Histoire d’une sensibilité :

La Vierge Marie à la fin du Moyen Âge dans la Famille franciscaine

Session franciscaine au monastère de l’Annonciade

Au cours de cette session, il a été question de la Vierge Marie. Voici les grandes lignes d’un des sujets abordés : Histoire d’une sensibilité : la Vierge Marie à la fin du Moyen Âge dans la Famille franciscaine. Un autre sujet, fort intéressant, a également été abordé, à savoir : Quelques aspects de la théologie et de la dévotion mariales depuis Vatican II.

Les pages qui suivent n’abordent  que le premier sujet.

C’est un vaste sujet ! Seulement quelques traits particuliers ont été abordés. Rien d’exhaustif dans ce qui a été dit, bien sûr, seulement, un chemin ouvert pour donner le goût d’aller plus loin, par la méditation et la prière, voire l’étude. Après avoir dessiné les grandes lignes de la dévotion à Marie dans les derniers siècles du Moyen âge, en particulier les xive-xve siècles, une figure franciscaine fort attachante a été évoqué : Jacopone de Todi et son Stabat Mater.  Puis, un instant les figures de Duns Scot et de Béatrice de Silva, fondatrice des Conceptionistes, ont retenu l’attention en leur point de rencontre : Marie en son Immaculée Conception. Enfin, une rapide esquisse de l’histoire de la Couronne franciscaine a été faite, avec l’évocation également de certaines dévotions propres à l’annonciade dont la spiritualité mariale a été également développée lors de cette session.

Avant tout, un constat rapide : tout est déjà amorcé chez saint François d’Assise[1]

En effet François, selon Bonaventure, avait demandé à Marie de devenir son protégé  afin que, par ses mérites, il puisse vivre selon « l’esprit de la vérité évangélique » ; la Vierge est à ses yeux  celle qui lui montre comment vivre authentiquement dans la foi. Ainsi, se trouvent déjà présents, chez lui, des thèmes qui vont être repris et approfondis par sa postérité. Ainsi, la Vierge « en qui fut et demeure toute plénitude de grâce et Celui qui est tout bien » semble bien mettre en avant l’excellence du Fils qui rejaillit sur Marie, sa mère – idée que Duns Scot va développer pour appuyer sa thèse sur l’Immaculée Conception, laquelle va susciter au cœur de la famille franciscaine Béatrice de Silva - celle-ci demandant à ses sœurs conceptionistes d’avoir, en leur cœur, l’image de Marie Immaculée.

De même, l’idée de la « Vierge devenue Église », c’est-à-dire, Marie, Demeure de Dieu, image de l’église, exemplaire de la communauté ecclésiale, sera pour ainsi dire développée chez Gabriel-Maria, franciscain et Jeanne de France quand ils vont proposer aux annonciades la Vierge comme modèle de vie évangélique.

Puis, la prière du Stabat, de Jacopone de Todi, les Joies de Marie, sont bien des thèmes présents chez François, manifestés d’une manière singulière par les épisodes de l’Alverne et de Greccio.

Les grandes lignes de l’exposé

Si le xiiie siècle, le siècle de François, saint Louis, est celui de l’équilibre et des grandes cathédrales, celui de l’expansion des villes et d’une économie plus prospère, à l’aube du xive siècle, se produit une rupture : crise économique générant disettes et famines, épidémies (peste noire de 1348) ; crise politique, (1337, guerre de Cent ans) ; crise religieuse (1303, attentat d’Agnani, exil de la papauté en Avignon à partir de 1309) etc…. Tout cela marque une époque qui sentira la nécessité, face aux crises que traversent la société et l’Église, de se réformer. L’œuvre évangélisatrice des prédicateurs des ordres mendiants contribue beaucoup à ce renouveau. Au milieu des troubles et de l’insécurité, la figure de Marie continue à parler au cœur, apportant sa note de joie, de consolation et d’espérance. Les fidèles, dans ces derniers siècles du moyen âge, implorent Notre-Dame méditent sur ce qui la rend proche des hommes, sur ses joies, ses douleurs qui l’associent d’une manière étroite à l’œuvre rédemptrice du Christ. 

Le Stabat Mater de Jacopone de Todi

Message du texte ? On peut remarquer une double compassion, celle de la Vierge, celle du témoin de la scène, c’est-à-dire celle du croyant. Ces deux « compassions » ne sont pas de même nature et ne se situent pas au même plan. La compassion de la Vierge est une association de Marie qui s’inscrit dans l’événement historique et rédempteur de la Passion de son fils, à l’intérieur du fait historique et salvifique ; la compassion du croyant consiste, elle, à entrer en communion avec celle du Christ. Comment ?  D’abord, du fait qu’il est croyant, par la baptême, puis par les sacrements qui rendent présent le mystère de la Passion, ensuite, par le moyen d’un comportement qui se modèle sur celui du Christ, impliquant le consentement à ce que Dieu désire et l’amour de des frères pouvant aller jusqu’au don de sa propre vie ; la compassion du croyant se situe, ainsi, au plan moral et sacramentel.

Duns Scot et l’Immaculée Conception

La défense de l’Immaculée Conception de la part de Duns Scot est en lien direct avec un christocentrisme absolu faisant du Christ le commencement et la fin de l’histoire, appuyant sa pensée sur les thèses de saint Paul relatives à la prédestination du Christ et à sa primauté absolue sur toutes créatures. (Col. 1., 15-20 et Ep. 1., 3ss). Puisque, dit-il en substance, le Christ est le Rédempteur universel, pourquoi nier l’acte le plus parfait de sa fonction rédemptrice qui fut de prévenir en Marie toute faute ? « Pourquoi nous qui sommes tombés en Adam, Jésus nous relève et guérit notre blessure comme le Bon Samaritain mais pour Marie il prévient la chute et préserve sa Mère de toute éclaboussure ».

Formé par l’école anglaise et par ses maîtres franciscains, Duns Scot est héritier de toute une tradition en matière de doctrine mariale. Son acuité d’esprit, aiguisée par le choc des idées du milieu universitaire dans lequel il évolue, le prédispose à la réflexion théologique et philosophique. Mais surtout, de son enfance à sa jeunesse, il grandit dans un contexte marial. Autour de son village, quatre abbayes, foyers de pensée mariale, surtout une abbaye cistercienne, grand centre de dévotion de toute l’Ecosse envers la Conception de la Vierge. La proclamation du dogme de l’Immaculée Conception, en 1854, légitima le bien fondé de son intuition théologique. De plus, partisan pour une médiation de Marie, subordonnée au Christ, unique Médiateur, la Constitution sur l’Église, en 1964, ratifie en quelque sorte sa position à ce sujet (Lumen Gentium, ch. VIII, n° 60).

Béatrice de Silva, fondatrice de l’Ordre de l’Immaculée Conception

Béatrice de Silva est née à Ceuta, au nord du Maroc, vers 1424.. En 1434, sa famille déménage et part s’installer au Portugal. 1447 : Béatrice devient l’une des dames d’honneur de la reine, Isabelle de Portugal, épouse du roi Jean II. Béatrice, très belle, s’attire les faveurs de la reine, ce qui lui attire inimitié et jalousies. Des calomnies parviennent aux oreilles de la reine qui change d’attitude envers elle. Traversant une situation de détresse, Béatrice implore l’aide de la Vierge Marie. Les faits de passent entre 1450-1453.

Elle s’enfuit de la cour et se réfugie dans un couvent de Tolède, y vivant pendant plus de 30 ans. Vers 1480-1482, la Vierge se manifeste à elle une seconde fois et lui demande la fondation d’un Ordre contemplatif entièrement dédié au mystère de sa Conception immaculée. Le nouvel ordre est fondé en 1489, avec l’aide de Jean de Tolosa, custode des franciscains de Tolède et d’Isabelle Ière La Catholique. La fondatrice meurt deuax ans après, le 17 août 1491. Elle est canonisée le 3 octobre 1976 par Paul VI.

