Le Notre Père

 Père Hubert Jacobs, sjI

Durant ces quatre entretiens, nous allons de méditer la prière du Notre Père avec la Vierge Marie, et en particulier la Vierge Marie dans son Magnificat. Selon Tertullien, le Notre Père est un véritable résumé de l’Evangile. C’est dire qu’on ne peut le comprendre qu’à la lumière de l’Evangile, mais également de tout l’Ancien Testament. Le chrétien doit faire effort afin de se libérer de toute routine pour pouvoir retrouver ce jaillissement évangélique que porte en elle-même la prière du Notre Père.

« Notre Père qui es aux Cieux,

que ton Nom soit sanctifié »

Cette prière est pour tous les temps. Pour bien la comprendre, il faut se rappeler le contexte historique dans lequel a vécu Jésus Christ, avoir aussi à l’esprit la relation qu’il y a entre le Notre Père et les Prières du Premier Testament que récitait le Peuple Juif au temps du Christ. Cette prière s’enracine dans le terreau juif.

Mais elle a aussi son originalité propre. Les mots portent comme en écho le message même de Jésus Christ. Son enracinement dans le Premier Testament se joint donc à quelque chose de neuf qui est la personne même de Jésus, le Fils Unique du Père. En cela, elle est bien un résumé, un condensé de l’enseignement évangélique ; elle nous aide à mieux comprendre l’Evangile lui-même. Ainsi le Notre Père peut nous faire comprendre ou redécouvrir le message central du Christ.

Une prière de souche juive : elle est une réponse de l’homme à Dieu. Car Dieu a toujours l’initiative. Prier, c’est répondre à ce Dieu qui s’est révélé à nous dans la création et dans l’histoire sainte, l’histoire du Salut. La Révélation est progressive. Dieu s’est comme adapté aux générations successives d’Israël. Jésus apparaît comme le sommet, le chef d’oeuvre du Père, la perfection de la révélation. Car aucun prophète du Premier Testament, aucune révélation, ne sont révélateurs de Dieu comme le Fils Unique. Avec la venue du Christ, les formes anciennes d’adoration sont périmées, plus exactement, elle sont renouvelées. Avec Jésus Christ, la révélation est désormais définitive. Depuis sa venue, grâce à son enseignement, en vivant en Lui, par Lui, l’adoration véritable est devenue possible. Notre prière peut s’unir à la prière du Fils.

Le Notre Père se trouve deux fois dans l’Evangile : en Saint Luc (ch. 11), en Saint Matthieu (ch. 6). En Luc, le texte du Notre Père est plus court qu’en Matthieu. Donc, différence et ressemblance. La différence : En Luc, nous avons certainement la manière dont le Notre Père était récité dans les premières communautés chrétiennes. Nous sommes alors peut être plus proches des paroles mêmes de Jésus Christ. La prière commence par « Père », sans le pronom possessif « notre ». « Père » reprend le terme par lequel Jésus s’adresse à Dieu ; il l’appelait « Père » - « Abba ». Et ce mot est resté dans la mémoire des disciples, stupéfaits d’entendre Jésus parler à Dieu comme à son « Papa ». En St Paul, nous avons l’écho de cet émerveillement « Abba », « Père » (Rm, 8, 15 ; Gal 4, 6) - terme lourd d’une familiarité incroyable. Dans le Premier Testament, apparaît la figure du Père pleine d’amour, mais aussi le Dieu Saint ; dans le Nouveau Testament, le Père demeure aussi le Dieu trois fois Saint du Premier Testament, qui demande notre adoration ; mais il est aussi le Dieu proche, l’  « Abba. »

Appeler Dieu « Père » n’est pas le propre du christianisme. Les romains n’appelaient-ils pas leur Dieu « Jupiter », terme formé sur « pater » ? Ce titre semble commun à toutes les religions. Israël, de son côté, considère Dieu comme Père, se regardant comme le premier né de Yahvé. Il faudrait relire l’épisode de

la sortie d’Egypte, au Livre de l’Exode, relire le Prophète Osée. Les Juifs gardent en mémoire cette sollicitude paternelle de Dieu pour Israël dans le désert, que rapporte le livre du Deutéronome. Comme toute l’humanité, Israël est souvent infidèle à ce Dieu. De cette infidélité d’Israël, le Prophète Jérémie s’est fait l’écho. Dans toute l’Histoire de la Révélation, Dieu se manifeste comme le Père qui « sait de quoi nous sommes pétris ». Le Premier Testament chante cette Paternité de Dieu (Tob 13, 4 ; Sg 14, 3 ; Jér 3, 19 ; Mal 2, 10). ; «Toi, Yahvé tu es notre Père, nous sommes l’argile et toi le potier » (Is 64, 7) ; nous restons l’ouvrage de Dieu, malgré nos péchés... . Cette image du Père se joint même à l’image de la Mère. Ainsi en Isaïe : « Comme un fils que sa mère console, moi aussi je vous consolerai » (Is 66, 13) ; « Est-ce qu’une femme peut oublier son enfant ? Même s’il s’en trouvait une, pour oublier, moi, je ne t’oublierai jamais » (Is 49, 15).

