Père Gabriel-Maria (± 1462 - 1532)

Sainte Jeanne de France en choisissant, en réponse à un appel de Marie, un Fils de St François comme directeur et confesseur, a trouvé dans le Père Gabriel-Maria un guide et un Père. Une véritable communion spirituelle les unit. Tous deux contemplent la Vierge à travers l’Evangile mais non pas pour Elle-même. Leur regard et leur pensée restent en effet fixés sur le Christ qu’ils veulent suivre et servir au cœur de l’Eglise.

Connu sous le nom de Gilbert Nicolas, le Père Gabriel-Maria est né à Riom en auvergne aux alentours de 1462. Un sermon d’un religieux franciscain sur l’Immaculée Conception éveille en lui l’appel à la vocation religieuse. Il décide alors d’entrer chez les frères mineurs observants, au couvent de la Rochelle. Novice fervent, il est envoyé, après sa profession religieuse au couvent d’Amboise pour y terminer ses études.

En 1498, gardien de ce même couvent d’Amboise, il devient le confesseur et le conseiller spirituel de Jeanne de France ; il la secondera de tout son pouvoir dans la fondation de l’Annonciade, devenant véritablement cofondateur et législateur de son Ordre. De son vivant, il verra la fondation de huit monastères. Ses supérieurs lui confient d’importantes charges qui l’amèneront à parcourir presque toute l’Europe. Il meurt au couvent des Annonciades de Rodez le 27 août 1532. Le titre de bienheureux lui est donné dans l’Ordre des Frères Mineurs et des Annonciades. A son époque, l’Ordre Franciscain est formé de deux branches bien distinctes, mais non autonomes - elles le deviendront en 1517 : les observants dont fait partie Gabriel-Maria et les conventuels. La période est conflictuelle. La question de la pauvreté est au cœur des débats.

Le Père, lui, se fera le défenseur fervent de la « lettre » comme de « l’âme » de la Règle de S. François et de la pauvreté franciscaine. Certains de ses écrits s’en font l’écho. D’autre part, son attachement à l’Eucharistie, à la Passion du Christ, aux Saints Noms de Jésus et de Marie s’inscrivent dans la tradition franciscaine du XVè siècle, marquée par Duns Scott et les grandes figures de l’Observance, tels S. Bernardin de Sienne, S. Jean de Capistran… Mais surtout, Gabriel-Maria se distingue par son amour de la Vierge Marie.

Ainsi, sa vie mariale et sa formation théologique l’ont préparé à comprendre en profondeur les intuitions spirituelles de Jeanne de France, dont le milieu de vie est proche des Ordres Mendiants, en particulier des Frères Mineurs.

Bienheureux Gabriel-Maria, franciscain
env. 1460 - 1532

Ces pages s’inspirent largement de l’étude de Philippe Annaert,

« Le père Gabriel-Maria Nicolas, et l’héritage de Jeanne de France », dans Jeanne de France et l’Annonciade, Cerf, Paris, 2004, p. 27 et sv.

 

Abréviations :

Chr.  = Chronique de l’Annonciade, voir note1.

Doc. = Documents pour l’Histoire du Père Gabriel-Maria, voir note 2.

FF = France Franciscaine

 

Si l’influence spirituelle de Jeanne de France, fondatrice de l’ordre de la Vierge Marie - dit de l’Annonciade -, éclaire l’aube du xvie siècle, l’action de son confesseur, le franciscain Gabriel-Maria, quant à elle, s’avère indispensable pour le nouvel ordre. A sa mort, en effet, la fondatrice lui en confie l’avenir. Avec grande fidélité, il recueille l’héritage spirituel de  Jeanne, voire  le développe. Sans lui, que serait devenu l’ordre de la Vierge Marie ? S’il a été pour Jeanne l’homme providentiel, il a été plus profondément encore pour elle un véritable don de Marie. En effet, Jeanne elle-même « estimait que la Vierge Marie le lui avait donné pour sa consolation spirituelle et pour sa Religion, pour l'aider à l'en­tretien de celle-ci et à la mettre et édifier sur terre » (Chr. p. « Premier Billet »).

Quand Jeanne rencontre-t-elle pour la première fois Gabriel-Maria ? Certainement,  à la mort de Louis XI, son père, lorsqu’elle revient à la cour d’Amboise, en août 1483, quittant Lignières. Certes, déjà dans les années 1480 Jeanne aurait eu un contact avec lui lorsque le frère Jean de la Fontaine, supérieur du couvent d’Amboise et confesseur de Jeanne à l’époque, lui demande de le suppléer dans cette fonction, le connaissant comme un « homme de grande science et bon théologien[1] ».

Car à cette époque, Gabriel-Maria  demeure probablement au couvent d’Amboise depuis quelque temps, donnant des cours de théologie aux jeunes frères de la communauté. Sa qualité de professeur de théologie est reconnue d’ailleurs plus tard par le pape Alexandre vi dans le bref d’approbation de la Règle de l’Annonciade, en 1502[2]. Mais c’est surtout en 1498, lors du procès en nullité de mariage de Jeanne que Gabriel-Maria va jouer un rôle clé dans sa vie.

Les premières années

Gabriel-Maria, de son vrai nom Gilbert Nicolas, est né aux environs de Riom, en Auvergne, sans doute entre 1460 et 1461. Il appartient à une famille de notables ruraux, « de gens d’honneur, de bonne renommée et fort riches » comme l’indique la Chronique de l’Annonciade (Chr., p. 305). Gilbert est le cadet de trois enfants. On lui connaît un frère, Jean, et une sœur, Isabelle, et deux neveux qui suivent son exemple et entrent dans l’ordre de Saint-François peu après 1500[3]. Voila  en bref tout ce que l’on peut dire de ses origines familiales.

