La Miséricorde

avec sainte Jeanne et le bienheureux Gabriel-Maria

Si la miséricorde est le propre de Dieu, si Jésus est témoin de la miséricorde du Père, si la Vierge est la Mère de toute miséricorde, tout chrétien, tous ceux et celles qui se réclament de l’Évangile sont appelés à devenir des êtres de miséricorde, c’est à dire, des hommes et des femmes compréhensifs et bienveillants, qui ne restent pas insensibles à la misère et à la détresse des autres. Avec sainte Jeanne et le bienheureux Gabriel-Maria méditons sur cette Miséricorde divine et sur notre vocation à la miséricorde.

1.

La Miséricorde : le propre de Dieu, notre Père et Père de Jésus-Christ

Françoise Guyard, une annonciade de la première génération, propre nièce du père Gabriel-Maria, écrit à propos de son oncle : « il exhortait chacun à avoir une grande confiance et une grande espérance en la miséricorde de Dieu, quelque mal ou péché qu’il ait commis : car Dieu est plus prêt à nous pardonner que nous ne sommes à le lui demander. Et comme notre Mère l’Église dit que le propre de Dieu, c’est principalement la miséricorde, notre révérend père s’étudiait de tout son pouvoir à faire miséricorde à chacun et à donner à chacun l’espérance de revenir à la miséricorde de Dieu. »

Françoise Guyard donne ce témoignage après avoir reçu une confidence de son oncle à propos de cette miséricorde divine dont il eut l’expérience. Ainsi, étant père général de son ordre, faisant la visite des couvents de frères dont il avait la charge, il arriva dans une maison toute bouleversée par le suicide d’un des leurs. « J’eus pour lui, dit-il en parlant du défunt, une grande pitié, craignant que l’âme ne soit perdue, comme facilement on le pense en pareil cas… »

Dans un premier temps, Gabriel-Maria réagit, face à cet événement, selon la manière de penser de son temps, à savoir que les personnes suicidées ne pouvaient bénéficier du Salut de Dieu. Or, la nuit, dans un songe, il eut la conviction que le défunt bénéficiait des joies du Paradis. Cette conviction lui fut confirmée quelque temps après par un de ses frères qui, connaissant l’événement, eut aussi la même certitude. Tous deux, devant être ébranlés par un tel fait, ont dû puiser dans la prière la force pour assumer cela et, dans la prière, ils ont reçu la conviction intime que Dieu fait miséricorde à tous, et particulièrement à ceux qui en ont le plus besoin.

Alors, on comprend que Gabriel-Maria ait pu dire, dans un second temps : « si vous saviez comme la miséricorde de Dieu est grande et comme sa bonté est vue en tous lieux, nations et contrées, dans les épreuves extraordinaires qui arrivent en tout état » - faisant certainement allusion, par cette dernière remarque, au fait qui vient d’être évoqué. Et, il poursuit : « je connus que la miséricorde de Dieu est merveilleusement grande, car Dieu par son infinie clémence et bonté fait des jugements autres que ceux de ses créatures. »

Cette constatation de Gabriel-Maria peut être rapprochée de cette belle parole du Prophète Isäie : «  Que le méchant abandonne son chemin, et l'homme malfaisant, ses pensées. Qu'il retourne vers le Seigneur qui lui manifestera sa tendresse, vers notre Dieu, qui pardonne abondamment. C'est que vos pensées ne sont pas mes pensées et mes chemins ne sont pas vos chemins. (Is 55, 7-8). Et Françoise Guyard de conclure que son oncle, « fut plus encore miséricordieux après avoir eu l’expérience de cette grande miséricorde de Dieu et il a poussé chacun à espérer en la miséricorde de Dieu ».

Dieu est Père, son amour est un amour paternel qui veut la vie de ses enfants, qui les sauve quand ils sont en danger, qui les prend dans sa miséricorde. Il se penche sur notre misère pour nous en relever, nous en tirer. Dieu a crée par pur amour. L’auteur du Livre de la Sagesse le disait à Dieu dans sa prière : « Tu aimes en effet tout ce qui existe, et tu n'as de dégoût pour rien de ce que tu as fait » (Sg 11, 24). C’est Lui qui nous maintient dans l’existence, par pur don, par pure gratuité : « Comment une chose aurait-elle subsisté, si tu ne l'avais voulue ? Ou comment ce que tu n'aurais pas appelé aurait-il été conservé ?» (Sg 11, 25). Dieu peut tout, il est donc tout puissant, mais sa toute puissance, c’est son amour qui ferme les yeux sur les péchés du monde. C’est encore l’auteur du Livre de la Sagesse qui nous le dit : « Mais tu as pitié de tous, parce que tu peux tout, tu fermes les yeux sur les péchés des hommes, pour qu'ils se repentent » (Sg 11, 23). Dieu offre à tous sa miséricorde, et sa miséricorde relève, remet sur le chemin de la vie. L’auteur de la Sagesse, faisant allusion aux pécheurs que nous sommes, écrit : « Mais tu épargnes tout, parce que tout est à toi, Maître ami de la vie !» (Sg 11, 26). Et Dieu aime tellement la vie, qu’en son Fils, il nous la donne, nous qui l’avions perdue, cela, par pure miséricorde, parce qu'il est riche en miséricorde. Sa miséricorde nous montre Dieu tel qu’il est véritablement, source de la vie, de cette vie plus forte que toute mort. Par le Christ, nous entrons dans la Bonté de Dieu, dans sa miséricorde. C’est Lui, la porte, le chemin. Comme l’Enfant prodigue de la parabole a repris le chemin de la maison de son Père, ainsi nous-mêmes, quand notre cœur s’offre à la confiance, quand nos mains de pauvres se joignent pour implorer, quand elles s’ouvrent pour recevoir et pour donner, quand notre vie se nourrit de la volonté d’amour du Père, quand nous devenons vraiment fils et filles de Dieu en vivant  toujours plus intensément de la grâce de notre baptême.

