MARIE ET L’EXISTENCE CHRETIENNE

Père Hubert, JACOBS, sj

L’Aujourd’hui de Dieu

                Le message de Ste Jeanne de France ? C’est de regarder la Vierge Marie afin de voir le Christ. Dans les écrits de Ste Claire, nous avons quelque chose de semblable quand elle parle du miroir. Pour Jeanne de France, la Vierge Marie est le miroir qui permet de voir le Christ. En regardant Marie, notre regard découvre ce qu’a été le Christ, pour Ellle et pour nous. Voilà pourquoi nous avons pris comme thème : Marie et l’existence chrétienne.  Regarder Marie afin de mieux vivre de l’Evangile de son Fils.

                Quand  l’Ange de l’Annonciation salue Marie, il  la salue en disant : « Le Seigneur est avec toi ». Il est  frappant, ici, de constater ce présent : le « Seigneur est avec toi ». Mais, son message est au futur : « Tu vas concevoir... ». Voici donc le premier point de notre méditation sur l’existence chrétienne : l’existence chrétienne est au présent. C’est maintenant que le Seigneur est avec nous.

                La vie chrétienne est au présent. Ce n’est pas seulement une mémoire, un souvenir. Jésus est présent réellement, maintenant. Le Seigneur est Sauveur, maintenant. La vie chrétienne : c’est l’aujourd’hui de Dieu.

                Que nous dit l’Ecriture Sainte de cet « aujourd’hui » ?

                La nuit de Noël, le Pape Jean Paul II, ouvrant la Porte Sainte, inaugurant ainsi  le jubilé de l’an 2000, a centré toute son homélie sur l’Evangile de la Nativité, commentant ces paroles : « Aujourd’hui vous est né un Sauveur ». Certes, cet aujourd’hui, est l’aujourd’hui d’il y a 2000 ans. Mais dans le mystère du Christ, cet aujourd’hui est le « maintenant » que nous vivons.

                L’aujourd’hui de Noël, l’aujourd’hui du Salut : c’est l’aujourd’hui de l’Eglise, c’est l’aujourd’hui de notre existence. Tous ces « Aujourd’hui », ne peuvent pas être séparés. Il y a comme un seul et même aujourd’hui. C’est maintenant que Dieu nous aime. La liturgie est la mémoire du Christ. C’est aussi l’attente de son retour. Mais l’Eucharistie et toute la vie chrétienne nous donnent aujourd’hui le salut et le retour du Christ. Nous les vivons maintenant, dans le présent de l’Eglise.  Cela, je pense, est le mystère profond de la Vierge Marie ;  ce mystère là éclaire notre existence.

                St Paul écrivait aux Corinthiens : « Nous vous invitons à ne pas laisser sans effet, la grâce reçue de Dieu  car Il dit dans l’Ecriture : au moment favorable je t’exauce, au jour du salut, je viens à ton secours. Or,  c’est maintenant le moment favorable, c’est maintenant le jour  du salut ». Pour notre foi, le temps n’est pas seulement un écoulement, que nous ne pouvons surmonter que par le souvenir ou par l’attente ou par l’espoir. Pour le chrétien parce que Dieu est Dieu et parce que le Christ est ressuscité, tout cela se concentre aujourd’hui. Le Peuple Juif déjà avait appris dans la première Alliance comment tout le temps, le temps de Dieu, du salut, s’oriente vers le jour de Yahvé, vers les temps que nous appelons messianiques. Les Juifs se souvenaient des merveilles de Dieu et il vivait dans l’attente de l’accomplissement définitif de ce salut. Ils savaient aussi  que ce que Dieu avait accompli et que ce qu’il accomplirait encore ne fuit pas dans le passé, ou ne se réfugie pas dans un avenir de simple espérance. Mais, c’est toujours présent. La Première Alliance s’était nouée au Sinaï où Dieu avait donné sa Loi, indiquant le chemin à suivre, le chemin du salut.

                C’est maintenant que Dieu nous donne sa loi. C’est maintenant que nous sommes appelés à le suivre. C’est aujourd’hui, dit le livre du Deutéronome, que le « Seigneur ton Dieu ordonne de mettre en pratique Ses commandements. C’est aujourd’hui que tu as obtenu du Seigneur cette déclaration : il sera ton Dieu et tu suivras ses chemins ». Marie était juive. Elle vivait profondément ce présent du Salut de Dieu.  Mais Marie ouvre aussi le temps chrétien. Elle nous fait découvrir combien, pour le chrétien, une perspective semblable mais infiniment plus riche s’offre encore. Pour le chrétien pour nous, tout se concentre dans la personne de Jésus Christ. L’Histoire Sainte est mémoire de Jésus, elle est l’attente de Jésus mais elle subsiste dans le présent permanent du Christ Sauveur. C’est maintenant que, de la croix, coule pour nous les fleuves d’eau vive du côté transpercé du Christ. C’est maintenant que le Christ ressuscité verse sur nous l’effusion de son Esprit.

                Mais - et c’est là le tragique de l’existence chrétienne si je puis m’exprimer ainsi - cette Présence du Christ en son Eglise demeure voilée, cachée, demeure toujours menacée parce que, comme le dit St Paul « les puissances des ténèbres ne sont pas encore totalement écrasées, bien que la victoire ait été remportée par le Christ ressuscité ». Il y a encore un temps d’épreuve avant que tous les effets de cette victoire se manifestent. Nous attendons encore la « pleine manifestation de la gloire du Seigneur », certes, mais, maintenant, nous vivons dans l’aujourd’hui de Dieu. L’existence chrétienne vécue à la manière de Marie : la foi, la certitude, de la plénitude divine du moment présent.

                Cette plénitude nous la vivons dans tous les aujourd’hui de notre existence. Le Christ ressuscité nous maintient en Lui, nous enracine en lui. Si nous sommes dans un présent du Salut, c’est parce que le Christ ressuscité nous a enracinés dans sa plénitude. Et ce Christ, qui est dans son éternité, vient à nous, s’insérant dans tout l’écoulement de nos journées, dans toute la suite de nos aujourd’hui. Marie a vécu cela de manière privilégiée. C’est pourquoi, elle est maîtresse de vie.

                Dans la résurrection de Jésus, nous contemplons, nous sommes sûrs dans notre foi, de cette éternité qui fonde notre présent. Jésus Christ a été ressuscité, Lui qui, de toute origine, était le Fils de Dieu, il a été établi définitivement - c’est cela qui fait la permanence de son aujourd’hui - avec puissance Fils par sa résurrection des morts. Il est le Fils, pour toujours, assis à la « droite du Père ».

                Lors de  la première prédication chrétienne faite par les Apôtres,  nous voyons qu’ils se sont servis, pour exprimer ce mystère du Christ en qui la plénitude du Salut nous est définitivement donnée, des psaumes où l’on parle de la consécration du  Messie. C’est le psaume 2, par exemple : « Tu es mon Fils, aujourd’hui je t’ai engendré »...  Maintenant, Jésus ressuscité est en plénitude ce Messie à qui le Père dit : « Tu es mon Fils, aujourd’hui je t’ai engendré ».  Cette gloire permanente de Jésus ressuscité, c’est le mystère de la croix glorieuse; car le ressuscité c’est la crucifié. Le crucifié est ressuscité vivant pour toujours. C’est pourquoi la foi proclame, comme dans  l’Apocalypse : « Voici maintenant, qu’Il est Vivant ». La résurrection, survenue il y a 2000 ans, est toujours  le présent de notre foi.  Et le ressuscité nous présente à son Père. Nous ne sommes plus seuls. Il y a la prière du Christ ressuscité. Ce n’est plus une supplication dans les larmes comme au jour de sa « chair » dit la lettre aux Hébreux, mais c’est une pure et définitive présence priante devant le visage de Dieu.  Le Oui de Jésus en croix à son Père a reçu en retour le Oui ressuscitant de son Père.  Ce que le Christ a accompli, et ce qu’il est désormais - le ressuscité à la droite du Père - Il l’est aussi pour nous. Cette méditation de l’Ecriture sur la gloire du Christ nous concerne, nous touche. Ce Christ ressuscité nous emporte avec Lui, dans sa prière, dans son intercession au Père. Il nous porte dans sa prière. Il est prière aimante au Père pour nous. Non seulement, il prie pour nous, mais « nous sommes ressuscités avec Lui ». Le baptême nous fait entrer dans son mystère. Nous sommes arrachés à la mort comme Lui et nous sommes ressuscités avec Lui. Dieu, dans le Christ, nous a ressuscités et nous a fait « asseoir avec Lui dans les Cieux » (St Paul).  Et Marie, quant à Elle, est la première des chrétiens ressuscités. En vertu de son Assomption, Marie est déjà ce qui se manifestera en nous. Mais ce qui se manifestera est réellement présent dès le moment du baptême.