De sa jeunesse, également, rien ou presque n’est dit, si ce n’est une allusion à un amour platonique pour une jeune fille des environs. Enfin, on en arrive à l’événement majeur qui va éveiller sa vocation religieuse. C’est en la fête de la Conception de Notre-Dame, un 8 décembre sans doute, qu’il entend le sermon enflammé qu’un franciscain de l’Observance prononce sur le thème de la pureté de la Vierge Marie. Il décide alors de renoncer à aimer une jeune fille « conçue en péché et mortelle comme lui » pour aimer et servir « de tout son cœur, toute sa vie, la bénie Vierge Marie qui était toute belle et sans aucun péché » (Chr., p. 307). Il prend donc la résolution de se faire religieux et d’entrer dans un couvent franciscain de l’Observance. Après avoir frappé sans succès à la porte de plusieurs couvents, il se dirige vers celui de Notre-Dame de Lafond, proche de La Rochelle[4], aux alentours de 1475-1477. Il y fait son noviciat puis est envoyé par ses supérieurs dans la région d’Amboise (Chr., p. 309-310). Son activité au sein de son ordre est assez bien connue ; il va être amené à prendre la défense de l’Observance franciscaine, c’est-à-dire ce mouvement spirituel désirant revenir à la Règle de François, surtout au niveau de la pauvreté. C’est une époque conflictuelle que traverse l’ordre des franciscains, et, plus largement, tous les ordres, qu’ils soient monastiques ou mendiants. L’idée de réforme est dans l’air du temps. Le pouvoir royal comme le pouvoir papal, à Rome, la soutiennent.

Une période conflictuelle. Quelques jalons.

Les conventuels

à l’époque de Gabriel-Maria, l’ordre franciscain comprend deux branches sous le gouvernement d’un seul ministre général : conventuels et observants. Le mouvement conventuel prend consistance par une interprétation particulière que font certains frères de la règle de saint François, visant à adapter aux exigences historiques et sociales l’idéal franciscain sans renoncer cependant à sa pureté. Mais, ce mouvement devient vite synonyme de relâchement, de mitigation.

Au XIV-XVe siècles, comme beaucoup d’ordres religieux, l’ordre connaît une période de décadence. Parmi les raisons qui contribuent à amplifier cet état il faut citer la guerre de cent ans, la peste noire, le grand schisme d’occident, l’avènement de l’humanisme de la renaissance… et celles qui affectent l’ordre franciscain en particulier : la centralisation des activités religieuses et apostoliques en de beaux couvents et de belles églises, ce qui entraînaient des exigences que n’avaient pas connues les premières générations franciscaines. La question de la pauvreté divise les esprits sur une question capitale – les conventuels, soutenus par le Saint Siège, voulant une pauvreté plus discrète, lutte concernant les privilèges et exemptions. Les observants, quant à eux, veulent une pauvreté plus radicale et effective.

Les observants

Mouvement de l’observance est parti d’Italie. Les frères observants veulent observer la règle de Saint-François sans gloses. Plusieurs ermitages vont se constituer en Italie. En 139O : ce mouvement au sein de l’ordre est reconnu comme un mouvement de réforme. On le nomme donc : ordre de l’observance régulière.

L’observance arrive en France en 1390 : trois religieux de la région de Touraine désireux de pratiquer la règle dans sa rigueur obtiennent du provincial de Touraine l’autorisation de se retirer au couvent de Mirebeau, en Poitou. Leur exemple attire nombre de frères. Avec l’appui des grandes maisons princières, l’Observance va émailler l’Europe de couvents.

Au sein même de l’Ordre franciscain, l’observance va avoir sa propre hiérarchie que lui a concédée le concile de Constance ; Martin V confirmera d’ailleurs, le 7 mai 1420 ce décret du concile de Constance. Ceci est mal accueilli par les supérieurs conventuels de l’ordre. Conséquence : ouverture d’une lutte regrettable pendant un siècle. Après plusieurs tentatives d’union, les conventuels et les observants deviennent deux branches autonomes, ayant leur propre gouvernement, sous le pontificat de Léon X (Bulle « Ite vos », du 12 juin 1517).

C’est donc dans cette période conflictuelle que se situe la vie et de Jeanne de France et de Gabriel-Maria qui va occuper, au sein de son ordre, des charges importantes.

Les diverses charges du père Gabriel-Maria[5].

1480-1498, durant cette période se situent sa formation et ses fonctions d’enseignement de la théologie.

En 1498 Gabriel Maria devient le confesseur de Jeanne de France. Il succède dans cette charge au Père Jean de la Fontaine, gardien d’Amboise. Peu de temps après il va succéder également à Jean de la Fontaine comme gardien du couvent, c’est-à-dire, supérieur (Chr. 86).

En 1502, il devient vicaire provincial d’Aquitaine. Au moment de sa nomination de provincial,  il est à Bourges, période où l’on commence les travaux de construction du monastère de l’annonciade, au mois d’août. Intense activité, fréquents déplacements. Il partage son temps entre le gouvernement et la défense de l’observance, la direction des annonciades.

Le 20 octobre 1502, il préside les premières vêtures des annonciades (Chr. 161-3 ; 172). Autre cérémonie à l’annonciade, le 25 mars 1503. 

Le 1er août 1503 a lieu un chapitre provincial des observants, dans la ville de Rabastens, province d’Aquitaine, consacrée à la discussion sur le projet d’union entre les conventuels et les observants. Mais, il n’est pas sûr que Gabriel-Maria ait assisté à ce chapitre. Par contre, le 24 août, il est à Albi, sur le point de repartir en voyage pour les affaires de l’observance.

Le 11 novembre 1503, Gabriel-Maria est à Bourges, pour une triple vêture (chr 176) et pour la première visite canonique, un peu plus tard (Chr. 177).

Durant l’hiver 1503-1504, il effectue un second voyage à Rome pour traiter des questions concernant l’observance - le premier ayant eu pour objet l’approbation de la première règle de l’annonciade, en février 1502.

Le 26 mai 1504, il est à Bourges recevant la profession privée de Jeanne de France et promettant, de son côté, à Jeanne, d’observer privément la règle de la Vierge Marie (Chr. 188-190).

En août, le 9, il participe au chapitre provincial de Montauban, au cours duquel les observants d’aquitaine rédigent un mémoire concernant « la matière de l’union » avec les conventuels.