Pour Gabriel-Maria, Dieu est donc « riche en miséricorde ». Il est le Père qui espère son enfant parti au loin. Dieu, pour lui, est le Père de Miséricorde, c’est à dire, Celui qui se penche sur notre misère, le Père qui attend son enfant, comme le Père de la Parabole de l’Enfant prodigue. Même nos erreurs et nos faux pas ne peuvent pas faire obstacle à sa miséricorde, pourvu que nous acceptions d’être ainsi aimés, pourvu que nous nous ouvrions à cet amour qui relève. Et quand nous nous perdons, il part à notre recherche, comme le Berger de la Parabole de la Brebis perdue, il guette notre retour, comme le Père attendant son fils parti au loin. Car Dieu est le Dieu de la Vie et cette Vie, il la désire pour tout homme, quel qu’il soit, et quelle qu’ait été sa vie. Pourquoi cela ? Par pur don. Son Amour n’a d’autre raison que son Amour, que sa Miséricorde qui est sans mesure.

Dieu, Père miséricordieux…,

Penche-toi sur nos péchés, guéris notre faiblesse, vaincs tout mal, fais que tous les habitants de la terre fassent l’expérience de ta miséricorde, afin qu’en Toi, Dieu Un et Trine, ils trouvent toujours la source de l’espérance.

(Bx Jean-Paul II).

2.

Jésus-Christ : témoin de la miséricorde

Dans l’évangile de saint Matthieu, il est écrit que deux aveugles, assis au bord du chemin, apprenant que Jésus passait, s'écrièrent : « Seigneur ! aie pitié de nous » On les rabroua mais Jésus, « pris de pitié », s’arrêta, leur demanda ce qu’ils voulaient et, à leur demande, les guérit tous les deux. (Mt 20, 31-34). Saint Luc, de son côté, en nous rapportant la Parabole du Bon Samaritain, emploie la même expression « pris de pitié » en parlant du Samaritain qui, passant près d’un homme ayant été attaqué par des brigands, gisait, blessé, sur le bord de la route. Il s’arrêta alors près de lui et, le voyant là, « fut pris de pitié » et « prit soin de lui » (Luc 10, 30-34). La tradition de l’Église a vu, en ce Samaritain, le Christ lui-même, « pris de pitié » pour notre pauvre humanité, blessée par le péché, et donnant sa vie pour nous guérir de notre être de misère.

Les saints, à la suite du Christ, ont été, eux aussi, « pris de pitié » pour leur prochain en détresse – qu’elle soit physique, morale ou psychique. Ainsi sainte Jeanne. Sœur Françoise Guyard rapporte dans sa Chronique de l’Annonciade que Jeanne « était remplie de très grande miséricorde et de pitié envers les pauvres. De ses mains, elle soignait elle-même les plaies qu’avaient certaines pauvres femmes aux jambes, se mettant à genoux devant elle pur les leur panser plus à son aise. Elle pansait et oignait leurs plaies si doucement et si humainement que c’était un exemple d’humilité, de charité et de miséricorde pour ceux qui la voyaient. Et par son saint toucher, ces femmes étaient guéries ». De même, le bienheureux père Gabriel-Maria, comme on l’a déjà vu, était un homme de miséricorde ; il était aussi un « père de miséricorde » pour ses filles spirituelles. Il est dit en effet qu’il « avait une naturelle miséricorde envers elles. Quand il en voyait une malade ou triste, il lui semblait que son mal l’atteignait au cœur. Il les réconfortait en tout ce qu’il pouvait ».

Jeanne et lui-même furent des êtres pleins d’humanité, comme tous les saints d’ailleurs, touchés par l’épreuve de l’autre, à l’exemple du Christ. Plus ils s’approchaient de la Source de la Miséricorde, plus ils grandissaient en humanité. Les saints nous entraînent dans leur sillage.

Mais qui est notre prochain ? C’est une question que l’on peut se poser. Il est parfois même bon de prendre le temps de faire mémoire de toutes ces personnes qui ont été notre prochain : celui ou celle qui a fait preuve de bonté envers moi, celui ou celui qui s’est approché de moi lorsque j’étais dans le besoin, cette personne, connue ou non, de qui j’ai reçu une aide etc. Savoir reconnaître cela ouvre nos vies sur la reconnaissance, la gratitude, alors que souvent, peut-être, on aurait plutôt tendance à se fixer, en un premier temps du moins, sur le quelque-chose-qui-n’a-pas-été !? Et cette question en entraîne inévitablement une autre : de qui suis-je le prochain ?