                Dans la composition des Evangiles, on voit que c’est le mystère premier qui a frappé les apôtres, les disciples et l’Eglise. Ils ont d’abord annoncé ce Christ ressuscité puis ont raconté toute la vie de Jésus en fonction de cette résurrection. Par exemple, le récit de la Nativité annonce déjà le récit de la résurrection. Il y a l’aujourd’hui de l’annonce de la venue du Fils de Dieu, il y cette lumière qui entoure, dans ‘Evangile de Luc, la venue de Jésus annonçant celle de la résurrection. Que disent les anges aux bergers ? Ils leur annoncent la paix c’est-à-dire, dans le langage hébreu, le salut, l’amour, la communion de Dieu comme l’annoncera Jésus ressuscité : « la paix soit avec vous, je vous laisse ma paix, je vous donne ma paix ».

                Poursuivant sa médiation, l’Eglise a vu alors, par-delà la venue de Jésus en notre terre sa génération éternelle dans le sein du Père. C’est parce que le Fils était de toute éternité le Fils du Père, le Verbe, que nous pouvons dans le Christ ressuscité, être assurés de notre salut, de la permanence de cet aujourd’hui.

                L’Evangile nous présente également un autre mouvement : cette présence éternelle de Jésus ressuscité vient s’insérer au coeur de notre existence. Prenons l’Evangile de Luc :  Jésus vient en proclamant son identité, son message. Que nous dit-il ? Il dit qu’il  est envoyé aux pauvres. Et quel est le chemin qu’il indique ? C’est le chemin des Béatitudes. Et quand il va prononcer son premier discours, à la synagogue, il le fait dans son village de Nazareth où il a grandi, où tout le monde le connaît. Il est le « Fils du charpentier ». Etonnement, peut-être, de tous ces gens qui voient le jeune Jésus faire la lecture. Puis, il va déclarer qui il est : «  L’esprit du Seigneur est sur moi parce qu’il m’a consacré ; Il m’a envoyé porter la bonne nouvelle aux pauvres etc.... : aujourd’hui, s’accomplit cette Ecriture ». Aujourd’hui, le salut est venu à Nazareth. En quoi consiste le salut ? Il consiste en une communion où les pauvres sont libérés de leur pauvreté, où les captifs retrouvent la liberté. Voilà ce qu’est l’existence chrétienne : une existence sauvée. La résurrection fera apparaître la vérité de ce message. Mais, ce à quoi nous croyons n’est pas encore pleinement manifesté : c’est ce qui fait le tragique de notre foi. Nous ne voyons rien de changé : voilà le drame de notre vie. Tout se passe au niveau de notre foi dans le Christ ressuscité.

                Jésus vient apporter le salut, ne se contentant pas d’ailleurs de nous donner le message du Salut : Il est lui-même le Salut. C’est ce qu’essaie de nous faire comprendre St Luc, lorsqu’il nous raconte l’histoire de Zachée, monté dans un sycomore afin de voir Jésus. Jésus s’arrête devant lui et lui dit : « Descends, vite, car il me faut, aujourd’hui, demeurer chez toi ». Telle est l’existence chrétienne. Tel est le message que Marie nous fait comprendre. « Demeurer ». Jésus demeure avec Marie. Marie est associée à son Fils. C’est cela qu’Elle nous enseigne. En lisant l’Evangile de Zachée à la lumière du mystère de la Vierge, nous apprenons ainsi ce que Jésus nous dit : « Il me faut aujourd’hui demeurer chez toi ». Ce « aujourd’hui » est, bien sûr, celui d’il y a 2000 ans, lorsque Jésus est passé devant la maison de Zachée. Cet « aujourd’hui » est toujours le nôtre, maintenant. Zachée,  c’est chacun de nous.  Jésus, parce qu’il est ressuscité, toujours vivant, au coeur de l’Eglise,  nous dit : «Je veux demeurer aujourd’hui chez toi », c’est à dire, rester avec toi. Notre aujourd’hui, avec Jésus, est arraché à la série des instants qui passent. Il y a un aujourd’hui  perpétuel, présent dans chaque jour, chaque instant. Jésus éternise nos « maintenant », nos « aujourd’hui ».

                Jésus identifie sa venue et le salut. La venue de Jésus chez Zachée, est la venue du salut. L’Evangile se termine, en effet par ces mots : « Aujourd’hui, le salut est entré dans cette maison ». L’aujourd’hui du salut est présent dans cet aujourd’hui apparemment instantané de la visite de Jésus à Zachée ;  cette visite traverse les siècles : c’est l’aujourd’hui même de Dieu. Marie a compris cela quand, d’emblée, elle dit à l’ange : « Je suis la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon ta parole ». « Qu’il me soit fait » - présent qui va s’accomplir, qui va être permanent tout au long de son existence. Jésus va payer bien chèrement ce Salut.

                Au long des jours, Jésus veut être fidèle à sa mission. Il doit monter à Jérusalem pour y subir la passion. Car il lui faut endurer cette souffrance pour entrer dans sa gloire. Tous ces « je dois » signifie qu’il veut et qu’il va nous aimer jusqu’au bout. Il demeure avec nous jusqu’à la croix. L’existence qui est sauvée ainsi par cette croix doit devenir semblable à ce que Jésus a vécu. « Le disciple n’est pas au-dessus du maître ».Il nous faut vivre dans cette fidélité, car chaque jour le disciple, lui aussi, doit se charger de sa croix. C’est ce que St Paul appelait : « Mettre à profit le temps présent ».

                Il y a parfois, chez les chrétiens, un déchirement entre la splendeur de la foi en la résurrection et le tragique de la vie avec toutes ses difficultés et ses aspérités. La résurrection est « maintenant » mais elle ne manifestera tous ses effets qu’à la fin des temps. Jésus vient à travers des événements qui sont, pour nous, cette Passion que Jésus a déjà vécue au calvaire. Chaque jour nous devons « passer » cette passion pour arriver à la gloire de la résurrection. Ce n’est pas facile; Il nous faut la force de Dieu. Jésus le sait. C’est pourquoi, il  nous fait demander, dans le Notre Père : « Donne-nous le pain de ce jour. « Le pain de ce jour », cela veut dire : le pain, la nourriture pour vivre, mais aussi la grâce de force et de lumière dont nous avons besoin pour tenir dans la fidélité à la foi. C’est aussi - comme l’ont compris les Pères de l’Eglise - le Pain de l’Eucharistie. 

St François de Sales disait : « aujourd’hui suffit ». Règle de sagesse. Mais surtout : affirmation  de foi. Aujourd’hui suffit. Le reste est à Dieu. Rappelez-vous cette phrase que l’on trouvait autrefois sur des images pieuses : « Le passé je le confie à sa miséricorde, le futur, je le confie à sa providence, et je vis dans le présent de son amour ». Il est devenu notre Sauveur. Ainsi, au long de nos journées, quand nous faisons l’expérience de nos faiblesses, c’est ainsi que le Christ se fait présent dans notre vie. « Voici, je suis avec vous jusqu’à la fin des temps ». Cependant, il y a encore une attente : nous ne voyons pas encore pleinement ce qui nous est donné mais cela nous est pourtant effectivement et réellement donné. « La nuit est avancée, le jour est tout proche ».  (St Paul).

Tout est grâce

                Vivre dans l’aujourd’hui de Dieu nous conduit à reconnaître en tout une grâce,  c’est à dire, un don, un cadeau. Parfois, le don nous blesse... Dieu nous traite souvent d’une manière imprévisible. Cependant dire et  en être assuré : tout est grâce.

                « Je te Salut Marie », dit l’Ange de l’Annonciation à Marie, pleine de grâce ». La grâce a entouré Marie, l’a enveloppée. Tout l’environnement de Marie fut un environnement de grâce. Elle a appris à le découvrir et à le reconnaître, « méditant toutes ces choses dans son coeur ». C’est la leçon qu’elle nous donne. Vous vivez l’aujourd’hui du Salut : comprenez donc que tout est grâce. « Pour ceux qui aiment Dieu, tout collabore à leur bien » (St Paul).