Béatrice n’a pas laissé d’écrits mais elle a manifesté la volonté ferme de voir les religieuses de l’ordre porter un habit et un scapulaire blanc, avec un manteau couleur hyacinthe, avec une image de Notre Dame, entourée du soleil et la tête couronnée d’étoiles, et la corde franciscaine. Le blanc rend témoignage à la pureté virginale de Marie, le manteau bleu signifie que l’âme de Marie et toute céleste dès sa création, l’image de la Vierge signifie que la Mère de Dieu doit toujours être gravée dans le cœur des sœurs comme l’image de vie, pour imiter sa « très innocente conversation, sa divine humilité et mépris du monde » (Règle, chapitre 3). C’est là tout l’héritage spirituel de Béatrice. Pour le reste, les conceptionistes s’inscrivent dans le courant immaculiste de la famille franciscaine.

La Couronne des Sept Joies de Marie

Les Sept Joies de la Vierge englobent  Noël et Pâques ; elles  retiennent également l’épiphanie et l’épisode du Temple – deux mystères où déjà s’annonce l’événement du Calvaire - ainsi que l’Assomption qui, elle, manifeste la victoire du Christ sur le mal et la mort. Ainsi, tous les événements notables de la vie du Christ auxquels Marie fut unie, sont ainsi proposés à notre prière. Si les Sept Joies de Marie nous font entrer dans une dynamique de l’incarnation, elles nous font aussi entrer, d’une manière implicite certes, dans une dynamique pascale. Ces événements sont des Joies, joies de l’enfance du Christ, mais aussi joie de la rédemption du monde déjà annoncée.

Deux points à souligner. Le premier : le nombre de soixante-douze – symbole du pèlerinage terrestre de Marie - est une invitation à mettre nos pas dans ceux de Marie, la première sur le chemin de la foi, à la suite du Christ. Le second : En méditant les Joies de Marie, l’intérêt se porte, par le fait même, sur l’auteur même de la rédemption, le Christ, sur les scènes et les étapes de sa vie terrestre, telles que les évangiles les rapportent. Ainsi, la prière des Sept Joies de Marie est un appel à fréquenter la Parole de Dieu.

Quel message ? Prier ces « Couronnes » n’est-ce pas un véritable moyen d’entrer dans la connaissance progressive du Christ et de tous les mystères de sa vie tels que Marie les a compris et vécus ? Au cœur des contradictions auxquelles sa foi est soumise, Marie, pauvre et dépouillée, est sûre de la Parole de Dieu ; toute sa joie s’appuie non sur la possession actuelle de la promesse de l’Ange, mais sur l’espérance d’une possession incontestée de cette promesse et sur l’espérance du bonheur certain de toute l’humanité. Ainsi, pour reprendre la pensée de Jean Paul II dans sa Lettre Apostolique Le Rosaire de la  Vierge Marie, en suivant, avec Marie, le Christ à travers les événements de sa vie, le « croyant, en égrenant ses Ave Maria, se place face à l’image de l’homme véritable », qu’est le Christ (RVM, n° 25). En effet, les mystères de l’enfance et de la vie publique, ceux de la Passion et de la Résurrection rappellent véritablement le caractère sacré de la vie et de la personne humaine dans toutes les étapes et les dimensions de son existence, ainsi que l’avenir de splendeur auquel chacun est appelé. 

Conclusion

La réflexion théologique de Duns Scot, la méditation poétique de Jacopone de Todi, la prière de tant et tant de fidèles égrenant des Ave Maria - véritable moyen d’entrer dans la connaissance du Christ et de tous les mystères de sa vie tels que Marie les a compris et vécus - la contemplation de Béatrice de Silva, de Jeanne de France et du bienheureux Gabriel-Maria, n’ont fait que chercher à toujours mieux saisir la profondeur de la vie de foi de la Vierge et ses répercussions sur celle des croyants.

La Vierge est proche des hommes. Et ce qui la rend proche, c’est ce qu’elle a en commun avec tout croyant : sa foi.  Marie a été tout au long de son existence confronté au Mystère des Mystères, donc au langage divin, tout en restant étonnamment humaine, et humaine dans sa foi. C’est cela qui la rend tellement proche des croyants :  cette proximité avec notre condition de pèlerin de la foi. Mais la Vierge est aussi la première bénéficiaire des fruits de la rédemption du Christ. C’est ce qu’a mis en lumière Duns Scot en défendant l’Immaculée Conception, s’appuyant pour cela sur la primauté absolue du Christ. Mais si l’excellence du Fils entraîne, pour Scot, celle de la Mère, cette excellence met aussi en lumière, par le fait même, la valeur des bénéficiaires d’une telle rédemption : la multitude des hommes. Ainsi, la pensée de Duns Scot inclut également des vues essentielles sur le sens de la personne ; l’enseignement de Jean Paul II sur la dignité de la personne humaine s’en fait pour ainsi dire l’écho.

D’autre part, la pensée mariale des fils de saint François des xive-xve siècles s’incarne en quelque sorte dans les deux ordres marials qui se sont constitués à la fin du xve siècle au cœur de l’église et de la Famille franciscaine D’un côté : croire au bonheur de l’humanité rachetée et glorifiée, en contemplant Marie Immaculée, premier fruit de la rédemption réalisée par le Christ et gage de sa victoire sur le mal, et le dire par sa vie de conceptioniste : telle est bien la vocation de Béatrice et de ses filles. De l’autre : admettre que Marie soit immaculée dans sa conception, c’est reconnaître qu’elle en elle résident toutes les vertus, - particulièrement celles révélées par les évangiles – qu’en elle réside tout ce qui peut plaire parfaitement à Dieu. En conséquence, l’acquisition de ces vertus et leur exercice, à son exemple, ne peut qu’être un chemin sûr pour aller à Dieu. C’est ce chemin qu’ont voulu Gabriel-Maria et Jeanne de France.

Ainsi, selon sa vocation, qu’elle soit théologique pour Duns Scot, poétique pour Jacopone de Todi, ou priante pour Béatrice, Jeanne et Gabriel-Maria, chacun a sans cesse essayé de mieux comprendre les différents seuils du « oui » de Marie, d’entrer toujours plus avant dans la compréhension de sa destinée, de ses dépouillements successifs, dans ce qui constitue le vécu de sa foi ; chacun, là où il en était de sa propre existence, a réfléchi, médité, prié le mystère de la Vierge, communiant par l’intelligence, le cœur, la vie à l’attitude d’âme de Marie, essentiellement pauvre et disponible à Dieu, développant, pour ainsi dire, ce qui déjà existait chez François qui ne voulait que « suivre la vie et la pauvreté (du) très haut Seigneur Jésus-Christ et de sa très sainte Mère », pour reprendre ce qu’il écrivait un jour à Claire.  Les documents suivants ont illustré cet exposé :

1. Une chronologie  sommaire

Dates

Histoire générale

Dates

Histoire de l’église

Dates

Histoire franciscaine

1226-1270

Louis IX roi deFrance

 

 

1257-1272

Bonaventure ministre général

1261

Chute de l’empire

latin d’Orient

1274

IIe Concile de Lyon.Tentative d’union
des églises d’Orient et l’Occident

1289

Nicolas IV reconnaît la règle du tiers ordre de saint- François, règle adoptée par la suite par les sœurs tertiaires (sœurs grises …)

 

 

1303

Attentat d’Anagni (Philippe Le Bel contre Boniface VIII)

entre 1303-1307

Duns Scot soutient sa thèse sur l’Immaculée Conception (Paris)

 

 

1307

Arrestation des Templiers

1306

Mort de Jacopone de Todi

 

 

1309

Papauté en Avignon

1308

Mort de Duns Scot

1337

Début de la Guerre de Cent ans

 

 

 

 

1348

Peste Noire

1377

Retour du Pape Grégoire XI à Rome

v. 1368

Début de l’observance en France

 

 

1378-1417

Grand Schisme d’Occident

1406

Début de la réforme de sainte Colette

 

 

1414-1418

Concile de Constance. Fin du Grand Schisme.

 

 

1431

Jeanne d’Arc brûlée à Rouen

1431-1449

Concile de Bâle

1424

Naissance de Béatrice de Silva

 

 

 

 

1447

Mort de sainte Colette

1453

Prise de Constantinople par les Turcs. Fin de la Guerre de Cent ans.