Gabriel-Maria  passe probablement les derniers mois de l’année 1504 et les premiers mois 1505 à Bourges où il préside plusieurs cérémonies au couvent des annonciades. Il est présent lors du décès de Jeanne de France. En mars 1505 il est encore à Bourges, étant présent  le 11 mars lors de la signature d’une attestation de promesse de rentes aux sœurs annonciades faite par Jeanne de France. Le 7 avril suivant il reçoit à la profession deux annonciades après quoi il regagne sa province d’Aquitaine. Il demeure bien un an sans revenir à Bourges. La chronique en fait mention (Chr. 256)  Mais Il sera présent à Bourges lors de la consécration de l’église 8 avril 1506 (Chr. 257).

Si, après son vicariat en Aquitaine, Gabriel-Maria reste quelque temps sans doute sans occuper de fonctions officielles dans l’observance, par contre de « graves affaires concernant l’observance »[6] l’ont retenu loin de Bourges au grand dommage des annonciades – ce qui laisse supposer que Gabriel-Maria n’est pas demeuré inoccupé au sein de son Ordre pendant ce temps-là. On sait qu’en l’année 1505, s’est tenu, le chapitre de Laval[7] où, dit-on, Gabriel-Maria a été menacé de « cachot » : « Il nous a été donné de comprendre qu’il eut énormément à entendre et à souffrir, à ce point qu’au chapitre de Laval, il fut menacé du cachot. [8] » Ceci explique peut-être les « graves affaires concernant l’observance » ?

En janvier 1507, il est à nouveau gardien du couvent d’Amboise. En avril 1509, il est chargé par le Légat Georges 1er d’Amboise de réviser les règlements liturgiques des annonciades de Bourges (FF 9 1926  272 sv).

En 1511 Gabriel-Maria est vicaire de l’observance pour la province de Bourgogne dite de Saint-Bonaventure. Le 6 mai 1512, il « préside à Benavente en Espagne le chapitre de la province observante de Saint-Jacques. Pendant le chapitre général d’Anvers du 4 juin 1514, il ne reste pas inactif : il rédige une attestation  concernant l’octroi d’indulgences par Léon X  et il accorde le 4 juin 1514 les bénéfices de ces indulgences à une confrérie mariale d’Anvers. Au cours de ce chapitre, les annonciades de France et les conceptionistes d’Espagne, autre ordre marial de la famille franciscaine, sont prises définitivement sous la juridiction des frères mineurs. Peu de temps après ce chapitre, il est élu Vicaire Provincial de France, le 25 juin 1514 et le demeure pendant deux ans. La rédaction de la seconde Règle en vue de la fusion des annonciades et des conceptionistes date de cette période (1515) - le Pape Léon X ayant souhaité la fusion de ces deux ordres naissants, bien fragiles encore à cause du décès prématuré de leur fondatrice respective, Jeanne de France pour l’un, Béatrice de Silva, pour l’autre.

En 1516 : il rédige un second texte concernant la défense de l’Observance où il développe comment suivre la règle de Saint-François.

Le 11 mai 1516 le chapitre général des Observants, à Rouen, lui confie un second mandat de vicaire général.

Cette même année de 1517, il est élu commissaire général pour les observants cismontains, c’est-à-dire, les provinces se situant à l’ouest, par rapport à l’Italie. On se rappelle que c’est en 1517 qu’à lieu la séparation en deux branches autonomes des conventuels et des observants.

Au mois de juillet 1517, le Père Gabriel Maria est à Rome pour l’approbation de la troisième règle de l’Annonciade, vu que le projet du fusion des annonciades et des conceptionistes n’a pas abouti.

Il a la confiance du souverain pontife ; elle se traduit par une participation active du fondateur de l’Annonciade à la politique étrangère menée par le Saint-Siège[9].

En 1520 Gabriel-Maria est reconduit dans la charge de commissaire général pour les cismontains, (juin 1520), par le chapitre général de Bordeaux

Le 15 juillet 1521, le ministre général le nomme visiteur des provinces d’Angleterre, d’Irlande et d’Ecosse (FF, t. 11 1928, p. 470).

En 1523, au chapitre général de Burgos, il est chargé, avec le ministre provincial de Strasbourg, de veiller à ce que la doctrine de Luther ne s’infiltre pas dans les couvents des frères et des moniales de son ordre (Doc., p. 8 ; CXII, p. 318-319, 322)

Ce même chapitre de Burgos le nomme également Définiteur, c’est-à-dire, un des conseillers du ministre général. Entre 1524-1526, le Père Gabriel-Maria est Ministre de la province Saint-Louis en Provence. En 1526, le 26 mai, le chapitre général d’Assise le nomme Commissaire du grand couvent de Paris, c’est-à-dire supérieur. Toujours en 1526, au mois le 28 juin, le Pape Clément VII, le confirme dans sa charge de supérieur général de l’annonciade (FF 10  1927, 121-3).

En 1528-1529, il est chargé par François Ier, avec Arnaud de Saint-Félix, autre frère mineur observant,  de visiter et de réformer les clarisses urbanistes du royaume, c’est-à-dire, les clarisses ne suivant pas strictement la règle de sainte Claire en matière de pauvreté, mais suivant la règle que le Pape Urbain IV avait donné à l’ordre, du vivant même de Claire.

En 1529, a lieu le chapitre général de Parme. à ce chapitre Gabriel-Maria apparaît comme ministre provincial d’Aquitaine – charge qu’il exerce certainement depuis peu.  Peu après ce chapitre, il écrit son testament spirituel qu’il adresse à ses filles annonciades. En cette année 1529 il est nommé de nouveau Définiteur général et va le rester jusqu’à sa mort.

Acteur de la première expansion de l’ordre de la Vierge Marie.           

 Les lourdes responsabilités n’empêchent pas Gabriel-Maria de se consacrer aux moniales de l’Annonciade. En 1508, il est à Albi à l’occasion de la première fondation d’un monastère d’annonciades par le couvent de Bourges – fondation décidée du vivant même de Jeanne. Le 1er février 1518, il est à Bruges pour l’installation des annonciades dans leur nouveau couvent[10].

