intégrité de ton coeur ». Cette bonne foi d’Abimelech lui permet de faire la distinction entre la pureté extérieure et la disposition intime de son coeur.

Cette pureté intérieure, cette pureté morale, va alors s’approfondir davantage jusqu’à une exigence très grande de droiture, d’absence de toute fausseté. Prenons par exemple le psaume 15 : « Qui séjournera sous ta tente, Seigneur qui demeurera sur ta montagne sainte ». Qui est-ce qui a le droit d’aller au Temple de Jérusalem ? Celui qui marche parfait, qui pratique la justice et qui dit la vérité dans son coeur ». Il est dans la droiture, dans la transparence de son coeur, celui qui ne trompe pas par sa langue, qui ne fait pas de mal à son prochain, qui ne cause pas d’opprobre à son compagnon.

Le livre de la Sagesse commente la même expérience, en disant : « Ce sont les mensonges et les pensées tortueuses qui éloignent de Dieu ». Il s ‘agit ici de la pureté dans son exigence la plus radicale. Etre net, être transparent, être authentique, être vrai devant Dieu, c’est cela la pureté du coeur.

Dans le psaume 73, en voyant la prospérité des impies, le croyant se lamente et il dit à Dieu en lui faisant des reproches : « Mais Seigneur est-ce pour rien que j’ai purifié mon coeur, est-ce pour rien que j’ai lavé mes mains dans l’innocence ». Où est la récompense de celui qui lave ses mains dans l’innocence et qui purifie son coeur. Ce texte trouve sa réponse dans l’épître de Saint Jacques au chapitre 4. Saint Jacques dit : « Approchez-vous de Dieu et il s’approchera de vous. Lavez-vous les mains pécheurs, purifiez vos coeurs âmes partagées ». Ici, « Lavez-vous les mains », est vraiment le symbole d’une purification qui devient intérieure ; ce qui compte c’est : purifiez vos coeurs, redevenez droits, redevenez justes, redevenez vrais, vous qui êtes pécheurs.

L’impur est celui qui a l’âme partagée, qui fait semblant, qui biaise, qui ne prend pas le chemin droit, c’est celui qui vit dans le mensonge, dans l’hypocrisie. Il faut avoir cela dans l’esprit quand on entend dans l’Evangile les invectives de Jésus contre les pharisiens. Jésus n’en a pas contre les pharisiens , mais il est fâché sur leur mensonge, sur le fait qu’ils sont partagés, qu’ils ont mis une division entre l’extérieur et l’intérieur.

Quand on parle de la pureté du coeur dans l’Ecriture Sainte, chez Saint Jean, chez Saint Jacques, chez Jésus, il s’agit toujours de cette intégrité de l’être qui est d’une pièce, tel en lui-même, il veut être devant les autres et devant Dieu. La pureté du coeur sera donc la parfaite correspondance entre le dedans et le dehors, entre les intentions et les actions. La pureté du coeur ne fait pas abstraction des actes, elle n’enferme pas l’homme dans son intériorité, elle ne ramène pas l’homme à ce qui est extérieur à lui, elle veut que tout ce que font les mains et ce que pense le coeur soit unifié dans cette droiture et dans cette vérité. Redevenez droits, justes et vrais. Vous voyez comme la pureté dit infiniment plus que la seule chasteté.

Cet enseignement me paraît fondamental dans l’Evangile et Jésus revient souvent sur cette droiture et cette pureté. Un jour des pharisiens reprochent aux disciples de Jésus de manger à table sans avoir d’abord fait les ablutions rituelles, ils ne se sont pas lavés les mains avant de manger. Pour eux, supprimer ces ablutions, c’est s’exposer presque fatalement à contracter une impureté. Dans Saint Marc on entend Jésus faire la mise au point : »Il n’y a rien d’extérieur à l’homme qui entrant en lui puisse le rendre impur, mais c’est ce qui sort du coeur de l’homme, c’est cela qui rend l’homme impur ». Ce sont les pensées et les actes de l’homme qui le souillent, ce n’est pas ce qu’il mange, ni ce qu’il boit. Avec Jésus la pureté rituelle est remise à sa place. Il ne s’agit plus de s’arrêter à la elle, il s’agit d’entrer dans la profondeur du coeur. Mais Jésus exige que ce qui est dans le coeur et ce qu’exprime le coeur soient un dans la droiture. Voilà pourquoi dans la tradition spirituelle de l’Eglise, dans le monachisme, chez tous ceux qui se sont préoccupés de vivre l’Evangile on donne une insistance particulière à la pureté du coeur.