                Dire que tout est grâce ne veut pas dire que tout va bien, ce n’est pas dire qu’il n’y a rien qui nous révolte, nous blesse. C’est dire que tout, même ce qui nous blesse, peut devenir et est en profondeur un chemin possible de l’amour du Père. En son Fils, le Père nous a sauvés et, en fin de compte, rien n’est perdu. Aucune détresse n’est définitive.  Il n’est jamais impossible de reconnaître dans les circonstances de notre vie, même quand elles nous accablent,  que nous sommes aimés d’un Père, que nous pouvons avoir la certitude qu’elles intéressent le coeur de Dieu. Jésus est présent avec nous. Il porte nos souffrances,  et Marie nos douleurs. L’Esprit Saint est avec nous pour nous soutenir.  Dans chacune de nos souffrances, puissions-nous reconnaître le Sauveur qui nous tend la main pour nous révéler un amour plus grand et non pour nous accabler. Le centre de la Bonne Nouvelle, le centre de l’Evangile du Salut c’est que nous sommes pardonnés, aimés ; que le salut est accordé, advenu ; que l’amour de Dieu est plus fort que tout, plus fort que la mort.

                L’Aujourd’hui  de Dieu nous invite à ne pas oublier que l’amour du Père pour les hommes est absolu quoi qu’il arrive. Alors, toutes choses - non pas pour notre coeur, notre intelligence, mais pour notre foi - peut apparaître et devient effectivement grâce.

                C’est vrai : cet amour universel de Dieu pour tous les hommes est un mystère. L’amour de Dieu n’est pas - sauf dans certains moments - une réalité évidente. Là, est tout le drame de la foi. S’il était évident que tous les hommes sont en toutes circonstances aimés de Dieu, est-ce que les malades, les handicapés, les victimes des accidents, de l’injustice, n’auraient-ils pas aucun mal à y croire ? Et leur peine ne se transformerait-elle pas en joie?

                Qu’est-ce qui nous prouve que l’être humain n’a pas inventé l’existence d’un Père infiniment bon, veillant sur lui dans les cieux pour se consoler de toutes les misères de la terre ? Quand un chrétien ou toute autre personne me pose cette objection, je n’ai pas d’autre réponse que : « Ouvrez l’Evangile et regardez Jésus ».  Pas d’autre réponse que Jésus. Il y a, sur Jésus de Nazareth, la lumière qui tout à coup se met à briller car c’est Jésus qui achevant la révélation commencée dans l’ancienne Alliance, nous assure par sa personne, sa vie, sa mort, que l’amour du Père est bien réel. La rencontre du Christ Jésus nous donne l’assurance que nous pouvons affirmer dans l’Esprit Saint l’amour universel du Père. Thérèse de Lisieux disait : « Mon ciel c’est de sentir en moi la ressemblance du Dieu qui me créa de son souffle puissant ; mon ciel c’est de rester toujours en sa présence, c’est de l’appeler « mon Père », et d’être son enfant ».

                L’amour du Père est un mystère, non seulement parce qu’il n’est pas évident, mais il suppose deux vérités apparemment contradictoires. D’une part, Dieu nous aime gratuitement. Et en se sens, il peut fort bien se passer de nous. D’autre part, il prend un plaisir réel, infini, à nous aimer. En ce sens, nous avons quelque chose à lui donner. Comme disait Ste Jeanne : « Nous pouvons lui plaire ».

       L’amour du Père est gratuit

                                On dit souvent : Dieu nous crée pour sa Gloire. Cela est vrai mais à condition de bine comprendre le sens du mot « gloire ». Il ne signifie pas l’orgueil, la vanité des puissants de ce monde. La gloire de Dieu, disait St Irénée, « c’est l’homme vivant ». Dieu nous crée pour que nous ayons la possibilité de le connaître, de le goûter, de l’aimer.

                Dieu ne nous a pas créés par désir d’avoir toute une myriade d’adorateurs, prosternés devant Lui. « Dieu ne nous a pas créés parce qu’il avait besoin de nous mais il nous a créés pour avoir quelqu’un en qui répandre sa bonté, à qui donner sa grâce » (St Irénée).  Il nous a créés pour nous, pour que nous connaissions la joie de vivre, de nous savoir aimés, d’exister sous son regard dans l’émerveillement de sa bonté. La création suppose l’existence en Dieu d’un amour absolument désintéressé, proprement incompréhensible et qui dépasse toute imagination.

                Le Nouveau Testament appelle cet amour « agapè ». C’est un mot rare dans la langue grecque et qui n’exprime qu’une chose : la tendresse d’une maman pour son enfant. Le Père nous a aimés de charité, avec tendresse, alors que nous n’existions pas encore. Cet amour nous fait exister. La création est un acte d’amour. Acte de puissance également,  mais c’est la puissance de l’amour. Dieu ne nous aime pas pour nos qualités puisque c’est son Amour qui fait surgir ces qualités, fait exister ce que nus sommes. Nous sommes devant Lui, radicalement pauvres, car tout ce que nous avons nous le recevons de Dieu. Nous Lui devons tout : l’une des joies du chrétien c’est précisément de reconnaître que c’est une grâce, un cadeau, un don du Père.

                Toutes les joies de la vie, le chrétien les accueille comme une grâce du Père préparée par lui de toute éternité.  Le chrétien ne craint pas de faire jouer sa mémoire pour mieux savourer les délicatesses de Dieu. L’Ecriture appelle cela : la mémoire des merveilles de Dieu. Quand Thérèse de Lisieux, en 1895, écrit l’histoire de sa vie, elle note : « La fleur qui va raconter  son histoire va publier les prévenances toute à fait gratuites de Jésus ».  Elle reconnaît que rien n’était capable en elle d’attirer ses regards et que sa miséricorde seule a fait tout ce qui  a de bien en elle. C’est pourquoi, la prière d’action de grâce est un moment privilégié de notre vie. Elle nous arrache à la contemplation de nous-mêmes et de nos misères, pour tout à coup nous tourner vers la source d’où vient toute vie et toute grâce. Nous nous recevons alors consciemment de Dieu. Tout le reste, nous l’accueillons avec les énergies de notre être, avec les circonstances providentielles de notre existence, comme un don personnel du Père. Car, pour Dieu, l’homme n’est pas un numéro. Le Père nous crée, tous et chacun, quelles que soient nos ressemblances, à exemplaire unique. Les juifs dans leur liturgie, leur méditation de la Bible, l’affirment. « L’homme est crée à la ressemblance de Dieu », chaque être humain a été crée unique. C’est en cela qu’il ressemble à Dieu. Nous en faisons l’expérience dans l’amitié, l’amour... Aller jusqu’au bout de cette expérience, c’est aller à la source de Dieu qui a crée cette singularité. « Dieu ne compte que jusqu’à un » (A. Frossard).

                Notre prière d’action  de grâce nous conduit ainsi à la confiance et à l’abandon. Si nous jaillissons des Mains créatrices du Père, nous nous abandonnons à Lui pour que son esprit nous configure toujours davantage à Jésus, abandonné à l’amour de son Père. « Entre tes bras divins je ne crains pas l’orage ; le total abandon : voilà ma seule loi » (Ste Thérèse de Lisieux).

                Pour traduire cet abandon, cette reconnaissance, cette action de grâce, l’Ecriture a une très belle  expression : « bénédiction ». Il est intéressant d’en saisir l’étymologie car cela nous ouvre un chemin infini de méditation. Le mot vient de la racine hébraïque « le genou ». Les hébreux ont d’abord été des nomades dans le désert. Ils avaient l’expérience du chameau qui s’agenouillait dans le sable, permettant alors au nomade de mettre sur son dos les paquets qu’il veut lui faire transporter. A partir de cette expérience là, les hébreux ont compris l’expérience de la  bénédiction. L’homme fléchit le genou devant son Dieu, le reconnaissant comme la source de toutes choses. Et Dieu, alors, profite de cet agenouillement pour le combler de ses grâces. La bénédiction : Dieu est béni et il nous bénit. C’est une réciprocité entre Dieu et nous.

                Le mystère de la Sainte Trinité éclaire cette gratuité car il nous montre que Dieu étant l’amour de trois personnes n’avait pas besoin de créer pour se faire aimer ; il le fait par pure générosité, étendant jusqu’à nous l’amour qu’il avait dans la communion des Trois Personnes. Dans cet acte créateur n’a pas seulement donné l’existence ; Il s’est donné Lui-même. En nous révélant le mystère des Trois Personnes, Jésus n’a pas seulement apporté la raison profonde de la gratuité du geste créateur ; Il nous a surtout apporté la Bonne Nouvelle de cette gratuité inouïe : si le Père nous crée, c’est bien plus que de faire de nous des créatures, c’est pour  faire de ses créatures ses enfants d’adoption. Non seulement nous sommes appelés « Ses enfants », nous le sommes en réalité. Ce n’est pas seulement un mot, c’est une réalité, comme dans une génération naturelle, plus exactement : dans le Fils, nous sommes devenus des fils. Le Fils unique est venu partager notre condition humaine, pour qu’Il puisse avec lui nous entraîner dans sa filiation. C’est pourquoi, l’Esprit qu’Il nous a donné est l’Esprit, dit St Paul qui, en nous, crie « Père ».