En effet, le fondateur de l’Annonciade a reçu une offre de fondation à Bruges émanant de Marguerite d’Autriche, tante de l’archiduc et ancienne gouvernante des Pays-Bas. Retirée alors de la vie publique, elle songe à embrasser la vie religieuse. Elle se souvient de Jeanne de France, qu’elle a connue naguère à Amboise quand elle était promise en mariage à son frère Charles viii[11]. Le 24 novembre 1516-1517, un groupe de sœurs part ainsi de Bourges pour gagner Bruges[12]. Le 1er février 1517 ou 1518, Gabriel-Maria est ainsi à Bruges pour l’installation des annonciades dans leur nouveau couvent[13].

Celles-ci s’installent provisoirement dans le cloître de Sainte-élisabeth, qu’occupent des tertiaires régulières de Saint-François. Ces religieuses, attirées par la vie spirituelle des Annonciades, finissent bientôt par demander leur adhésion à l’ordre. C’est donc une communauté d’une trentaine de religieuses qui s’installe officiellement dans le couvent construit par les soins de Marguerite d’Autriche. Dès 1517, plusieurs sœurs de Bruges s’installent également à Béthune pour fonder le quatrième monastère de l’Annonciade[14].

Le début des années 1520 voit l’aboutissement de deux projets de fondation auxquels Gabriel-Maria a donné son accord. Les annonciades d’Albi s’établissent ainsi à Bordeaux, en 1521, et à Rodez, dès 1519, auprès de Mgr François d’Estaing, un proche du fondateur[15]. Au cours de l’année 1530, il bénit la fondation du monastère des annonciades de Louvain.

Depuis la mort de Jeanne, il doit se partager entre ses multiples obligations et souvent il abandonne ses filles pendant de longs mois. De la Chronique de l’Annonciade se dégage cependant un sentiment général de reconnaissance de la part des annonciades envers leur père spirituel, ce qui semble indiquer la grande profondeur des relations qui ont pu se nouer lors de visites parfois fort espacées, entre le fondateur et les communautés de l’ordre. Celles-ci sont encore peu nombreuses et très éloignées les unes des autres. Ses voyages incessants lui permettent cependant de donner à chacune un peu de son temps, même si on peut penser que Bourges l’héberge plus fréquemment au retour de ses voyages.

Réformateur des sœurs grises – tertiaires hospitalières de Saint-François

Fondation du début du XVe siècle. Les sœurs grises, hospitalières, ne sont donc pas soumises à la clôture, comme les moniales. Elles assurent des soins à domicile. Soins gratuits. On fait aussi appel à elles  pour assurer les soins dans les hôpitaux. Leur règle est celle approuvée par Nicolas IV en 1289, c’est-à- dire, la règle du tiers-ordre de Saint-François. Elles sont sous la juridiction des franciscains. à la fin du XVe s’amorce un mouvement de mise en clôture des sœurs grises, auquel va participer le père Gabriel-Maria.  Cette mise en clôture des sœurs grises est à replacer dans le contexte plus large de réforme qui, en cette fin du XVe siècle est véritablement le maître-mot. Ce mouvement de mise en clôture aura son apogée dans la  première moitié du XVIIe siècle, au moment de la contre-réforme, et de l’application des directives du concile  de Trente pour la vie religieuse féminine.

Gabriel-Maria va obtenir du roi François Ier la mission de visiter et de réformer les clarisses urbanistes du royaume[16], c’est-à-dire les clarisses vivant sous la règle du pape Urbain IV et non sous celle de sainte Claire. On peut rapprocher cette démarche royale de celle entreprise par les observants, dès les années 1490 à 1515, pour transformer des couvents de sœurs grises en clarisses réformées. Dans la province de Cologne, plusieurs communautés sont ainsi reprises en mains par l’Observance, notamment à l’époque où Gabriel-Maria occupe la charge de vicaire général cismontain[17]. En ce qui concerne l’Annonciade, la fondation du couvent de Chanteloup-lès-Arpajon, sans doute l’œuvre de Gabriel-Maria lui-même en 1529, procède bien de la réforme d’un groupe de tertiaires hospitalières[18] qui, sur son initiative, vont adopter la règle de l’annonciade.

Dans d’autres régions soumises à son obédience, Gabriel-Maria rencontre également des tertiaires. La duchesse Marguerite de Lorraine, fort liée au milieu de la réforme monastique, a établi ces religieuses dans plusieurs villes de ses états. Elle favorise également les observants, en les accueillant à La Flèche, dès 1488, et les clarisses de l’Ave Maria, dont elle fonde le couvent d’Alençon en 1499. Sous sa protection, les sœurs grises s’installent à Mortagne, vers 1499, à Château-Gontier en 1507, puis à Argentan en 1517. Elles prennent en charge l’Hôtel-Dieu de Château-Gontier pendant dix ans. La duchesse obtient alors l’appui de Gabriel-Maria. Dans un premier temps, celui-ci songe à associer ces sœurs grises au nouvel ordre de la Vierge Marie, (issu de la réunion de l’Annonciade et des conceptionistes espagnoles[19]). Par la suite, il obtient une première confirmation de leur statut par un bref du pape Léon X, qui les autorise à s’associer à l’ordre de l’Annonciade ou aux confréries qui en dépendent[20]. Enfin, il leur donne une règle particulière qui fonde véritablement le statut des tertiaires régulières de Saint-François[21].

Les dernières années

Lors du chapitre général de Parme, en juin 1529, a lieu la confirmation, par le ministre général des franciscains, des statuts généraux de l’Annonciade présentés par Gabriel-Maria (Doc., XL, p. 136). Le vénérable fondateur est une dernière fois élu définiteur général pour les cismontains[22]. Toutefois, c’est en 1529 également, sans doute après son retour du chapitre général, que le père tombe gravement malade au couvent de Bordeaux. Il rédige alors son testament spirituel à l’intention de ses filles de l’Annonciade[23]. Remis de cet sérieux accroc de santé, il repart visiter les maisons de l’ordre pour être à nouveau arrêté par la maladie au couvent de Chanteloup[24]. En 1530, il a néanmoins l’occasion de se rendre au nouveau couvent de Louvain où il guérit même une novice[25]. C’est sans doute à cette époque qu’il fait imprimer pour la première fois la règle et les statuts généraux, chez Jacques Colomiès, à Toulouse[26].