Ce nom de Père n’était pourtant attribué à Dieu que comme une image, n’ayant qu’un sens figuré. On n’affirme pas encore que les Israélites sont d’une manière effective « fils de Dieu ». D’ailleurs, le Peuple d’Israël n’utilisait pas le mot de « Abba » (Papa), mais une autre mot, tiré du langage sacré, et non du langage familier comme Jésus le fera. Ainsi la paternité divine pour le Juif est différente de la paternité humaine. Elle n’a qu’un sens symbolique. Lorsque Jésus invite à nommer Dieu « Abba », cela risque de paraître aux yeux des Juifs un langage osé. Employé ainsi, ce mot n’a plus, en effet, un sens figuré mais réel. Dieu n’agit plus comme un père mais Il est Père.

Entre Jésus et Dieu Père il y a une filiation unique. « Personne ne connaît le Père si ce n’est le Fils ... », dira St Jean qui insistera sur cette relation unique, filiale, entre Jésus et son Père. De plus, le Christ va distinguer « son » Père et le «nôtre ». « Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu » (Jn 20, 17). La filiation des disciples n’est pas celle de Jésus. Avec Jésus, la paternité de Dieu est réelle car Il est le Fils. Mais vis à vis des disciples ? Jésus va les exhorter à appeler Dieu en se servant du même terme que celui qu’il emploie lui-même : « Abba » Et Saint Jean d’expliquer : « nous sommes enfants de Dieu ». Jésus est Fils par nature, nous par adoption. La paternité de Dieu nous regarde donc comme fils adoptés dans la filiation de son Fils unique. « Nous sommes fils dans le Fils », dira St Cyrille. Dans le Christ, nous apprenons que Dieu est réellement notre Père. Les disciples sont englobés dans l’amour du Père pour Jésus Christ. Alors, notre relation est-elle trop familière, banale, avec Dieu, trop simple ? La paternité de Dieu est certes familière. Mais il demeure aussi le Trois fois Saint « qui es aux Cieux », nous rappelant la seigneurie de Dieu car le Père est aussi cela : le Dieu de toute sainteté, de toute grandeur. Il y a tout à la fois adoration et amour, proximité et vénération, amour et humilité, humilité aimante. « Père, je t’adore avec amour ».

Telle est aussi la prière de Marie dans son magnificat, à travers lequel on peut voir la manière dont elle s’adresse à Dieu. Le magnificat est le commentaire le plus beau du Notre Père. « Mon âme glorifie le Seigneur » ; en écho, le Notre Père dit : « que ton nom soit sanctifié ». « Exulte mon esprit en Dieu mon Sauveur » : joie de Marie d’avoir, en Dieu, son Père, qui est aux cieux, son Sauveur qui se penche sur elle, comme un père se penche sur son enfant, sur « son humble servante ». Auprès de Marie, Jésus n’aurait-il pas reçu les formules de sa prière ? Jésus est Fils du Père et Enfant de Marie. Dans le Notre Père, il y a comme l’écho de l’enseignement de Marie à Jésus et que Jésus redonne à ses disciples.

II

« Que ton règne vienne »

Le Notre Père nous conduit à laisser croître en nous une attitude filiale, un émerveillement devant le Père. On peut prier le Notre Père en vérité, avec le magnificat de Marie qui a vécu cette attitude jusqu’au plus profond d’elle-même. Dans sa prière, la Vierge révèle sa vie intérieure la plus intime. A la Visitation, Elisabeth dira « Tu es bénie... bienheureuse, toi qui as cru en l’accomplissement des paroles qui te furent dites de la part du Seigneur ». Comme un prophète elle lit, par grâce de Dieu, le mystère de la vie de Marie dans l’histoire du Salut. Elle exprime les merveilles réalisées en Marie - Dieu communiquant à la Vierge quelque chose de sa grâce infinie, et cela subsistera toujours. « Toutes les générations me proclameront bienheureuse ».... Marie « bienheureuse » nous éclaire aujourd’hui.