                Si notre naissance est un don gratuit de Dieu, à combien plus forte raison cette adoption filiale, ce baptême qui nous a donné cette grâce plus merveilleuse encore que nous appelons : la grâce sanctifiante, la grâce filiale.   « Qu’il faut qu’une âme soit grande pour contenir un Dieu » (ste Thérèse de Lisieux).  Dieu se donne. Mais le don de Dieu va plus loin : c’est un don d’un Dieu qui pardonne.

                Il faut un immense amour pour pardonner. Seul le pardon vérifie l’authenticité de l’amour. La gratuité de l’amour divin ne dit son dernier, si je puis m’exprimer ainsi, que lorsqu’il pardonne. L’amour de Dieu est miséricorde. Notre misère ne l’empêche jamais de conserver pour nous son coeur de Père. Voyez la parabole de l’Enfant Prodigue ; il faudrait mieux dire, la parabole du Père miséricordieux ! Comment Dieu peut-il nous aimer ainsi ? C’est la gratuité de l’amour de Dieu. Son amour est pardon fidélité, miséricorde. Quelles que soient nos fautes, nous ne doutons pas de l’amour de Dieu.

                Là où nous avons de la peine à reconnaître cet amour gratuit du Père, c’est dans l’épreuve,  le malheur, le deuil. Si je ne peux reconnaître l’Amour du Père qu’en regardant Jésus, de même, je ne peux reconnaître l’Amour de Dieu dans mon malheur qu’en regardant Jésus sur sa  Croix. Nous n’avons pas de réponse théorique à la question de la souffrance. Jésus n’est pas venu nous la donner, Dieu ne nous a pas révélé une théorie au « Pourquoi » de la souffrance. Nous pouvons, quand nous réfléchissons, imaginer des hypothèses...   Dieu ne peut contraindre l’homme à L’aimer. Il faut bien qu’il y ait quelque part, en nous, une réciprocité possible. C’est là que la souffrance devient possible, du fait de la liberté de l’homme. Hypothèse intéressante mais ce n’est pas « La » réponse car cette réponse nous échappe. Elle nous est donnée, cependant, dans la contemplation de la croix. Si Jésus a souffert la Passion, s’Il a pris sur Lui la souffrance, toute la condition humaine, c’est Dieu Lui-même qui a pris tout cela sur Lui. Il a permis la souffrance mais Il la porte avec nous. C’est la seule chose que le message chrétien nous dit de ce mystère en ajoutant : ne doute pas ne doute jamais, tu es aimé jusqu’au bout. Il est fidèle le Dieu qui t’a aimé.

Dieu nous a aimés. Il attend son Plaisir de notre réponse

                Cela aussi  n’est pas facile à comprendre. Si le Père nous aime, il ne nous aime pas comme des pantins.  Aimer quelqu’un, c’est désirer, attendre une réponse libre de sa part. Dès qu’il y a contrainte, il n’y a plus véritablement amour.  Dieu nous a donné une liberté afin que nous puissions répondre à l’amour par l’amour, pour que nous « puissions plaire à Dieu » (Ste Jeanne de France). Vivre selon  son bon plaisir ; se rendre agréable à Lui. Nous avons cette possibilité qui, bien sûr nous est donnée par Dieu, mais en même temps, elle est nôtre car c’est notre liberté. Nous avons la liberté de dire oui à Dieu comme de lui dire non. Il est tout è fait authentiquement chrétien de dire que Dieu prend sa joie en nous. D’ailleurs, dès les premières pages de la Bible, Dieu nous est présenté comme Quelqu’un qui prenait plaisir dans sa création. « Et Dieu vit que cela était bon » (Gn). Il a fait quelque chose de bon.  La multiplicité des êtres qu’Il a créés Lui plait. Dieu a un plaisir particulier à regarder chacune de ses créatures et il prend sa joie dans le monde qu’Il a créé. Le prophète Sophonie - prophète de la joie divine - va jusqu’à montrer Dieu dansant de joie devant le renouvellement de son peuple. La Sagesse de Dieu, au livre des Proverbes, fait ses délices à fréquenter les enfants des hommes; le psaume 103 dit : « le Seigneur se réjouit en ses oeuvres ».

                Tout cela est une comparaison. Mais il y a une comparaison qui va plus loin. Elle se trouve dans le prophète Isaïe.  Dieu aime son Peuple, l’Humanité, comme un époux aime son épouse. « Comme un jeune homme épouse une vierge, ton bâtisseur t’épousera. Comme l’époux tire sa joie de son épouse, en toi ton Dieu prendra sa joie ». Voyez comment l’enseignement de Ste Jeanne : plaire à Dieu en plaisant à Marie - toute plaisante à Dieu -  s’enracine au coeur même de l’Ecriture Sainte. Rappelons-nous les Paroles du Père à Jésus, au moment du baptême : « En toi j’ai mis toute ma complaisance ». Tout chrétien, voulant vivre avec le Christ, reçoit de quelque manière, cette complaisance du Père. Nous pouvons dire « oui » à Dieu. Nous pouvons l’aimer en retour. La merveille de l’amour divin, tel que le décrit St Jean, est : s’adressant, au départ, à des hommes pécheurs, Dieu tend cependant par la puissance de son propre amour à faire d’eux des êtres dignes d’amour et, plus encore, des êtres capables de lui rendre amour pour amour. Dieu attache donc la plus grande importance à la réponse humaine. Il y prend sa joie. Dieu prend sa joie en nous.

                Vous comprenez, alors, quel écho peuvent avoir en nous les paroles du message de l’Annonciade : l’Ordre des Plaisirs de la Vierge. S’adressant aussi bien aux moniales qu’à travers elles aux Fraternités de l’Annonciade, et à tout chrétien, nous entendons ces paroles : « Votre vocation, votre religion, votre fin consiste en ce que vous soyez agréables à Dieu par le moyen de la Vierge Marie ». Devenir agréable à Dieu en imitant Celle qui a plu au Père de la manière la plus belle qui soit après le Christ. N’était-ce pas la réponse de Ste Jeanne au désir de Marie : « ma fille Jeanne, avant de mourir, tu fonderas une religion en mon honneur qui sera le plus grand plaisir que l’on puisse faire à mon Fils et à moi ».

                Nous pouvons faire plaisir à Dieu. Pouvons-nous le peiner ? Pouvons-nous le faire souffrir ? En rigueur de terme, si la souffrance est comprise comme une imperfection, une passivité, une contrainte sur laquelle nous n’avons pas prise, alors Dieu ne souffre pas. Mais si vous allez plus profondément dans la réflexion, et si vous voyez dans la souffrance celle de l’amour, on peut dire alors que Dieu souffre. La souffrance de Dieu. Un Père de l’Eglise disait : « Le Père lui-même n’est pas impassible ». Tout péché, tout manque d’amour retentit en Dieu. Non pas que Dieu soit passif devant une imperfection, une limite : Il ne serait pas Dieu ; mais, Dieu a accepté de se mettre, par amour, dans une situation telle qu’Il puisse souffrir de notre ingratitude ou de nos refus. Tout est grâce.

                Cela ne donne aucune évidence à notre foi, mais cela lui donne toute sa plénitude, toute sa force, sa beauté, sa grandeur. Dieu est Amour. « En ceci consiste l’amour : ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu en premier, c’est Dieu qui nous a aimés et qui a envoyé son Fils en victime de propitiation pour nos péchés ». Tout le message est là. Tout est grâce, Providence. Marie a vécu cela, avant nous, d’une manière tellement belle. Elle nous prend maintenant par la main, nous disant : « Viens avec moi, fais comme moi, nous allons essayer de plaire au Fils et au Père ».

         LA PRIERE

         La prière nous fait prendre conscience de l’aujourd’hui de Dieu ; elle nous fait contempler que tout est grâce. Nous allons considérer la prière à la lumière de la Vierge Marie. Marie ne nous a pas laissé un enseignement théorique sur la prière. Donc, malheureusement, nous ne pouvons pas citer et continuellement entendre ce que la Vierge a dit. Mais, en la regardant, en la contemplant, nous allons essayer d’entrer dans le mystère de la prière, tout en formulant ce qu’est la prière selon la tradition de l’Eglise.  Car l’Eglise n’a formulé ce qu’est la prière qu’en contemplant Jésus dans l’Evangile, et en contemplant sa Mère.