Le commandement de Dieu « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » a deux axes : être reconnaissant envers ceux qui nous ont fait du bien et faire le bien envers ceux qui attendent notre bonté. Chacun sur son chemin rencontre telle ou telle personne à secourir. On peut la voir et passer son chemin. On peut la voir et s’arrêter, avoir mal de son mal. Bénéficiaire un jour de la charité de quelqu’un, l’autre aujourd’hui devient bénéficiaire de la nôtre, cela dans la discrétion, peut-être même dans l’anonymat, comme dans la Parabole : le Samaritain, après son geste accompli et le blessé remis sur pied, disparaît, laissant à sa liberté l’homme secouru.

Il ne faut pas oublier non plus que, parfois, il est bon d’être de prochain de soi-même, c’est à dire, de faire preuve de miséricorde, de douceur envers soi-même, cela, non pour nous refermer sur nos problèmes personnels, mais pour une plus grande disponibilité.

Revenons à sainte Jeanne : qui a été son prochain ? Sa mère, Charlotte de Savoie, de qui elle a reçu l’affection maternelle ; le Baron de Lignières et son épouse Anne de Culan de qui elle a reçu la tendresse dont tout enfant a besoin, ainsi que l’éducation ; le père Gabriel-Maria qu’elle considérait comme « un don de Marie », reconnaissant en lui un véritable ami ; ses filles qu’elle désirait auprès d’elle lorsqu’elle était malade. De qui a-t-elle été le prochain ? De son mari qu’elle a véritablement aimé, aidé et secouru et de qui elle ne reçut que mépris ; des pauvres de Bourges, des malades et des orphelins qu’elle secourait dans la discrétion, des personnes de sa condition qui, comme elle, souffraient ou avaient souffert de difficultés conjugales. Sa miséricorde était sans arrière pensée.

Vivre cela n’est pas toujours naturel ; cela ne coule pas forcément de soi. Il peut y voir des obstacles. Par exemple :

Le calcul : celui qui rend service peut s’interroger sur le retour de son don… je donne toujours, mais je ne reçois pas grand chose !

Le remerciement attendu : on estime que tout geste de bonté, tout service reçu demande au moins un merci. S’il ne vient pas, on se décourage…

La lassitude : le service à rendre est toujours le même…

Le « c’est toujours moi » : on a l’impression que l’autre sera toujours le blessé, qu’il s’installe dans cette situation ; on se voit contraint d’être tout le temps son « bon samaritain » et cela peut devenir insupportable…

Le « c’est trop » : on pense qu’on en fait trop, qu’il nous est trop demandé, on commence à comparer, on a l’impression que les autres n’en font pas assez ; d’où un sentiment d’injustice… Tout cela est compréhensible.

Mais ces obstacles ne peuvent-ils pas être dépassés si on se souvient que d’autres ont déjà fait pour nous ce que nous faisons à notre tour pour eux ? La vie que nous portons en nous et que nous donnons à nos frères, nous l’avons, nous aussi, peut-être déjà reçue des autres, venus à notre rencontre pour nous aider… ? Aimer, vivre la miséricorde et être, ainsi, témoin auprès des autres de la miséricorde du Christ, c’est véritablement entrer dans un mouvement d’échange, de relation et de communion. C’est faire jaillir la vie.

Jésus Miséricordieux, penche-toi sur nos misères,

pardonne nos fautes, purifie nos cœurs,

donne-nous Ton Esprit Saint,

pour que nous puissions louer Dieu

le Père qui est riche en miséricorde.

Faisant l’expérience de ta miséricorde,

fais que nous trouvions toujours en Toi,

la force de l’Amour, de l’Espérance et de la Charité.

3.

Marie, Mère de Miséricorde

On raconte que Jeanne de France avait l’habitude de faire, le samedi, toute affaire ou démarche importante. Son premier biographe, sœur Françoise Guyard, une moniale du proto-monastère de Bourges, nous en dit le pourquoi : « la raison pour laquelle elle voulait faire ses bonnes et grandes œuvres le samedi : c’était pour les présenter à la Reine de Miséricorde afin que, par elle, elles soient présentées à toute la souveraine Trinité pour lui être plus plaisantes et agréables. » Et si Jeanne tient à présenter à la Vierge tout ce qui la concerne, c’est qu’elle a une grande confiance en la médiation de Marie, en sa sollicitude maternelle.

De même, les premières Annonciades avaient, elles aussi, recours à Marie, Mère de Miséricorde. Ainsi, au moment de la mort de Jeanne, voyant le père Gabriel-Maria si affligé par le décès de leur mère Fondatrice, elles le réconfortent comme elles peuvent, lui disant de faire confiance à Marie : « elle nous aidera, lui disent-elles : c’est la Mère de toute consolation et de Miséricorde qui jamais ne fait défaut pour aider ceux qui ont en elle leur espérance. »

« Elle nous aidera », trois mots qui ont leur importance, « elle nous aidera, comme jadis elle a aidé, lors d’une noce de village, un maître de maison dans la gêne. Recourir à Marie, lui présenter ce qui nous habite, ce qui nous soucie parfois, lui présenter aussi nos joies et nos espoirs, dans une démarche de véritable confiance. Car, comme jadis à Cana, Marie est là, toujours là, disponible. Comme le dit sœur Françoise Guyard, elle « ne fait jamais défaut ».