 

 

1462-1464

Naissance du père Gabriel-Maria et de Jeanne de France

 

 

 

 

1489-1491

Approbation de la Première Règle de l’Ordre de  l’Immaculée Conception (conceptionistes), 1489, Bulle Inter Universa,  et mort de Béatrice de Silva, 1491

1492

Christophe Colomb découvre l’Amérique

1498

Savonarole brûlé à Florence

1494

Seconde Règle des conceptionistes, Bulle Ex supernae providentia, 1494

 

 

 

 

1502-1505

Approbtion de la Première Règle de l’Ordre de la Vierge Marie (annonciades), Bulle Ea que pro divini, 1502, et mort de Jeanne de France, 1505

 

 

 

 

1512

Troisième Règle des conceptionistes, Bulle Ad statum prosperum

 

 

 

 

1515

Règle commune aux conceptionistes et aux annonciades, Bulle Ad ea, que. Projet sans suite

1516

Concordat de Bologne entre le Pape Léon X et François Ier

1517

Luther affiche à Wittenberg 95 thèses contre les indulgences

1517

Les conventuels et les observants deviennent autonomes.  Troisième Règle des annonciades, Bulle Regulam profitentibus

Quelques jalons bibliographiques

 Histoire générale

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Jacopone de Todi

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Maria, tome 1., p. 241-243 ; tome 2, p. 387, 395-396, 399, 794

Martimort A.G ., Introduction à la Liturgie, Paris, 1965, p. 780 et note 2

Maurin C.A.., Les saluts d’amour, tome 1., Montpellier (France), 1931, p. 319

Ozanam F., Les poètes franciscains en Italie au xiiie siècle, Paris, 1859

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Jean Duns Scot

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De Beer Francis, La Dame selon le cœur de Dieu, Orsay, 1993

Déodat de Basly, Scotus Docens, Scot enseignant, Paris, 1934

évangile Aujourd’hui, n° 160

Gilson E., Jean Duns Scot, introduction à ses positions fondamentales, Paris, Vrin, 1952.

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Van Dijk W. C., « Les Franciscains et Marie », Cahiers Marials, n° 118, p. 155

Veuthey L., Jean Duns Scot, pensée théologique, éd. Franciscaines, 1967

La couronne franciscaine

Bonnefoy, J.-Fr., ofm, « Clément IV et les Sept joies de la Vierge », Fr. Fr., tome 19, 1936, p. 158-164

De Dieu Jean, ofm cap., « La Vierge et l’Ordre des Frères mineurs », Maria, tome 2, Beauchesne, 1952

Le Carou, Arsène, ofm, « Les joies de la Très Sainte Vierge », Fr. Fr., tome 13, 1930, p. 494-498

« Allégresses », Catholicisme, tome 1., 1948, col. 329-330. Intéressant pour la bibliographie donnée sur le sujet.

D’Hurbache-Petitnicolas D., Le manuel du tertiaire de saint François, 1864-1913, IIe partie : Prières et dévotions franciscaines, p. 161-163.

Annonciade

Archives Départementales du Cher, Jeanne, duchesse de Berry, Bourges, (à paraître)

Assémat G., Faire la joie de Dieu, Médiaspaul, 1999

Collectif, Annonciade hier et  aujourd’hui, Brucourt (F), 2004

Delorme, Ferdinand, « Documents pour l’histoire du bienheureux Gabriel-Maria, Paris, 1928, Extrait de La France Franc., 1926, t. IX, p. 45-87, 239-273, 367-395 ; 1927, t. X, p. 95-126, 211-256, 399-439, 547-562 ; 1928, t. XI, p. 113-136, 231-263, 457-492.

Dinet D.- Moracchini P. - Portebos M.-E., Jeanne de France et l’Annonciade, Cerf, 2004 (à paraître)

Drèze Jean-­François, Raison d’État, raison de Dieu, politique et mystique chez Jeanne de France, Paris, 1991

« Gabriel-Maria », article du Dictionnaire de spiritualité, t. VI, Paris, 1965, col. 17-25

Gabriel-Maria, ofm, Traité sur les Trois Ordres, 1511-1513, Bartéu, (France), 1997

Guyard Françoise, Chronique de l’Annonciade, éd. Herverlee-Louvain, 1979

« La spiritualité de sainte Jehanne de France », Maria, Paris, Beauchesne, t. IV, 1956 

Règle des sœurs de l’Ordre de la Vierge Marie, Regel van de zusters van de Orde van de Maagd  Maria, 1502, 1515, 1517, texte latin, traduction française et néerlandaise, impr. Archives Générales du Royaume, Bruxelles, 2002.

Conceptionistes

Archives Générales du Royaume, Filles du Silence, éd. Musée en Piconrue, Bastogne (B), 1998 p. 228 sv.

D’Astroy B., Chronique et Origine de l’Ordre de l’Immaculée Conception de la B. V.M., Sint-Truiden, Instituut voor Franciscaanse Geschiedenis, 1998.

De Castro M., « Los monasterios de conceptionistas franciscanas en España », in Archivo ibero-americano, t. LI, n° 203-204, juillet-décembre 1991, p. 411-477

Gutierrez H., Sainte Béatrice de Silva et l’histoire de l’Ordre de la Conception à Tolède dans les premières années (1484-1511), Tolède, 1988

Omaechevarria I., Les moniales conceptionistes. Notes historiques sur l’ordre fondé par Béatrice de Silva, Bastogne, 1997, éd. espagnole, Burgos, 1973

RHF, tome 4, p. 263-265

Thyrion F., Histoire de l’Ordre franciscain de l’Immaculée Conception, en Belgique, Namur, 1909

 

Les couronnes franciscaines

Exemple d’une couronne propre à l’Ordre de la Vierge Marie

Dizain de sainte Jeanne de France :

Prières sur les dix vertus de Marie,

composées par le père Martin Van Der Goude, (Delf), traduction privée.

Musée Plantin ‑ Moretus, Anvers (Belgique)

Ms R 10.36, 1521

La première vertu de Marie s’appelle la pureté

Je te salue Vierge Marie, la plus pure et sans tache, immaculée de tout péché héréditaire et réel. C’est toi qui as répondu de façon si noble au saint Ange Gabriel : « Comment cela se fera‑t‑il puisque je ne connais point d’homme ? » Pour cela, Marie toute belle, on t’appelle Arbre de Vertus et Rose de Jéricho. Tu es une source de grâces, le Seigneur est avec toi, tu es bénie au‑dessus de toutes les femmes et le fruit de ton corps est béni : Jésus Christ. Je te salue Marie….

La deuxième vertu s’appelle la sagesse.

Je te salue Marie, la toute sage et particulièrement vierge, car tu as scruté avec grande sagesse quelle était la salutation que l’ange t’apporta, en gardant toutes ses paroles dans ton coeur, secrètement, et tout particulièrement les paroles que ton enfant béni, Jésus, t’a dites. à cause de cela, Marie, tu es le temple de Dieu et le réceptacle précieux du Saint Esprit. Afin de pouvoir te louer dans cette deuxième vertu, je t’appelle pieusement en priant : Je te salue Marie… 

La troisième vertu s’appelle l’humilité.

Je te salue, Marie, la plus humble servante du Christ. Ta profonde et insondable humilité fut remarquée par le Roi et il daigna parcourir en hâte le chemin vers ton corps virginal afin de recevoir de toi son corps humain. Par l’humble acquiescement que tu as donné à l’ange Gabriel, avec ces paroles tout humbles, en t’inclinant jusqu’à terre : « Voici la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon ta Parole ». à cause de cela, Marie, tu es une myrrhe savoureuse. Afin de t’honorer dans ta troisième vertu, moi, pauvre pécheur qui se prosterne à terre, je te confesse humblement et avec contrition mes péchés afin de recevoir de toi la véritable humilité, priant : Je te salue Marie…

La quatrième vertu de Marie s’appelle la foi fidèle.

Je te salue Vierge Marie, la plus croyante, la plus grande Marie parmi toutes les « Marie »[2], maîtresse de tous les croyants. Car, toi seule tu as gardé la foi quand tous les disciples de ton enfant béni ont fui et l’on renié. Toi seule, tu as supporté l’incroyance des hommes. Et tu es tout particulièrement bienheureuse parce que tu as cru si vite et adhéré à ce que le saint Ange Gabriel te disait. à cause de cela,  très belle et resplendissante Marie, afin de t’honorer dans ta quatrième vertu, je te dis, moi pauvre homme pécheur, ferme dans la foi chrétienne que je veux professer jusque dans la mort, avec un cœur plein de foi : Je te salue, Marie…

La cinquième vertu de Marie s’appelle la gratitude.