Dans l’Evangile de Matthieu, la réaction de Jésus envers les pharisiens est encore plus nette. « Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui rend l’homme impur, c’est ce qui sort de sa bouche ». Car, en effet, continue Jésus : « Ce qui provient de la bouche sort du coeur et c’est cela qui rend l’homme impur, car c’est du coeur que sortent les mauvais desseins ». Pour Jésus, le coeur est donc le principe ou bien de l’impureté ou bien de la pureté de nos desseins et de nos actions. C’est donc d’abord le coeur qu’il nous faut regarder. Le coeur doit être pur, il sera alors source de pensées et d’actions pures et l’homme ne pourra vraiment être conforme aux exigences de Dieu qu’à partir de la droiture intérieure de son coeur.

2 - La récompense du coeur pur, c’est la vison. Voir Dieu. Qu’est-ce que voir Dieu dans l’Ecriture, qu’est-ce que c’est que voir Dieu pour Jésus. Voir Dieu, cela revient souvent dans la Bible. Le mot « Israël » veut dire : celui qui voit Dieu. Cela montre bien que c’est essentiel. Et d’ailleurs toute l’espérance chrétienne n’est-elle pas dans le fait qu’un jour nous le verrons face à face ? Saint Paul nous le dit : « un jour on le verra face à face ». Et Saint Jean dans l’Apocalypse nous montre les élus à la fin des temps devant le Trône de Dieu et de l’Agneau et ils lui rendent un culte et ils voient son Visage.

Voir Dieu ! L’origine de cette expression se trouve dans le Proche-Orient. Ils « voyaient » le Roi ceux qui étaient ses conseillers et ses ministres, les grands courtisans de la Cour, les ministres, les gouverneurs.. Cette expression a été utilisée, et on le comprend, à propos de Dieu. Voir Dieu, cela veut dire être dans son intimité, être proche de Dieu, à la limite être dans son conseil, être des siens. C’est pourquoi, on le disait particulièrement à propos des anges. Dans le livre de Tobie on nous dit que l’ange Raphaël est un des anges qui ont accès et qui peuvent voir la Gloire de Dieu. Il est comme un gouverneur de Dieu, il est tout près de Dieu. L’Apocalypse parle aussi des anges qui se tiennent devant Dieu. Donc ceux qui le servent et qui sont dans son intimité.

Israël employait aussi cette expression à propos du juif pieux et fidèle. Quand il montait au Temple, allant aux cérémonies liturgiques, prier, chanter des psaumes, il voyait Dieu, non pas au sens que ses yeux contemplaient Dieu, mais au sens qu’il entrait dans la Maison de Dieu, qu’il entrait dans l’intimité de Dieu. Si vous prenez par exemple, le psaume 62 vous lisez : « Je veux te contempler au sanctuaire, je veux voir ta puissance et ta Gloire ». Et encore le psaume 11 : « Le Seigneur est juste, il aime la justice, les hommes droits verront Sa Face ».

Le fidèle pieux serviteur de Dieu qui observe sa Loi est admis dans l’intimité de Dieu, c’est-à-dire l’intimité du Temple de Jérusalem, la participation à la liturgie. Pour pouvoir ainsi entrer dans le Temple, participer à cette intimité avec Dieu dans la liturgie du Temple, il fallait avoir le coeur pur. Au psaume 24, il est demandé: « Qui montera à la montagne du Seigneur, qui entrera dans son Temple, qui se tiendra dans son Sanctuaire  ? ». La réponse est évidemment : « Celui qui est innocent de ses mains et pur dans son coeur ».

