MARIE ET L EGLISE

Frère Bruno Marie

Question: Comment situer Marie par rapport à l'Église,

Cette question de « Marie et l’Eglise » a toujours hanté la conscience de l’Eglise. C’est une question de théologie et elle mérite de recevoir une réponse de théologie - théologie qui n’est en fin de compte qu’un bon sens supérieur sur la Parole de Dieu, bon sens qui nous vient de l’Esprit Saint. Cette question de la place de Marie dans l’Eglise est une question que le Concile Vatican II s’est posée. Pour répondre à cette question, nous interrogerons donc les textes conciliaires. Mais avant le concile bien de grands penseurs chrétiens, de grands théologiens se sont posé cette question. Nous interrogerons donc aussi St Augustin, comme théoricien de cette relation « Marie-Eglise  ».

Seuil: Une problématique d'actualité et une réponse d'actualité: Marie proclamée Mère de l'Église.

Quel risque courent les chrétiens, les baptisés, dans leur dévotion envers Marie ? Marie occupe une place légitime dans la vie chrétienne. Mais existe cependant un danger qui peut menacer la vérité de notre relation à Marie : tentation séparatiste, faire de Marie comme une « île », faire de Marie une pure autonomie ; danger de mettre Marie sur un pinacle d’où elle ne descendrait que rarement ; on l’établirait dans un splendide isolement, préjudiciable pour notre vie spirituelle. Le véritable culte d’adoration. s’adresse d’abord à Dieu D’aucuns, regardant vivre les chrétiens, pourraient dire : ils font de la mariolâtrie. Dieu, le Christ semblent relégués en arrière de scène. Marie semble occuper tout le champ de la conscience religieuse. Tant s’en faut que Marie soit honorée en vérité si elle obnubile tout le champ de conscience du culte chrétien. Marie est quelqu’un en relation, en communion, quelqu’un de relié. Elle n’a jamais été celle qui s’est considérée comme à côté, au-dessus... Elle a toujours été le visage tendu vers d’autres qu’Elle. Elle nous est donc toute relative.

Le rôle de Marie est de conduire à Jésus. Mais il faut que la vérité de notre relation avec elle soit telle que nous permettions à Marie de nous conduire à Jésus. Je dis cela un peu en fonction de nos frères protestants : la vérité du dialogue oecuménique peut passer aussi par la clarification de cette relation avec Marie, avec Jésus.

Il n’est pas de Constitution du Concile Vatican II qui soit consacrée à Marie. Mais « Lumen Gentium », la Constitution sur l’Eglise, consacre son chapitre 8 à Marie. Le Christ est « la Lumière des peuples », des nations ; Il est le fondateur de l’Eglise et comme sa Lumière brille sur le visage de l’Eglise, son Epouse, on peut dire aussi que l’Eglise est « la lumière des nations ». Mais elle est la Lumière d’une façon participée car c’est le Christ bien entendu qui est Lumière. « Vous êtes la Lumière du monde ».

S’il n’est pas de constitution sur Marie et si la constitution parlant de Marie est réflexion sur l’Eglise, nous avons peut-être à nous interroger. Pourquoi l’assemblée conciliaire n’a-t-elle pas éprouvé le besoin d’établir une constitution exclusivement réservée à Marie ? A l’époque, chez les Pères du Concile, se faisaient jour deux sensibilités : une tendance biblique, oecuménique, ecclésiologique souhaitant que la réflexion sur Marie soit intégrée à une réflexion sur l’Eglise ; une autre sensibilité aussi forte qui souhaitait qu’il y eût un texte autonome consacré à Marie pour elle-même. La tension entre les deux tendances était vive. Qui l’a emporté ? La tendance ecclésiologique, biblique, oecuménique qui a voulu associer ce que Dieu n’a jamais voulu voir séparé, à savoir Marie et l’Eglise, Marie dans l‘Eglise.

La Constitution sur l’Eglise comporte 8 chapitres et le 8è est donc consacré à Marie : « la Bienheureuse Vierge Marie, Mère de Dieu dans le Mystère du Christ et de l’Eglise ». Ce titre est important. Marie est la grande figure, la figure de proue qui trace dans la vague et l’océan de l’histoire la course même du bateau, du navire de l’Eglise ; elle est l’étrave, la première à affronter les tempêtes de l’histoire avec le vaisseau ; elle est victorieuse des hérésies ; « bienheureuse », titre exceptionnel qui la met à part certes, mais la Vierge Marie, Mère de Dieu est étudiée dans le mystère, elle est située dans le mystère du Christ et de l’Eglise. Marie est toute relative, en relation, toute ouverture car elle est toute donnée au Christ dont elle est la Mère et à l’Eglise dont elle est aussi la Mère.

A travers ce simple titre, notre propre relation à Marie se trouve confortée en vérité. Si Marie est toute relative au Christ ,Fondateur de l’Eglise, nous n’avons pas le droit, en aimant Marie, de ne pas aimer Jésus et nous n’avons pas le droit d’ignorer l’Eglise car l’Eglise est celle pour qui Jésus a donné sa vie, pour qui Il a choisi Marie afin qu’elle en soit la Mère. Une sorte de Trinité doit habiter notre cœur ; nous éprouvons la vérité de notre relation à Marie dans la mesure où nous éprouvons un grand amour pour Jésus et l’Eglise. Marie est une médiation, toute relative à Jésus et à l’Eglise. La vérité de notre relation envers Marie s’éprouvera par notre relation envers Jésus et envers l’Eglise ; cette vérité, nous en sommes redevables à Marie car c’est Elle qui nous établit dans la vérité de sa relation à Jésus et à l’Eglise.

Quand on parle de Trinité, on parle d’unité. Le Dieu en qui nous croyons est Un et Trine. Si Marie est Mère de l’Eglise, elle n’est pas hors de l’Eglise, elle est dans l’Eglise. Si Marie est Mère du Christ, fondateur de l’Eglise, c’est encore une autre raison pour que Marie soit dans l’Eglise. Vous avez donc cette chose étonnante : le Christ est la Tête, celle d’un Corps mystérieux, spirituel qui serait l’Eglise et Marie serait un membre privilégié, le membre bienheureux de ce Corps dont le Christ est la tête et nous les cellules, les membres ; Marie serait le membre éminent de ce Corps et cet organe éminent est le Sein. Elle est Mère de l’Eglise ; étant l’Eglise nous sommes enfantés par cette Mère dans un Sein qui n’est pas physique mais spirituel et par lequel nous devons passer si nous voulons être conformés au Christ, avoir la ressemblance du Christ - ce qui est notre destinée sur terre. Certes, ce Sein spirituel rejoint le symbolisme du Cœur de Marie, non pas le cœur physique de Marie, mais le cœur symbolique en tant qu’il est le siège de toute la vie de sainteté de Marie. Le Cœur, en ce sens, serait le Sein spirituel. Nous sommes dans le Cœur de Marie depuis la Pentecôte, voire depuis l’Annonciation ; nous sommes dans ce Sein Spirituel, portés par le Cœur de Marie. A travers ce Cœur, nous sommes configurés au Christ.