Je te salue, Marie, la toute reconnaissante, parmi tou­tes les « Marie » et parmi tous les hommes excessive­ment reconnaissante. Dêjà, tu fus tellement louée par élisabeth, - que nous y reconnaissons notre grand or­gueil et ingratitude ‑ quand tu répondais si humble­ment à élisabeth en disant : « Mon âme exalte le Sei­gneur. à cause de cela très grande Marie, tu es éle­vée maintenant au‑dessus des choeurs des anges et tu as mérité d’être couronnée avec des fleurs si pré­cieuses de roses et de lis comme dans les jours de mai. Ô Marie toute belle, fille de Jérusalem, afin de par­venir à ta cinquième vertu, et en signe de reconnais­sance pour tous les bienfaits que j’ai reçus de ton enfant béni, je dis pieusement : je te salue, Marie…

La sixième vertu s’appelle obéissance.

Je te salue, Marie, toi la plus obéissante, une fleur parmi les fleurs, la plus grande parmi toutes les femmes. Toi seule, par ton obéissance tout humble, tu as confondu la désobéissance de tous les hommes, aussi bien religieux que séculiers, quand dans ta jeunesse tu servais si humblement les serviteurs du temple[3]. à cause de cela,  très belle et obéissante Marie, élue au‑dessus de toute beauté de femmes, pour que je puisse accomplir la sixième de tes vertus et obtenir de ton Fils la vertu d’obéissance parce qu’il a été toujours obéissant à son Père Céleste jusqu’à la mort, je te prie de tout coeur : Je te salue, Marie...

La septième vertu s’appelle la patience­[4]

Tu es saluée, très patiente, très belle et très plaisante Vierge Marie ; tu dépasses en patience tous les martyrs. Tu es la patiente Marie, qui as porté la peine et la honte que t’infligeaient les hommes avec véhé­mence, à ton enfant béni et à toi. Et surtout, dans cet­te nuit obscure en fuite vers l’Egypte, avec ton enfant béni et Joseph, où tu restas pendant sept ans, travaillant fidèlement avec grande patience, jusqu’au jour où ceux qui cherchaient à tuer ton enfant béni fussent morts. à cause de cela, Marie toute belle, parmi toutes les générations la plus resplendissante par ta vertu de pa­tience, afin que moi, pauvre pécheur, j’obtienne la sep­tième vertu de patience, daigne me regarder de la même bienveillance avec laquelle si souvent tu regardais ton enfant béni Jésus. Et obtiens‑moi la vertu de la persévérance afin que je puisse transformer avec douceur toute ma souffrance pendant que je suis encore dans ce monde opprimé. C’est pourquoi, je prie : Je te salue Marie ...

La huitième vertu de Marie s’appelle la miséricorde.

Je te salue, Marie, toute miséricordieuse, avocate et espérance du monde. Tu es remplie de cette vertu de miséricorde. Car de tous ceux qui t’ont honorée et qui t’ont priée avec confiance, personne n’a été refusé par toi. Ceci s’est manifesté quand tu étais invitée avec ton enfant bèni aux Noces (de Cana). Au moment où il n’y avait plus de vin, tu posas ton regard miséricordieux sur ton enfant en disant : « Cher enfant, ils n’ont plus de vin ». Ô Marie, douceur des vierges, pour que je puisse révéler à travers le monde ta huitième vertu de miséricorde et afin d’obtenir de toi, moi cet homme dur, la vertu de miséricorde, je te dis avec des lèvres souillées : Je te salue, Marie…  

La neuvième vertu de Marie s’appelle la pauvreté

Je te salue, Marie, toi la plus pauvre vierge et mère. Cependant, tu es le Vase d’Or dans lequel éait contenu le Pain céleste, ce Pain des anges devenu maintenant la nourriture des hommes. Tu es remplie de ces fastes des anges. Tu as travaillé soixante-douze ans dans le champ de la pauvreté. Ta pauvreté a dépassé la pauvreté de tous les hommes, séculiers et religieux. Tout particulièrement parce que tu as déposé ton enfant entre le boeuf et l’âne et tu l’as enveloppé de langes. Ainsi tu ne lui as pas laissé grand chose où reposer sa tête que le gibet de la croix. à cause de cela, pauvre Vierge, très pauvre de nature, miroir qui a promis la pauvreté, exemple de pauvreté que tu as tenu, je te prie de m’obtenir ce qui rendait content Salomon que je devienne pauvre en esprit, c’est le plus nécessaire. Afin d’obtenir cela, je prie : Je te salue, Marie...

La dixième vertu de Marie s’appelle la compassion ou le glaive de douleur.

Je te salue, ô rose sans épines, très affligée Marie, remède des pécheurs. Toute ta vie a été une affliction. Toi, tu n’as pas été nommée Noémi, ce qui veut dire belle, mais Mara, ce qui veut dire pleine d’amertume et d’affliction. Ainsi, la prophétie de Siméon s’est accomplie en toi, quand il disait : « ô Vierge toute jeune, le glaive de douleur te transpercera le cœur ». Et dans toute ta souffrance tu as été patiente, au point que nulle plainte ni murmure n’a été entendu de toi, mais toute silencieuse tu as porté ta souffrance dans ton coeur, montrant par cela que tu es une vraie fille de ton sage père Salomon. à cause de cela, Chère Mère, afin d’accomplir ta dixième vertu et pour que tous mes péchés puissent être pardonnés et pour qu’à l’heure de ma mort tu veuilles me reconnaître, quand je recevrai de ton Fils la dernière sentence, en justifiant que tu es ma Mère et ma Protectrice, ainsi je prie, douce Marie qui n’a pas eu de semblable et qui n’en aura pas : Je te salue, Marie ...

Au cours de cette session, la spiritualité de l’Ordre de la Vierge Marie a été également abordée. Nous donnons le texte complet de l’exposé ainsi que les trois documents annexes illustrant ce qui a été dit.

Spiritualité mariale de l’Annonciade

« Il n’est rien de plus légitime que cette application à suivre la Vierge, parce qu’elle est, après le Christ, le modèle de toute vertu ». (« Bonaventure », DS, col. 1809). Ces quelques mots tirés de la pensée de saint Bonaventure donnent véritablement le ton à tout ce qui va être développé ici.

Avant d’entrer dans l’intelligence de la spiritualité mariale de l’Annonciade, il est nécessaire de jeter un coup d’œil sur les influences que sa fondatrice, Jeanne de France, a subies et considérer l’esprit du temps dans lequel elle a vécu. Car le climat historique va déterminer d’une certaine manière le traitement qu’elle va faire subir à l’héritage spirituel reçu en y ajoutant sa note toute personnelle. Puis, après ce regard posé sur l’histoire, on entrera au cœur du message de sainte Jeanne.

L’histoire, vecteur d’une intuition

Choix d’un confesseur franciscain

1464 : naissance de Jeanne de France, fille du roi Louis XI et de la reine Charlotte de Savoie. En ce moyen-âge finissant, un maître-mot circule : celui de « réforme », réforme de la société, réforme de l’église… Les souverains de l’époque, en particulier le roi Charles VIII entrent dans ce mouvement de réforme de l’église et de la chrétienté, soutenant en particulier  les ordres mendiants en ce domaine. En ce qui concerne les Franciscains, la branche réformée de l’ordre – l’observance – participe activement à cette vaste entreprise, telle que les conciles de Constance (1415-1419), de Bâle (1430-1431), et la Pragmatique Sanction de Bourges (1438) l’ont définie. Le pourvoir royal, les états généraux des villes entrent dans ce mouvement. Pour tous les réformateurs, la réforme de l’église comme celle de la société, ne viendra pas d’un changement des institutions mais d’un réveil de la conscience chrétienne des fidèles mal servies par le clergé des paroisses. Directeurs de conscience, confesseurs, prédicateurs, rois et reines les écoutent. C’est ainsi que les quatre ordres mendiants, en particulier les Franciscains de l’observance, bien présents dans le Conseil royal, souhaitent un retour aux sources, en corrigeant les abus que l’usure des ans a amené chez les religieux : retour à la pauvreté, à une vie plus contemplative, aux missions de prédications populaires.