Il y a encore dans la vie de sainte Jeanne une dimension qui rappelle l’attitude de la Vierge à Cana vis à vis de Jésus, celle d’intercéder auprès de Lui pour les autres : « ils n’ont plus de vin ». Cela, Marie elle-même va l’enseigner à Jeanne. Nous le savons grâce au père Gabriel-Maria. Voilà ce qu’il nous en dit : «  Une fois qu’elle priait et demandait selon son habitude à la Vierge de lui enseigner comment lui plaire, ne demandant pas d’autre grâce que de lui plaire et par Elle à la bienheureuse Trinité, elle entendit en elle-même très consolée dans son cœur la Vierge lui dire […] «  Tu chercheras à établir la paix entre tous ceux au milieu desquels tu habite. Tu ne diras rien d’autre que des paroles de paix, soucieuse du salut des âmes. Tu n’écoutera pas les paroles honteuses ou médisantes et dès que tu verras quelques pécheurs, tu diras dans ton cœur : il faut sauver ses pauvres gens. […] Excuse-les auprès de Dieu afin d’être comme je l’ai dit l’avocate et le défenseur de tous. »

Jeanne et Gabriel-Maria nous invitent à imiter la miséricorde de la Vierge en étant présents à notre prochain. Mais, pour imiter la Vierge, il est nécessaire aussi de vivre avec elle, en sa familiarité, comme ils l’ont fait eux-mêmes.

Si la Vierge était là, à Cana, aujourd’hui, n’est-elle pas toujours là, à nos côtés, comme une mère, une sœur, une amie ? Sainte Jeanne et le bienheureux Gabriel-Maria ont vécu sans cesse en sa présence, faisant l’expérience de ses bienfaits, de sa proximité. Ainsi Jeanne. De Marie elle-même, elle a reçu les grandes orientations de sa vie spirituelle. La Vierge lui a montré le chemin de la Parole de Dieu, lui a fait comprendre la Passion de Jésus, lui a fait aimer l’eucharistie. En cela, elle lui a fait miséricorde, c’est à dire, elle s’est penchée vers elle comme une Mère qui éduque son enfant, lui montrant ce qui peut plaire à Dieu et, par là, ce qui peut la faire réellement vivre.

La Vierge nous fait à tous miséricorde en nous donnant le Christ, la Source de toute Miséricorde, en nous ramenant à Lui, à sa Parole : « faites tous ce qu’il vous dira », en intercédant aussi pour nous : « ils n’ont plus de vin ». Ces deux composantes de la charité de la Vierge à Cana, sont données comme règle de vie, pour l’Annonciade.

En effet, la Règle l’Annonciade, au chapitre de la charité, trace une orientation de vie qui peut nous faire accomplir vraiment le « faites tout ce qu’il vous dira » et le « ils n’ont plus de vin » de la Vierge à Cana. Il est dit en effet que les sœurs doivent imiter la miséricorde de la Vierge. Pour une telle imitation mariale, il est proposé d’accomplir les « œuvres de miséricorde spirituelle et corporelle ». C’est dans l’Évangile de Cana que la Règle nous propose de découvrir quelles sont ces « œuvres de miséricorde corporelle et spirituelle » que nous sommes appelés à réaliser en nos vies. Les « œuvres de miséricorde corporelle », dont il est question dans la Règle, signifient faire le bien et non seulement faire le bien mais souhaiter du bien au prochain, comme la Vierge à Cana souhaitant que la noce à laquelle elle était invitée se passe dans la paix et la joie. Tout ce que nous demande le Christ, tout ce que nous demande sa Parole, peut se résumer à cela : faire le bien, souhaiter du bien. Pour ce faire, la Vierge s’est faite discrètement attentive. Elle s’est faite aussi suppliante et toute confiante auprès de Jésus : « ils n’ont plus de vin ». Elle a intercédé. Nous aussi nous pouvons devenirs des suppliants auprès de Jésus, lui dire, dans notre prière : « Jésus, viens à leur aide ». Par notre prière de demande, par notre prière d’intercession nous accomplissons, me semble-t-il, les « œuvres de miséricorde spirituelle » demandées par la Règle de l’Annonciade. Ainsi par notre manière d’être, par notre prière suppliante et confiante, l’Évangile de la Miséricorde peut être véritablement annoncé, et notre prochain attiré vers le Christ.

Ainsi, pour terminer, on peut dire que la charité toute miséricordieuse de la Vierge – et Cana nous le montre bien – c’est d’abord d’être là, d’être présente. Elle n’est pas fortuite, la notation de saint Jean dans l’Évangile de Cana : « La Mère de Jésus était là », écrit-il. Être là, être attentifs aux besoins des autres, comme Elle. L’imiter en cela. Faire de la Vierge l’éducatrice de notre charité. L’enseignement de Cana nous invite à être là, à regarder ce qui peut se passer autour de nous, discrètement, dans le souci d’aider, en devinant les gênes, les besoins, en étant « avec » les autres, dans une ouverture d’esprit et du cœur. Puis, une fois reconnus les besoins de notre prochain, avec la Vierge et comme Elle, se tourner vers le Christ et les lui offrir, lui dire : « ils n’ont plus de vin ». Nos vies peuvent alors devenir le canal de la miséricorde de Dieu. Dieu a besoin de nos mains pour faire miséricorde, il a aussi besoin de notre prière.