Le magnificat reprend aussi les psaumes ; Marie veut chanter sa reconnaissance envers Dieu en reprenant les psaumes de gratitude, de reconnaissance. Le magnificat de Marie est un résumé substantiel des prières de louange du Premier Testament : émerveillement devant la bonté de Dieu. Marie nous invite à nous rendre compte de ce que Dieu a fait pour l’humanité ; elle reprend toute la tradition d’Israël qui reconnaît l’intervention de Dieu dans l’histoire. La paternité de Dieu ne cesse d’opérer des merveilles pour nous. Marie sait que, en raison de son « Oui », donné par grâce, elle peut reconnaître les merveilles de Dieu. Quand on relit le Notre Père, ces sentiments de Marie dans le magnificat peuvent remonter à notre conscience.

Le magnificat se lit parfaitement en parallèle avec les psaumes (Ps 110, 102, 88, 106, 97). Sainteté du Père, louange à cause de son amour : ces thèmes se retrouvent bien dans les psaumes. Marie formule aussi les paroles de l’Apocalypse : « grandes, merveilleuses sont tes oeuvres », qui sont en parallèle avec les termes du Notre Père : « que ton nom soit sanctifié ». Marie est toute remplie de la prière de son Peuple. Dans le magnificat, c’est déjà le notre Père que Marie semble commenter. La Vierge est pleine d’admiration pour ce Dieu du Salut, pour ce salut qui vient de Dieu. Le magnificat résume, peut-on dire, tout le Premier Testament. Avec le psaume 102, verset 17, qu’elle reprend dans son magnificat, elle commente en quelque sorte le « que ton nom soit sanctifié » du Notre Père : « Ta miséricorde s’étend d’âge en âge » ; le salut et la miséricorde vont se manifester d’une manière unique en Marie.

Dieu est Sauveur. Qu’est-ce-que cela veut dire pour le chrétien ? Qu’entend-on par Salut ? Au regard de la foi, le salut veut dire révélation, illumination. Dieu se fait connaître. On ne peut séparer le Salut et la Révélation. Si la fin et le bien de l’homme sont d’entrer en communion de vie avec Dieu, il n’y a de Salut que par la connaissance de Dieu. Mais ce Salut n’est pas au bout de notre effort. Dieu a l’initiative ; Il se fait connaître à l’homme en lui révélant la profondeur de son être. Dans le Nouveau Testament, la révélation atteint son sommet : seul Jésus Christ a vu le Père, dit Saint Jean ; il peut donc dire qu’il est « la lumière du monde ». De son côté, saint Paul déclare : « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité » (1 Tm 2, 4). Il ne s’agit pas ici d’une connaissance intellectuelle mais d’une connaissance qui est communion avec Dieu. La vie de l’homme, dira Saint Irénée, c’est de connaître Dieu.

Le Salut est aussi Rédemption. La Rédemption est acquise par le Christ, qui a triomphé du mal. Par sa Passion et sa Résurrection, il nous a délivrés du mal. La Rédemption est donc aussi libération. Cette libération, dans l’Ancien Testament, est présentée comme un rachat et figurée par l’épisode de la sortie d’Egypte. Le Nouveau Testament va concentrer ce terme de Rédemption sur le Christ, le rédempteur. C’est Lui qui rachète du mal. Et cette victoire du Christ a été onéreuse : elle lui a coûté sa propre vie afin de délivrer l’homme de l’esclavage du mal. Dans le Notre Père, on demande que cette délivrance soit vraiment réelle. Le terme de rachat est fort, exprimant la générosité infinie de l’amour de Jésus Christ ; les hommes sont d’un grand prix aux yeux de Dieu. Le Père, bien sûr, ne veut pas la souffrance du Fils. Le Père aime le Fils, mais son amour de Père a laissé le Fils aller jusqu’au bout de l’amour. « Ayant aimé les siens, il les aima jusqu’au bout... » (St Jean). Voilà la rançon. Racheter, c’est libérer. « Libérer » inaugure une situation nouvelle, créée par celui-là même qui libère, par le Seigneur. Les tentations du Christ montrent la résistance de Jésus qui a annulé les péchés accumulés durant les siècles ; les hommes sont libérés du mal. Dans le Notre Père, nous ne cessons de demander à Dieu cette libération.