L’observance franciscaine française s’est développée tout au long des xiv-xve siècles, menant une politique de fondations de couvents, avec l’appui des grandes Maisons Princières telles celles de Savoie, d’Anjou, de Bretagne.  Or, Jeanne de France, à divers degré, est liée à ces trois Maisons. En effet, dans son entourage direct gravitent des frères de l’Observance. Louis XI, son père, fils de Marie d’Anjou, les apprécie, ayant comme confesseur Hélie de Bourdeille, frère mineur et évêque de Tours. En 1480, Olivier Maillard, observant et prédicateur célèbre, a la faveur royale. Charles VIII, son frère, époux d’Anne de Bretagne - qui, dit-on, porte la corde franciscaine - a eu comme précepteur Jean Bourgeois, frère mineur qui devient prédicateur et confesseur sous son règne. Jean Tisserant, autre frère mineur observant, devient lui aussi prédicateur à la cour de Charles VIII et confesseur de la reine. De plus, les cordeliers d’Amboise font partie de l’entourage du roi. De son côté, Charlotte de Savoie, sa mère, fonde en 1473 un couvent de clarisses dites de l’Ave Maria[5].  Sa sœur, Anne de Beaujeu, sera également proche du milieu franciscain fondant les clarisses de Gien. Plusieurs membres de sa famille sont clarisses, voire tertiaires franciscains, tel le bienheureux Amédée de Savoie, mari de Yolande de France, sa tante. Ils auront une fille, Louise, cousine de Jeanne donc, qui deviendra clarisse-colettine après son veuvage. Enfin, François de Beaujeu et Anne de Culand, qui élèveront Jeanne à Lignières, par leurs ancêtres, sont, d’une manière plus ou moins grande, liés aux Fils de saint François. à l’époque, on remarque également d’influents réseaux aristocratiques du Val de Loire fortement liés aux frères mineurs de l’observance, en particulier, les familles de Bourbon, d’Armagnac, dont plusieurs générations de filles entreront chez les clarisses colettines - la réforme de sainte Colette ayant d’ailleurs commencé avec leur appui, en particulier avec celui des familles de Bourbon, de Bourgogne, de Savoie.

Pour bien saisir la portée de ce mouvement de réforme au sein de l’ordre franciscain, il faut le replacer dans un mouvement plus vaste, celui de la « dévotion moderne ». Les frères observants, d’ailleurs,  par leur spiritualité, sont proches de cette « dévotion moderne ». Ce mouvement spirituel a pris naissance dans les Pays-Bas septentrionaux, à la fin du xivz siècle. Gérard Grote (1340-1384) en est l’initiateur. Des disciples sont venus le rejoindre ; des communautés de laïcs et de clercs dites « frères de la vie commune » se sont petit à petit formées. La « dévotion moderne » est proche de la tradition spirituelle et mystique franciscaine formulée par un saint Bonaventure que l’on redécouvrait à l’époque. Des frères, tels que Pierre-aux-Bœufs[6], licencié de l’université de Paris en 1403, semblent avoir contribué à sa diffusion. En tout cas, on peut dire que l’observance franciscaine, a mis en lumière ce qui lui était commun avec elle : la conformité au Crucifié, la dévotion à l’Eucharistie et le culte de la Mère de Dieu. Elle est une spiritualité du cœur et non une spiritualité intellectuelle et abstraite. Les tenants de la « dévotion moderne » pratiquant les vertus chrétiennes et évangéliques, se dévouant au service du prochain, s’attachant avant tout à la personne du Christ qu’ils veulent imiter et à qui ils veulent s’unir. Jeanne est de ceux-là. Elle offre en effet un bel exemple de femme laïque noble, proche des pauvres, des malades, soucieuse de vie spirituelle et  évangélique, proche également des ordres mendiants et prête à soutenir telle ou telle réforme de communautés religieuses, comme celle des bénédictines de Saint-Laurent de Bourges, à soutenir également la formation de futurs prêtres ; pour cela elle offre une bourse d’études à dix écoliers pauvres du collège Sainte-Marie de Bourges, en vue de leur formation sacerdotale. Son testament donne un bon aperçu de ses oeuvres charitables et de ses dons au profit, pour la plupart, des ordres mendiants, en particulier de l’observance franciscaine, et de monastères réformés.

Dans un tel contexte ecclésial et familial, le choix de la part de Jeanne d’un confesseur franciscain n’est donc pas étonnant. Il correspond même à un choix délibéré. Ainsi, au moment où son père Louis XI lui demande quel confesseur elle désire, elle réfléchit, prie et reçoit cette parole intérieure : « Par les Plaies du Fils, tu auras la Mère » (Chronique de l’Annonciade, éd. Heverlee (B), 1979, p. 31, désormais : Chronique). Elle comprend aussitôt que c’est par le chemin de Jésus crucifié qu’elle parviendrait à une vraie conformité à Marie. Elle choisit donc un fils de saint François parce que celui-ci avait reçu les stigmates de la Passion du Christ.  Elle fait ce même choix pour son Ordre. parce qu’il correspond à ce que Dieu veut. « Un jour que j’entendais la messe, je n’avais alors que sept ans,  il plut à la divine miséricorde de me révéler qu’avant ma mort je fonderais une religion en l’honneur de la Mère de Dieu, et qu’il était dans la volonté de Dieu qu’elle fût gouvernée par les frères des Cinq Plaies du Christ, c’est-à-dire par les frères du Séraphique Père François, lequel porta les stigmates du Christ » (Statuta Mariae, 90). De ceci, elle fait une condition de pérennité de l’Ordre : « … s’il en était autrement, votre religion ne durerait pas » (Statuta Mariae, 113). Ce qui est important ici, c’est de souligner que ce choix met en lumière la dimension christique et mariale de l’Ordre que Jeanne souhaite pour elle-même et ses futures annonciades.                                                                                                                                  

Plaire à Dieu en vivant l’évangile comme la Vierge

Une de ses paroles, reprise dans les Statuts Généraux de l’Ordre par le cofondateur le père Gabriel-Maria, établit un parallèle entre l’Ordre de la Vierge Marie et l’Ordre des frères mineurs. Lorsqu’on demandait à Jeanne, en effet, « quel patron elle voulait que ses filles suivent ou de saint Basile, saint Jérôme, saint Augustin, saint Benoît, sainte Claire, elle déclarait ce qu’on dit que saint François répondait : qu’il voulait que ses frères n’eussent que Jésus et le saint Évangile : « Ainsi, mes sœurs n’auront à suivre que la Vierge Marie et sa vie rapportée au saint Évangile » (Chronique, p. 121). Cette parole de Jeanne est reprise sous forme de comparaison entre son Ordre et celui de l’Annonciade  par Gabriel-Maria : « De même, dit-il aux sœurs, il y a une grande conformité entre votre Religion et la nôtre : la nôtre doit suivre les conseils évangéliques que Jésus a pratiqués. Et la vôtre doit faire ce que l’Évangile dit de la Vierge Marie , dans la pratique  des conseils évangéliques. (Statuts Généraux, Toulouse, 1529-1530 : « de l’obéissance »).

D’un côté, suivre le Christ, de l’autre suivre Marie, pour un même but : vouloir ce qui plaît à Dieu. L’intuition de Jeanne rejoint le regard simple que François posait sur la vocation de ses frères : « Mais nous, nous avons rompu avec le monde ; nous n’avons plus rien d’autre à faire que de nous appliquer à suivre la volonté du Seigneur et à lui plaire. » (Admonition, 9). Pour cela rien d’autre que de « suivre les traces » de Jésus Christ. Si pour François, le Christ lui-même l’a instruit de ce qu’il devait faire : « personne ne me montra ce que je devais faire mais le Très-Haut lui-même me révéla...» (Testament), de même, Jeanne. Pour elle, ce n’est pas le Christ qui l’instruit mais la Vierge.

La promesse, de la part de Dieu, faite à Jeanne de fonder un nouvel Ordre dédié à la Vierge, après l’avoir longtemps gardée en son cœur, Jeanne la révèle à son confesseur, le père Gabriel-Maria qui est, à ce moment-là, gardien du couvent des cordeliers d’Amboise. Une profonde affinité spirituelle les rapproche - tous deux étant en profondeur des êtres marials.