Une autre question se pose : Marie est Mère de l’Eglise. Nous sommes fils et filles de Marie et nous formons l’Eglise. Alors, stricto sensu pourquoi ne pouvons-nous pas dire « l’Eglise Fille de Marie » ? Marie est Mère de Dieu, Mère de Jésus Christ, Tête de l’Eglise. Marie n’a qu’un enfant : le Christ. Elle enfante physiquement le Verbe fait chair ; elle enfante spirituellement les fils et les filles que nous sommes. Mais, replaçons-nous avec Marie, au moment du Stabat, au calvaire. Jésus dit : « Voici ton fils » et il indique St Jean. A ce moment-là, Jean représente l’Eglise, le Peuple de Dieu ; il est d’une certaine façon, l’Eglise. Mais, l’Eglise n’est pas séparable de sa Tête et de son Cœur. Le Christ total formé par la Tête - Jésus - , par Marie - le Cœur -, par les membres et les cellules que nous formons en St Jean : l’Eglise. Tout cela forme le Christ total. Origène, commentant le passage évangélique de Marie au pied de la croix dit, en substance, faisant parler Jésus : Femme, (ou Mère), vois, ici, ton Fils, c’est-à-dire, en Jean, qui est mon Eglise, je suis ton Fils. Car Jean n’a pas d’autre idéal sinon que Jésus vive en lui ; et nous, avec Jean, nous, baptisés, nous pouvons redire les Paroles de St Paul : « Ce n’est plus moi qui vis c’est Jésus qui vit en moi ». Si Marie, par son enfantement spirituel, fait d’autres "Christ", c’est toujours le Christ qu’Elle enfante ; ainsi, Marie n’enfante qu’un enfant : le Christ total, dont la Tête est le Fils de Dieu et ce Corps spirituel que nous formons c’est le corps mystique du Christ, unique enfant de Marie - Marie qui, alors, n’a pas de « Fille : l’Eglise » mais un seul Enfant, le Christ Total qui inclus l’Eglise.

Dans la même perspective, évoquons maintenant la Femme de l’Apocalypse, la femme dans les douleurs de l’enfantement qui met au monde un enfant mâle, cette femme est Marie. Mais, selon la tradition, cette Femme de l’Apocalypse est aussi l’Eglise, c’est-à-dire, nous, le Corps du Christ. Nous sommes dans les douleurs d’un enfantement car nous aussi par l’offrande de nous-mêmes jointe à celle du Christ nous enfantons au Christ des frères et des sœurs. Par le témoignage, par l’exemple, nous enfantons véritablement, spirituellement au Christ ; comme Marie et avec elle nous enfantons le Christ. Et ces frères et sœurs enfantés avec Marie par notre médiation sont toujours des cellules vivantes du Christ que l’Eglise enfante avec Marie. Ainsi, Marie et l’Eglise n’enfantent jamais qu’un Fils, le Fils de Dieu, dans les cellules de son Corps Mystique - innombrables cellules d’un seul Corps dont le Christ est la tête. Le mystère de l’Eglise est vraiment un mystère mais ce mot doit être accroché à ce mystère trinitaire. Car la Trinité est un mystère d’unité et de pluralité. L’Eglise aussi. La Tête, le Cœur, le Corps et ces trois ne font qu’un.

Ici sentons-nous la communion unitaire qui nous rassemble ? Nous sommes donc dans la singularité de nos personnes, une multiplicité de personnes. Nous sommes l’aspect pluriel du mystère de l’Eglise. Au-delà de cette pluralité, avons-nous la conviction que le principe unitaire l’emporte de loin sur la pluralité au point que l’Esprit Saint est victorieux de notre péché, le péché qui crée les antagonismes, les oppositions, les tensions. Tout le problème de la vie chrétienne est de se dire : quand je rencontre quelque homme ou quelque femme, sais-je lire dans la personne que je rencontre – qui est un signe sensible - la présence réelle de ce Dieu qui pour elle comme pour moi a donné son Sang et qui par ce don dans l’Esprit, nous réunit ? C’est cela que réalise la charité : nous donner d’être une seule âme, un seul cœur, dans l’Eglise. Dans la foi, nous avons à proclamer la victoire de l’Amour crucifié en comptant sur les forces de l’Esprit Saint pour nous faire réaliser que chaque prochain est le sacrement de l’unité trinitaire que nous avons à vivre. Dans la mesure où nous réalisons, avec l’Esprit Saint et Marie, cette gageure de pouvoir, au-delà des clivages, vivre cette unité, nous épousons les mœurs divines. C’est la victoire de Pâques, en nos vies, que le péché entrave si bien dans nos relations. Mais, toutes nos relations sont nouées, dans l’amour, puisque le Christ est là avec sa victoire pascale. Autrement, nous ferions de la philanthropie, de l’humanitarisme etc... mais ce serait passer à côté de notre vocation par laquelle nous épousons les mœurs de Dieu. Cela est bien au-delà de la nature ; c’est la vie sur-naturelle, la vie mystérieuse de l’amour en intimité avec Marie, Le Christ, l’Esprit Saint.

1ère partie: La Maternité spirituelle de Marie sur l'Église.

Comment situer Marie par rapport à l’Eglise ?

Interrogeons le Concile dans son chapitre 8 de la constitution sur l’Eglise, interrogeons aussi St Augustin. Parlons d’abord d’une certaine « supériorité » de l’Eglise sur Marie d’ordre numérique. En effet, qui dit « église » dit une pluralité mais une pluralité dans une communion ; qui dit communion dit aussi unité. Voilà l’ambivalence du terme. D’abord, idée de pluralité. On ne peut faire l’unité, la construire qu’à partir d’une pluralité. L’Eglise ? Je ne l’ai jamais rencontrée ! Elle n’est pas une personne physique que je pourrais aborder. Tandis que lorsque je parle de Marie, je parle d’une personne, inscrite dans une destinée, dans l‘histoire. Qui dit Marie dit la singularité d’une personne, unique, incarnée, historique. Mais où est l’englobant ? C’est évidemment l’Eglise. Marie fait partie du Peuple de Dieu comme première fidèle, celle qui apporte sa foi à Jésus et sa foi, comme sa personne, est immaculée. Dans cette perspective St Augustin va dire que l’Eglise est meilleure que Marie. Dans cette optique de l’excellence par rapport au nombre, il est certain que Marie n’existe que comme une personne dans l’Eglise plurielle. Marie fait partie de l’Eglise. C’est beaucoup plus pour Marie d’avoir été la disciple, la fidèle du Christ que la Mère du Christ.

