Une spiritualité pour tous les temps

Pérennité de l'ordre de la Vierge Marie

J'ai envie de commencer cet entretien par une phrase qu'aimait redire notre ancien Evêque, monseigneur Frétellière : « l'Évangile n'a pas pris une ride » non l'Évangile n'a pas pris une ride, alors notre spiritualité non plus !

Car notre spiritualité est toute évangélique. J'allais dire c'est l'Évangile mis en pratique par la Vierge Marie elle-même. Sainte Jeanne ne nous dit-elle pas :

 « Ainsi, mes soeurs n'auront à suivre que la Vierge Marie et sa vie rapportée au saint Évangile » (Chronique p. 121).

L'intuition de Jeanne me paraît particulièrement lumineuse : elle n’a pas mis en relief tel ou tel aspect de la vie du Christ ou de Marie, tel ou tel mystère, mais elle a pris tout l'Évangile, toute la vie de Jésus-Christ et de sa Mère.         

Il faut insister sur l'enracinement évangélique de l'intuition spirituelle de Jeanne. C'est dans l'Évangile que la Vierge elle-même l’a invitée à chercher qu'elle était son bon plaisir : « Fais écrire tout ce qui est écrit en l'Évangile que j'ai fait en ce monde, et fais-en une Règle » (chronique p. 130).

Car Jeanne ne sépare pas Marie de son Fils. La dévotion mariale qui l’anime situe la Vierge à sa place authentique pour la foi. Il s'agira de faire « tout ce qui sera à l'honneur de Dieu et de sa digne Mère Marie » (chronique page 130).

Marie n'est pas un but en elle-même, d'abord elle ne le voudrait pas. Elle est toute, en fonction du Verbe Incarné. En fonction de Dieu ! Le Père Jacobs nous disait lors du Colloque de Paris en 2002 : « … le coeur de Jeanne était tout embrasé de l'Amour de Dieu et de sa Mère (Chronique page 180). « Peut-être même découvrons-nous là la signification profonde de sa dévotion au mystère de l'Incarnation et de l'Annonciation : c'est en ces mystères, en effet, que se noue l'union indissoluble de Jésus et de Marie »

Marie, parfaite petite juive de son temps est devenue la première chrétienne, elle n'a fait aucun choix dans le message de son Fils mais elle a vécu intensément pour le Père, pour le Fils, pour l’Esprit. Et c'est là toute la richesse de notre Règle.

Devenir comme la Vierge le « Plaisir de Dieu ».

Aussi longtemps que l'Évangile sera d'actualité, aussi longtemps notre spiritualité le sera aussi !

Notre vie n'est pas codifiée par une loi, mais c'est une « vie » à faire jaillir. Chacune à notre manière nous avons à refléter  le visage de la Vierge Marie.

A cela les jeunes sont très sensibles aujourd’hui, c’est très frappant au noviciat.

Lorsque Jeanne dit « que ceux qui les voient, voient Marie vivant encore en ce monde » elle sait que c'est une parole unique et audacieuse qu'elle prononce mais c'est l'audace de l'Esprit Saint, qui aujourd’hui encore peut combler bien des cœurs, et donner sens à notre vie.

Vivre de la vie de Marie ne s'improvise pas, et Jeanne nous trace le chemin. Là encore elle est précise, son chemin d'imitation n'est pas laissé à notre propre jugement ou à notre dévotion – aussi grande soit-elle -  imiter les dix vertus évangéliques de Marie. Dix n'est pas un chiffre réducteur, mais tout simplement le nombre de fois où il est parlé de la Vierge dans l'Évangile.

Il ne s'agit jamais d'une imitation extérieure, mais d'une conformité du coeur. Pour parvenir à cette « conformité » Jeanne nous propose l’imitation des vertus évangéliques de la Vierge : Pureté, Prudence, Humilité, Foi, Louange, Obéissance, Pauvreté, Patience, Charité, Compassion.

Elle nous propose aussi la méditation approfondie de la Passion du Christ, l'écoute de la Parole de Dieu,et une vie Eucharistique fervente. Ces trois dévotions envers Jésus n'avaient-elles pas été d'abord les dévotions mêmes de la Vierge Marie ? Ce sont les grands piliers qui, unis à la mise en oeuvre des vertus nous aideront à nous laisser conformer. Car seul l'Esprit Saint peut conformer notre coeur à celui de la Vierge Marie. Marie est le chemin qui doit nous amener à vivre sans cesse sous l’action de l’Esprit.