Le Salut est aussi divinisation. Le Père aime les hommes ; Il en fait ses enfants par adoption. Cette adoption est réelle, effective. C’est l’Esprit Saint qui met en l’homme cette attitude filiale qui le fait entrer en communion avec Dieu. Le Christ Sauveur, par l’Esprit, nous fait entrer en communion avec son Père. St Paul, dans ses épîtres, parlera de cette adoption filiale. De même, St Pierre dans sa seconde Lettre. Nous devenons ainsi enfants dans le Fils. Le Salut est également réconciliation avec Dieu. Voilà tout ce qui est implicite quand je m’adresse à Dieu en l’appelant « Père ».

Le magnificat nous apprend la gratitude, la reconnaissance, nous apprend la joie. Marie a exulté devant le mystère de la Paternité de Dieu et cette exultation en exprime sa compréhension joyeuse. L’homme découvre qu’il est fait pour Dieu mais sa condition humaine, sa condition de créature, l’en empêche. Alors Dieu a noué une Alliance avec l’Homme pécheur. Et le pardon ne peut venir que de la miséricorde, seule capable de libérer l’homme du mal. C’est tout cela que Marie comprend quand elle dit « sa miséricorde s’étend d’âge en d’âge ». « Miséricorde » : Dieu se penche vers l’homme, Il vient à nous. Ici, Marie saisit toute la tendresse de Dieu-Père. Cette tendresse paraît bien dans la Parabole de l’Enfant Prodigue où nous voyons revenir le fils vers son père. Mais le Père est déjà là sur la route, à l’attendre. Cette parabole ne devrait pas être appelée la parabole du « fils prodigue » mais bien plutôt celle du « Père miséricordieux. »

La paternité de Dieu, sa bonté, ne peut que susciter la joie intérieure face à cette miséricorde du Père qui ne cesse de déverser l’abondance du Salut. Marie vit cela jusqu’aux plus profond de son être. Elle peut dire avec le psalmiste : « Devant ta face, plénitude de joie » (ps 15). La Vierge dit à tous les chrétiens ce que disent les psaumes : « Venez, crions de joie pour le Seigneur... « (ps 94). Elle-même n’a-t-elle pas reçu cette salutation : «réjouis-toi, fille de Sion, chante et réjouis-toi....car je viens demeurer au milieu de toi... » (Zac. 2, 14) - véritable prophétie de l’Annonciation et de l’Incarnation ? Parallèlement, le magnificat chante : « mon âme jubile en Dieu mon Sauveur »

Cette joie n’est pas une joie facile, c’est la joie de la Mère des Douleurs, celle de la Croix. On ne se ferme pas les yeux sur le mal, sur le péché, comme si on ne remarquerait plus la violence du monde. La foi ne met pas à l’abri de la souffrance. Ne nous étonnons pas de nos péchés, de nos souffrances, de nos épreuves.... Mais notre foi se retourne vers Marie au calvaire, faisant nôtres ces paroles du Christ en croix « Père, entre tes mains je remets mon esprit ». Car Dieu n’abandonne pas l’homme, comme il n’a pas laissé Jésus aller vers le néant. La vraie joie, c’est celle qui, consciente de la souffrance, naît de la confiance en ce Père de miséricorde. « Vers toi, Seigneur, j’élève mon âme » » ; « Père, ne nous oublie pas » ; « Il s’est penché sur l’humilité de sa servante », sur l’humilité d’un coeur ouvert, d’un coeur de pauvre ; « vers toi, j’ai les yeux levé comme les yeux d’une servante ». L’humble, convaincu de sa faiblesse, reste disponible à Dieu, sûr de son amour.

Tout cela se trouve dans le Notre Père, quand nous le prions à l’école de Marie.

 

III

 

 

« Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel »

L’expression « sur la terre comme au ciel » est une expression courante chez le peuple Juif. Donc, il n’y a pas lieu de s’y arrêter. C’est la question de la volonté du Seigneur à faire qui va nous retenir. Cette demande ne se trouve pas dans St Luc mais dans St Matthieu. On peut alors se demander si cette demande n’a pas été ajoutée par les chrétiens de la première communauté chrétienne proche du milieu de St Matthieu. Cette troisième demande, en effet, ne fait qu’expliciter « que ton Nom soit sanctifié », « que ton règne vienne ».