« Sainte est Marie, bienheureuse est Marie, mais l’Eglise est meilleure que la Vierge Marie. Pourquoi ? Parce que Marie est une partie de l’Eglise, un membre saint, un membre excellent, un membre suréminent, mais pourtant un membre du corps tout entier. Si elle est membre du corps tout entier, le corps est plus assurément qu’un seul membre. La tête, c’est le Seigneur, et le Christ tout entier est tête et corps. Que dire ? Nous avons une tête divine, nous avons Dieu pour tête. Donc, mes très chers, faites attention : vous aussi vous êtes les membres du Christ, vous aussi vous êtes le corps de Christ.... »

Marie est donc membre du corps du Christ, mais nous aussi, Peuple de Dieu, pécheurs mais pécheurs pardonnés, nous sommes les membres de ce corps. Marie ne nous est pas étrangère, elle est de notre race ; elle fait partie de ce grand pèlerinage de l’Eglise à la suite du Christ en vue d’atteindre la béatitude. Si Marie l’a atteinte, nous sommes sur le chemin... Marie est toute proche de nous, toute familière. La Mère du Rédempteur est aussi la mère des « rédemptés », des rachetés que nous sommes. C’est elle qui nous enseigne la voie de proximité avec Jésus.

Jean Paul II, dans son encyclique « Redemptoris Mater » insiste sur le fait que Marie a eu en partage le même régime que le nôtre. Mère de Dieu - destin exceptionnel - Elle a connu d’exceptionnels événements de grâce ; pourtant Marie a navigué dans le régime de la foi et non dans celui de la vision, ni dans celui de l’évidence. Comme nous, Marie a accompli un pèlerinage de foi tout au long de sa vie terrestre. Marie, en tant que personne libre, devait continuellement renouveler sa fidélité d’amour à la volonté de Dieu exprimée par des expériences déconcertantes qui l’ont plongée dans des nuits de la foi. Elle est restée fidèle non pas dans le clair obscur de la foi - notre régime - mais dans les nuits douloureuses de la foi.

Dans la vie de Marie, il n’y a pas de mystères uniquement joyeux, uniquement glorieux, uniquement douloureux mais dans des dosages subtils et éprouvants Marie, dans tous les épisodes de sa vie, a vécu chacun de ces mystères avec ces trois tonalités. Il y a comme une orchestration de la gloire, de la douleur, et de la joie en chacun des événements de la vie de Marie. Prenons les épisodes de la Nativité, de la Présentation au Temple : la joie, la douleur, la gloire ne s’entremêlent-elles pas ? Il fallait, de la part de Marie, une foi héroïque.

Cette différence « numérique » constitutive au mystère de Marie et de l’Eglise est illustrée dans les images et les symboles par lesquels dans la Bible on désigne l’Eglise ou Marie. Les images se rapportant à Marie seront sous le sceau de la singularité puisque Marie est une personne. Par exemple, l’image de l’ « arche » (image que l’on trouve dans l’Apocalypse) : ayant porté le Fils de Dieu dans son sein, Marie comme une « arche » qui réunit les deux bords d’un abîme, Marie a été cette « arche » de l’Alliance éternelle de Dieu nouée dans le sang de Jésus. L’image est singulière comme il n’y a qu’une seule Marie ! Les images bibliques concernant l’Eglise seront, quant à elles, sous le sceau de la pluralité mais une pluralité unifiée par la communion. Elles évoqueront donc ces deux registres. On parlera, dans l’Evangile, pour évoquer l’Eglise, de « bercail », de « troupeau ». Qui dit « bercail » ou « troupeau » dit sans doute pluralité de brebis mais à la mesure de leur docilité sous la conduite du saint Pasteur, Jésus-Christ, existe aussi la communion et donc l’unité. D’autres images « plurielles » désigneront l’Eglise telles la vigne et les sarments, les pierres d’une construction, le  Peuple de Dieu etc...

Il y a entre Marie et l’Eglise relation. Cette relation est une relation qui va à la fois les différencier toutes deux et les unir. En effet, lorsque nous avons une relation, nous restons chacun ce que nous sommes. Pas de fusion. La relation est respectueuse de la différence et laisse intacte la personne à qui on s’adresse. En même temps, cette relation réunit grâce aux langages (paroles, gestes, attitudes, silence...). Le propre d’une relation est donc d’unir et de différencier les deux acteurs de cette relation.

Comment situer Marie par rapport à l’Eglise ? Entre Marie et l’Eglise il y a une relation de Maternité. Dans le sens Marie-Eglise il y a maternité et dans le sens Eglise-Marie filiation. Nous sommes les fils et les filles spirituelles de Marie. Marie est la Mère spirituelle de chacun d’entre nous - maternité spirituelle car cette maternité s’exerce au niveau de la grâce, cette grâce qui assure la vie divine en nos cœurs, qui nous rend vivants et qui nous vient du Sacrifice de Jésus. Mais Jésus ayant voulu associer comme « co-rédemptrice » Marie à son sacrifice rédempteur qui nous rachète dans l’amour a constitué par le fait même Marie « trésorière des grâces de vie » qui nous viennent de leurs sacrifices conjoints. Marie est « Trésorière de grâces », Marie est Mère de la Grâce car Marie est Mère de l’Auteur de la Grâce. En d’autres termes, les grâces surabondantes méritées par le Christ transitent par son Cœur maternel et nous atteignent, pourvu que nous les demandions à Marie avec foi. Heureux et mille fois heureux ceux qui pendant leur vie font l’expérience de la tendresse de Marie, leur Mère, en cultivant ce rapport filial dans la prière, par la lecture de l’Evangile, en redécouvrant toujours la nouveauté de cette vie de Marie. Marie est faite pour les pécheurs, les pauvres, les petits, les enfants et il n’y a pas plus pauvres, plus enfants que les pécheurs quand ils crient leur détresse, quand ils ont l’humilité de l’enfant de crier leur SOS. Marie est Mère, Mère de Dieu, et en même temps elle est la toute prochaine, plus prochaine que les plus affectueuses des mères de la terre.

Proximité donc de Marie-Mère à cette Eglise - église constituée des baptisés, des pécheurs que nous sommes, mais pécheurs sauvés, aimés. Nous sommes les enfants de Marie et nos péchés ne sont plus un barrage dans la mesure où nos péchés sont perçus, reconnus, puis oubliés dans la miséricorde de Dieu, quand nous en avons fait l’aveu avec le cœur contrit et humilié d’avoir blessé l’Amour ; alors ces péchés deviennent comme des plaies qui ont été cicatrisées et qui rappellent le passage de la Miséricorde dans nos vies ! Dieu ne veut que la vie et la vie en plénitude ; Marie est la plénitude de la vie, si bien qu’elle devient la Mère des vivants, la Nouvelle Eve. Dieu est le Vivant, Il est la Vie ; la Rédemption est une immense aventure de vie. La mort est mise à mort ; le péché est mortellement mis à mort.

2ème partie: Marie "Mère de l'Église" (Mater Ecclesiae) modèle de toute maternité spirituelle pour "l'Église-Mère" (Ecclesia Mater)

Quelle est la ressemblance entre Marie et l’Eglise ?