Chemin simple et concret : j'aimerais citer à ce sujet quelques lignes de Mère Marie de Saint-François, faisant référence à sainte Jeanne lorsqu’elle nous dit : « qu'elles (les soeurs) vivent de la vie de Marie... » (S.M. 101) Mère Marie de Saint-François précise :

Oui c'est bien là notre vocation spécifique dans l'Eglise aujourd'hui :

                Marie, dans la vie fraternelle, dans le moindre secours comme dans l’humble pardon donné sans compter, parmi nos soeurs et à qui que ce soit ;

                Marie, dans les difficultés inévitables, portées dans la prière et le silence d'une foi profonde ;

                Marie en tout, vivante en notre vie, pour le plaisir du Christ, c'est faire jaillir secrètement de nos Communautés, comme une grâce mariale : une vision de paix qui veut atteindre, par nous, toute l’humanité.

Une vision de paix n'est-ce pas aussi d'une profonde et douloureuse actualité?

Marie a enseigné à pratiquer la Paix, à se faire toujours les avocates de la Paix, excusant toujours ceux dont on parle mal, ne tolérant aucune médisance. Au point où les laïcs affiliés dès le début à l’Annonciade, feront partie d’une sorte de Tiers Ordre nommé « l’Ordre de la Paix » ! Là aussi c’est un chemin pour tous les temps !

Jeanne insistera très fort sur la louange, sur la joie que les soeurs doivent avoir à louer Dieu : « la science des sciences c’est savoir louer Dieu ». Expression de l'amour, la louange n'est pas séparable de la miséricorde, où, plus généralement de la dilection spirituelle sur laquelle Jeanne insistera tant. Elle a vécu elle-même cette miséricorde sous toutes ses formes et n'a cessé de la recommander à ses soeurs. Pardon réciproque, charité fraternelle, délicatesse pour ceux qui souffrent, dévouement pour les pauvres et les malades (Chronique page de 85 et 294) : « il fut toujours suggéré à mon esprit que cette religion fut fondée plus sur la dilection spirituelle que sur l'austérité corporelle ». Elle ajoute nous dit la chronique à la page 104 : « que les soeurs fussent unies en charité parce que c'est la vertu qui fait ressembler le plus à Jésus et Marie que toutes les autres. » Sainte Jeanne n'avait-elle pas reçu de Marie cette recommandation, rapportée par le Père Gabriel Maria : «Tu chercheras à établir la paix entre tous ceux au milieu desquels tu habites ».

Sainte Jeanne nous propose un chemin qui n'a rien d'abstrait, rien de tourné vers nous-mêmes, mais tout orienté vers Dieu, vers le Bon Plaisir de Dieu. Vivre pour faire le plaisir de quelqu'un, cela dilate l'âme et est inscrit au plus profond de l'être. Cela demande sans cesse de décentrer notre regard de nous-mêmes pour le porter vers un Autre. Je ne m'efforce pas d'être humble pour être humble ou obéissante pour le seul motif d'être bien... mais simplement parce que je sais que Marie a su plaire au Seigneur de cette manière, et moi aussi mon seul désir est de lui faire plaisir. Devenir sa joie !

                « À travers l’imitation des dix vertus, c'est à une donation totale d'elle-même à Marie que Jeanne a été appelée et à laquelle elle a convié ses filles » ; nous dit encore le Père Jacobs.

Et je voudrais terminer cette première partie par une citation du Pape Jean Paul II : « La spiritualité de Marie, est une spiritualité de totale intimité avec le Christ ». C’est la spiritualité même de l’Annonciade. Ce charisme marial de Ste Jeanne de France que nous aimons, nous est confié, mais pour le transmettre à l’Eglise tout entière ! Il me semble que cela nous amène tout naturellement à la seconde partie de notre entretien.

La pérennité de l’Ordre de la Vierge Marie ?