à cette époque, le cofondateur de l’Annonciade, âgé de soixante-dix ans, voit sa santé décliner. Il doit à sa grande énergie la force de poursuivre ses activités. Malade une fois de plus à Bourges, à la veille de Noël 1531, il confesse encore ses filles et célèbre les trois grand-messes de la Nativité (Chr., p. 337-338). L’année suivante, il prêche une dernière fois le carême à Bourges, puis se met en route pour assister à la chapitre général cismontain prévu à Toulouse, à la Pentecôte. Le 29 mai, il arrive bien fatigué à l’Annonciade de Rodez. Renonçant à poursuivre sa route, il fait profiter la jeune communauté de ses conseils spirituels, entendant les sœurs en confession, prêchant, célébrant la messe et recevant plusieurs novices à la profession. Le 26 juillet, il célèbre sa dernière messe puis doit s’aliter. Malgré sa grande faiblesse, il se confie encore volontiers aux sœurs qui l’assistent. Il meurt le 27 août 1532, dans l’après-midi (Chr., p. 339-342).

À sa mort, Gabriel-Maria laisse l’Annonciade en pleine expansion. En trente ans, il a présidé à la fondation d’au moins huit maisons, et même plus si l’on compte les couvents de tertiaires qui lui doivent aussi beaucoup. D’autres fondations vont bientôt suivre, comme celle d’Agen, mais il faut attendre le xviie siècle pour voir l’ordre connaître son plus beau développement. Surtout, il laisse l’Annonciade solidement établie. Il en a rédigé les règles à trois reprises et y a ajouté d’importants statuts et les sœurs sont dirigées avec sagesse par les frères de l’Observance. 

Ses écrits

C’est en tant que défenseur de l’observance que Gabriel-Maria commence à écrire, tel ce mémoire au Parlement de Toulouse, juillet 1503, où il défend les observants contres les attaques des conventuels. Un autre texte de ce genre est écrit en janvier 1517 et destiné à l’empereur Charles Quint. Passons les nombreux actes administratifs du bienheureux pères, tels des nominations de frères pour tel ou tel poste. Plus intéressant sont trois traités qu’il aurait écrits ; malheureusement ils semblent perdus ; ils sont connus grâce à son commentaire su la Règle de saint François où ces traités sont mentionnés, ainsi que dans le Bonus Pastor : Ce sont « Tota pulchra es » et « Lucerna Mariae Virginis », deux textes sur la Vierge Marie qui semblent d’ailleurs des textes d’édification, plus que de doctrine. Son commentaire de la Règle de Saint-François date de 1513, c’est une ardente défense de la pauvreté franciscaine. Un autre texte d’ailleurs sur la pauvreté est le « Bonus Pastor », datant des années 1514-1516.

Le troisième traité, qui semble perdu, s’intitule « Des sept Sceaux ». Le manuscrit 2F138 des archives départementale de Bourges en donne le titre et la première ligne. Il semble bien que le copiste avait l’intention de le copier car avant de poursuivre la copie d’autres textes, il laisse quelques pages blanches.

Enfin, il faut mentionner un traité de théologie morale sur la confession, à l’usage des confesseurs «Lunetae confessorum »[27]. Par ce texte, on touche combien Gabriel-Maria était animé par un souci pastoral. Son premier biographe d’ailleurs, sœur Françoise Guyard, note qu’il n’avait de cesse à redonner espérance à ceux qui recouraient à lui, dans le sacrement de pénitence. Il orientait ses frères, ses pénitents à croire fermement en la miséricorde de Dieu qui, disait-il , est « grande et copieuse » (Chr. 320).

Concernant l’Annonciade, outre les trois règles, celles de 1502, la seule connue de sainte Jeanne, 1515, en vue de la fusion des conceptionistes espagnoles et des annonciades françaises, et celle, définitive celle-la de 1517, une série de sermons sur les 10 vertus de la Vierge Marie dont bien connus. Ce sont des réportations c’est-à-dire des prises de notes par ses auditeurs. Dans ces sermons Gabriel-Maria offre aux premières annonciades un commentaire spirituel de la Règle. Plusieurs manuscrits nous sont parvenus : manuscrits flamands (Tirlemont, B 42, B 2 ; Anvers, du couvent des frères mineurs ; Gand, Bibliothèque universitaire), ce sont des copies de traduction, faite à partir d’une prise de note française. Manuscrit français : un à Bourges aux archives départementales, le ms 2 F 138. Ces textes ont été publiés par Gilbert Remans, ofm, 1930, pour les textes flamands, et pour les textes français par J.F. Bonnefoy, ofm, en 1936.

Des canevas de sermons de la main de Gabriel-Maria sont aussi connus, ce sont les « Dix Plaisirs Héoïques ». Deux manuscrits connus, un aux archives départementales du Cher (Bourges, le ms 2 F 138 ; un à la Bibliothèque municipale de Saint-Omer, (France). Autre sermon : celui sur l’Archange Gabriel, sans date, conservé à Bourges, au archives départementales (ms 2F 138). Deux textes spirituels, à la demande même de sainte Jeanne : les échelles de la charité et de la pureté (voir Chr. p. 230, 291, éd. Bonnefoy, Paris, 1937). Des « Maximes » attribuées à Gabriel-Maria sont aussi connues ; la plus ancienne édition de ces maximes sont connus sous le titres « Abrégé d’aucuns beaux dits… », Arras, 1607.

Plusieurs textes liturgiques pour l’Annonciade, telles les cinq messes pour des fêtes mariales, approuvées par Léon X en 1517 : messes des Dix vertus et plaisirs de la Vierge Marie, messe de la Présentation de Marie au Temple, messe du mariage de la bienheureuse Marie avec sainte Joseph, messe de l’Enfant Jésus retrouvé au Temple, et une messe du Martyre de la Vierge. 