Quand nous demandons que le Nom du Père soit sanctifié, nous demandons que la splendeur de la paternité de Dieu soit manifestée et que tous la reconnaissent. A nous de manifester cette splendeur de la paternité de Dieu. Demander que la volonté soit faite, c’est demander d’une façon concrète cette sanctification du Nom, demander la venue du Règne de Dieu. Chez Matthieu, la volonté de Dieu est la condition pour que s’établisse ce Règne de Dieu. Qu’est-ce-que cela veut dire ?

Parfois, voire souvent, une épreuve qui arrive est attribuée à la volonté de Dieu. Comme si la volonté de Dieu était de vouloir le malheur. Ou bien la volonté de Dieu, c’est d’obéir à ses commandements. Marguerite Yourcenar s’est heurtée à cette troisième demande, ne voulant pas que cette volonté vienne à l’encontre de sa liberté. La volonté de Dieu demande-t-elle simplement l’obéissance de notre part ? Dans la vie chrétienne, cette troisième demande est formulée avec ces deux sens : humble abandon à la volonté de Dieu, il n’y a pas moyen de faire autrement. Ou bien, on souhaite que cette volonté soit accomplie par tous, ce qui donne une religion de l’obéissance. Est-ce cela ? Que faut-il penser ? Patience, obéissance ? Ou bien y-a-t-il un troisième sens ?

L’abandon à la volonté de Dieu se trouve présent dans le monde païen. Les Grecs avaient confiance en leurs divinités, en la Providence divine ; ils étaient résignés à la volonté des dieux. Soumission à l’inévitable ! On trouve cela chez Platon, Sénèque, Epictète. Dans la Bible, existe également ce sentiment, comme dans le Livre de Tobie (Tb 3, 6). Dans l’Evangile, il y a une conformité respectueuse à la volonté de Dieu de la part de Jésus. Au moment de son agonie, après avoir demandé à son Père de le délivrer des souffrances de la Passion, il dit : « mais que ta volonté soit faite et non la mienne ». Nous-mêmes, nous avons cette résignation quand par exemple nous disons : « Si Dieu le veut.... ». Mais est-ce que la souffrance plaît à Dieu ?

L’obéissance. Dieu paraît comme un maître donnant des ordres. Les psaumes expriment cette manière de voir : « Apprends-moi Seigneur tes commandements... » (ps 18, 77, 118). Certes, on ne peut refuser d’obéir aux commandements de Dieu. Mais la demande du Notre Père « que ta volonté soit faite » est bien plus riche, bien plus belle. Marie l’a compris quand elle dit lors de son annonciation : « Qu’il me soit fait selon ta parole ».

Oui, Dieu, souffrant du malheur des hommes, nous a donné des commandements. Mais la Bible, surtout, témoigne du Dieu du Salut, du Dieu d’amour qui révèle son projet d’amour paternel. Le sens profond de la volonté de Dieu, c’est la pleine réalisation du Royaume, la pleine réalisation du projet d’amour de Dieu, c’est-à-dire : que nous vivions du Christ, que le Christ soit tout pour nous, que le Christ nous insère dans son attitude filiale envers le Père. La volonté de Dieu, c’est le Salut et ce Salut culmine en la venue du Christ. Jésus Christ, le premier, a eu conscience de cette volonté de Salut du Père « que ton projet, Père, se réalise en moi et à travers moi » ; que par la force de sa vie (la vie du Christ) s’accomplisse l’Oeuvre du Père. Le Christ est l’instrument du Père. « Je ne puis rien faire de moi-même.... car ce n’est pas ma volonté que je cherche mais la volonté de celui qui m’a envoyé » (Jn 5, 30) ; il s’agit du dessein Sauveur du Père qui doit s’accomplir à travers Jésus. Dieu lui confie les hommes pour qu’il les libère du péché. C’est à la Passion que la volonté du Père s’accomplira vraiment. « Car je suis descendu du ciel, dit Jésus, pour faire non pas ma volonté mais la volonté de celui qui m’a envoyé » (Jn 6, 38). Quand nous nous mettons à la suite du Christ, chaque croyant en adhérant au Christ, par le fait même adhère à la volonté du Père : « que ton salut s’accomplisse, que le Christ soit vraiment mon Sauveur, soit pour moi Chemin, Vérité et Vie ». La volonté de Dieu, c’est l’accomplissement du dessein d’amour du Père dans la venue et la personne du Christ. Paul, dans l’épître aux Ephésiens, le dira : «Béni soit le Dieu et Père de Note Seigneur Jésus Christ, Il nous a bénis par toutes sortes de bénédictions spirituelles aux cieux dans le Christ.... En Lui nous trouvons la Rédemption, par son sang la rémission des fautes.... »  (Ep 1,1-12). La volonté de Dieu ne se limite pas aux épreuves de la vie ou à des commandements ; elle est beaucoup plus : elle est le dessein de Salut, son plan de Salut de l’homme et de toute la création ; c’est la Rédemption réalisée par le Christ. Dans le Christ, le Père réalise son bon plaisir d’amour ; en Lui, il nous accueille tous.