Cette pérennité s’enracine à quatre niveaux différents :

1)      La parole des Fondateurs

2)      L’Histoire

3)      L’Enracinement biblique

4)      l’Eglise

1) La Parole des Fondateurs :

                Dans ses Statuts Ste Jeanne dit : « Que les Mères veillent à ce que les Sœurs soient fidèles, non seulement à l’Office divin, mais aussi à l’Oraison. Si elles gardent ces deux choses au Seigneur, la Vierge Marie les gardera, et gardera leur Religion jusqu’à la fin du monde. »

                Elle dit aussi, plus loin dans les Statuts : « Toujours, comme je l’ai dit plus haut, après qu’il eut plu à Dieu d’user envers moi de la miséricorde dont j’ai parlé, au sujet de la fondation de votre Religion, il était suggéré à mon esprit que seuls les Pères de la régulière Observance de Saint-François eussent le soin et le gouvernement de votre Religion ; et que, s’il en était autrement, votre Religion ne durerait pas. » (S.M. 113)

                Le Père Gabriel-Maria dans son testament ajoute : « Je sais fort bien que votre Religion durera jusqu’à la fin du monde si vous-même ne la perdez ; car nul autre que vous ne la saurait détruire ou démolir. Ne soyez pas si malheureuses que de défaire ce que la Vierge Marie a fait et de renverser ce qu’Elle a édifié. »

                Les paroles des fondateurs c’est quelque chose ! et déjà cela suffirait à nous donner confiance, personnellement je m’appuie beaucoup sur ces paroles.

2) L’histoire :

                Au cours de notre premier entretien nous avons vu comment l’Ordre a traversé des périodes tumultueuses de l’histoire ! Les guerres, et la période révolutionnaire qui a bien failli l’anéantir… « Je sais fort bien que votre Religion durera jusqu’à la fin du monde si vous-même ne la perdez… » et l’Ordre a survécu !

                Au retour de l’exil en Angleterre il restait bien Villeneuve sur Lot. Mais Thiais a commencé de manière inimaginable avec 4 religieuses… (dont une bien malade, sœur Ste-Marthe dont la guérison miraculeuse par Sainte Jeanne servira au Procès de Canonisation) - retour à Pescheray dans la Sarthe d’abord,  puis quelques années à Paris, chez une bienfaitrice, pour venir ensuite à Thiais à la « Maison Rose » et enfin ici même sous la conduite d’une Mère Ancelle déjà aveugle qui ne verra jamais de ses yeux l’installation à Grignon. Humainement c’est impensable !

                Mère Marie de Saint-François pourrait nous en dire long, elle qui a commencé son intervention au Colloque en 2002 par ces mots : « Lorsque j’arrive à l’Annonciade, le 14 août 1930, je sais, que le monastère est pauvre, assez austère. Certes, les observances nombreuses, la pauvreté quotidienne due aux maigres ressources du travail peuvent donner raison à ces sentiments. Cependant, tout est offert pour le Christ, avec l’aide secrète de la Vierge Marie ! C’est pourquoi, malgré les difficultés des temps, l’union et la joie fraternelle règnent dans notre communauté.

                A cette époque, nous sommes quatre novices et d’autres jeunes vont se présenter… »

Et Mère Marie de Saint-François fera 3 fondations, plus 1 refondation peut-on dire à Villeneuve et inspirera la fondation de Menton !

                L’Annonciade se relève de la tourmente ! L’Histoire nous donne confiance !

3) Enracinement biblique :

                Dans toute l'Ecriture la pédagogie de Dieu est la même « sauver » l'Homme. Cette histoire du Salut passe par bien des épreuves. Regardons l'histoire d'Israël qui passe par la libération d'Égypte, le passage la mer Rouge, l'épreuve du Désert. Quarante ans au Désert. Dieu va ainsi purifier son Peuple. L'épreuve cruciale du Désert était nécessaire pour que le Peuple rencontre son Dieu. Par combien d'épreuves ? Dieu n'est pas le Dieu des morts,  mais celui des vivants.

 

                De même dans l'Evangile : Jésus passe par la Croix. Nous savons bien que la Croix est le lieu de la Vie.