Textes législatifs : les Additions à la Règle qui sont des mise au point concernant tel ou tel point comme l’Habit, les jeûnes… les Déclarations sur la Règle qui sont, elles, des explications sur la règle, des éclaircissements, un texte concernant diverses prescriptions cérémonielles concernant l’Ordre (comment recevoir à la vêture, à la profession etc…). Tous ces textes sont de 1519 et de 1529. En 1530 le père Gabriel-Maria adresse à ses filles annonciades une lettre, véritable testament spirituel.

Autre série de textes , les écrits concernant le Tiers Ordre de la Vierge Marie, ou de la Paix. Les hautes responsabilités qu’il exerce dans l’ordre franciscain et les relations nombreuses qu’il noue aux quatre coins de l’Europe, le pousse à travailler sans relâche à la diffusion de la dévotion mariale. C’est dans cette optique qu’il établit, en 1513, une confrérie des Dix Ave Maria dans la ville de Nuremberg. Il dédie à ses membres un opuscule spirituel édité la même année[28] c’est le De Confraternitate. Il précise ensuite sa pensée dans deux écrits, dont l’un est imprimé vers 1516 et dédicacé au cardinal Cisneros[29], ce sont :  le Traité des trois couronnes et trois ordres de la Vierge Marie, écrit entre 1513 et 1514, et l’opuscules sur le Tiers ordre de la Bienheureuse Vierge Marie, composé soit entre 1511-1514 ou 1515-1517. Finalement, deux confréries dédiées à la Vierge Marie et associées au nouvel ordre religieux sont approuvées par le pape, en juillet 1517[30]. Ainsi naît ce que certains appelleront l’ordre de la Paix.

Ces textes sont intéressants car le père Gabriel-Maria ici dévoile un peu ce qu’a pu être la vie mystique de Jeanne, les grâces qu’elle a eues, les paroles intérieures qu’elle a reçues de la part de la Vierge, les enseignements de la Vierge, comme les trois dévotions qui sont véritablement le fondement spirituel des confréries annonciades, appelées jadis Ordre de la paix, et aujourd’hui Fraternité Annonciade, chemin de Paix.

Enfin il ne faut pas oublier de mentionner la Règle qu’il a écrite pour les sœurs grises, celles de Château Gontier (1517). Cette  Règle était d’ailleurs en usage dans plusieurs couvents de sœurs Grises, telles celles de Boulogne sur Mer qui deviendront en 1636, annonciades. Il ne faut pas oublier non plus une autre règle dite de sainte Marthe, écrite certainement par Gabriel-Maria pour les sœurs du monastère de Chanteloup et qui devaient s’occuper d’un petit hôpital, d’où le nom de « Règle de Sainte Marthe ». Ce texte date des années 1528-1530. était-il en usage du temps des sœurs grises, ou bien a t-il été écrit au moment où les sœurs grises sont devenues annonciades et aurait été ainsi destiné aux sœurs s’occupant des malades, donc hors de clôture, les tourières ou « sœurs du dehors » ?

Un homme marial. Un homme de paix.

L’activité pastorale de Gabriel-Maria s’inscrit dans tout un contexte de réforme si caractéristique de cette fin du xve siècle. Cette réforme n’allait pas de soi, suscitant souvent des conflits entre les partis. L’ordre de Saint-François, nous l’avons vu, en offre un exemple parmi d’autre. L’action de Gabriel-Maria s’en fait l’écho grâce à un thème qui revient souvent sur ses lèvres : la paix. Les nombreuses charges qu’il a eues au sein de l’observance le mettant au cœur des problèmes, on comprend que ce thème de la paix puisse lui tenir à cœur.

Il « annonçait la paix (Chr. 330), la recommandait partout où il allait, dans tous les lieux où il entrait. Ce souci de la paix peut avoir deux raisons, semble-t-il : son attachement à son Père saint François qui donne, en effet,  comme mission à ses fils spirituels d’être porteurs de la paix évangélique. L’annonce de la paix, en effet, est une des caractéristiques de la mission des fils de saint François d’Assise. François veut en effet que ses frères, à l’exemple de Jésus Christ, portent partout la Bonne Nouvelle de l’Evangile de la Paix : « En quelques maisons qu’ils entrent, qu’ils disent d’abord : Paix à cette maison… » (1C 14, p. 69). L’observance franciscaine des xiv-xve siècles va redonner à ce thème de la paix toute son importance.

De son côté, lorsque Gabriel-Maria arrive dans un couvent il fait oeuvre de paix « priant (les frères ou les sœurs) d’un cœur paternel de s’entraîner les uns les autres, à l’exemple du doux sauveur Jésus (Chr. 330). S’il trouvait quelques conflits il, se mettait en peine de remettre tout en paix et union.

Son activité s’inscrit également dans une période de recherche doctrinale et théologique, en particulier en matière de mariologie, en ces années où l’on débat autour de l’Immaculée Conception. - la spiritualité mariale étant une des caractéristiques de l’observance franciscaine. Son discours sur la Vierge Marie va donc refléter les idées de son ordre en cette matière.

On le sait : c’est un sermon sur l’Immaculée Conception de la Vierge Marie, prêché par un frère mineur de l’observance, qui a éveillé chez Gabriel-Maria sa vocation de frère mineur de l’observance. Pour lui, Marie est « sa Dame et Reine très excellente » (Chr. 322), sa « mère très douce, son amie sur toutes créatures » (Chr. 322). Son premier biographe rapporte qu’en ses prédications, où il se trouvait, il parlait le plus souvent des mérites, dignités et vertus de la Vierge Marie. Sa parole est le reflet audible, si l’on peut s’exprimer ainsi, de la disposition profonde de son être spirituel : plaire à Marie. Avant de poser un acte, dire une parole, il réfléchit si cela est conforme à Marie. Marie est pour lui un modèle qu’il veut suivre, l’exemplaire qu’il veut reproduire et auquel il veut ressembler. En cela, il annonce, cinq siècles à l’avance, la doctrine mariale de Vatican II, telle qu’elle est formulée dans Lumen Gentium, au chapitre 8 consacré à la Vierge Marie. Cet amour de Notre-Dame lui est reconnu par l’Église en la personne du Pape Léon X qui lui donnera comme nom « Gabriel-Maria » (FF, t. 10 p. 400), à cause justement de sa grande dévotion mariale.