Toutes les deux - Eglise et Marie - sont vierges et toutes les deux sont mères. Quelle unité et ressemblance. Cependant, il est des « distinguo » à opérer.

Virginité de l’Eglise : quelle est-elle ? L’Eglise ? C’est vous, c’est eux, c’est nous tous, tout le peuple de Dieu. Où est la virginité, dans tout ce peuple ? La virginité est un état de vie. Le baptême nous rend fils et filles de Dieu. Quand on parle de virginité, on pense trop unilatéralement : virginité physique. Dans l’Eglise, comment cette virginité se vérifie-t-elle ? Si l’on renonce au mariage charnel c’est pour épouser spirituellement Celui qui comble toutes les exigences d’amour de ce cœur humain si affamé d’amour. Dans la virginité consacrée, dans cet état de vie la béatitude est au rendez-vous, le ciel est déjà commencé... C’est un certain visage de la virginité de l’Eglise. Mais dans sa globalité, peut-on dire que l’Eglise est vierge puisqu’elle est majoritairement peuplée de gens mariés ?

Que Marie soit vierge : l’Eglise nous le dit. Virginité plénière, totale de Marie. Mais il n’y a pas que la chair, il y a aussi l’esprit ! Marie est vierge d’abord et aussi à ce niveau. La virginité avant d’être dans le corps est dans l’âme, le cœur et l’esprit. Quelqu’un ne choisit l’état de virginité que parce que d’abord il a éprouvé au niveau de son cœur le besoin de se consacrer totalement, dans tout son être, à l’Amour vierge. Marie réalise la virginité spirituelle au niveau de sa foi. Pouvons-nous imaginer le jeu immaculé des trois vertus théologales chez Marie ? Marie a une foi immaculée, sans tache qui n’a jamais sacrifié au doute. Mille difficultés à croire - et ce fut le lot quotidien dans la vie de Notre-Dame - ne font pas un doute. Car pour qu’il y ait un doute il faut que la volonté libre consente au doute. Marie n’eût pas été vierge au niveau de son esprit si une seule fois dans sa vie elle avait cédé à un seul doute.

Mais la foi de l’Eglise, notre foi, n’est-elle pas entachée par le péché originel ? Où se manifeste à l’évidence la disparité entre la foi des hommes pécheurs et la foi de Marie ? Dans la situation extrême où Marie - témoin de la foi, Reine des martyrs - a dû prouver, donner, d’une façon inimaginable son adhésion de foi, dans un contexte qui ne sera jamais le nôtre, celui du Calvaire. Il est dit que Marie se tenait « debout » ; ce qui la tient debout ? C’est la virginité de sa foi, dans l’Esprit Saint. En quoi consiste l’acte de foi de Marie à ce moment-là ? Tous les amis de Jésus ont fui. La foi n’existe plus. On ne croit plus à Jésus Sauveur. Il faut que Marie puisse au Calvaire poser le même acte de foi qu’elle a posé au jour de l’Annonciation, cet acte par lequel le Messager divin lui a annoncé la carte d’identité glorieuse de celui qui allait être son Fils. Marie a cru à l’Annonciation. Au pied de la Croix, il faut que Marie puisse décliner ce même acte de foi devant le Crucifié. Elle croit, et Elle est la seule à croire, que cet homme, crucifié comme un bandit et comme le dernier des bandits, est le Sauveur du monde. En même temps, Marie espère, Marie aime, d’un amour virginal, plénier. Or, c’est cette foi de Marie la Croyante, c’est cette Foi de Marie, la Fidèle qui engendre spirituellement tous les croyants de l’Eglise.

Voyons, à la lumière de St Augustin, quelle est la maternité virginale de l’Eglise. C’est aussi par la foi que l’Eglise est mère.

« Je crois à la sainte Eglise. La sainte Eglise, c’est nous. Mais en disant « nous » je n’entends pas nous qui sommes ici, vous qui m’entendez maintenant; mais tout ce qu’il y a, par la grâce de Dieu, de chrétiens fidèles en cette église, c’est-à-dire, en cette cité, tout ce qu’il y a en cette région, tout ce qu’il y a en cette province, tout ce qu’il y a au-delà des mers, tout ce qu’il y a dans le monde entier, - car du lever du soleil jusqu’au couchant on loue le nom du Seigneur - c’est tout ceux-là qui sont l’Eglise catholique, notre vraie mère, la véritable épouse de l’Epoux.

Honorons-la, puisqu’elle est la digne épouse d’un si grand Seigneur. Et que vais-je dire ? Grande et unique la bienveillance de cet époux : il a trouvé une prostituée, il en a fait une vierge. Qu’elle ait été une prostituée, elle ne doit pas le nier, pour ne pas oublier la miséricorde de celui qui l’a délivrée. Comment n’était-elle pas prostituée, quand elle forniquait avec les idoles et les démons ? La fornication spirituelle était chez tous ; la fornication de la chair chez un petit nombre, celle du cœur chez tous. Et Il est venu, et Il en a fait une vierge ; Il a fait de l’Eglise une vierge. C’est par la foi qu’elle est vierge. Il y a un petit nombre de saintes moniales vierges dans la chair, mais dans la foi, tous doivent être vierges, hommes et femmes ; car chez tous doit régner la chasteté, la pureté, la sainteté.

Voulez-vous savoir comment elle est vierge ? Ecoutez l’Apôtre, écoutez l’ami de l’Epoux, jaloux pour l’Epoux, non pour lui. « Je vous ai préparés, dit-il, pour un Epoux unique ». il parlait à l’Eglise et à quelle Eglise ? Partout où sa lettre a pu parvenir. « Je vous ai préparés pour un Epoux unique, pour vous présenter au Christ comme une vierge pure. Mais je crains, dit-il, que, de même que le serpent a séduit Eve par son astuce, ainsi vos esprits ne soient détournés de la chasteté qui est dans le Christ ».

Là où tu crains d’être séduit, là tu es vierge. « Je crains, dit-il, que comme le serpent a séduit Eve par son astuce... ». Est-ce que le serpent a couché corporellement avec Eve ? Et pourtant il a détruit la virginité de son cœur. « Je crains, dit-il, que vos esprits ne soient détournés de la chasteté qui est dans le Christ ». Donc, l’Eglise est vierge. Elle est vierge. Tu vas peut-être me dire : si elle est vierge, comment enfante-t-elle des fils ? ou si elle n’enfante pas des fils, comment avons-nous donné nos noms, pour naître de son sein ? Je réponds : elle est vierge et elle enfante. Elle imite Marie, qui a enfanté le Seigneur. Est-ce que la sainte Vierge Marie n’a pas enfanté et n’est pas restée vierge ? Ainsi l’Eglise enfante, et elle est vierge. Et si tu y réfléchis bien, elle enfante le Christ : car ceux qui sont baptisés sont les membres du Christ. « Vous êtes, dit l’Apôtre, le corps du Christ et ses membres ». Si donc elle enfante les membres du Christ, elle est absolument semblable à Marie ».