Un sermon entendu le jour où l’on fêtait la Conception de Marie avait décidé en effet de la vocation du futur religieux, ayant pris la décision, ce jour-là, « qu’après Dieu, il aimerait et servirait de tout son cœur, toute sa vie, la benoîte Vierge Marie qui était toute belle et sans nulle macule… », et pour ne pas être empêché « d’aimer cette Vierge  à son plaisir qui était toute belle, proposa de se mettre religieux en l’Ordre du benoît saint François de l’Observance » (Chronique de l’Annonciade, éd. Bonnefoy, Paris, 1937, p. 307) Son premier biographe rapporte qu’en tous lieux où il se trouvait il « incitait chacun à l’aimer, louer, servir et honorer » et que, souvent, en ses prédications « il ne parlait que des excellences, dignités, grâces et vertus et mérites qui étaient en la benoîte Vierge Marie » (Chronique, Bonnefoy, p. 322).

De son côté Jeanne, depuis son enfance, désire plaire à Marie car, pour elle, c’est le moyen le plus sûr de plaire à Dieu. Elle en fait la confidence à Gabriel-Maria, au moment où elle lui révèle les paroles  reçues de la Vierge en vue de la fondation de l’Annonciade : « Mon Père, vous savez le désir que j’ai toujours eu dès mon jeune âge de plaire à la bénie Vierge Marie. Un jour entre les autres que j’étais en grand désir de savoir comment je pourrais lui plaire parfaitement, la priant de tout mon cœur en entendant la messe qu’il lui plût de me l’enseigner et de me donner à connaître de quelle vie je devais vivre et aussi les religieuses de ma Religion, pour en toutes choses accomplir et faire son bon plaisir et celui de son fils Jésus […] et elle me répondit : « Fais écrire tout ce qui est écrit en l’Évangile que j’ai fait en ce monde et fais-en une règle et trouve moyen de la faire approuver au Siège Apostolique… » (Chronique, p. 67-68).

Jeanne, ayant composé  « une gerbe de tous les passages de l’Ecriture où il est fait mention de la Vierge » (De Confraternitate, Bartéu (F), p. 6), va cependant demander à Gabriel-Maria de rédiger la Règle. Le père rassemble alors tous les passages d’Évangile, où il est question de la Vierge, et mettre en évidence dix actes de Marie qui ont su plaire à Dieu : chasteté, prudence, humilité, vérité, louange, obéissance, pauvreté, patience, charité, compassion. On est ainsi invité à suivre les dispositions évangéliques de Marie, et à connaître, par le regard de la foi et la prière, son comportement intérieur plus que la parole qui témoigne d’elle. L’imitation renvoie à une personne vivante et agissante ; son exemple nous met sur le chemin de plaisir de Dieu.

Qu’est-ce que plaire à Dieu ?

Jeanne n’ignore pas la signification du bon plaisir royal : ce que le Prince estime bon, a force de loi. Ce bon plaisir n’est pas dicté par l’arbitraire, mais par ce qui paraît le meilleur pour la chose publique. Le roi tire son pouvoir de Dieu et gouverne en vue du bien commun quitte, certes, à imposer la rigueur de la raison d’état… Un second sens : le bon plaisir signifie la volonté de Dieu qui ne peut être que bonne. Un troisième sens, venant compléter les deux autres : le bon plaisir est ce qui plaît, ce qui est agréable, ce qui provoque la joie, la complaisance ; faire plaisir, c’est chérir, aimer par choix délibéré, c’est un élan d’amour gratuit vers l’autre. Imiter la Vierge pour plaire à Dieu, c’est de voir en tout « plaisir et service agréable » de Marie le plaisir du Dieu Trinité. Dans cette perspective, la vertu ou plaisir est avant tout une occasion de plaire à Dieu, un plaisir qui lui est offert. C’est là le cœur d’une spiritualité de l’amour gratuit et désintéressé, héritière de la pensée  franciscaine  sur la générosité de Dieu.  Face à la surabondance de l’amour de Dieu comment ne pas répondre par une vie qui lui soit agréable ; comment ne pas lui faire plaisir, gratuitement, simplement parce qu’il est Dieu ?

On comprend alors pourquoi Jeanne  puisse donner comme fondement à son Ordre la dilection : « Il fut toujours suggéré à mon esprit que cette religion fût fondée plus sur la dilection spirituelle que sur l’austérité corporelle (Statuta Mariae, 109). Et s’il y a dans la vie de Jeanne et dans les conseils donnés ses filles un certain esprit d’ordre ascétique, celui-ci n’est que l’expression d’un amour nuptial où tout  exercice d’ascèse devrait inciter à l’imitation de l’être aimé, à goûter en soi sa présence. 

Des vertus qui sont des plaisirs

Dans la première règle de l’Annonciade (1502), le père Gabriel-Maria définit ainsi les plaisirs de Marie : « On appelle plaisirs les vertus de la Vierge au moyen desquels elle s’est rendue grandement agréable à la Sainte Trinité. Et de même, vous, à son exemple, vous devez plaire à la même Trinité au moyen, des mêmes vertus ». Et Gabriel-Maria d’ajouter : « ainsi consiste toute la perfection dont un homme voyageur est capable ». Les vertus ne sont donc pas une fin en soi ; elles sont un chemin, celui du désir de se rendre agréable à Dieu. C’est une perfection d’ordre théologal car nous sommes ici dans l’ordre de la charité. Ce qu’il y a de moral dans la mise en œuvre des vertus n’est qu’un moyen qui permet à la charité de s’y exprimer. L’identité profonde du plaisir et de la vertu montre une vie de charité s’inscrivant dans le concret de l’existence. Il s’agit certes de pratiquer des vertus mais de les pratiquer en vue de plaire à quelqu’un, à Dieu même. Le moyen ? La Vierge, en cherchant, à travers les pages évangéliques, ce qu’Elle veut nous enseigner, en scrutant les divers enseignements spirituels dont les événements de sa vie sont porteurs, par-delà l’historicité des faits, des scènes évangéliques. Découvrir cela ne demande pas une démarche intellectuelle, mais plutôt contemplative, priante, conduisant à une connaissance « savoureuse » de Marie. Regarder Marie, c’est entrer dans le dynamisme de ses vertus. Le « livre de ma vie » autant qu’il est possible, avec ses faiblesses, ses qualités et ses défauts, doit donner à voir, à goûter, la Vierge ; « que ceux qui voient les sœurs, voient Marie vivant encore en ce monde » (Statuta Mariae, 101) ose demander sainte Jeanne dans ses Statuts à ses annonciades dont la vie doit laisser pressentir ce qui devait animer l’être profond de Marie Ainsi, un climat se crée, un esprit de famille circule. Marie, modèle de vie chrétienne, devient au fur et à mesure qu’on la fréquente un véritable guide spirituel.

Marie, exemple et modèle de sainteté.

Si Marie est objet de connaissance par l’étude des Ecritures, les textes de l’Eglise (Constitutions de l’Ordre de la Vierge Marie, n° 5), dans la pensé des fondateurs, cette connaissance de Marie est plus du domaine de l’expérience, c’est-à-dire, un regard de foi posé sur la personne de Marie. Il y a, à la fois, une intelligence du mystère de Marie et une expérience vitale de ce mystère. La connaissance de Marie n’appelle pas seulement un simple assentiment de l’esprit, voire du cœur, mais aussi une connivence profonde avec la Vierge, un accord spirituel avec elle. Marie est le miroir où se reflètent toutes grâces et vertus, « miroir de toute pureté » (Statuta Mariae  n° 102) où se  laisse voir le Christ le plus parfaitement.

Connaissance, donc, mais aussi forme de vie, par l’imitation, c’est-à-dire, par l’appropriation de ses sentiments qui incline la volonté à agir en conformité à Marie. La mise en oeuvre des vertus de Marie purifie la volonté, conduit à vivre de plus en plus dans la vérité et la charité qu’est le Christ, ainsi, on plaît à Dieu.

Déjà, chez François, Marie est présentée comme idéal de sainteté. Les deux textes bien connus de la Salutation des Vertus, et  de la Salutation à la Vierge, formaient, dans les anciens manuscrits, un seul et même texte, sous le titre : « Des vertus dont fut ornée la sainte Vierge Marie et qui devraient être l’ornement de toute âme sainte ». C’est dans l’Evangile, on vient de le voir, que Jeanne trouve les vertus de Marie et les propose comme chemin de sainteté.