Ces deux thèmes – Marie et la Paix – lui sont donc communs avec l’observance franciscaine en général, avec saint Bernardin de Sienne en particulier. Un sermon sur la Nativité de la Vierge Marie inaugure la carrière de prédicateur populaire de saint Bernardin. Par sa parole, il tentera aussi de ramener la paix au sein de sa ville de Sienne. Car pour Bernardin, le Christ doit faire la paix, Lui qui a dit « Je vous donne ma Paix ». C’est pourquoi, il annonce cette paix, à l’exemple de son maître. Ainsi, vivre l’Evangile au milieu des gens et par son comportement, être témoin de la paix : tel est le souci de Gabriel-Maria.

Un homme d’espérance

Son espérance prend racine dans la compréhension du mystère de la croix du Christ et de l’Eucharistie qu’il ne dissocie pas de la Passion. Pour lui, ces deux mystères de la foi de l’Eglise sont indissociables. « La Messe n'est pas autre chose que la représentation véritable et la commémoraison de la mort, de la croix et de la passion du Christ. Qui connaîtrait bien la Messe, connaîtrait bien la Passion. Et qui connaîtrait bien la Passion, connaîtrait bien la Messe » ( Le Tiers-Ordre de la Vierge Marie, Peyruis, 1997). Comme le Padre Pio le fera quelques siècles plus tard, il avait fait un parallèle entre la Passion et l’Eucharistie. Près de la croix, il puise la force, c’est-à-dire, toute vertu ; il y puise aussi toute science et toute sagesse, à l’exemple de son père saint François dont les marques de la Passion du Christ s’étaient imprimées en son corps et qui par-dessus tout aimait le sacrement de l’Eucharistie.

Son espérance se nourrit donc de ces mystères car, il le sait, en eux se trouvent la délivrance de tout mal moral, en eux se trouvent tous biens spirituels. Cette espérance, Gabriel-Maria veut aussi la communiquer à d’autres. C’est pourquoi, il est aussi un fervent prédicateur. « Il eut fait tous les jours des prédications s’il eût des auditeurs », nous dit la chronique (Chr. p. 327). C’est aussi un ardent confesseur. Ses pénitents aiment recourir à lui, chacun désirant « mettre sa conscience entre ses mains pour être en sûreté et repos d’esprit et avoir, en tous doutes et scrupules, son bon conseil ». Il redonnait force et courage et poursuit la Chronique « ceux qui pouvaient venir à lui pour se confesser se réputaient être en grand espérance et la miséricorde de Notre-Seigneur, car l’une des grandes grâces qu’i avait, c’était de réduite et affermir un pauvre pécheur en espérance » (Chr. p. 327). Espérance et miséricorde vont de pair pour Gabriel-Maria. à ses frères en religion qui lui disaient que « justice divine était bien grande, il répondait : La justice divine est merveilleuse et est telle qu’après la mort il n’y a plus d’appel… mais… : la miséricorde de Dieu est cent fois plus grande, car tant en la vie qu’en la mort et après la mort d’une personne vous trouverez que la miséricorde de Notre Seigneur est grande et copieuse » (Chr. p. 331). Il parlait d’expérience – expérience du pasteur qui connaît l’œuvre de la grâce dans les cœurs. « Dieu, disait-il, est plus prêt à nous pardonner que nous ne sommes (prêts) de le lui demander » (Maz . f° 24). Ainsi, aux confesseurs ou directeurs de conscience de son ordre il donnait ce conseil : que l’on ait « la charge d’entendre en confession les pauvres pécheurs ignorants, ou autres (personnes) en ennui et perturbation d’esprit, n’ayant espérance d’avoir pardon, il faut travailler, le plus que l’on pourra, de les réduire en espérance de la miséricorde de Dieu » (Chr. p. 331).

Un homme d’espérance dont le travail est la louange. En effet, Gabriel-Maria est aussi un homme de louange qui désire même en faire « son métier continuel » (Chr. p. 329) car, à ses yeux, c’est le moyen de progresser sur le chemin des vertus. Mais qui dit métier, dit effort, apprentissage, durée. Car elle n’est pas forcément naturelle, elle n’est pas forcément sentie et goûtée. L’œuvre de la louange en soi échappe à notre emprise ; il y a tout un travail secret qui s’opère. Petit à petit, la louange décentre de soi et ouvre le cœur. Si Gabriel-Maria a ainsi décidé en lui-même de « toujours louer, honorer et magnifier Dieu », c’est qu’il savait qu’elle pouvait être un remède au retour sur soi, à l’amertume et au ressentiment. Toutes les oeuvres que ces diverses charges lui demandaient d’accomplir, il les faisait toutes « pour la plus grande gloire et honneur de Dieu » (Chr. p. 329), nous dit la chronique. Son « métier » de louange transparaissait de sa personne, surtout lorsqu’il disait sa messe. « Il disait la messe avec tant de dévotion, nous dit la chronique, que ceux et celles qui y assistaient  étaient portés à dévotion et à louer Dieu » (Chr. 314). Tout cela suppose une longue fréquentation de la liturgie de l’Église, plus exactement, de se laisser lentement façonner par la liturgie de l’Église, cela suppose aussi de longs moments de prière silencieuse et de remettre chaque matin son désir de louange sur le métier !

Conclusion

Ayant développé l’héritage spirituel de Jeanne de France, Gabriel-Maria est vraiment demeuré toute sa vie fidèle à la promesse faite à Jeanne. Dans son action, il a su allier à la fois rigueur et ouverture d’esprit. Ses écrits témoignent d’une solide formation théologique, d’une grande richesse spirituelle. Sa défense de la Règle de saint François constitue une référence importante pour qui veut se pencher sur l’histoire et la spiritualité franciscaines de la fin du XVe siècle. Quant à la règle de l’Annonciade, à ses sermons et à ses traités de dévotion mariale, ils fondent véritablement la vie spirituelle de l’Annonciade, qu’elle soit laïque, contemplative ou apostolique.