                Ce qui me paraît important de comprendre, c’est que, dans l’Ecriture, et plus particulièrement dans l’Evangile, la prière doit se modeler sur la façon dont Dieu a agi et ne cesse d’agir avec nous. Ce Dieu qui nous a aimé, qui s’est révélé à nous, a pris l’initiative. La prière chrétienne est toujours une réponse à une initiative, une réponse à une prévenance.

                Souvent dans la prière nous nous sentons vides et secs. Nous avons l’impression d’une absence de Dieu.  Sans doute est-ce vrai au niveau de notre sensibilité, de nos sentiments, de nos émotions. Mais au niveau de notre foi, il faut prendre l’affirmation exactement inverse. Dieu nous a prévenus, il est déjà là, il m’attend. Me mettre en présence de Dieu, c’est prendre conscience qu’Il s’est déjà fait présent à nous.

                L’Eglise, contemplant ainsi l’Evangile, et recueillant l’expérience évangélique de la prière a essayé de présenter cette prière comme modulée, organisée, en quatre étapes, en quatre moments. N‘ayez pas peur de ces chiffres. Ils vont simplement nous permettre de voir ce mouvement par lequel Dieu vient à nous et par lequel nous l’accueillons. Ces quatre étapes sont : la lecture, la méditation, la supplication et la contemplation.  

                Ces distinctions ne signifient pas que je dois prendre un certain code pour prier. Elles signifient simplement les étapes de la respiration même de la prière quand elle plonge ses racines dans l’Evangile et le Premier Testament. Elles ne sont pas des constructions abstraites, théoriques. Elles expriment le mouvement même de la vie.

La lecture priante de l’Ecriture

                Jésus a dit : « Heureux ceux qui écoutent la Parole de Dieu » (Luc, 11). On peut imaginer que le sage grec, bien avant la révélation, s’il s’efforçait de prier, commençait par dire ce qu’il avait à dire au divin et il n’avait évidemment pas conscience qu’il lui fallait d’abord écouter. Il n’avait pas conscience qu’une parole lui avait été adressée, qu’une Parole avait été adressée à Israël et qu’un jour, elle se ferait chair dans le Christ. Jésus. Par cette béatitude, prononcée lors d’une rencontre avec sa Mère, nous dit que c’est là que commence l’expérience chrétienne de la foi et de la prière.  Pour nous, aujourd’hui, cette Parole est dans l’Ecriture. C’est pourquoi, cette écoute nous l’avons appelée une « lecture de l’Ecriture ». Dire « lecture » cela veut simplement dire : écouter la Parole. Je l’écoute là où elle se fait entendre, c’est-à-dire, dans l’Ecriture. Ce qui est beau, c’est qu’à propos de Marie, sa Mère, que Jésus a proclamé cette béatitude qu’il ne faut pas oublier d’ajouter aux autres ! On ne peut donc évoquer cette Parole de Jésus sans avoir d’abord devant les yeux la Vierge de l’Annonciation qui écoute, étonnée, puis confiante, le message transmis par l’ange de la part de Dieu.  D’une certaine façon, chacune de nos prières doit aussi être une Annonciation.  La parole s’adresse à nous, à moi. Je suis interpellé par Dieu.

                Marie commence par interroger l’ange, pour être assurée de bien comprendre ce que le Seigneur lui dit, ce qu’Il attend d’elle. Car le message, avouez-le, a dû être surprenant; Pour Marie qui, depuis son adolescence sans doute, vit dans le dialogue avec Dieu, peut à peu, elle a appris à vivre de façon habituelle dans l’attitude d’accueil à l’égard de Dieu.  Marie est une jeune juive nourrie de l’Ecriture Sainte, méditant nuit et jour l’Ecriture.

                Le Pape Paul VI a  rappelé dans son encyclique sur l’Eglise que la prière exprime, sous la forme du dialogue, le rapport entre Dieu, l’homme et la femme. Ce dialogue est commencé par l’initiative même de Dieu. Il faut toujours se dire : « C’est Lui qui nous a aimés le premier ». Cela nous aide à surmonter bien des craintes, des désespoirs. Il a plu à Dieu de nous faire connaître son mystère, le secret de sa Sagesse, son dessein sur l’histoire de l’humanité, de chaque homme. « Dieu est amour ». (St Jean). La prière chrétienne vient ainsi toujours en second. La prière naît de la foi, car la foi est la réponse à l’initiative de Dieu, c’est la confiance du croyant qui dit « oui » à ce Dieu qui lui parle. La foi engendre presque spontanément la prière par la quelle je reconnais l’initiative divine. Dieu s’adresse à notre foi. A partir de ce qu’Il dit, de sa Parole, le dialogue peut se mettre en route, la lumière va pouvoir jaillir, l’amour s’exprimer. Quand on parle de l’amour, on ne parle pas de sentiments. La rencontre avec Dieu dans la prière ne se passe pas habituellement au niveau du sentiment - même si nous pouvons rendre grâce quand le sentiment est présent. Même quand le sentiment n’est pas là, prier c’est découvrir l’amour qui nous interpelle. Prier c’est écouter, recevoir, se nourrir de la parole telle qu’elle nous est transmise dans l’Ecriture, dans l’Evangile avant tout puisque l’Evangile est la Parole même faite chair. Voilà donc le premier moment de la prière : recevoir la Parole.

La méditation 

                On se nourrit de la Parole reçue. « Marie méditait dans son coeur ». Elle faisait sien ce qui lui avait été dit. La lecture de la Parole, son écoute, nous introduit dans la prière. Mais, ce n’est pas d’abord pour nous instruire, au sens d’un enseignement théorique. La lecture de la Parole n’est pas une lecture littéraire ou scientifique, même s’il y a des fruits appréciables à lire la Bible d’une façon littéraire et scientifique. Il s’agit de la lecture méditative, ce que la tradition  monastique appelle la lectio divina - lecture de la Parole méditative, priante, par  laquelle le moine accepte cette Parole dans sa vie, la fait sienne, à l’exemple de la Vierge méditant toutes ces choses dans son coeur. « Découvre le coeur de Dieu dans la Parole de Dieu » (St Grégoire le Grand). Telle est cette méditation - lecture attentive par laquelle nous nous approprions ce que Dieu nous dit. Cette méditation est déjà présente dans la lecture, dans l’écoute lorsque je fais attention. L’attention dans l’écoute, dans la lecture, c’est déjà la méditation qui commence, une certaine manière de goûter cette lecture que la méditation va développer. Goûter, c’est-à-dire faire sien, même si aucune saveur ne vient me satisfaire. Le texte de l’Ecriture ne se prête pas nécessairement à la dégustation sensible. Il y a des pages qui ne sont pas destinées à cette lecture. Il ne faut pas lire n’importe quel passage. Il  faut apprendre à choisir. Je parle ici surtout de l’Ancien testament. Dans le Nouveau Testament est-il une page qui ne nous parle pas au coeur, qui ne nous révèle pas le coeur du Père ?

                                Quand on pénètre dans l’Evangile, quand on regarde Marie méditer dans son coeur, on comprend qu’il s’agit de faire sienne cette parole pour la garder, la faire entrer dans sa mémoire, la faire pénétrer dans son coeur. Il faut d’abord, selon les Pères du désert, que je fasse mienne la Parole, en la lisant ; que je la comprenne en la faisant monter dans mon cerveau ; ensuite, il faut que cette parole redescende dans mon coeur. Méditer c’est faire descendre la Parole dans le coeur afin qu’elle devienne la nourriture de ma vie.

                                Dans la mesure où la vie chrétienne consiste à ne pas s’arrêter aux choses visibles, mais à savoir que, à travers elles, nous allons jusqu’aux choses invisibles. De même, il faut que l’écoute de la Parole soit méditative, qu’au travers du texte, je pénètre à l’intérieur de ce qui m’est dit et tout référer au mystère du Père, au mystère du Christ. L’esprit Saint nous apprend à goûter ainsi le coeur de la Parole.  Tout dans notre vie, alors, prend un autre sens. Non pas un sens qui supprime la réalité concrète de tous les jours, mais lui donne sa profondeur, toute sa dimension. Faire sienne la Parole, la « ruminer » pour reprendre une expression de St Bernard, c’est méditer, garder la Parole dans son coeur, à l‘exemple de Marie. Les choses passées, la Vierge les rendaient actuelles dans sa vie, de manière à vivre l’aujourd’hui de son « oui » à Dieu, quoi qu’il arrive, confiant tout à Dieu.