Je te salue, Marie, toute miséricordieuse, avocate et espérance du monde. Tu es remplie de cette vertu de miséricorde. Car, de toux ceux qui t’ont honorée et qui t’ont priée avec confiance, tu n’as refusé personne. Ceci s’est manifesté quand tu étais invitée avec ton enfant béni aux Noces de Cana. Au moment où il n’y avait plus de vin, tu posas ton regard miséricordieux sur ton enfant en disant : mon enfant, ils n’ont plus de vin. Ô Marie, douceur des vierges, pour que je puisse révéler à travers le monde ta huitième vertu de miséricorde, et afin d’obtenir de toi, moi cet homme dur, la vertu de miséricorde, je te dis avec des lèvres souillées : Je te salue Marie.

4.

Les pauvres et les plus faibles

Le Christ, dans l’Évangile, est attentif aux petits, aux faibles, comme envers cette pauvre veuve du village de Naïm qui vient de perdre son unique enfant : « il advint qu'il se rendit dans une ville appelée Naïm. Ses disciples et une foule nombreuse faisaient route avec lui. Quand il fut près de la porte de la ville, voilà qu'on portait en terre un mort, un fils unique dont la mère était veuve ; et il y avait avec elle une foule considérable de la ville. En la voyant, le Seigneur eut pitié d'elle et lui dit : Ne pleure pas » (Luc 7, 11-13). Et de faire pour elle ce qu’il peut, ce qui est en son pouvoir de faire, d’une manière simple, ordinaire.

Nous sommes tous invités sur ce chemin d’évangile à faire ce que nous pouvons, selon notre pouvoir, pour notre prochain, et notre prochain le plus faible. Ainsi sainte Jeanne et le bienheureux Gabriel-Maria.

Le père Gabriel-Maria avait l’habitude de prêter une attention particulière à ceux de ses frères qui étaient les plus faibles, ceux qui avaient manqué par exemple à leurs devoirs religieux. Ainsi, un frère qui l’a connu confie aux sœurs de Bourges, en 1538 : « si je voulais parler de sa grande charité et pitié, il me faudrait un livre car, par pitié, il recevait tous les affligés et les fautifs. Par une charité bienveillante, il les réconfortait et les pardonnait de leurs fautes, plus désireux d’être accusé de miséricorde que de rigoureuse justice, imitant en cela le Père Tout-Puissant de Miséricorde qui a dit : « bienheureux les miséricordieux ». Sa miséricorde s’étendait aussi aux défunts pour lesquels il priait la nuit, lorsqu’il s’éveillait, disant cette prière que nous rapporte sa nièce, sœur Françoise Guyard : « Jésus mon bon Sauveur et Rédempteur, Dieu de miséricorde, qui as puissance au ciel, sur terre et en enfer, qu’il te plaise de faire miséricorde aux pauvres âmes du purgatoire ; et quant à ton Église, qu’il te plaise de garder et d’augmenter les bons, de convertir les pécheurs, et en particulier ma pauvre âme que je te présente ainsi qu’à toi, Vierge, Mère de miséricorde. Amen. »

De même Jeanne avait une plus grande attention aux plus pauvres et aux faibles, aux malades. Ainsi, écrit son premier biographie, sœur Françoise Guyard  : « Au sujet de la charité qui était en elle : elle était remplie de pitié et de charité. Elle était la mère des orphelins, des désolés et des malades [….] Elle était remplie de charité, en particulier pour les pauvres veuves et pour les enfants orphelins : elle leur venait en aide dans leurs besoins et nécessités. Elle envoyait se renseigner secrètement par la ville de Bourges où étaient les pauvres gens qui, par honte, n’osaient pas révéler leurs nécessités. Alors, par de pieuses personnes, elle leur envoyait des draps, du linge et de l’argent, si secrètement que l’un ne savait rien de l’autre. »

Il est remarqué que les personnes que Jeanne et Gabriel-Maria aident ne semblent avoir rien demandé. Mais Jeanne et Gabriel-Maria ont été touchés par leur détresse, qu’elle soit matérielle ou morale. Ils ont pris l’initiative de leur venir en aide ; ils y ont été poussés par la charité du Christ qui les habitait. Ainsi Jésus vis à vis de la veuve de Naïm. La femme de Naïm, en effet, ne demande rien ; elle est au fond du malheur, mesurant l’ampleur de sa solitude désormais : plus de mari et maintenant plus d’enfant. Elle fait maintenant partie des plus faibles de la société, des plus vulnérables. Le Christ est touché par sa détresse. « Il eut pitié d’elle », tellement pitié qu’il ne veut plus la voir pleurer. Et la seule manière de ne plus la voir pleurer, c’est de lui rendre son enfant que la mort vient de prendre. Pour cela, il pose des gestes ordinaires : il arrête la civière, relève le jeune homme, le rend à sa mère. Cela est simple, sans merveilleux.

Les gestes de miséricorde de Jeanne sont simples, tout ordinaires : du drap à donner, du linge à distribuer, quelque argent à partager, des médicaments pour soulager ; ceux de Gabriel-Maria ne le sont pas moins envers les frères en difficultés. Pas de discours moralisateurs mais une parole d’encouragement, un geste de pardon, une parole bienveillante, une prière nocturne.

La miséricorde fait irruption dans l’ordinaire de nos vies, dans l’obscur quotidien. La miséricorde ne fait pas appel à la publicité, à l’ostentation. Elle est discrète. Elle est simple, coulant de soi comme l’eau claire d’une source.