Parmi les auditeurs d’Augustin, il y a Adeodat, son fils naturel. Tenant de son père, ce fils est un petit génie, promis à un grand destin. Il mourra à 16 ans. A un moment, Augustin traite de la chasteté. Tous les interlocuteurs donnent leur réponse à Augustin. Adeodat écoute. Et en conclusion, il propose une définition qui rallie tous les suffrages, provoquant l’admiration de son père qui a consigné sa réponse dans ses Dialogues philosophiques, tant cette réponse lui paraissait inspirée. Pour Adeodat, en effet, la chasteté ne consiste en rien d’autre que de tenir son regard constamment fixé sur Dieu et de lui soumettre toute sa vie : « Celui-là est vraiment chaste qui a le regard tourné vers Dieu et ne s’attache qu’à Lui ».

Fabuleux. Combien on est loin d’une chasteté étriquée, janséniste, rigoriste, puritaine.... On ne pèche pas avec son corps quand on a le cœur rempli de l’amour de Dieu. Tenir son regard constamment fixé sur Dieu c’est-à-dire faire la volonté de Dieu et ne pas faire autre chose. « Aime Dieu et fais ce que tu veux » car, à ce moment-là, tu ne cours aucun risque. C’est cela la vraie chasteté. Elle est au registre spirituel.

Quand on parle de la virginité de l’Eglise, si vraiment l’église est chaste et vierge, et immaculée dans sa foi, et si elle est mère féconde c’est tout simplement qu’elle a dans son sein Celle sans qui elle ne serait pas vierge et mère. L’Eglise faite de pécheurs et peuplée de pécheurs ne peut enfanter à Jésus Christ, et ne peut avoir une foi immaculée que parce qu’elle a dans son sein Celle qui a posé un acte de foi immaculé et donc vierge. Par cette virginité même de sa foi, Marie nous a enfantés. Jésus au Calvaire est comme obligé de lui donner l’humanité et le genre humain en partage comme Enfant, à travers Jean, que parce qu’elle a maintenu de façon virginale et immaculée un acte de foi irréprochable sur Jésus crucifié, en tant que sauveur du monde. Dans l’Esprit Saint, elle était digne de recevoir toute maternité, dans la virginité de la foi. Marie est ainsi, pour reprendre le Concile Vatican II, « modèle de l’Eglise » :

« La bienheureuse Vierge, de par le don et la charge de sa maternité qui l’unissent à son fils, le Rédempteur, et de par les grâces et les fonctions singulières qui sont siennes, se trouve également en intime union avec l’Eglise ; de l’Eglise, selon l’enseignement de saint Ambroise, la Mère de Dieu est le modèle dans l’ordre de la foi, de la charité et de la parfaite union au Christ. En effet, dans le mystère de l’Eglise, qui reçoit, elle aussi, à juste titre, le nom de Mère et de vierge, la bienheureuse Vierge Marie occupe la première place, offrant, à un titre éminent et singulier, le modèle de la vierge et de la mère : c’est dans sa foi et dans son obéissance qu’elle a engendré sur la terre le Fils du Père, sans connaître d’homme, enveloppée par l’Esprit Saint, comme une nouvelle Eve, qui donne, non à l’antique serpent, mais au Messager de Dieu, une foi que nul doute n’altère. Elle engendra son Fils, dont Dieu a fait le premier-né parmi beaucoup de frères, c’est-à-dire parmi les croyants, à la naissance et à l’éducation desquels elle apporte la coopération de son amour maternel.. ».

En prenant Marie pour Modèle l’Eglise ne se trompe pas ; c’est pour elle, le chemin sûr, balisé, le chemin qui conduit à la perfection, à la sainteté. Quand on prend Marie pour modèle, comme la virginité est au rendez-vous et comme la fécondité est au rendez-vous de la virginité, nous avons toutes les chances nous-mêmes de devenir « saints, immaculés »,de devenir pour la Gloire de Dieu féconds pendant notre vie et dans l’éternité.

Dans un de ses ouvrages, le Père de Margerie essaie avec bonheur d’accréditer que le Cœur de Marie est le Cœur de l’Eglise. La maternité de l’Eglise ne peut pas être pensée en dehors de la maternité de Marie. En d’autres termes : la pratique de la maternité spirituelle dans l’Eglise ne peut être dissociée de la pratique réalisée par Marie. Ce sont des opérations conjointes. Comment voulez-vous que l’Eglise composée de pécheurs rachetés réalise et pratique la maternité spirituelle, ait un cœur maternel sans que son cœur batte des battements mêmes du Cœur maternel de Marie qui donne à l’exercice de la maternité spirituelle de l’Eglise toute son amplitude, sa perfection ?

Si Marie est notre Mère - Elle, la « Mère de l’Eglise » - , l’Eglise, de son côté, n’est-elle pas, la « Mère-Eglise » ? On sent combien ce mystère de la maternité de l’Eglise et de Marie est conjoint C’est le même mystère. Saint Augustin nous éclaire sur ce mystère de la maternité de l’Eglise. Pour cela, il se réfère à une citation de l’Evangile que j’appellerai volontiers : l’institution de la maternité spirituelle par Jésus - « Ma Mère.... ce sont ceux qui écoutent la Parole de Dieu ( = la foi) et la mettent en pratique ( = la charité). »

«Nous osons nous dire les mères du christ ? Mais oui, nous osons nous dire les mères du Christ. J’ai dit que vous êtes tous les frères du Christ et je n’oserais pas dire que vous êtes sa mère ? .... Allons, mes très chers, faites attention comment l’Eglise est l’Epouse du Christ ; ce qui est plus difficile à comprendre, mais c’est vrai cependant, elle est la mère du Christ. La Vierge Marie l’a précédée comme son image... Pourquoi, je vous le demande, Marie est-elle la mère du Christ, sinon parce qu’elle a enfanté les membres du Christ ? Vous à qui je parle, vous êtes les membres du Christ : qui vous a mis au monde ? J’entends la voix de votre cœur : la Mère Eglise. Cette Mère sainte, honorée, semblable à Marie, elle enfante le Christ, puisque vous êtes les membres du Christ. J’ai prouvé qu’elle enfante, je prouverai qu’elle est vierge. Qu’elle enfante, vous en êtes la preuve : c’est d’elle que vous êtes nés ; et elle enfante le Christ puisque vous êtes les membres du Christ. J’ai prouvé qu’elle enfante, je prouverai qu’elle est vierge ; et le témoignage divin ne me manque pas... Viens devant le peuple, divin Paul, sois le témoin de mon affirmation : ‘Je vous ai fiancés à un unique époux pour vous présenter au Christ comme une vierge pure’. Où est cette virginité ? Où craint-on de la perdre ? Que lui-même le dise, lui qui a dit qu’elle est vierge : ‘je vous ai fiancés à un unique époux pour vous présenter au Christ, comme une vierge pure. Mais je crains, dit-il, que comme le serpent a séduit Eve par son astuce, ainsi vos esprits ne soient détournés de la chasteté qui est dans le Christ. »