Imiter Marie n’est pas « tant une copie de la Vierge sur terre, qu’une même vie et une même attitude » (Règle des religieuses de l’ordre de la Vierge Marie, Agen, p. 242 : Maximes du père Gabriel- Maria). Saint Paul à propos du Christ disait : « Ayez en vous les sentiments qui furent ceux du Christ-Jésus » (Ph. 2, 5). Dans l’imitation du Christ, nous n’avons pas à copier Jésus mais avoir en nous les sentiments du Christ de telle sorte que cela puisse inspirer  une conduite qui plaise au Christ. Il en va de même dans l’imitation de la Vierge, avoir les sentiments de Marie de telle sorte que ces sentiments se traduisent dans la vie quotidienne. Les vertus de la Vierge, telles qu’elles apparaissent dans l’évangile, dévoilent en quelques sortes quels sont les sentiments du cœur de Marie, ses dispositions profondes.

Jeanne insiste auprès des premières annonciades : « Vous devez être celles qui devez aimer le plus la glorieuse Vierge Marie et la suivre en ses dix vertus », voulant que ses sœurs « eussent toujours mémoire de servir la Vierge Marie et de la suivre… » (Chronique, p. 89). De son côté, Gabriel-Maria s’y efforçait. Son idéal, « tout son entendement, désir et affection était de toujours chercher la manière comment il pourrait le mieux plaire à Dieu et à sa très digne mère  …  et suivre le plus près qu'il pourrait le doux Jésus et sa très digne mère, et se conformer à leur vie et vertus… » (Chronique de l’Annonciade, Bibl. Maz. 2416, publié par Delorme F. « Documents pour l’Histoire du bienheureux Gabriel-Maria, France Franciscaine, Paris, 1926 p. 59sv). C’est donc en imitant les vertus de Marie, en la suivant, en l’écoutant, que cette conformité prend corps, s’exprime, devient petit à petit une conduite, une attitude réelle.

Marie maîtresse de vie spirituelle

L’esprit de l’Annonciade, dans sa spiritualité mariale, est d’une certaine manière réactualisé aujourd’hui, par le magistère de l’église. La constitution dogmatique sur l’Eglise, Lumen Gentium, du concile Vatican II, qui évoque, en son chapitre huitième, la vie de Marie à travers les évangiles, apparaît comme une synthèse de l’itinéraire marial de la Règle de l’Annonciade. En ce chapitre, en effet, Marie est présentée comme le modèle de l’église, comme le miroir où se révèle son mystère de vie et de sainteté, comme un guide conduisant les fidèles à une compréhension exacte du mystère du Christ. Comme en parallèle au prologue de la règle de l’Annonciade : « Premièrement et avant toutes choses, ayez continuellement la Vierge elle-même devant les yeux […] Que la Vierge soit votre modèle […] et n’ayez nulle autre étude que de plaire parfaitement à votre Époux  par l’imitation de la Vierge » (Règle de l’ordre de la Vierge Marie, éd. de Thiais (F), 1934 : prologue, n° 2), le concile invite les fidèles à lever « les yeux sur Marie comme modèle des vertus », tout en précisant : en se recueillant avec piété dans la pensée de Marie […] qu’elle contemple dans la lumière du Verbe fait homme, l’église devient sans cesse plus conforme à son époux » (Lumen Gentium, n° 65, 67).

L’ancrage dans l’Ecriture est le moyen sûr d’une bonne compréhension de Marie. C’est le seul donné par les fondateurs de l’Annonciade : « Parce que la manière d’imiter la Vierge et de plaire à Dieu à son exemple, qui est mise en votre Règle, est toute prise de l’Évangile, vous avez besoin de savoir ce que l’Évangile dit de la Vierge… » (Règle…, Thiais : prologue, n°3). Dans son exhortation apostolique de 1974 Marialis cultus, Paul VI soulignera cette nécessité d’un fondement scripturaire au culte de la Vierge Marie : « La nécessité d’une empreinte biblique dans toute forme de culte est comprise aujourd’hui comme le postulat général de la piété chrétienne » (n° 30).

De plus, en abordant, dans ce même texte, l’exemplarité de la Vierge, Paul VI ajoute un autre aspect du culte marial, celui de Marie, éducatrice : « Modèle de vie de toute l’Eglise […] Marie est encore maîtresse de vie spirituelle pour chacun des chrétiens. Mais elle est surtout modèle du culte qui consiste à faire de sa vie une offrande à Dieu » (Marialis Cultus, n° 16, 21) - Jeanne dirait un plaisir pour Dieu ! Plus loin, le pape ajoute : « Les fidèles sont fils de la Vierge qui coopère par son amour maternel à leur enfantement et à leur éducation » (Marialis Cultus, n° 28). 

Ce thème de Marie « Modèle » et de Marie « éducatrice » est largement présent dans l’enseignement de Jean-Paul II. « Marie, dit-il, est donc présente dans le mystère de l’église comme modèle. Mais le mystère de l’église consiste aussi à engendrer les hommes à une vie nouvelle et immortelle : c’est là sa maternité dans l’Esprit Saint. En cela non seulement Marie est modèle et la figure de l’église, mais elle est beaucoup plus. En effet, avec un amour maternel, elle coopère à la naissance et à l’éducation des fils et des filles de la mère église… » (Redemptoris Mater, n° 44).

Qu’est-ce que Marie a appris à Jeanne ? Car Jeanne considère bien la Vierge comme son éducatrice. En effet, dans sa prière mariale, elle a l’habitude de demander à la Vierge « de lui enseigner comment lui plaire, et par Elle, de plaire à la bienheureuse Trinité ». C’est ainsi, qu’attentive aux paroles intérieures qu’elle reçoit de Marie, elle discerne trois choses qui plaisent par-dessus tout à la Vierge. 

La première, c’est d’écouter le Christ, sa Parole et ses enseignements ; la seconde, c’est de méditer sur ses blessures, sa croix et sa Passion ; la troisième, c’est de manifester envers l’Eucharistie amour et respect. Ces trois dévotions aident ceux qui les pratiquent à rayonner autour de soi la paix du Christ. Et la Vierge d’ajouter : « Fais cela et tu vivras ». (De Confratrernitate, Bartéu (F), p. 12-13).

Ces dévotions que Jeanne apprend de Marie sont les moyens qu’elle propose à ceux et celles qui veulent vivre l’évangile, à la manière de Marie, en la suivant en ses dix vertus évangéliques. Elles forment le fondement spirituel de la Fraternité laïque de l’Annonciade dont la vocation est de tendre, là où l’on vit, à devenir artisan de paix, en prenant Marie comme modèle. Dès le début de l’Ordre, Jeanne a eu en effet ce souci d’associer toutes les personnes qui le désiraient, quelque soit leur état de vie, au charisme de l’Ordre, en leur donnant le dizain des dix Ave Maria, leur recommandant  « de vivre chastement et vertueusement, chacun en son état, en faisant mémoire de la mort et de la Passion de Notre Seigneur car c’est d’elles que procèdent tous les pardons que nous recevons : et aussi d’être patients dans l’adversité et pacifiques avec le prochain … » (Chronique, p. 90).

L’itinéraire des dix vertus

La Passion reste pour Jeanne le moyen le plus sûr pour suivre le Christ et la Vierge. Elle nous a laissé un dessin représentant une croix où elle a écrit, autour, les dix vertus de Marie. Son premier biographe en donne l’explication :  « Madame écrivit à l'entour de cette croix les dix plaisirs de la Vierge Marie, signifiant que par l'observance de ceux-ci elle s'élèverait à la contemplation des plaies de Notre Sauveur Jésus et monterait jusqu’à la croix et là de­meurerait de cœur et d’esprit, avec l’aide de la Vierge Marie… » (Chronique, p. 177). Et si elle se nomme Marienne, c’est parce qu’elle s’était entièrement ajustée à la Vierge Marie, lui ayant promis de conformer toute sa vie, à la sienne, autant que la fragilité humaine le permet ; elle ne désirait que faire « plaisir et service » à la Vierge Marie, espérant parvenir à cette perfection par le moyen de la croix de Jésus.