De sorte que cette manière de parler par rapport aux anges ou encore par rapport aux fidèles a fini par exprimer ce qu’était la destinée la plus profonde du coeur humain : entrer en communion avec Dieu. Il n’y a pas moyen de voir la Face de Dieu, il n’y a pas moyen d’entrer en communion, dans l’intimité avec Dieu si on n’est pas droit, si on n’est pas pur.

3 - La Sainte Vierge. C’est elle évidemment qui est pour nous l’icône de la pureté, non seulement par sa virginité, mais par sa fidélité intérieure, Elle, la Servante du Seigneur. Après le Christ qui est le Verbe fait Chair, c’est en Marie que la pureté de coeur se laisse le mieux contempler. C’est donc elle qui a été, après Jésus qui est le Fils en personne, la plus proche de Dieu. Sainte Jeanne aimait contempler cette pureté et cette fidélité parfaites de Marie. Elle dit : « La pureté plait à la Sainte Vierge d’une façon toute spéciale, et elle resplendit en elle d’un éclat tout particulier ». De même que Jésus avait une vertu particulière puisqu’il était la Vérité même et que la Vérité n’est autre que Dieu lui-même, de même Marie possède une vertu à elle : la pureté. Elle est toute pureté, car en elle il n’y eut jamais aucune tache.

Marie, icône de la pureté - grâce de son Immaculée Conception la préservant de la faute originelle, en prévision des mérites de Son Fils, par une faveur tout à fait singulière de Dieu. Marie est ainsi totalement pure, totalement sainte. Une sainteté reçue bien sûr, c’est un don qui lui est fait, un privilège. Certes, il lui faut aussi consentir, correspondre à ce don et Marie a consenti à la grâce de son Immaculée Conception. Ne croyez pas, parce que Marie a reçu le privilège de l’Immaculée Conception qu’en elle la pureté, la sainteté soient automatiques. Ce n’est pas du tout comprendre l’Immaculée Conception, telle que l’Eglise nous l’enseigne. Marie consent à ce qu’elle a reçu, elle est fidèle à la grâce. Loin de supprimer sa liberté, la grâce de l’Immaculée Conception lui donne au fond une liberté plus totale et plus parfaite. Oui, j’accepte votre Parole : « Qu’il me soit fait selon votre Parole ». Elle accepte, elle est la Servante du Seigneur. C’est dans la plénitude de sa liberté qu’elle a accueilli la demande de Dieu, c’est dans la plénitude de sa liberté qu’elle va mettre Son Fils au monde et qu’elle va vivre toute sa vie auprès de Lui pour le servir et pour l’aimer. Si elle pourra dire à Cana « Faites tout ce qu’il vous dira », c’est parce qu’elle, la première, faisait tout ce que le Seigneur lui disait.

Elle a vécu la pureté dans la plénitude de son coeur immaculé : « Bienheureux les coeurs purs, ils verront Dieu ». C’est presque la description même de ce que fut la vie de la Vierge Marie. Dans toute sa droiture, dans toute sa simplicité, elle a été la Servante du Seigneur. C’est pourquoi elle voit Dieu. Le Seigneur est avec Elle, Elle est dans l’intimité de Dieu et dans son cas, une intimité qui a été jusqu’à la maternité, jusqu’à mettre le Verbe fait Chair au monde. Elle lui a donné ce qu’il fallait pour naître, Elle l’a nourri, l’a aidé à croître et à grandir.

Cette pureté exprime au mieux, me semble t-il, son coeur immaculé. C’est le signe de sa pauvreté évangélique, c’est le signe qu’elle appartient tout à Dieu. C’est pour cela que Sainte Jeanne voit justement la pureté de Marie offerte à chacun de nous, comme un idéal, un modèle auquel nous conformer. Marie est une icône à contempler, elle est surtout une icône à laquelle nous essayons, par la grâce, de nous conformer. C’est pourquoi elle termine par une prière :   »Je te salue Vierge Marie la plus pure et sans tache, immaculée de tout péché héréditaire ou réel. Pour cela Marie toute belle, on t’appelle Arbre de Vertus, et Rose de Jéricho. Tu es une Source de grâce, le Seigneur est avec toi, tu es bénie au-dessus de toutes les femmes ».