À Naïm, la miséricorde de Dieu a fait irruption dans un fait tout ordinaire, dans le monde des hommes ordinaires, au cœur de l’existence quotidienne. Nos vies peuvent être remplies de ces gestes ordinaires porteurs de la miséricorde de Dieu. Il faut nous laisser surprendre par le Christ, par sa Parole. « Ne pleure plus » ? dit-il à la femme. Et si nous laissions ces paroles du Christ entrer en nous afin qu’il les redise à d’autres à travers nous ? Par une main tendue, un sourire, un service rendu peuvent sécher tant de larmes. C’est la miséricorde du Christ qui passe à travers ces gestes simples de la vie de tous les jours, à notre insu. Voilà pourquoi, ces simples gestes sont capables de réconforter ceux à qui ils s’adressent, ceux qu’ils touchent, de leur redonner courage, de les relancer sur un chemin d’espérance.

Ces gestes simples de miséricorde transforment aussi notre être intérieur, notre cœur, doucement en Lui ; ils nous mettent sur un chemin de véritable ressemblance au Christ.

Le bienheureux Gabriel-Maria, dans les conseils qu’il a laissés à ses filles spirituelles, nous trace ce chemin de ressemblance. Ces conseils, chacun peut les faire siens aujourd’hui encore. Ils sont de tout temps. Ainsi, pour lui, on en devrait revendiquer qu’un seul privilège, celui de la miséricorde, rendu visible par nos actes de chaque jour : aide matérielle donnée à notre plus proche prochain, aide spirituelle aussi par notre prière pour les vivants comme pour les défunts. On l’a vu : la prière pour les défunts tenait une grande place dans sa vie. C’est véritablement faire œuvre de miséricorde que de prier pour eux.

Cette miséricorde, pour Gabriel-Maria, n’a pas de frontière ; elle doit s’adresser à tous, aux justes comme aux pécheurs, aux bons comme aux moins bons, sans acception de personne. Il nous invite à la générosité, à donner facilement aux autres ce dont ils ont besoin, dans la mesure de nos possibilités et de la connaissance que nous pouvons en avoir. Car il le sait, parfois, on ne peut rien donner matériellement, mais, dit-il, on peut toujours donner l’aumône de notre prière. Pour lui, la miséricorde voisine avec la compassion lorsqu’il nous conseille de pleurer avec ceux qui pleurent, de sentir la douleur de notre prochain en notre cœur. Il désire que nous vivions pour les autres, avec les autres. Car c’est par là que nous nous approcherons de la source de la Miséricorde et que nous deviendrons à notre tour miséricorde, à la ressemblance de la Vierge Marie.

 

Ô Mère charitable et miséricordieuse, fais-nous miséricorde,

tu en es toute remplie fais-en bénéficier tes pauvres serviteurs

et tends-nous la main de tes faveurs,

pour nous relever dans nos vies et malheurs.

5.

S’entraider, se rendre service

Jeanne a été tout entière au service des habitants de Bourges, allant au devant de leurs besoins. Malades, orphelins, écoliers pauvres, indigents ont bénéficié de son aide et de sa sollicitude. Cet aspect de la vie de Jeanne est bien connu. Par contre, cet aspect est moins connu du côté de Gabriel-Maria, c’est pourquoi je me suis plus arrêtée à lui.

On raconte que, jeune novice, le père Gabriel-Maria aimait rendre service aux pères âgés de sa communauté ; il aimait aussi faire le ménage, pour cela il n’hésitait pas à cacher les balais afin qu’un autre de ses frères ne le devance dans ce service ; il aimait aussi servir les messes, faisant tout pour ne pas se laisser devancer, là aussi !

Sa nièce, sœur Françoise Guyard, dans la biographie qu’elle lui consacre souligne l'assistance qu’il a donnée à Jeanne dans la fondation de son Ordre et non seulement dans la fondation de l’Annonciade mais aussi dans « toutes ses affaires » dit-elle car  ne faisait rien sans son aide et sans son conseil ; elle souligne aussi la sollicitude qu’il a eue pour toutes les sœurs de Bourges, les dirigeant dans leur vie spirituelle. De plus, un de ses frères, dans un long discours qu’il fait aux sœurs de Bourges, en 1538, un 26 août, veille de l’anniversaire de son décès, se rappelle l’aide fraternelle et paternelle qu’il donnait à tous ses frères en religion, à tous ceux et celles aussi qui souffraient de telle ou telle épreuve psychologique ou spirituelle.

On comprend qu’il ait pu inciter ses filles spirituelles à la générosité. Ainsi, dans un de ses sermons sur les vertus il les entraîne à être généreuses, à venir en aide à leur prochain dans le besoin ; il les invite à être miséricordieuses les unes envers les autres et à s’aider mutuellement, à se soutenir mutuellement.

Il veut que nous mettions nos pas dans ceux de Jésus, le serviteur qui « n'est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour une multitude. » (Mc 10, 45).

Dieu en Jésus-Christ se penche sur nos misères ; il se fait petit, il se met à notre niveau pour nous en tirer. Sa générosité n’a pas de bornes, il est tout au service de notre vie. Servir la vie, c’est là la vraie grandeur. Le Christ renverse touts nos fausses valeurs. Pour le Christ, on est grand quand on est humble et petit, puissant quand on est faible et vulnérable, sage quand on est fou du véritable amour. Certes, tout cela ne signifie pas de renoncer à travailler selon nos compétences, qu'il faille décliner les responsabilités en s'abritant derrière une fausse humilité.  Cela signifie qu'il nous faut rester, tout au long de notre existence, en situation de serviteur, mettant au service des autres les dons reçus de Dieu.