La supplication

                                J’ai reçu la Parole, j’ai fait mienne cette Parole. Alors, de mon coeur jaillit la supplication - toutes les supplications possibles, même la prière de demande la plus pauvre, le repentir, l’action de grâce, la prière pour les autres, les malades, ceux qui nous sont chers. Ce sera toujours, quelle que soit ma demande, une prière de pauvre. La Parole, en venant à moi, me fait découvrir ma pauvreté. C’est peut-être le point où nos contemporains ont le plus de difficultés à recevoir la foi. Bien sûr, on a de nombreuses objectons contre la foi. Mais par-delà toutes ces objections, il y a toujours finalement une objection fondamentale : est-ce que j’accepte d’être un pauvre devant Dieu ; est-ce que j’accepte de ne pas être la source de moi-même mais de me recevoir de Dieu ? Car écouter la Parole, c’est reconnaître que cette Parole ne part pas de moi.

                                La pauvreté reconnaît que Dieu est la source de mon être, de mon coeur. A vivre dans cette reconnaissance, on se rend compte que Dieu ne blesse en rien tout ce qu’il a mis en moi de liberté, d’autonomie. Mais c’est un appel : « Si tu veux » ?  Accepter, comme Marie, de dire « Qu’il me soit fait selon ta Parole » n’est pas facile, naturel pour le coeur humain, au moins à un certain niveau. Mais quand on approfondit la Parole, l’Amour que Dieu nous donne, quand on médite ce à quoi Dieu nous invite, ce qu’Il nous donne, ce à quoi Il nous appelle, nous trouvons en Lui la joie, la vraie joie : « Bienheureux ceux qui écoutent la Parole ». Il faut prendre cela à la lettre ! Evidemment, c’est un bonheur, une joie, qui ne sont pas mesurables selon le critère des joies faciles, des joies de l’existence naturelle. C’est d’un autre ordre, c’est de l’ordre du Magnificat

                                Dans le magnificat, nous écoutons Marie qui a écouté, médité. Et nous y trouvons sa réponse, sa supplication qui est une louange. Chance pour nous ! Dans cette louange, il y a l’écho de ce qui a été sans doute sa prière, sa demande. « O, Yahvé, si tu voulais considérer la pauvreté de ta servante, te souvenir de moi, ne pas oublier ta servante » (Prière d’Anne, au premier Livre de Samuel, ch. 1, v 11). Marie reprend cela dans son Magnificat, non plus sous la forme de la supplication, mais de la louange car cette supplication a été exaucée. Chez Marie, la supplication est  exaucée, et nous en avons l’écho dans l’action de grâce : « Il a regardé la pauvreté de sa servante » !

                                Prier, c’est toujours demander.  Il ne faut pas avoir peur de demander. Dans le Notre Père, nous demandons « notre Pain quotidien » - avec toute la plénitude que ce mot de « Pain » peut avoir. Notre prière de demande est légitime ; la prière pour toutes les choses de la vie de tous les jours, pour tout ce qui nous blesse, nous peine, pour toutes nos affections. Mais, la méditation de la Parole nous fait comprendre qu’à travers toutes ces demandes, il y a une demande plus profonde qui fait son chemin, à laquelle peut-être nous ne sommes pas pleinement éveillés pour en prendre conscience. Il faut toute une expérience. Mais c’est celle que la Bible nous apprend : « C’est ta Face, Seigneur, que je cherche. Ne me cache pas ton Visage. » (Ps 26). Au-delà de toutes les demandes, ce que chaque être, finalement, demande c’est de voir le Visage de Dieu. Beaucoup cherchent Dieu.. Mais ils ne le savent pas, la plupart du temps. Alors ils cherchent tous les besoins tout à fait légitimes de la vie. Mais Dieu seul peut les satisfaire : « C’est ta face, Seigneur, que je cherche ». Mais, où est le Visage de Dieu ? Ouvrez l’Evangile, et regardez le Christ. Le Visage de Dieu est là. « Montre-nous le Père », dit Philippe à Jésus - Mais, Philippe,  qui m’a vu, a vu le Père ». Ce que toutes nos demandes, finalement, sans peut-être le savoir, implorent de Dieu. , C’est cela : voir Dieu. La prière se couronne, dans une certaine mesure certes, d’une certaine vision de Dieu.  C’est notre quatrième point.

La contemplation

                                N’ayez pas peur du mot. C’est un mot pour tous les chrétiens quand on a bien compris de quoi il s’agit. C’est le Christ qui nous en donne la clé. « Heureux les coeurs purs, car ils verront Dieu » - béatitude du coeur pur comblé par la vision de Dieu. Ici, tout naturellement encore, Marie apparaît à notre regard. Qui a un coeur pur, sinon l’Immaculée ? Qui a vu Dieu dans le Fils, sinon Marie ? Elle nous apprend que cette longue méditation, ces supplications s’achèvent dans le regard qu’elle peut porter sur ce Dieu  qui l’aime. La contemplation, c’est ce vers quoi l’écoute, la méditation, la supplication nous acheminent. Contemplation ? C’est la communion avec Dieu, c’est vivre avec Lui, en relation avec Lui. Car le contemplatif ne voit pas plus Dieu que nous, au sens d’une vision, ou par l’intelligence - peut-être quelques mystiques... Mais, en général, ce n’est pas cette vision là que la prière nous donne. C’est le contact intérieur, la communion avec Dieu. Dieu en nous et nous en Lui.

                                Ce contact peut être divisé en deux expériences. La première expérience nous fait nous assimiler à Dieu peu à peu ; Il devient nôtre. On vit dans l’amitié de Dieu, en relation avec Lui. « Je L’avise, et Il m’avise » répond le paysan  au curé d’Ars qui l’interrogeait sur sa prière prolongée. Je le regarde, Il me regarde. C’est tout. Cet homme, simple, sans culture, faisait l’expérience que le coeur pur voit Dieu. Ce sont des choses de tous les jours; J’ai rencontré une mendiante à Namur, malheureuse, mendiant à la porte de l’église.  Quand, elle était fatiguée, elle rentrait dans l’Eglise. Je me disais : « elle va se reposer, sans doute ». Et puis, plusieurs fois je l’ai vue le regard fixé sur le tabernacle. C’est incroyable. Et je me disais : « Voilà, elle ne le sait peut-être pas,  mais c’est une contemplative. Elle était là, le regard fixé » sur le Christ, elle priait. C’est incroyable ». La foi fait des miracles dans le coeur humain.  C’est tout simple. Je voudrais que vous compreniez que le mot de contemplation n’évoque pas des choses extraordinaires, mais l’achèvement tout simple d’une foi vivante qui entre de plus en plus en contact avec Dieu et qui fait que, quelles que soient nos fautes et nos faiblesses, le Seigneur est avec nous.

                                La seconde expérience : le discernement spirituel. Le contact habituel avec le Seigneur nous permet de mieux voir, de voir de manière plus facile, plus aisée le dessein de Dieu sur nous, sur les autres. Non pas que le Seigneur se substitue à notre recherche. Nous sommes responsables de nos décisions. Le Seigneur ne prend aucune décision à notre place. Le Seigneur ne nous donne aucun conseil qui se substituerait à notre recherche.  Mais, Il éveille dans le coeur une espèce d’instinct spirituel. On sent bien que c’est ceci qu’il faut faire et non pas cela.

                                L’histoire spirituelle appelle cela « la connaissance ». Dieu nous donne la connaissance, c’est à dire, le discernement pratique dans la vie, dans les choses, de ce que le Seigneur attend de nous. Il illumine, disait St Paul, les yeux de notre coeur. C’est un don que Dieu nous fait, que l’Esprit Saint nous fait quand Il nous habite, que le Père nous fait. Il faut demander cette grâce, « la grâce que le Christ illumine les yeux de notre coeur » (Ephésiens, ch. 1, v 18). C’est cela la contemplation.

                                Pour conclure : il y a un mouvement unique de la prière. C’est un mouvement simple, qui va de l’accueil de la Parole, à la communion avec Celui qui m’a parlé, en passant par une écoute méditative, à une supplication et puis, finalement, les coeurs se rejoignent, la rencontre se fait. Chacune de ces étapes engendre l’autre - mouvement tout à fait simple. St Bernard disait : « La méditation est une connaissance qui engendre l’amour », qui se tourne elle-même vers l’amour, qui suscite une prière demandant à Dieu d’augmenter encore cet amour. C’est cela le mouvement de la prière. Celle qui a vécu cela, avant nous, d’une manière tout à fait unique, c’est la Vierge Marie. En la regardant vivre dans l’Evangile, en formulant son expérience grâce à la tradition de l’Eglise qui nous a précédés dans cette contemplation, nous pouvons comprendre  ce que veut dire son « oui » à Dieu. Servante du Seigneur, elle a toujours fait la volonté du Père. Au contact de Jésus, Marie a appris que : « Ma nourriture, c’est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé ».