Bienheureuse, toi qui as cru

Ste Jeanne propose à notre imitation la vertu de vérité ou la vertu de foi. Et pour illustrer cette vertu de foi, Jeanne prendra comme texte évangélique, la salutation d’Elisabeth à Marie : « Bienheureuse toi, qui as cru ». Ainsi, sur les lèvres d’Elisabeth la foi est une béatitude. Bien qu’elle ne figure ni dans celles de Matthieu, ni dans celles de Luc, on peut cependant la rattacher à celle-ci : « Bienheureux les affamés de justice » - justice voulant dire, dans le langage biblique : sainteté, perfection de l’amour. Jésus, en St Jean chapitre 20, fait de la foi une béatitude quand il s’adresse à Thomas : « bienheureux ceux qui croient sans avoir vu ».

Regards sur la vie de foi de Marie

Elle est celle « qui a cru ». Marie n’est pas seulement Mère de Jésus d’une manière physique. Elle l’a été d’une manière beaucoup plus profonde, essentielle, par sa vie de foi. Elle est bien la Mère des croyants en raison de l’intensité de sa foi, de la fidélité de sa vie de foi. L’Eglise au long des siècles a médité sur cette foi de Marie. Ne pensons pas que la foi a été facile pour Marie. Elle a vécu une vie de foi comme celle d’un croyant ordinaire, avec ses obscurités, ses progrès. Marie ne comprenait pas toujours...

Trois exemples :

A l’Annonciation - Marie reçoit la Parole l’appelant à être Mère. C’est dans la foi. Marie n’est pas dans une lumière éblouissante; Elle est « troublée ». Ceci implique que son adhésion va s’appuyer sur la confiance, une confiance libre. Elle va surmonter son trouble et réfléchir librement, voire, poser des questions. Elle réfléchit, disant son « oui » après réflexion : « elle se demandait ce que pouvait vouloir dire cette salutation ». Si la foi demande notre intelligence, elle n’est pas cependant spéculation intellectuelle. Marie, après avoir compris, dit son « oui » - disponibilité donc de Marie. Et quand elle s’engage dans cette vie de foi elle fait preuve de courage. A l’Heure de la Croix, St Jean nous la montre « debout ». A la croix, la Vierge prononce son « oui », manifestant sa foi qu’elle ne refuse pas à son Fils, dans la nuit du Calvaire.

 

A Béthleem (Luc, 1) - Marie est surprise par cette naissance, par les circonstances dans lesquelles elle s’est déroulée. Selon St Luc, elle a gardé la mémoire de ces événements. La foi demande la méditation ; elle est mémoire. La foi n’est pas intellectuelle ni spéculative. La foi se rapporte à des événements qui ont eu lieu, à des événements passés ; des témoins les ont consignés dans les Ecritures et le croyant les médite. La foi plonge ses racines dans l’histoire. Marie est comme la mémoire de l’Eglise - mémoire relayée par les Evangiles, par les témoins qui ont écrit le Nouveau Testament. Pour un St Paul, la foi est fondée sur des événements dont nous gardons le souvenir.

Au Temple - Marie d’abord s’étonne de voir Jésus face aux docteurs de la loi. Elle vient de connaître l’angoisse, l’anxiété. Ni Elle, ni Joseph ne comprennent dit l’Evangile : « ils ne comprirent pas ». La foi est obscure et malgré cette non compréhension Marie reste fidèle. Elle garde les événements vécus, en sa mémoire, les méditant. Elle a confiance en Dieu.

Foi intense de Marie. Aussi, l’Eglise la proclame bienheureuse à cause de sa foi. Son lien à Jésus Christ est plus fort en son coeur qui croit qu’en sa chair qui le met au monde. Le pape Jean Paul II insiste sur la foi de Marie, insiste sur son « pèlerinage de foi ». Elle a cheminé au jour le jour, dans la fidélité. Ce pèlerinage est propre à tout croyant. Le pèlerinage de Marie n’est-il pas pour nous comme un modèle à suivre ?