Cela suppose aussi d’aborder chaque personne comme une personne unique, singulière, digne d’être aimée pour elle-même, digne d’être servie, quelles que soient  ses blessures, son ingratitude, voire sa déchéance.

Pour le Christ, la vraie grandeur encore une fois est de servir. Pour lui, plus on sert, plus on grandit ; plus on s’efface dans le don de soi, plus il nous reconnaît pour ses disciples. Que nous ayons encore toutes nos forces et nos facultés ou non, que nous soyons sur la scène du monde ou non, que nous ayons des responsabilités ou non, notre seule grandeur, le véritable poids de notre vie, à ses yeux, c'est « de donner et de se donner soi-même » (Ste Thérèse de l’Enfant Jésus).

Le monde ne juge pas de cette manière. Il juge en termes d’efficacité, de confiance en soi, d’aisance dans les échanges, de facilité à se faire aimer, de compétitivité etc. On n’est pas à l’abri de tels jugements. Mais le Christ, lui, ne regarde pas le rang social des personnes, ni le brillant de leur situation professionnelle, ni la considération dont elles sont entourées, ni le crédit qui leur est fait ; il regarde seulement comment chacun de nous, là où nous en sommes, nous nous mettons au service des autres, au service de notre plus proche prochain, dans le désir de donner le meilleur de nous-mêmes. Et le meilleur de nous-mêmes, c'est cette volonté de servir, à la ressemblance de Marie, la servante du Seigneur.

Quand quelqu’un découvre le Christ, spontanément, il se met au service des autres, s’ouvre aux autres. Ainsi Zachée, Zachée au lourd passé, certes, mais avide de rencontrer le Christ. Et pourtant des obstacles l’en empêchent : son passé, sa petite taille etc. Mais Jésus le devance : « il faut que je vienne demeurer chez toi ». Son désir de Jésus a permis à Zachée d’entendre cet appel. Zachée est retourné en lui-même.

Dans sa joie de converti, tout de suite il pense aux pauvres, pressé de partager. Parce que Jésus est entré chez lui, il se découvre alors proche des autres, particulièrement des plus pauvres, alors que jusque là il les méprisait ou les ignorait. Ce retournement du cœur est le fruit de l’initiative même de Jésus – l’appel du Christ atteignant le désir de Zachée. Alors, Zachée a tout de suite compris qu'il fallait qu’il s’ouvre aux autres : « Voici, Seigneur, je vais donner la moitié de mes biens aux pauvres, et si j'ai extorqué quelque chose à quelqu'un, je lui rends le quadruple » (Lc 19, 8).

Comme pour Zachée, au milieu de nos occupations quotidiennes, le Christ nous rejoint et il nous appelle, dans la mesure de notre désir. Il  nous appelle par sa Parole et son Évangile, par son Église, par les autres, par son Esprit Saint. Et il nous donne la force de répondre en  nous partageant son Pain de Vie. Et son appel est toujours un appel qui nous oriente vers les autres, un appel à servir de notre mieux, un appel à la miséricorde.

Que Jésus passe et vous savez où le trouver:

là où l'on respire l'air des Béatitudes,

là où l'on donne sans attendre d'avoir reçu,

là où l'on pardonne sans avoir tout compris,

là où l'on recommence avec les êtres aussi souvent que Dieu,

là où l'on ouvre les mains sans jamais les refermer

(père Jean Lévêque, carme).

6.

Rendre le bien pour le mal

Sainte Jeanne invite ses filles à ne pas faire aux autres ce qu’elles ne voudraient pas que les autres fassent pour elles ; elle les entraîne à faire le bien, toujours, même à leurs dépens, à pardonner, à excuser ceux dont on parle mal. Elle-même en a donné l’exemple par toute sa vie. Elle a été une femme de paix.

De son côté le père Gabriel-Maria est un homme plein de miséricorde, pardonnant à tous ceux qui ont mal fait pourvu qu’ils aient le désir de se corriger. Il a eu toujours dans le cœur, sur ses lèvres et dans ses œuvres la miséricorde car Dieu aime par-dessus tout la miséricorde, disait-il. Il a toujours désiré imiter Dieu, comme le Christ nous y invite dans l’Évangile quand il  nous dit d’être miséricordieux comme notre Père est miséricordieux (Lc 6, 36).

On raconte qu’un jour un de ses frères lui apprend la mort d’une personne qui l’avait fait beaucoup souffrir. Le frère croyait lui annoncer une bonne nouvelle en lui apprenant ce décès. Or, le père Gabriel-Maria se fâcha contre lui et lui disant que s’il ne le connaissait pas, s’il ne connaissait pas sa bonté il ne le considérerait plus comme son frère car ce n’est pas bien de se réjouir de la mort de quelqu’un, fût-ce celle de son ennemi.

Il n’est pas étonnant que dans ses sermons sur les vertus, qu’il a donnés à ses filles spirituelles, il leur dit, entre autres, d’être bienveillantes envers tous, de porter patiemment le tort que l’on peut leur faire, voire même, l’injustice. Il les entraîne à rendre le bien pour le mal, a avoir toujours paix et charité au fond de leur cœur et que si elles pensent avoir donné quelque occasion d’ennui à quelqu’un, alors qu’elles ne tardent pas à aller réparer, à excuser les autres, à demander pardon, à aller se réconcilier. Cela, toujours en raison de l’Évangile, du Christ, en raison de leur bonheur vrai et véritable.