La volonté de Dieu est donc le dessein de Salut réalisé dans le Christ et par Lui. Par la foi, il nous faut librement y consentir. Dans le Christ, la volonté de Dieu est déjà accomplie. Mais il faut qu’elle s’accomplisse en chacun, comme elle s’est accomplie en Marie.

Le temps de la vie, de l’Eglise, c’est le temps où le mystère du Christ est proposé à la liberté de notre foi et de notre amour afin d’entrer en communion avec Dieu. En St Jean, Jésus nous l’explique lui-même : «Vous scrutez les Ecritures, dans lesquelles vous pensez avoir la vie éternelle ; or ce sont elles qui me rendent témoignage ; et vous ne voulez pas venir à moi pour avoir la vie ! » (Jn 6, 39-40) . Le Christ nous conduit à la pleine réalisation du Salut. L’initiative du Salut est tout entière du côté de Dieu. Sa volonté est une volonté de Salut. Pour nous, le salut n’est pas résignation, « obéissance », mais : « je crois, Père, dans le dessein paternel de ton Amour ; donne-moi la grâce d’y consentir ; qu’il se réalise en moi et en chacun». Il s’agit de demander au Père que sa volonté, déjà accomplie en Jésus Christ, s’accomplisse en nos vies.

« Que ton règne vienne », c’est-à-dire, la venue d’un salut où se manifestera cette volonté de Dieu. Au ciel, cette volonté s’identifie au coeur même de Dieu. Il faut qu’elle s’accomplisse aussi sur terre, à travers toute l’humanité. C’est le bon grain enfoui dans la terre de notre coeur. On demande à Dieu que sa volonté réussisse en chacun. Je comprends alors qu’il n’y a rien ici-bas, même les plus grandes souffrances, qui peut faire échec à cette volonté d’amour du Père. L’idée d’abandon, de confiance, d’obéissance ne sont pas gommées, mais elles sont situées à un niveau plus profond. Les commandements sont comme des paroles indicatrices données à l’homme pour que cette volonté de Dieu puisse s’accomplir. Les commandements, certes, s’imposent à moi, mais en tant que paroles indicatrices pour un bonheur.

Saint Luc, dans son Evangile, en rapportant le récit de la Nativité de Jésus écrit : « Paix aux hommes de Bonne Volonté ». C’est--à-dire : Paix aux hommes qui sont objet de l’amour bienveillant du Père Cette Bonne Volonté est donc celle de Dieu et non pas celle des hommes. Marie, servante du Seigneur, consent à ce que le dessein d’amour du Père se réalise comme la parole de l’ange vient de le lui révéler. « Rien n’est impossible à Dieu » Marie m’apprend à dire cette troisième demande avec tout le sens profond contenu dans l’Ecriture Sainte. Quand Marie comprend ce sens profond, elle chante le magnificat : « »Je te glorifierai car tu as fait des merveilles - celles du Salut ». De même, sur la Croix, le Christ ne dit pas « J’ai obéi », mais « Tout est accompli », c’est-à-dire, le dessein d’amour du Père est accompli. En Jésus-Christ, les promesses de Dieu sont vraiment accomplies.

La préface de la messe du 1er dimanche de l’Avent résume bien tout ce que nous venons de dire : «Vraiment, il est juste et bon de te rendre gloire... à toi, Père très saint, Dieu éternel et Tout-Puissant, par le Christ, notre Seigneur.  Il est déjà venu, en prenant la condition des hommes, pour accomplir l’éternel dessein de ton Amour et nous ouvrir le chemin du salut ; il viendra de nouveau revêtu de sa gloire, afin que nous possédions dans la pleine lumière les biens que tu nous as promis et que nous attendons en veillant dans la foi ».