 

Qu’est-ce que l’acte de foi ?

Doit-on entendre que l’acte de foi est donné d’abord à des dogmes incompréhensibles, à un ensemble de données, comme une adhésion à une doctrine, à une théorie ? L’acte de foi serait-il donné d’abord à un ensemble d’affirmations qui seraient vraies ? Dans ce cas, la foi ne serait-elle pas abstraite et loin de notre coeur ? Non, la foi n’est pas d’abord une adhésion à des vérités abstraites. L’objet premier de la foi se situe au niveau d’une relation personnelle à Dieu, Créateur et Père, à Jésus Christ, son Fils, à l’Esprit Saint, venant et du Père et du Fils. La foi s’adresse d’abord à Quelqu’un, au Dieu Unique en Trois Personnes. L’acte de foi est une rencontre personnelle avec Dieu Trinité. L’acte de foi se situe au niveau de notre intelligence, de notre coeur, de notre liberté. Il engage notre personne.

Certes, pour dire notre foi, on a besoin de formules, de dogmes. Mais cette expression en formules de ce que nous croyons n’a pour sens qu’un engagement libre de soi envers Quelqu’un, qu’une relation personnelle avec le Christ-Vérité, avec Son Père, envers l’Esprit. Nous rencontrons une Personne. Ainsi, la foi n’est pas : je crois que.... Mais elle est avant tout : je crois en... en Quelqu’un, je crois en Toi. Après, certes, on formule, on énonce des vérités. Prière et Foi se rencontrent. Je dis « oui » à une personne.

« Nul ne vient à moi, si mon Père ne l’attire » dit Jésus en St Jean. La foi est attirance de Dieu. Dans le coeur de tout homme, si enfoui soit-il, il y a un petit appel que Dieu a mis dans son coeur depuis toujours. Dieu vient ainsi à nous. Jésus est Dieu qui vient, qui nous visite - don de Dieu qui vient en nous, en nous visitant. Cette attirance de Dieu en l’homme est présente en toute l’humanité. Il y a des sages qui désirent quelque chose de grand, qui aspire à quelque chose : cela est déjà le signe qu’ils sont attirés par Dieu.

Le Christ vient exaucer ce mouvement intérieur présent par l’Esprit en tout homme. Il vient l’exaucer comme de l’extérieur par l’Ecriture, par la Révélation. L’Ecriture vient ainsi à la rencontre d’un appel intérieur - d’où l’importance de l’évangélisation afin de révéler le Christ à tous.

Marie, icône du croyant

La foi de Marie n’est pas extraordinaire. Elle est comme la nôtre mais elle a été vécue avec une extraordinaire intensité. Ainsi, la fo de Marie est le prototype de tous les actes de foi qui ont été, sont et seront prononcés dans l’Eglise. La foi de Marie est bien une rencontre personnelle avec son Dieu et non pas pure spéculation. Cette foi là traverse tous les lieux, tous les temps. Comme le dit St Augustin, il faut que notre foi engendre le Christ en nous. La foi donne croissance au Christ. L’acte de foi nous fait entrer en communion avec Dieu, nous fait accueillir la grâce qui nous est donnée. Marie est associée au mystère du Christ, de même, nous, par notre foi, nous y sommes également associés. Etre sauvé n’est-ce-pas consentir au Christ ?

Un jour, Jésus parle et une femme élève la voix : « heureuse la mère qui t’a porté.... » Mais Jésus lui répond : « Heureux plutôt ceux qui écoutent la Parole de Dieu et qui la gardent », qui la font leur. Ici, Jésus donne la vraie béatitude de Marie car la Vierge a bien été la Mère de Jésus Christ plus selon la foi que selon la chair. Croire, c’est engendrer le Fils. « Qui sont ma mère, mes frères.... » ? Ce sont ceux qui gardent la Parole et qui la mettent en pratique. Jésus veut dire que ce qui fait le vrai bonheur de Marie, sa Mère, c’est le « oui » de sa foi.