Gardez dans vos cœurs la virginité ; la virginité de l’esprit, c’est l’intégrité de la foi catholique ; là où Eve a été corrompue par la parole du Serpent, là l’Eglise doit rester vierge par le don de Dieu tout-puissant. Qu’ainsi les membres du Christ enfantent par l’esprit comme Marie a enfanté le Christ en son sein en restant vierge ; ainsi vous serez les mères du Christ ... Cela n’est pas au-delà de vos forces, cela ne vous est pas étranger : vous avez été les fils , soyez aussi les mères. Fils de la Mère, quand vous avez été baptisés, alors vous êtes nés comme membres du Christ ; amenez à la fontaine du baptême ceux que vous pouvez ; de sorte que, comme vous avez été des fils quand vous êtes nés, alors aussi, en amenant d’autres frères à la naissance, vous puissiez être les mères du Christ.»

Telle est la maternité spirituelle exercée par l’Eglise, pour chaque baptisé. Ne mettons pas sous le boisseau le trésor de la foi qui nous a été donné ; nous avons à être des évangélisateurs. Chaque fois que nous posons un acte apostolique, un acte de témoignage, de profession de foi, de mission, nous annonçons le Christ, nous ensemençons le cœur de nos frères ; par ces actes nous sommes leur « mère » au spirituel car nous les amenons à la connaissance de Jésus Christ et à cette connaissance suréminente du Christ par laquelle nous pouvons donner par notre humble médiation la croissance à ces frères, jusqu’à leur croissance adulte dans la foi en les accompagnant, les suivant... Voyez l’accompagnement des catéchumènes au baptême opéré par les communautés, par l’Eglise ? L’Eglise n’est que Mère. De même Marie. Elle n’est que Mère. Tous les privilèges, y compris celui de la maternité divine, ne lui ont été concédés que pour ce privilège ultime d’être la Mère de l’Eglise. Car le dessein éternel de Dieu était de racheter par l’amour, avec la coopération de sa créature, toute l’humanité pécheresse. Mère de l’Eglise : voilà son ultime titre de gloire. Qu’un Dieu nous sauve : c’est fabuleux. Mais encore plus fabuleux qu’un Dieu ait voulu nous sauver avec la coopération de Marie. Certes, de façon nécessaire, Dieu n’avait pas besoin de Marie ; c’est un acte de la condescendance amoureuse de Dieu de nous avoir associés à ce Salut. Dieu n’a pas demandé à l’homme d’être seulement des instruments passifs qui recevraient le salut ; Il a voulu qu’il y ait cette coopération qui donne à la créature pécheresse - tout homme - et immaculée - Marie - d’être artisans de cette rédemption. Nous sommes avec Marie, des co-rédempteurs. Voilà notre dignité. Ecoutons encore une fois le Concile :

« Mais en contemplant la sainteté mystérieuse de la Vierge et en imitant sa charité, en accomplissant fidèlement la volonté du Père, l’Eglise devient à sont tour une Mère, grâce à la Parole de Dieu qu’elle reçoit dans la foi : par la prédication, en effet, et par le baptême elle engendre à une vie nouvelle et immortelle des fils conçus du Saint Esprit et nés de Dieu. Elle aussi est vierge, ayant donné à son Epoux sa foi qu’elle garde intègre et pure ; imitant la Mère de son Seigneur, elle conserve, par la vertu du Saint Esprit, dans leur pureté virginale une foi intègre, une ferme espérance, une charité sincère. »

Le cœur de l’Eglise-Mère est façonné par le Cœur de Marie. N’expérimentons-nous pas que notre dévotion personnelle à Marie nous façonne marialement ? Nous sentons bien que la vie spirituelle la plus haute de notre âme est mystérieusement conformée au cœur de Marie. Si vous avez un tel amour pour Marie, si vous l’implorez si souvent, c’est pour que Marie puisse un peu vous donner sa générosité, ses sentiments, sa compassion, son ardeur d’évangélisatrice qui la porte à donner le Christ, à l’annoncer. Car Marie ne fait que proférer Jésus ; Elle ne dit que « Jésus » - « Dieu Sauve ». Marie n’est que cet acte de foi. Et en disant « Jésus », elle lui donne naissance corporellement. Si nous avons la foi 2000 ans après Pâques, c’est parce que Marie, seule à croire au Calvaire, est la Mère de notre foi. La foi tenait Marie debout. Cette force de la foi ne pouvait lui venir que de l’Esprit Saint.

Si nous sommes des êtres de foi, des êtres d’espérance, de charité et d’amour, nous sommes alors cohérents avec notre baptême. Par l’exercice de ces vertus théologales qui ont Dieu pour objet - Dieu, Vérité (foi), Dieu en tant que Principe de la Béatitude et nous donnant les moyens d’atteindre cette béatitude (l’espérance), Dieu en tant que Bien suprême (charité) - , nous sommes cohérents avec la vie divine, vivant des mœurs de Dieu, selon le sacerdoce baptismal de tout croyant. Nous sommes un Peuple de prêtres avec le grand Prêtre, par participation, un peuple de prophètes avec le seul grand Prophète, Jésus et nous sommes un Peuple de Rois avec le Roi, le Christ, le Grand Serviteur.

3ème partie: Avec les saints, fils de Marie"Nous osons nous dire les mères du Christ"

Voici maintenant les textes de l’Evangile qui permettent de « saisir » la maternité spirituelle et de l’Eglise et de Marie :

« ...Jésus répondit : « qui est ma mère (...) ? Et montrant ses disciples d’un geste de la main, il ajoute : « voici ma mère (...) Car quiconque fait la volonté de mon Père qui est aux cieux celui-là m’est (...) une mère. »

« Mais (Jésus) leur répondit : « Ma Mère (et mes frères) ce sont ceux qui écoutent la Parole de Dieu et la mettent en pratique.»

«Et promenant son regard sur ceux qui étaient assis en rond autour de lui (Jésus) dit : « voici ma mère (...) Quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là est (...) ma mère.  »

St Léon disait : «Chrétien, reconnais ta dignité».Vérifiez-vous votre dignité à travers ces textes ? Quelle divine noblesse. Ces textes sont vraiment fondateurs de « l’institution » de la maternité spirituelle et cette « institution » n’est pas le fait d’un Dieu lointain, mais d’un Dieu tout proche. Les saints l’ont bien compris. Que nous disent les saints sur ce sujet ? Pour terminer, voici quelques textes, en florilège sur ce thème :

D’abord, la maternité spirituelle de Marie sur l’Eglise, dans la doctrine mariale de Saint Louis Marie Grignon de Montfort.