IV

 

« Donne-nous notre pain de ce jour »

Si on prenait la traduction littérale, on remarquerait que ce mot «pain », en St Luc comme en St Matthieu, est placé au début de la demande. Ce mot indique donc un tournant dans la prière. On se tourne vers nos besoins, nos fatalités, vers le mal qui toujours nous menace. Les trois demandes précédentes concernent le Père. Puis, il y a cette demande du « pain » qui vient rompre l’allure rythmée du Notre Père ; à partir de cette demande, on ne trouve plus la même cadence tranquille qui porte à la contemplation du Père. On passe à la rude réalité de nos misères ; après la triple demande concernant le Père, on se retrouve en plein coeur de nos détresses. Du « Toi » on passe au « Nous » de nos soucis, de nos préoccupations. Le Père s’intéresse-t-il à notre Pain ?

Le mot « pain » englobe ici tous les besoins terrestres et matériels des hommes, désigne tout ce qui est nécessaire à la vie. En Israël, ne pas avoir de pain signifie mourir de faim. Demander du pain, c’est donc demander notre nécessaire. En saint Jean, au chapitre 6, sur le « Pain de Vie » : Dieu donne le Pain, l’homme le partage et le distribue. De même à l’Eucharistie, il y a partage du pain. Dieu donne le pain. Le juif sait que tout vient de Dieu. Le pain : signe tangible de cette libéralité divine. Les juifs en avaient une si vive conscience qu’ils disaient à chaque repas : « Béni sois-tu, notre Dieu, ... donne du pain à tout vivant... Toi qui nourris et soignes, procure tout bien... Loué sois-tu, bénis sois-tu, toi qui nous nourris ».

La demande du pain, pour Jésus Christ, dans cette prière du Notre Père, s‘enracine dans la piété d’Israël : ce qui est à notre disposition est don de Dieu. Jésus Christ nous apprend aussi à prier pour « notre » pain, le pain qui est nécessaire à tous. Cette demande du pain est donc à la fois un regard sur notre condition humaine - nous tendons la main car nous sommes pauvres ; cette demande nous préserve également de prier le Notre Père d’une manière égoïste. Nous ne sommes pas seuls devant le Père, nous sommes en communauté, en Eglise, en humanité. On demande aussi le pain qui nous est nécessaire. Le pain est le symbole de ce dont nous avons besoin. Le croyant prie, implore Dieu de lui donner le nécessaire, non le superflu, il demande ce qui est indispensable, le pain nécessaire pour nous et pour autrui.

Difficile à traduire est le mot employé par le Christ pour qualifier le pain demandé. Ce mot n’existe qu’une seule fois dans la Bible et c’est en ce passage-ci. Concernant cette demande du pain, les exégètes ont proposé deux traductions :

- « Donne-nous le pain de demain » ; donne-nous aujourd’hui le pain de demain » pour que notre subsistance soit assurée. Demander aujourd’hui le pain de demain, est-ce vraiment cela ? St Matthieu dira : «Ne vous inquiétez donc pas du lendemain : demain s’inquiétera de lui-même. A chaque jour suffit sa peine«  (Mt. 6, 34). Et St Luc, au chapitre 12 : « Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez. Car la vie est plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement.... Regardez les lis comme ils ne filent ni ne tissent.... » (Lc 12, 22sv). Cette traduction n’est donc pas adéquate.

- la seconde traduction va donc s’imposer : « donne-nous le pain nécessaire  » pour aujourd’hui. Déjà, dans le livre du Siracide (Ecclésiastique) on trouve cette demande du nécessaire, comme au chapitre 31 ; également dans le livre des Proverbes qui est à l’arrière fond de ce passage du Notre Père. De son côté, St Jacques évoque les besoins humains en général : « Si un frère ou une soeur sont nus, s’ils manquent de leur nourriture quotidienne et que l’un d’entre vous leur dise : « allez en paix, chauffez-vous, rassasiez-vous », sans leur donner ce qui est nécessaire à leur corps, à quoi cela sert-il ?» (Jc 2, 16-17) Le croyant prie en vue de ce qui est nécessaire pour aujourd’hui, pour maintenant, se contentant du nécessaire. Il se découvre pauvre devant Dieu, attendant tout de Lui. Ici, la pauvreté n’est pas « manque », mais sentiment que tout est don, que nous recevons tout. Cette demande est donc une prière de pauvre. Le croyant apprend à avoir un coeur de pauvre ; il apprend à vivre la béatitude des pauvres : « Bienheureux les pauvres, car le Royaume des Cieux est à eux » ; il apprend à vivre le détachement, c’est-à-dire, savoir que tout ce qu’il a, il le reçoit de Dieu. Cette pauvreté nous apprend à connaître ce qui est essentiel, nous permet de distinguer le nécessaire de l’accessoire et du superflu - distinction que le jeune homme riche de l’Evangile n’a pas eu le courage de faire. Ceci n’est pas du pessimisme, mais choix de ce qui est prioritaire. Si Dieu donne le Pain nécessaire c’est pour que je puisse, à partir de ce pain matériel, quel qu’il soit, remonter jusqu’au Christ, jusqu’au Pain de son Eucharistie. La pauvreté chrétienne n’est pas rejet de ce monde mais hiérarchie des valeurs. Le Christ veut aussi nous apprendre la prière de confiance, de confiance envers le Père à qui nous demandons ce qui nous est nécessaire. On apprend à compter sur Dieu, sur la sollicitude du Père pour tout homme.