L’Eglise a compris que Marie est le modèle du croyant, selon la tradition des grands priants de la Bible tel Abraham qui a cru en la promesse de Dieu. La foi de Marie se situe dans la lignée de celle d’Abraham. Dans son Magnificat, elle évoquera la figure d’Abraham dont le « oui » est en même temps le « oui » d’Israël, le « oui » du Peuple de Dieu.

Saint Paul a bien expliqué ce rôle d’Abraham. Pour lui, Abraham « est notre Père dans la foi ». A la Promesse de Dieu, Abraham a répondu par la force de la foi. Abraham a vraiment cru que pour Dieu rien n’est impossible. A l’obéissance d’Abraham, à sa confiance, la Vierge correspond exactement. Elle fait confiance : oui, « rien n’est impossible à Dieu ».

« Heureux ceux qui écoutent la Parole... » : par ces paroles l’Eglise, les croyants se trouvent béatifiés, eux aussi, par le Christ.

Bienheureux les affligés

Comment se fait-il que Jésus Christ parle de béatitude, de bonheur, alors que toute existence humaine rencontre souvent la peine et le malheur ?

Saint Matthieu et Saint Luc ont en commun la béatitude des affligés. En Matthieu : « Heureux ceux qui pleurent, ils seront consolés «  - en St Luc : Heureux vous qui pleurez maintenant, vous rirez ». De son côté Ste Jeanne propose comme 8è vertu celle de la patience de Marie qui apparaît dans l’épisode de la recherche de Jésus au temple : « Vois-tu, ton père et moi nous te cherchions, tout affligés ».

Que peut signifier cette béatitude ? Comment Jésus Christ ose-t-il promettre le bonheur à ceux qui pleurent ?

Quels sont ceux qui pleurent ? Si nous nous reportons à l’Ancien Testament, il s’agit des endeuillés, des affligés. « Je le guérirai, je le consolerai je le comblerai de réconfort lui et ses affligés, en faisant éclore la louange sur leurs lèvres : paix ! paix à qui est loin et à qui est proche, dit Yahvé. Oui je te guérirai » (Is, 57, 18). Dieu promet la guérison, le réconfort aux affligés.

Dans un autre passage : « l’esprit du Seigneur Yahvé est sur moi, car Yahvé m’a oint. Il m’a envoyé porter la bonne nouvelle aux pauvres, panser les coeurs meurtris, annoncer aux captifs l’amnistie et aux prisonniers la liberté ; annoncer une année de grâce de la part de Yahvé, un jour de vengeance pour notre Dieu, pour consoler les affligés et leur donner un diadème au lieu de cendres, l’huile de joie à la place d’un vêtement de deuil »... (Is 61, 1 sv). Les fidèles israélites, malheureux de voir tant de personnes refusant Dieu et sa Loi en sont blessés mais Dieu leur promet le réconfort. Le fait que Jésus, dans l’Evangile, proclame la béatitude des endeuillés est donc une affirmation implicite qu’Il est, lui, le Christ, la Promesse d’Isaïe, qu’Il vient l’accomplir.

Saint Paul élargira cette espérance des endeuillés à toute souffrance. « Béni soit le Dieu et Père de notre Seigneur Jésus Christ, le Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation, qui nous console dans toutes nos afflictions afin que, par la consolation que nous-mêmes recevons de Dieu, nous puissions consoler les autres en quelque affliction que ce soit » (2 Co, 1, 3 sv).

Béni soit le Christ car, par Lui, nous sommes réconfortés dans toutes nos détresses. Ici, la cause de notre affliction n’est plus la constatation du péché que nous pouvons faire autour de nous, mais c’est l’expérience du malheur que nous faisons au coeur de notre vie. Dieu vient nous donner son réconfort au sein même de nos détresses. Dieu donne courage, réconfort à ceux qui souffrent.