 

[1]. J.-F. Bonnefoy (éd.), Chronique de l’Annonciade. Vies de la bienheureuse Jeanne de France et du bienheureux Gabriel-Maria, ofm. Édition critique, Paris, 1937,  p. 77.

[2]. F.-M. Delorme, Documents pour l’histoire du bienheureux Gabriel-Maria, Paris, 1928 ( = Doc.), IV, p. 48. Extrait de La France franciscaine, t. IX, 1926, p. 45-87, 239-273, 367-395 ; t. X, 1927, p. 95-126, 211-256, 399-439, 547-562 ; t. XI, 1928, p. 113-136, 231-263, 457-492. ( = Doc.)

[3]. La mère de Gilbert Nicolas s’appelle Galopes. Quant aux deux neveux, « frere Bernard de Bessia et frere Amable », il faut voir sans doute en eux la descendance de son frère et de sa sœur, cette dernière ayant pu faire souche à Besse, près d’Issoire, sans pour autant qu’on puisse considérer l’indication « Bessia » comme un nom de lieu plutôt qu’un nom de famille, Chr., p. 97 et 305.

[4]. H. Nicquet, La Vie du reverend pere Gabriel Maria, religieux de Sainct François, Paris, 1655 ; rééd., Sint-Truiden, 1999, p. 17.

[5]. Pour les charges du père Gabriel-Maria, voir : Philippe Annaert, dans Jeanne de France et l’Annonciade, Paris, 2004, L’Annonciade, hier et aujourd’hui, Brucourt, 2003 ; Hugues Dedieu,, ofm « les Vicaires provinciaux de l’Observance, en Aquitaine (1448-1517) », AFH, An. 77 (1984), Roma, p. 165sv.

[6]. Hugues Dedieu,, ofm « les Vicaires provinciaux de l’Observance, en Aquitaine, …, op. cit., p. 169.

[7]. Ce chapitre de Laval s’est tenu à la Pentecôte 1505. Voir, Documents, XCVIII : Lettre des capitulaires du chapitre général de Laval à Gilles Delphin, p. 287.

[8]. Père Gilbert Renans, ofm, De Thien Marien. Les Dix Maries.  Sermons du Père Gabriel-Maria Texte consigné par les sœurs de l’Annonciade de Bourges (1562), Tirlemont, 1930, p. 18 de la traduction française  des Arch. Ann. Thiais.

[9].  Par exemple, voir J.-M. Le GallLes moines au temps des réformes, ée. Champ Vallon, 2001, p. 152.

[10]. H. Dedieu, p. 172, n. 1 ; Archivum franciscanum historicum, t. 44, 1951, p. 68.

[11]. P. Annaert, « Femmes d’Église et femmes de pouvoir aux origines de l’Annonciade de France », dans Hommes d’Église et pouvoirs à l’époque bourguignonne (Publication du Centre européen d’études bourguignonnes, t. 38), Neuchâtel, 1998, p. 187-206.

[12]. Bruxelles, Bibliothèque royale, ms 15862-63, f° 19.

[13]. H. Dedieu, p. 172, n. 1 ; Archivum franciscanum historicum, t. 44, 1951, p. 68.

[14]. Bruxelles, Bibliothèque royale, ms 15862-63, f° 26.

[15]. C. Belmon, Le Bienheureux François d’Estaing évêque de Rodez, 1460-1529, Rodez-Albi, 1924, p. 414-426 ; J. Touzery (éd.), Les Bénéfices du diocèse de Rodez. État dressé par l’abbé de Grimaldi, Rodez, 1906, p. 221-227.

[16]. AD Gironde., H, Annonciades, n° 76 ; H. Dedieu, p. 173.

[17]. H. R. Roggen, De Clarissenorde in de Nederlanden, Sint-Truiden, 1995, passim.

[18]. M. Pluquet et A. Lalucq, Les Dames de Saint‑Eutrope, Histoire du Monastère de l’Annonciade de Saint‑Germain‑lès‑Arpajon, Publication chez l’auteur, [A. Lalucq], Bouray-sur-Juine, 2001, p. 55, 72-73.

[19]. En effet, on peut difficilement expliquer pour quelle autre raison Marguerite de Lorraine apparaîtrait comme sollicitatrice du bref du 22 mai 1515, qui confirme la seconde règle de l’Annonciade. Doc., XXIX, p. 99.

[20]. C’est ce même bref du 6 juillet 1517 qui approuve les deux confréries fondées par Gabriel-Maria en l’honneur de Notre-Dame. Doc., XXXIII, p. 115.

[21]. Cette règle est approuvée, en 1517, par Léon X, sans qu’il soit possible de savoir à quelle date exacte. Une version définitive en est confirmée par le même pape, le 20 janvier 1521. Enfin, une nouvelle approbation est donnée par le pape Jules III, en décembre 1550. Ubald d’Alençon, « La règle du Tiers-ordre du Père Gabriel-Maria », dans Études franciscaines, t. VI, 1901, p. 393-411.

[22]. Doc., CXII, p. 322 ; H. Dedieu, p. 173-174.

[23]. Chr., p. 334 ; Doc., I, p. 24-26.

[24]Chr., p. 336.

[25]. Westmale, Arch. Annonc., Chronique des Annonciades de Louvain, passim.

[26]. Sensuit la regle des seurs Religieuses et filles de la Vierge Marie, s.l.n.d. ; rééd., Sint-Truiden, 1997.

[27] Ce manuscrit se trouve à la Bibliothèque Municipale de Toulouse, sous la cote Ms  257.

[28]. Tractatus de Confraternitate de decem Ave Maria, Nuremberg, 1513.

[29]. Le second opuscule est dédicacé à la reine d’Angleterre, Catherine d’Aragon. Doc., p. 231-246 ; Mère Gabriel-Maria, « Gabriel-Maria (Gilbert Nicolas) », dans Dictionnaire de spiritualité, t. VI, Paris, 1965, col. 17-25.

[30]. Bref du 6 juillet 1517. Doc., XXXIII, p. 114-115.