« PRIEZ SANS CESSE »

(st Paul, 1 Th. Ch. 5, v. 16-17))

                                Quand Marie « méditait et gardait toutes choses en son coeur », il ne s’agissait pas pour elle d’un moment fugace, fugitif. Toute sa vie était imprégnée de cette prière. Malheureusement, sur ce point, encore, Marie ne nous a pas laissé de message. Nous allons essayer, cependant, de comprendre ce que fut cette prière continuelle de la Vierge, en nous aidant de l’expérience de St Paul.

                                Grâce à St Paul, l’Eglise gardera toujours le souvenir des chrétiens de Thessalonique. C’était en 51 après Jésus Christ. Ces chrétiens formaient déjà une communauté importante. Il y avait dans la communauté des hommes, des femmes, des enfants, des maîtres, des serviteurs, des esclaves. Les uns venaient du judaïsme ; les autres avaient été des grecs adorateurs de Dieu, c’est à dire des grecs qui se convertissaient à la foi juive, et puis tout simplement une majorité de chrétiens qui, eux, venaient tout droit du paganisme. Ils s’étaient détournés des idoles pour se convertir au Dieu vivant et vrai. D’après Paul, nous apprenons qu’il y avait là toutes les classes sociales, quelques femmes fortunées de la haute société, et des petites gens, qui formaient le groupe le plus nombreux. Par la 2è lettre de St Paul aux Corinthiens, nous savons que cette communauté de Thessalonique était une communauté pauvre. Un trait caractérise tous les membres de cette communauté : ce sont des chrétiens de fraîche date. Il y a à peine un an et demi, Paul est arrivé pour leur annoncer l’Evangile. Ils se sont convertis au Christ. Paul allait organiser la communauté mais il a fallu bien vite qu’il s’en aille, car la persécution était déclenchée contre eux. Paul a dû laisser les chrétiens de Thessalonique à leur sort. C’est pourquoi, il leur écrit. Il ne les abandonne pas mais il ne peut les aider et les diriger que par une lettre. Une lettre envoyée de Corinthe.   

                                Paul commence sa lettre par évoquer des souvenirs communs. Il donne des nouvelles personnelles puis, de là, il passe à des exhortations, donne des conseils. Son séjour a été si bref, à Thessalonique, qu’il lui reste beaucoup à faire pour compléter leur foi. Il souligne les choses essentielles, les exigences de la vie fraternelle, le respect pour ceux qui sont à la tête de la communauté, la patience envers tous. Puis vient cette recommandation : « Priez sans cesse ». Il termine par une dernière exhortation : ne pas éteindre l’Esprit, tout examiner avec discernement. Puis, Paul salue ses frères. La lettre est terminée 

                                « Priez sans cesse ». L’écho que va provoquer cette parole de Paul dans la suite des temps chrétiens est extraordinaire.  L’appel de Paul ne résonne pas, d’abord, comme une obligation à remplir, un devoir auquel on doit se soumettre. Avant tout, dans cette parole, nous percevons l’écho des mots mêmes de Jésus; Dans l’Evangile de St Luc, ch. 18, Jésus avait dit : « il faut toujours prier sans se lasser ». Nous remarquons ensuite que l’appel de Paul à la prière incessante est encadré de deux autres recommandations qui lui donne sa tonalité. Paul dit : « Soyez toujours dans la joie, priez sans cesse, rendez grâce en toutes circonstances ».  Le « priez sans cesse » est donc encadré par l’appel à la joie et à l’action de grâce. Dans les trois parties de la phrase de Paul, vous avez cette répartition de la durée : « soyez toujours dans la joie, priez sans cesse, rendez grâce en toutes circonstances ».

                C’est à la joie que Paul convie ses frères chrétiens. C’est une joie, certes, assez particulière. C’est une joie qui s’exprime dans une prière qui est d’abord action de grâce ; joie de la gratitude et non joie des événements éxtérieurs. C’est la joie d’avoir reçu la foi, le baptême, joie d’être devenu chrétien. Il ne s’agit pas d’une joie passagère, mais d’une joie qui doit demeurer toujours puisque c’est pour toujours que ces chrétiens de Thessalonique sont des baptisés. Quand on réfléchit à ces mots « toujours, sans cesse, en toutes circonstances », notre surprise est grande car comment Paul ose-t-il être aussi absolu ? Il ne parle pas à une communauté monastique, toute consacrée à la prière. Il parle au tout-venant de la ville qui a reçu le baptême. A tous, hommes femmes, enfants, travailleurs... Paul dit : « priez sans cesse ».  Sa lettre manifeste une grande allégresse. Paul est un homme concret, dans l’épaisseur de tous les sentiments humains. Il est heureux que son passage à Thessalonique ait engendré une communauté chrétienne. Il en a reçu de bonnes nouvelles. Et sa lettre vibre de la joie qu’il éprouve, tel un apôtre ayant réussi son ministère. Nous sommes au début de la mission de Paul. Il n’y a pas encore des erreurs à redresser. L’apôtre peut joyeusement encourager la jeune église à persévérer dans la bonne voie. Bien sûr, il y a des difficultés, mais les frères de Thessalonique ont déjà montré que l’adversité ne les arrêtait pas. Plus tard, St Paul ne connaîtra pas toujours des situations aussi heureuses. Dans son apostolat il rencontrera bien des peines. Même dans les lettres qui manifesteront plus tard moins d’enthousiasme de la part de Paul, nous verrons que l’appel à la prière continuelle restera présent. Elle sera formulée en termes proches. Aux philippiens, il dira : « En tous besoins recourrez à la prière, pénétrée d’action de grâce ». Aux Colossiens : « Quoi que vous puissiez dire ou faire, que ce soit toujours au nom du Seigneur Jésus ». Aux Ephésiens : « Récitez entre vous des psaumes, des hymnes, des cantiques, en tout temps et à tout propos, rendez grâce à Dieu le Père ».

                Il gardera donc les mêmes invitations à la prière incessante; ce qui nous montre que c’était pour lui non pas un appel de circonstance, mais vraiment quelque chose qu’il jugeait essentiel à l’existence chrétienne. Dans la lettre aux Thessalonissiens, Paul ne veut pas seulement donner un conseil qui viendrait que de lui, si bon soit-il. Dès le « priez sans cesse », il ajoute : « telle est la volonté de Dieu sur vous, dans le Christ Jésus ».  

                Pour St Paul, la prière continuelle n’est pas un conseil donné au hasard, en passant, mais, à ses yeux, la prière incessante fait partie de la vocation de tout chrétien, simplement du fait de sa foi et de son baptême. Tout croyant en Jésus y est appelé puisque c’est la volonté de Dieu manifestée dans le Christ.  Quand nous lisons cela et essayons de comprendre, nous nous disons que cette affirmation apparaît tout de même un peu énorme. Les chrétiens de Thessalonique comme ceux des autres  églises auxquelles s’adresse Paul, comme nous-mêmes maintenant, nous savons que nous sommes submergés dans de multiples occupations : famille, travail, relations sociales, nos soucis.. Comment organiser sa vie en fonction de la prière ? Comment prier sans cesse ? Où trouver cette attention, cette force ? Que veut dire St Paul par-là ?

                Sa consigne se place, il me semble, dans l’ensemble d’une lettre qui, elle, n’occupe que quelques pages du Nouveau Testament. La recommandation de Paul vient à l’intérieur de tout un ensemble qui va nous aider à comprendre. Elle trouve sa signification au sein d’une vie que Paul appelle : « une vie dans le Christ Jésus ». Lorsque l’on vit dans le Christ que l’appel à la prière continuelle peut trouver sa signification. Pour Paul, vivre dans le Christ Jésus, c’est d’abord remercier Dieu, et ensuite Le supplier. Paul commence sa lettre par dire « merci » à Dieu. C’est le Père qui est remercié de nous avoir donné son Fils, l’Evangile, de nous avoir donné l’Esprit. « Nous rendons continuellement grâce à Dieu pour vous tous quand nous faisons mention de vous dans nos prières.... ». Action de grâce pour l’initiative de Dieu, pour la prévenance de Dieu à notre égard.  Pour Paul, ces Thessalonissiens sont des frères que Dieu aime. Jésus Christ leur a été annoncé, ils ont entendu la Parole et ils l’ont accueillie. Et cela se manifeste dans leur comportement de foi, d’espérance et d’amour. Alors, Paul, rend grâce à Dieu pour eux tous.