« Quiconque donc est élu et prédestiné, a la Sainte Vierge demeurant chez soi, c'est-à-dire dans son âme, et il la laisse y jeter les racines d'une profonde humilité, d'une ardente charité et de toutes les vertus...

Marie est appelée par Saint Augustin… le moule vivant de Dieu, « forma Dei », c'est-à-dire que c'est en elle seule que Dieu fait homme a été formé au naturel, sans qu'il lui manque aucun trait de la Divinité, et c'est aussi en elle seule que l'homme peut être formé en Dieu au naturel, autant que la nature humaine en est capable, par la grâce de Jésus-Christ. Un sculpteur peut faire une figure ou un portrait au naturel en deux manières:

1) en se servant de son industrie, de sa force, de sa science et de la bonté de ses instruments pour faire cette figure en une matière dure et informe

2) il peut la jeter en moule.

La première est longue et difficile et sujette à beaucoup d'accidents : il ne faut souvent qu'un coup de ciseau ou de marteau donné mal à propos pour gâter tout l'ouvrage. La seconde est prompte, facile et douce, presque sans peine et sans coûtage, pourvu que le moule soit parfait et qu'il représente au naturel; pourvu que la matière dont il se sert soit bien maniable, ne résistant aucunement à sa main.

Marie est le grand moule de Dieu, fait par le Saint-Esprit, pour former au naturel un Homme Dieu par l'union hypostatique, et pour former un homme Dieu par la grâce. Il ne manque à ce moule aucun trait de la divinité ; quiconque y est jeté et se laisse manier aussi, y reçoit tous les traits de Jésus-Christ, vrai Dieu, d'une manière douce et proportionnée à la faiblesse humaine, sans beaucoup d'agonie et de travaux; d'une manière sûre, sans crainte d'illusion, car le démon n'a point eu et n'aura jamais d'accès en Marie, sainte et immaculée, sans ombre de la moindre tache de péché.

Oh ! chère âme, qu'il y a de différence entre une âme formée en Jésus-Christ par les voies ordinaires de ceux qui, comme les sculpteurs, se rient en leur savoir-faire et s’appuient sur leur industrie, et entre une âme bien maniable, bien déliée, bien fondue, et qui, sans aucun appui sur elle-même, se jette en Marie et s'y laisse manier à l'opération du Saint-Esprit ! Qu'il y a de taches, qu'il y a de défauts, qu'il y a de ténèbres, qu'il y a d'illusions, qu'il y a de naturel, qu'il y a d'humain dans la première âme ; et que la seconde est pure, divine et semblable à Jésus-Christ !

Marie est le paradis de Dieu et son monde ineffable, où le Fils de Dieu est entré pour y opérer des merveilles, pour le garder et s'y complaire.. Il a fait un monde pour l'homme voyageur, c'est celui-ci ; il a fait un monde pour l'homme bienheureux et c'est le paradis ; mais il en a fait un autre pour lui, auquel il a donné le nom de Marie....

Heureuse et mille fois heureuse est l'âme ici-bas, à qui le Saint-Esprit révèle le secret de Marie pour le connaître; et à qui il ouvre ce « jardin clos » pour y entrer, cette « fontaine scellée » pour y puiser et boire à longs traits les eaux vives de la grâce ! Cette âme ne trouvera que Dieu seul, sans créature, dans cette aimable créature..... Puisque Dieu est partout, on peut le trouver partout, jusque dans les enfers ; mais il n'y a point de lieu où la créature puisse le trouver plus proche d'elle et plus proportionné à sa faiblesse qu'en Marie, puisque c'est pour cet effet qu'Il y est descendu. Partout ailleurs, Il est le Pain des forts et des anges ; mais en Marie, Il est le Pain des enfants »

Thérèse de Lisieux. Une étape brève qui va signaler combien était vive la perception chez Thérèse que l’Eglise est Mère.

« Les yeux des créatures ne songent pas à s’arrêter sur une petite fleur, Céline, et pourtant sa corolle blanche est pleine de mystère, elle porte dans son cœur un grand nombre d’autres fleurs, sans doute les enfants de son âme , et puis son calice blanc est vermeil à l’intérieur, on le dirait empourpré de son sang ».

Illustration imagée, admirable de la maternité spirituelle de l’Eglise : la fécondité d’une âme dans le jardin de Dieu ne peut advenir qu’à une condition sacrificielle, immolatoire, à l’imitation de Celui qui s’est sacrifié. C’est au prix du sang que les âmes s’achètent et les âmes contemplatives, cloîtrées par amour des âmes, parce qu’elles sont missionnaires, portent dans leur cœur, dans le calice de leur âme, un grand nombre de fleurs, un grand nombre d’âmes, pour lesquelles elles prient et se sacrifient. C’est pourquoi, se sacrifiant, toute leur vie, ce calice blanc est resplendissant de gloire et cette gloire de la nativité de ces âmes qui vont revenir à Dieu ne s’achète que si, à l’intérieur, la corolle, le calice, est rempli de sang, à l’imitation du calice eucharistique.

Père Marie Eugène de l’Enfant Jésus. Quelqu’un de contemporain. Voilà ce que le Fondateur dit de son Institut :

« Depuis que nous sommes ici, nous assistons justement au spectacle magnifique de la fécondité de la Vierge Marie. Elle a choisi ce lieu pour y enfanter des enfants, pour y amener des âmes et les remplir de sa lumière et de sa vie. Nous le savons, nous le sentons. Plus que cela, nous voyons et nous sentons aussi que cette Maternité féconde de la Vierge continuera à produire des fruits. Quand nous nous laissons aller, non à nos impressions, mais à ce que nous voyons dans l’obscurité, le mystère de l’avenir, nous prévoyons que du sein de la Vierge, ici, jailliront des flots de vie, si abondants et si puissants qu’ils nous paraissent un torrent.

C'est toute la famille de Notre-Dame de Vie aujourd'hui, qui fête la fécondité, la Maternité de la Sainte Vierge. Voilà le sens de la fête d'aujourd'hui, de ce lundi de Pâques. Notre Seigneur nous pardonne bien, de même que les Apôtres et les disciples d'Emmaüs, de les laisser un instant, pour aller à notre Mère et faire de cette journée une fête tout à fait familiale. Pendant cette messe, dites-lui votre joie, votre reconnaissance pour sa Maternité, pour tout ce que sa Maternité nous a déjà donné disons-lui notre espérance pour sa fécondité de l'avenir.

Nous voulons - nous ferons tout ce que nous pourrons pour cela - que cette Maternité de la Sainte Vierge s’exerce, qu’elle ait toute la fécondité que Dieu a voulue pour elle ici, de toute éternité. Nous la voulons grande, Notre Dame de Vie.... nous la voulons féconde ! Nous voulons qu’elle rassemble ici de nombreux enfants, qu’ils viennent de partout dit Isaïe, de l’Orient, de Occident, de toutes races, de toutes couleurs...