Car faire le bien, aimer chacun, fût-ce son ennemi, est le chemin du véritable bonheur, du véritable accomplissement de notre vie.

 Dans son Discours sur la Montagne, Jésus donne tout un enseignement sur l'amour de charité, et particulièrement sur l'amour des ennemis - ennemis personnels ou ennemis du groupe auquel on appartient. Et Jésus définit l’amour des ennemis en quelques mots : faire du bien à ceux qui ne nous aiment pas, leur souhaiter du bien, et prier pour eux. 

Cet amour-là peut mener très loin dans le don de soi ; cet amour-là nous conduit à un amour sans frontière et de tous les instants. Jésus parle de « la joue qu’il faut tendre », c’est à dire, de notre disposition à toujours aimer, à pardonner, à accuser les coups durs et à les transformer en offrande d’amour ; il parle du « manteau qu’il faut laisser prendre », c’est à dire, du partage de ses biens, mais peut-être plus encore du partage de ce que nous sommes, partage de notre amitié, de nos dons personnels ; il parle encore des « deux mille pas qu’il faut faire » c’est à dire du temps gratuit que l’on peut donner à une personne dans la joie ou dans la peine, que l’on peut donner aux autres rencontrés au hasard de la vie, ou bien à notre prochain de tous les jours.

Est-ce réaliste quand nos agendas sont si remplis, notre temps si compté ? On aurait peut-être tendance, en lisant cet évangile, à relativiser les paroles de Jésus et de se dire : tout cela dépend des circonstances ; il faut agir cas par cas.  Et c'est vrai en un sens. Mais Jésus veut nous pousser à un nouveau style de vie, il veut nous faire adopter un nouveau regard sur la vie, sur les événements, sur les personnes et même sur Dieu.

Le Christ de l’Évangile nous pousse à avoir petit à petit d’autres réflexes. Au réflexe du « talion » c’est à dire, à rendre le mal pour le mal, à se mettre en colère ou à être agressif, ne serait-ce qu’à l’intérieur de soi-même,  quand on a été oublié, ou quand on a eu vis à vis de nous quelque manque d’égards, etc., ou bien au réflexe de donnant-donnant, réflexe qui nous fait guetter par exemple une récompense immédiate à toute bonne œuvre que nous faisons, le Christ nous pousse vers le don gratuit.

Le Sermon sur la Montagne nous ouvre en effet à une autre logique ; il nous conduit à aller à contre courant de ces réflexes naturels, il nous conduit à les inverser. Jésus, dans le Sermon sur la Montagne, veut nous ouvrir à la gratuité de l’amour, à la miséricorde. Le texte se termine d’ailleurs sur l’évocation du visage du Père compatissant et miséricordieux, que Jésus nous propose en modèle : « Montrez-vous miséricordieux, comme votre Père est miséricordieux. » (Lc 6, 36).

La lecture de ce texte inégalé nous fait prendre peut-être conscience du peu de place que tient dans notre vie la gratuité véritable, celle qui ne sera connue que de Dieu seul. Ce texte inégalé en profondeur et en beauté devrait allumer en nous le désir de la vraie gratuité, le désir de ces petits actes cachés qui illuminent la vie de nos frères et sœurs en humanité et aussi  la nôtre, en fin de compte. Cette clarté est le surcroît promis !

Car Jésus parle de récompense. Alors, paradoxe ?…, où est la gratuité ! ?

L’amour vrai, miséricordieux, redonne des chances à notre prochain, l’amour vrai, miséricordieux fait grandir, il fait vivre et revivre. Cet amour nous fait entrer dans la famille même de Dieu, dans sa familiarité. « Vous serez les fils du Très Haut » nous dit Jésus. Telle est la récompense promise : la vie filiale en Dieu qui est abondance et plénitude.

La récompense promise par le Christ n’est donc pas un nouvel avoir, mais un accomplissement de notre être. Car c’est en aimant vraiment, à la manière du Christ, que nous devenons vraiment nous-mêmes, que notre véritable destinée s’accomplit. Plus nous aimons Dieu plus notre vie filiale s’épanouit, plus nous devenons des fils et filles de Dieu, héritiers de ses promesses ; plus nous aimons notre prochain, et plus la ressemblance à Dieu notre Père grandit – cette ressemblance qui est en fin de compte le but même de notre vie sur terre, l’amorce aujourd’hui de ce que nous serons demain en plénitude, dans la lumière et la paix divines. 


A l'humanité qui parfois semble perdue et dominée par le pouvoir du mal, de l'égoïsme et de la peur, le Seigneur ressuscité offre le don de son amour qui pardonne, réconcilie, et rouvre l'âme à l’espérance. C'est un amour qui convertit les cœurs et donne la paix. Combien le monde a besoin de comprendre et d’accueillir la Miséricorde Divine !
Seigneur, qui par ta mort et ta résurrection révèle l'amour du Père, nous croyons en toi et avec confiance nous te répétons aujourd'hui : "Jésus, j’ai confiance en toi. Aie miséricorde de nous et du monde entier".
(Jean-Paul II)

 

FIN.