                L’action de grâce jaillit du coeur parce que nous vivons dans le Christ Jésus, parce que toute notre vie s’éclaire de cette foi reçue, de cet amour qui nous a été donné, de ce que nous avons été choisis pour recevoir le salut du Christ. L’action de grâce de Paul s’enracine dans le fondement même de la foi chrétienne. C’est à cette lumière que Paul rend grâce et qu’il invite à rendre toujours grâce. Avant de se demander : « Que vais-je faire pour prier sans cesse » ? La prière incessante n’est pas autre chose que l‘émerveillement devant le don qui nous est fait ; alors, nous rendons grâce à Dieu. Nous le remercions de cet Amour gratuit manifesté en Jésus Christ. Nous le remercions parce que des gens se sont reconnus appelés à vivre unis au Christ dans un amour fraternelle toujours croissant. Nous remercions Dieu pour ces vies qui, bien souvent, sont banales, voire misérables, selon les critères humains mais, qui, tout à coup prennent sens. Ce sont tous des êtres aimés et pardonnés par Dieu.

                Paul rend grâce parce qu’une vie nouvelle vient de commencer qui a les promesses de la vie éternelle. Nous serons toujours avec le Christ Seigneur, même dans les épreuves. Car, pour Paul, nos épreuves sont transformées dans la lumière de Jésus Christ ; elles sont l’occasion d’imiter le Christ et de nous approfondir dans la vie du Christ Jésus. L’annonce de la Parole a été écoutée, reçue dans l’Esprit, elle a été féconde et donc il faut rendre grâce à Dieu. 

                Etre chrétien, c’est rendre grâce. Avoir la foi c’est rendre grâce. Quand il parlera aux Philippiens, Paul devant leur baptême, leur vie dans la foi dira : « Je rends grâce à mon Dieu chaque fois que j’évoque votre souvenir ».

                La vie dans le Christ jésus, pour St Paul, suscite aussi en lui la supplication, la prière de demande qui, elles aussi, sont incessantes. Aux chrétiens de Thessalonique il dit : « Quelle action de grâce pourrions-nous rendre à Dieu à votre sujet pour toute la joie que nous éprouvons à cause de vous devant Dieu ? Et nous prions avec insistance pour qu’il nous soit donné de vous revoir et de compléter ce qui manque à votre foi ». Action de grâce et supplication. La demande de Paul s’adresse au Dieu du Salut, à l’oeuvre dans l’histoire. Vivre dans le Christ Jésus, c’est vivre face à ce Dieu qui sans cesse, par son Fils, oeuvre dans l’histoire. L’aujourd’hui de Dieu, c’est Dieu qui sauve. « Voici que je suis vivant pour toujours ». Dieu est fidèle. Il a accompli ses Promesses dans le Christ Jésus. Aujourd’hui cette fidélité éclate dans la communauté de Thessalonique, comme nous pouvons, si nous regardons avec attention, découvrir la fidélité de Dieu dans tant d’événements que nous voyons dans notre vie, autour de nous et dans le monde. Nous sommes sûrs que ce Dieu qui a crée le monde l’amènera à son terme. Aux Philippiens, un jour, Paul écrira : « Telle est ma conviction : celui qui a commencé en vous une oeuvre excellente en poursuivra l’achèvement jusqu’au jour de Jésus Christ ». La demande, née de cette vie dans le Christ, est inséparable de l’Espérance, de la confiance. Ce Dieu qui a commencé à agir en nous mènera à son achèvement son oeuvre de Salut.

                C’est dans la mesure où nous vivons notre vie dans le Christ que, du fait de notre foi, l’action de grâce, la demande peuvent naître. Elles ne peuvent être que continuelles car c’est continuellement que nous sommes aimés et sauvés par Dieu, que nous vivons dans le Christ.

                Comment est-il possible de vivre cette prière continuelle dans le concret de la vie ?

                Paul sur ce point, nous donne quelques confidences. Sa prière continuelle est liée à son apostolat, à son ministère ; elle est liée aussi à son travail manuel. Car Paul ne voulait par être à charge des communautés. Il travaillait.  « Nuit et jour, nous prions avec insistance ».. Voilà une confidence de Paul. Sans cesse, il prie, mettant en pratique l’invitation qu’il donne aux Thessalonissiens : « Priez sans cesse ». Sa prière ? Ce sont d’abord des temps consacrés à la prière. Comme pour nous. S’organisent dans l’existence des moments plus ou mois longs où nous pouvons prier le Seigneur. Mais, pour que la prière soit incessante, il n’y a pas seulement des moments consacrés à la prière. Il faut que, entre ces moments, la prière continue. St Paul a été bien conscient de la difficulté. « La parole du Christ habite parmi vous dans toute sa richesse. Instruisez-vous, avertissez-vous les uns les autres avec pleine sagesse, chantez à Dieu dans vos coeurs votre reconnaissance, par des psaumes, des hymnes, des chants inspirés par l’Esprit Saint. Ne vous refusez pas l’un à l’autre - c’est à dire, soyez toujours dans la charité fraternelle - afin de vous consacrer à la prière ». Voici la réponse qui commence à apparaître. La prière continuelle, chez St Paul, est liée à la vie de charité. Avant de se traduire dans des mots, dans une attention, une conscience explicite, la prière incessante est, pour Paul, la vie même de l’amour chrétien. « Je vous exhorte, frères, au nom de la miséricorde de Dieu, à vous offrir vous-mêmes en sacrifice vivant saint et agréable à Dieu ». Cette Parole nous évoque le Christ, elle nous évoque Marie dans sa donation totale à jésus, à Dieu. St Paul, à travers cette parole, nous interpelle chacun. La prière incessante, c’est la vie chrétienne elle-même, lorsqu’elle se fait, au nom de la miséricorde de Dieu, offrande de soi-même, à Dieu et à nos frères.

                St Paul sait que ce n’est pas facile. Mais, au moins, a t-il résolu le problème que nous nous posons. La prière incessante ne consiste pas dans une concentration de soi-même qui aurait toujours présent à l’esprit le Seigneur. Cela, nous le ferons de temps en temps. La prière continuelle : toute notre vie, dans le Christ Jésus, se traduit en amour, en offrande, en donation. « Qu’il me soit fait selon ta Parole ».

                Marie a vécu d’abord et avant tout la prière incessante dans cette donation d’elle-même. C’est toute la vie chrétienne. Finalement, il n’y a pas de différence entre vivre en chrétien et la prière incessante. Ne cherchons pas des difficultés, là où pour Paul les choses sont toutes simples. « Tu as un désir au coeur ; tu as un désir d’aimer Dieu et les autres. Ta prière : c’est ton désir. Maintiens fervent, droit, dynamique, ton désir d’aimer Dieu et les autres. C’est ainsi que tu vas prier sans cesse ». (St Augustin).

                C’est donc ainsi que nous allons prier sans cesse, puisque telle est la volonté de Dieu sur nous, dans le Christ Jésus ; c’est ainsi que l’Esprit Saint nous conduira.

                St Cyprien, Evêque de Carthage, à qui ses chrétiens lui posaient la même question, a répondu : « Selon les Ecritures le vrai soleil et le véritable jour, c’est le Christ.  Pour le chrétien qui vit dans le Christ, qui aime le Christ, qui sert le Christ, directement ou dans les autres, aucune heure n’est donc exclue de la prière. Aimer le Christ, c’est sans cesse et toujours, puisque c’est toujours qu’il faut adorer Dieu. « Prêts à prier toujours et à rendre grâce à Dieu, ne cessons donc pas, ici-bas, de prier et de dire à Dieu notre reconnaissance ». (St Cyprien).

                Voici encore un autre témoignage, celui de Clément d’Alexandrie. Les chrétiens lui avaient demandé, « Priez sans cesse :  à quelle heure, à quel moment... « ? Et la  réponse est toujours dans le sens de St Paul : « Certains chrétiens assignent à la prière des heures fixes. Mais, tout chrétien véritable passe sa vie entière à prier, pour prolonger par là sa présence devant Dieu. Il se trouve alors dans un état de prière, tel qu’il priera en tout lieu, non pas directement, ni au vu et au su des gens, mais qu’il se promène, qu’il travaille, qu’il se livre à la conversation, au repos, à la lecture où à tout autre travail, il prie de toute façon, puisqu’il est inspiré de l’amour de Dieu. Il envisage alors toute sa vie comme une seule et grande prière continuelle... ».

                Nous pouvons penser que ce fut là l’existence de la Vierge Marie. Nous pouvons donc terminer en la regardant, en lui demandant de nous apprendre à vivre dans le Christ Jésus.