Tournons-nous vers la Sainte Vierge, offrons-nous pour donner ce qui manque, pour ainsi dire à sa fécondité, à sa maternité, pour qu’elle ait tous ses effets : la petite goutte d’eau qui doit non pas donner la fécondité mais assurer les réalisations sur tous les plans. A notre reconnaissance, ajoutons donc le don de nous-mêmes pour assurer à la Sainte Vierge toute la gloire que le Bon Dieu a voulue pour elle. Nous travaillerons de cette façon, avec Elle, à la croissance du Corps mystique du Christ, dans toute la mesure que le Bon Dieu a prévue pour nous. »

Nous en arrivons maintenant à sainte Jeanne de France en ses deux annonciations. Il est curieux que des âmes privilégiées - privilégiées car elles imitent Marie - entretiennent, par grâce providentielle, des similitudes indéniables, certaines ressemblances, dans le tissu même de leur vie, à travers les événements qu’elles vivent, avec Marie elle-même. Il eut été étonnant que ce qui a été le point de départ de la maternité spirituelle de Marie et ce qui est le point d’achèvement de cette maternité spirituelle, - le Golgotha -, n’aient pas eu d’une certaine façon leur répercussion dans l’âme, la vie et l’existence de celle qui aimait tant Marie et qui n’avait pour ainsi dire de regards que pour Marie afin d’en avoir que pour Jésus ?

Marie a vécu deux annonciations : celle de l’ange Gabriel, joyeuse, et celle de l’Envoyé par excellence, le Fils, douloureuse, qui de la croix livre à Marie un deuxième message : « Femme, voici ton Fils ». Au point de départ qu’est l’Annonciation comme au point d’arrivée, il s’agit d’une annonce concernant la Maternité de Marie - Marie sera Mère de Dieu. Dès ce « Fiat », c’est déjà le « Oui » à une maternité spirituelle qui se développera quand Jésus de sa croix apportera le message décisif en disant : « ta maternité sur moi, ton Fils, doit s’amplifier au point de devenir maternité sur tout le genre humain, à travers Jean : maternité sur le Corps mystique de Jésus qui est l’Eglise. Double annonciation donc.

Dans la vie de Sainte Jeanne de France, s’inscrit également une double annonciation. Et en vivant sa double annonciation, Jeanne exerce la maternité spirituelle avec grande fécondité. Première annonciation : à l’âge de l’enfance, Dieu lui révèle sa future vocation de fondatrice.

« Etant à l'âge de cinq ans, (Jeanne) priait souvent la bénie Vierge Marie qu'il lui plût de lui enseigner en quoi elle pourrait lui faire grand service et plaisir car c'était tout son désir de la servir, de l'honorer et de lui faire plaisir. Et une fois entre les autres, alors qu'elle était à l'église faisant la même prière, elle eut le sentiment que la Vierge Marie lui dit en son cœur : « Avant ta mort, tu fonderas une religion en mon honneur. Et ce faisant tu me feras un grand plaisir et tu me rendras service ». Elle garda tellement cela dans son cœur que depuis l'âge de cinq ans elle eut toujours une grande et singulière dévotion de faire, un jour, édifier et construire une belle religion en l'honneur de la glorieuse Vierge Marie et de la bien fonder quand elle serait en âge et qu'elle aurait autorité pour le faire. C'est ainsi que nous l'avons ouï dire plusieurs fois par son père confesseur et par ses anciens serviteurs, gens de bien et d'honneur qui l'ont servie dès son jeune âge et à la parole desquels on doit ajouter foi.

Deuxième annonciation. : un tribunal ecclésiastique prononce la déchéance d’une Reine de France. Cette sentence atteint de plein fouet un amour extraordinaire que Jeanne vouait à Louis d’Orléans qui allait devenir Louis XII.

« Quand l'arrêt de la sentence lui fut annoncé par Monsieur le Cardinal d'Albi et par son Père Confesseur, Frère Gilbert Nicolas, qui avait en sa manche les lettres apostoliques de la séparation, pour lui rendre les choses un peu plus tolérable, celui-ci lui dit : « Madame, je vous apporte plein mes manches de patience à vendre. N'en voulez-vous point acheter ? C'est une marchandise dont vous avez toujours affaire ! » Et la sainte Dame se sentant émue en elle-même et se doutant bien pourquoi il lui disait ces paroles, lui répondit : « Mon Père, ne me venez-vous pas annoncer que je ne suis plus reine de France ? S'il en est ainsi, loué soit Notre Seigneur. J'ai bien affaire de la vertu de patience ! » Et Monsieur le Cardinal d'Albi et lui dirent l'arrêt qui en avait été fait, lui présentant les lettres apostoliques que le Pape lui envoyait et ils la consolèrent en si extrême douleur, autant qu'il leur fut possible.

Et la sainte Dame qui était si vertueuse prit le tout avec humilité, constance et patience, étant toutefois en plus grande affliction de cœur qu'elle ne le montrait au dehors. De sorte que ce lui était un tourment extraordinaire pour beaucoup de considérations que prudemment elle conférait en son cœur. Et son cœur fut tellement atteint de tristesse qu'elle fut toute une année toute transie et décolorée chaque fois qu'elle devait prendre sa réfection au point qu'il semblait que sa face fut couverte de terre. Mais par ailleurs, elle se consolait en Dieu dans l'espérance qu'à l'avenir cela lui tournerait en grand bien et profit, comme elle l'a révélé depuis à son confesseur le Révérend Père Frère Gilbert Nicolas, ainsi que lui-même l'a plusieurs fois dit à ses filles de l'Annonciade.

Et une fois, il lui demanda quelle patience elle avait eue en son cœur quand elle sut que la sentence avait été prononcée contre elle. Et elle lui répondit : « Mon Père, je suis contente que vous sachiez le secret de mon cœur : Notre Seigneur, à cette heure, me fit la grâce que soudain quand j'ouïs ces nouvelles, m'entra dans le cœur que Dieu le permettait ainsi afin que je fisse beaucoup de bien selon que je l'avais tant désiré. Et considérant que j'avais été vingt-deux ans avec le roi mon mari et que je n'avais pu faire le bien que j'avais eu le désir de faire mais que j'allais y compenser et que je me mettrais en peine de vivre vertueusement puisque j'étais hors de sujétion d'homme ». Ce que la sainte Dame a fait comme il sera ci-après raconté plus largement. »

Nous avons ici toutes les composantes qui permettent de réaliser la fécondité de la maternité spirituelle. Jeanne de France a été cohérente avec son baptême, acceptant l’épreuve, la croix dans sa vie et plus que la croix, le glaive mystique qui l’a transpercée à l’image de celui qui a transpercé le cœur de Marie. Ne vous étonnez pas qu’elle ait connu ensuite la gloire d’une maternité spirituelle, véritable Pentecôte - une Pentecôte qui participe à la Pentecôte vécue par Marie, la Mère des mères, elle, la Mère de Dieu, et la Mère de l’Eglise, notre Mère.

 

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