4) L’Eglise :

L’esprit de l’Annonciade, dans sa spiritualité mariale, est d’une certaine manière réactualisé aujourd’hui, par le magistère de l’église. En effet, la constitution dogmatique sur l’Eglise, Lumen Gentium, du concile Vatican II, qui évoque, en son chapitre huitième, la vie de Marie à travers les évangiles, apparaît comme une synthèse de l’itinéraire marial de la Règle de l’Annonciade. En ce chapitre, en effet, Marie est présentée comme le modèle de l’église, comme le miroir où se révèle son mystère de vie et de sainteté, comme un guide conduisant les fidèles à une compréhension exacte du mystère du Christ. Comme en parallèle au prologue de la règle de l’Annonciade : « Premièrement et avant toutes choses, ayez continuellement la Vierge  elle-même devant les yeux […] Que la Vierge  soit votre modèle […] et n’ayez nulle autre étude que de plaire  parfaitement à votre Époux  par l’imitation  de la Vierge » (Règle de l’ordre de la Vierge Marie, éd. de Thiais (F), 1934 : prologue, n° 2), le concile invite les fidèles à lever « les yeux sur Marie comme modèle des vertus », tout en précisant : en se recueillant avec piété dans la pensée de Marie […] qu’elle contemple dans la lumière du Verbe fait homme, l’église devient sans cesse plus conforme à son époux » (Lumen Gentium, n° 65, 67).        

L’ancrage dans l’Ecriture est le moyen sûr d’une bonne compréhension de Marie. C’est le seul donné par les fondateurs de l’Annonciade : « Parce que la manière d’imiter la Vierge  et de plaire  à Dieu à son exemple, qui est mise en votre Règle, est toute prise de l’Évangile,  vous avez besoin de savoir ce que l’Évangile dit de la Vierge … » (Règle…, Thiais, 1934, : prologue, n°3). Dans son exhortation apostolique de 1974 Marialis cultus, Paul VI soulignera cette nécessité d’un fondement scripturaire au culte de la Vierge Marie : « La nécessité d’une empreinte biblique dans toute forme de culte est comprise aujourd’hui comme le postulat général de la piété chrétienne » (n° 30).

De plus, en abordant, dans ce même texte, l’exemplarité de la Vierge, Paul VI ajoute un autre aspect du culte marial, celui de Marie, éducatrice : « Modèle de vie de toute l’Eglise […] Marie est encore maîtresse de vie spirituelle pour chacun des chrétiens. Mais elle est surtout modèle du culte qui consiste à faire de sa vie une offrande à Dieu » (Marialis Cultus, n° 16, 21) - Jeanne dirait un plaisir pour Dieu ! Plus loin, le pape ajoute : « Les fidèles sont fils de la Vierge qui coopère par son amour maternel à leur enfantement et à leur éducation » (Marialis Cultus, n° 28). 

Ce thème de Marie « Modèle » et de Marie « éducatrice » est largement présent dans l’enseignement de Jean-Paul II. « Marie, dit-il, est donc présente dans le mystère de l’église comme modèle. Mais le mystère de l’église consiste aussi à engendrer les hommes à une vie nouvelle et immortelle : c’est là sa maternité dans l’Esprit Saint. En cela non seulement Marie est modèle et la figure de l’église, mais elle est beaucoup plus. En effet, avec un amour maternel, elle coopère à la naissance et à l’éducation des fils et des filles de la mère église… » (Redemptoris Mater, n° 44).

Pour terminer

                Prenons un exemple plus récent dans l'Église. Le Pape Jean-Paul II. Sa vie nous donne à voir la Pâque. Nous l’avons vu descendre profondément dans la souffrance, et nous avons vu le monde entier courir derrière lui. Ses obsèques étaient déjà une fête annonçant plutôt une canonisation qu'un temps de deuil.

                Je suis intimement persuadée que si nous passons par un temps d'épreuve, d'épreuve réelle à travers le manque de vocations, c'est une épreuve pour la Vie. L'épreuve nous déconcerte toujours, et pourtant elle ne le devrait pas vraiment !… Elle est une Parole de Dieu. Il nous faut l'écouter, comprendre le message qu'elle indique. Aujourd'hui nous sommes dans une situation nouvelle. À situation nouvelle, solutions nouvelles ! A nous de chercher ? C'est vrai ce n'est pas confortable mais c'est plein d'Espérance.

 Si nous écoutons la parole de nos Fondateurs, si nous regardons l'Histoire, si nous nous appuyons sur l'Écriture, sur l’enseignement de l’Eglise, nous n'avons aucune raison de craindre, mais seulement d'espérer.  Le Présent nous est confié pour bâtir l’avenir. Nous ne sommes pas seules, l'Esprit et là, il nous suffit d'être fidèles.  C'est là toute ma foi et mon espérance !

Monastère de l’Annonciade

Thiais, 25-28 juillet 2005