«De même je vous le dis en vérité, si deux d’entre vous, sur la terre, unissent leur voix pour demander quoi que ce soit, cela leur sera accordé par mon Père qui est aux Cieux » (Mt 18, 19). Certes, la foi dans l’aide apportée par Dieu pour l’homme éprouvé est un trait essentiel, commun à toutes les religions. Quelle est donc la différence entre le christianisme et les autres religions concernant cette question ? L’enseignement de Jésus Christ sur la sollicitude du Père pour les hommes rejoint toutes les religions. La différence capitale ? On s’imagine parfois que l’expression suprême de la pauvreté, c’est de laisser tout souci du matériel et se dire : « Dieu pourvoira ». Cependant, la sollicitude du Père ne se substitue pas au travail de l’homme. Le Christ caractérise deux attitudes opposées à l’égard des biens, celle des disciples relativisant les biens et celle de ceux qui vivent dans l’inquiétude des bien matériels. Matthieu, au chapitre 5, verset 25, de son Evangile dit : « Ne vous inquiétez pas.... ». La différence, en effet, se trouve dans ce mot : il ne faut pas « s’inquiéter ». Cela ne veut certes pas dire : ne rien faire, mais ne pas laisser les biens prendre toute la place, dans ma vie. Jésus Christ nous enseigne à refuser le souci exclusif des biens. «Celui qui a reçu la semence dans les épines, c’est l’homme qui entend la Parole, mais le souci du monde et la séduction des richesses étouffent cette Parole, qui ne peut porter du fruit» (Mt. 13, 22). Il refuse l’agitation de Marthe, non pas son travail, mais Marthe oublie le nécessaire, trop préoccupée qu’elle est par le soin du ménage. « Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et t’agites pour beaucoup de choses ; pourtant il en faut peu, une seule même. C’est Marie qui a choisi la meilleure part, elle ne lui sera pas enlevée » (Lc 10, 41). Jésus refuse la préoccupation exclusive qui nous fait oublier l’essentiel.

Le Père sait ce qu’il nous faut. Cela ne nous dispense pas du travail nécessaire, bien sûr. Mais il ne faut pas oublier le souci de la recherche de Dieu. Le superflu, dans nos vies, commence là où nous ne pouvons plus penser à Dieu. Marie, dans son magnificat, l’exprime lorsqu’elle chante « Dieu renvoie les riches les mains vides ». Les riches, au sens moral du terme, ce sont les captifs de leurs possessions. « ... Ceux qui veulent amasser des richesses, ils tombent dans la tentation, dans le piège, dans une foule de convoitises insensées... » (1Tm 6, 9). Le monde d’aujourd’hui est à la recherche illimitée des biens terrestres et cette recherche exclusive coupe de Dieu. Jésus Christ s’élève contre cela lorsqu’il dit en Luc « malheur à vous les riches.... » (Lc 6, 24). La possession qui devient un absolu est une tentation grave car elle nous ferme la porte du coeur et du règne de Dieu. « Jésus, aide-nous à mesurer nos besoins à ce qui est nécessaire », et ce qui est nécessaire est le Pain de Dieu. Toute la pauvreté chrétienne est là : mesurer ce qui est nécessaire, apprends-le moi, Seigneur. Avec Marie, émerveillons-nous de la bonté de Dieu.

Père, que ton nom soit sanctifié Mon âme magnifie le Seigneur

Père que ton règne vienne Sa miséricorde s’étend d’âge en âge

Que ta volonté soit faite Qu’il me soit fait selon ta parole

Le seigneur s’est penché sur son humble servante

Donne-nous le pain de ce jour Il a rassasié les affamés et renvoyé les riches les mains vides

Sous la conduite de Marie, nous pourrons nous émerveiller de la bonté du Père ; avec elle, le Notre Père sera pour nous renouvelé , devenant une prière d’émerveillement, de louange devant les merveilles de Dieu.