Saint Luc emploie le verbe «rire ». Cela signifie une expérience plus large que le simple réconfort. Ce terme souligne la joie du ciel. Saint Jean dira : « Il essuiera toute larme de nos yeux » et alors, consolés, nous pourrons rire, exprimer notre allégresse.

Devant la Vierge des douleurs, le Christ en croix, la douleur des hommes : pas moyen de ne pas ressentir une interrogation. Quel sens ? Est-il justifiable de souffrir dans l’espérance du bonheur du ciel et de ne pas se révolter devant les malheurs de la terre ? Et par rapport à nos souffrances personnelles, parfois lancinantes ? par rapport à la souffrance des autres, de ceux que nous aimons ? Par rapport à toute souffrance, morale ou physique ? Est-ce que l’Evangile rend la souffrance supportable ?

Jésus a connu l’agonie. Il a ressenti dans sa chair la peur et peut-être la révolte devant ce qu’il avait à souffrir, au moment de la Passion. De même, Marie se plaint, dans l’épisode du Temple : « Pourquoi nous avoir fait cela.... nous Te cherchions, tout angoissés » ? Et nous-mêmes : n’avons-nous pas nos moments d’agonie ? Scandale, surprise devant toute souffrance ? Aller au coeur de la question est difficile. Nous sommes ici devant un mystère qu’il ne faut pas traiter d’une manière trop intellectuelle. Et pourtant, il faut bien réfléchir.

Au cours des âges, des milliers d’écrits ont essayé de donner un sens à la souffrance, de la justifier, de lui trouver une fonction. On n’ose regarder son âpreté mais on essaie de lui donner un sens. Je ne sais si beaucoup de souffrants sont consolés par cela ? On a présenté aussi la souffrance comme la face déroutante de quelque chose de beau. Mais cette approche n’est guère convainquante. La souffrance n’est pas un sujet de dissertation. Non. I faut nous mettre en face du crucifié : « bienheureux les affligés »....

Face à l’agonie de Jésus Christ, leur maître, les disciples, ses compagnons, étaient appesantis, ils ne savaient que dire. Et nous-mêmes ? Nous ne voyons pas clair. Jésus, cependant, indique une route...

Par rapport à la souffrance, il y a dans l’Eglise plusieurs positions qui mettent l’accent sur tel ou tel de ses aspects afin de la justifier. En voici l’une ou l’autre :

- La souffrance est une grâce, une grâce rédemptrice. Cet argument s’appuie sur le fait que Jésus Christ a souffert sa Passion, que le disciple n’est pas au-dessus de son Maître. Donc, la souffrance peut être une grâce.

- L’Amour de Dieu est plus pressant, plus enveloppant que jamais à l’heure de la détresse. La souffrance ? Dieu « brise » mais c’est par Amour.

- La souffrance est la grande voie d’accès à l’intimité de Dieu, la route qui mène l’homme à la Rencontre de son Dieu. La souffrance serait u présent de Dieu qui nus introduit, par ce moyen; dans son Amour. La souffrance serait un bien voulu par Dieu car Dieu, par elle, nous donne accès aux dons les meilleurs; Elle serait le signe d’un amour de préférence, un don qui nous purifierait....

Il y a dans ces diverses positions langage selon lequel nous ne devons pas écarter mais accepter la souffrance, voire nous en réjouir. La souffrance, ainsi, est valorisée, elle est une grâce.

 

Mais face à cette façon de considérer le malheur, il y en a une autre :

- La souffrance est un mal. Dieu appuie tous nos combats contre la souffrance. C’est obéir à Dieu que de faire tout son possible pour que recule la souffrance. Il faut tout faire pour la vaincre. C’est dans le plan de Dieu que de voir l’homme lutter pour combattre la souffrance. La souffrance ne fait pas forcément retrouver la foi ou venir l’homme à la foi. Il peut se révolter ou se détourner de la foi ou bien la perdre.

Voilà donc deux langages tenus à propos de la souffrance. Ils s’opposent :

1 la souffrance est une grâce

2 la souffrance est un mal qu’il faut combattre.

Que dire par rapport à ces deux positions ?

La souffrance est une grâce , une preuve de l’amour de Dieu pour nous ? Certes, beaucoup au cours des siècles ont trouvé dans la souffrance un chemin privilégié qui les ont rapproché de Dieu. Combien de chrétiens, de saints ont parcouru ce chemin, l’ont expérimenté... On peut admirer ceux et celles qui acceptent la souffrance comme une grâce, unis à la Passion rédemptrice du Christ. Ils en ont senti l’appel au coeur même de leur souffrance et ils y ont répondu.... Mais, pour d’autres, la souffrance les a éloignés de Dieu. Pour d’autres encore, la souffrance est un argument sévère pour nier l’existence de Dieu. Que de scandales, que de révoltes la souffrance aura engendrés !...

En soi, la souffrance n’est ni un chemin de transfiguration, ni un chemin de défiguration. Tout dépend de ma liberté. Je peux entrer dans un chemin de transfiguration. Le chrétien est réellement appelé par Jésus à donner à sa propre souffrance une signification positive, mais non à la souffrance des autres ! Devant quelqu’un qui souffre, le silence est bien souvent la meilleure parole... Cependant, le chrétien est aussi appelé à se porter vers la souffrance d’autrui par la compassion. Ma souffrance ou celle d’autrui peut alors devenir un rendez-vous avec Jésus Christ. Je peux me révolter devant ma souffrance et la personne qui souffre comme je peux aussi y voir et rencontrer le Christ. Comment ne pas citer ici Claudel : « Jésus Christ n’est pas venu expliquer la souffrance, mais la remplir »....

Etre heureux ? Qu’est-ce que cela veut dire dans la bouche de Jésus ? Pour le Christ, le bonheur est pour maintenant. La première partie des béatitudes est en effet au présent. Mais un futur suit : vous êtes heureux maintenant en raison de l’avenir qui s’ouvre à vous. Soyez heureux déjà de ce qui va arriver, de ce qui arrivera. Ce que la présent contient de malheur est éclairé par ce qui doit venir. Heureux par l’espérance qui habite en vous. Car le Christ st là, dans la nuit du monde, proclamant « heureux » ses disciples - heureux dans la nuit d’espérance. Toute nuit humaine, pour le chrétien, est éclairée d’espérance, est éclairée d’une promesse vers laquelle marche l’humanité. Cette dimension future des béatitudes est essentielle pour bien les comprendre. Nous sommes « heureux » dès à présent mais dans l’attente d’un Bien promis.

«  Béni soit Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus Christ, dans sa grande miséricorde, il nous a régénérés par la résurrection de Jésus Christ d’entre les morts, pour une vivante espérance, pour un héritage exempt de corruption..... Vous en tressaillez de joie, bien qu’il vous faille encore quelque temps être affligés par diverses épreuves... » (1 P, 1 v 3 sv).

Le salut est donné mais il se révélera plus tard. Le paradoxe des béatitudes est là dans ce présent et cet avenir. Les Béatitudes sont ce lieu paradoxal où cohabitent présent et futur.

Terminons sur le magnificat de Marie. Ce texte offre un bel exemple de ce bonheur des béatitudes. Marie se dit «heureuse » maintenant, elle « exulte » car elle entrevoit un bonheur futur. Dieu lui a donné un bonheur pour maintenant mais ce bonheur s’accomplira plus tard. Le Christ est encore à naître. Et une fois né, elle devra aller jusqu’au bout, jusqu’à l’accomplissement de la vie de son Fils : la croix et la résurrection. C’est ainsi que « toutes les générations la proclameront bienheureuse ».

Il en va de même pour nous. Nous sommes heureux maintenant, d’un bonheur futur, nous vivons heureux dans le présent d’une espérance.

Ce bonheur s’appuie non pas sur nos propres sentiments, ni sur une philosophie, mais sur la Parole de Dieu, que nous recevons dans le Christ qui s’est merveilleusement manifesté en la Vierge Marie.

 

Père Hubert Jacobs, sj

monastère de l’Annonciade

Thiais, 1 et 2 décembre 2001