« Si l’âme, écrit Gabriel-Maria, désire se liquéfier tout entière et se transformer par l’amour de Jésus, qu’elle aille au cœur et au côté du Christ » (Le Tiers Ordre de Notre Dame, Bartéu (F), p. 43). En quelques mots il nous livre là le secret de la vie intérieure de Jeanne. Celle-ci désire, en communion avec la Mère de Dieu debout au pied de la croix, contempler le crucifié car là est la vraie sagesse, le lieu de toute grâce. « Je me consume d’amour, disait-elle quand elle arrivait à la plaie du côté transpercé et du cœur, à propos de laquelle elle demandait d’éprouver la douleur ressentie par la Vierge lorsque le cœur du Christ avait été transpercé … » (De Confraternitate, Bartéu (F), p. 9). Cette dévotion au Cœur du Christ a conduit Jeanne à faire l’expérience profonde de l’amour du Christ, à goûter sa paix. Le récit, par son premier biographe, d’une de ses grâces mystiques, souligne cette affection particulière du Cœur de Jésus, de la part de Jeanne, ainsi que la tendresse du Christ pour elle : « Jésus me demandait mon cœur, et me mis la main en ma poitrine pour lui tirer mon cœur, mais ne l’ai point trouvé, de quoi je fus étonnée. Et Jésus me regardait très doucement ». Et l’auteur de commenter : « La sainte Dame n’avait point de cœur car il était plus au Cœur de Jésus qu’elle aimait, qu’en son corps qu’il animait. Elle était au degré d’amour unitif et transformatif. » (Chronique, p. 107). Le terme auquel est arrivée Jeanne est celui-là même que Bonaventure expose à la fin de son Itinéraire de l’âme vers Dieu. Pour lui, en effet, le chemin vers la paix, vers l’amour « unitif », ne peut trouver sa plénitude qu’en passant par le Christ crucifié. « Imposons silence aux inquiétudes, aux passions … Passons avec Jésus crucifié de ce monde au Père…. » (cité par J.G. Bougerol, dans Introduction à l’étude de saint Bonaventure, Strasbourg, 1961, p. 178).            

Jeanne a donc réalisé d’une manière exemplaire l’itinéraire marial que la Règle de l’Ordre va proposer aux futures annonciades. L’annonciade est invitée à regarder moins la vertu de Marie – ce qui est abstrait - que Marie elle-même dans le dynamisme de cette vertu, établissant ainsi une relation toute personnelle avec la mère de Dieu. Ces vertus ne sont pas simplement dix vertus qui s’alignent les unes à côté des autres ; elles forment véritablement un chemin, un itinéraire d’une conformité progressive.

Rédacteur de la règle de l’annonciade, le père Gabriel-Maria propose, dans ce texte, aux moniales de l’Annonciade, l’union au Christ, en suivant la Vierge jusqu’au Calvaire. Cet itinéraire jalonné par les dix plaisirs de Marie, ou ses dix vertus évangéliques, recouvre les trois voies de la vie spirituelle de saint Bonaventure.

Dans le prologue des Trois Voies Bonaventure définit ainsi l’itinéraire qu’il propose : « Le premier degré, ou voie purgative, consiste dans l’éloignement du péché ; le second, ou voie illuminative, dans l’imitation du Christ ; le troisième, ou voie unitive, dans la réception de l’époux » (cité par J.G. Bougerol, dans Introduction à l’étude de saint Bonaventure, Strasbourg, 1961, p. 217). Ainsi, selon la Règle de l’Annonciade, la voie purgative, rejetant le péché et conduisant à la paix, se réalise en mettant en œuvre les vertus évangéliques mariales de prudence, de pureté, d’humilité ; les passions s’apaisent par une maîtrise de l’esprit, du cœur et de la chair. La voie illuminative suit Marie dans les vertus de vérité, louange, obéissance, patience, pauvreté et conduit à l’imitation du Christ par le moyen de la Vierge ; c’est le moment où l’on pénètre dans la vie de foi, conduisant à la Vérité qu’est le Christ.  La voie unitive accueille l’Amour qu’est Dieu en vivant autant qu’il est possible la charité et la compassion de Marie - cette dernière vertu de Marie ou « vertu de la croix » étant « la dixième et finale ; en elle consiste la perfection » des sœurs qui « doivent porter dans leur cœur le bouquet de myrrhe », c’est-à-dire, s’unir à l’œuvre rédemptrice du Christ, leur Époux (Règle, éd. Thiais (F), 1934, n° 72).

Si le premier groupe de vertus fait une part égale à la grâce et à l’effort personnel, si le second insiste plus sur l’imitation et si le troisième accorde une part importante à la grâce, il est néanmoins vrai que chacune de ces vertus s’imbriquent les unes dans les autres ; on passe de l’une à l’autre sans jamais être établi dans l’une d’elles en particulier ; elles sont un dynamisme de vie aidant à avancer sur le chemin du Plaisir de Dieu, au milieu des fluctuations de l’existence quotidienne. Il s’agit là d’un chemin pour se rendre véritablement agréable à Dieu.

            Ce mouvement, développé par Bonaventure, repris par Gabriel-Maria mais dans une tonalité mariale, se trouve chez saint François même. Ainsi, la Lettre à tout l’Ordre, se termine par une prière dans laquelle François reprend ces trois actes de la vie spirituelle, après avoir demandé à Dieu de ne vouloir que ce qu’Il lui plaît. « Dieu tout puissant, éternel, juste et bon, par nous-mêmes nous ne sommes que pauvreté ; mais toi, à cause de toi-même, donne-nous de faire ce que nous savons que tu veux, et de vouloir toujours ce qui te plaît ; ainsi nous deviendrons capables, intérieurement purifiés, illuminés et embrasés par le feu du Saint-Esprit, de suivre les traces de ton Fils bien-aimé notre Seigneur Jésus-Christ et, par ta seule grâce, de parvenir jusqu’à toi, Très-Haut… ».

Des vertus, chemin de vie chrétienne

Le chemin des vertus, tel que nous le présente la règle de l’annonciade, est un chemin d’approfondissement de notre propre vocation chrétienne. Ainsi, François considérait les vertus comme un moyen de devenir plus fidèles croyants. « Salut, à vous, toutes saintes vertus qui par la grâce et l’illumination de l’Esprit-Saint êtes versées dans le cœur des fidèles, vous qui d’infidèles que nous sommes, nous rendez fidèles à Dieu » (Salutation à la Vierge). Vivre selon les vertus de la Vierge, c’est véritablement vivre sous l’influence de l’Esprit Saint, à l’exemple de Marie toute prise sous l’ombre de l’Esprit. Voilà pourquoi, le père Gabriel-Maria conseillait à Jeanne de donner à ses filles, pour forme de vie, celle de la Vierge de l’évangile car « ce qu’elle a fait en ce monde a été sans exemple de nulle créature mais a été fait sous la conduite du Saint Esprit qui a été son Docteur, qui a dirigé toutes ses pensées, paroles et saintes œuvres à l’honneur de Dieu, à l’édification et à l’exemple de tous les humains » (chronique, p. 42).

Aussi, l’Annonciade essaie de suivre Marie et de vivre, à son exemple, son pèlerinage de la foi. «Votre vie, écrit encore Gabriel-Maria, est d’imiter Marie, Mère du Christ et de conformer votre vie à la sienne ; c’est là assurément que réside toute la perfection possible à l’homme pèlerin sur la terre. Mais, avant tout, vous devez porter atten­tion à ce que dit sainte Élisabeth à la Vierge : Bien­heu­reuse, toi qui as cru… » (Première Règle, Bartéu (F), 2002 : prologue). Par sa foi, en effet, Marie devient proche de tout croyant. Dans ce cheminement, au cœur de l’église et du monde, et « plus encore à travers l’histoire des âmes, Marie est présente, […] comme celle qui avance dans le pèlerinage de la foi, participant comme aucune autre créature au mystère du Christ… » (Redemptoris Mater, n° 25).

Conclusion

Marie continuée aujourd’hu

Tel est le chemin de l’Annonciade dont la vocation de suivre la Vierge est comme calquée sur celle de l’Ordre Séraphique qui, elle, est de suivre le Christ pauvre. Gabriel-Maria avait donc conscience de cela quand il parlait de « conformité » entre son ordre et celui de l’Annonciade. Cependant, ces deux vocations s’épanouissent à partir d’une source commune : l’union à la Très Sainte Trinité. On ne peut certes entrer dans le détail mais il suffit ici de rappeler combien François incite ses frères à demeurer enracinés dans le mystère trinitaire. Ainsi dans la première règle, il écrit : « Faisons-lui donc toujours, en nous, un temple et une demeure : pour lui, le Seigneur Dieu tout puissant, Père, Fils et Saint-Esprit …. (1 R, ch. 22, v. 27).

Quant à Jeanne, une de ses prières à la Vierge, que rapporte Gabriel-Maria, nous la montre unie de cœur à la Très Sainte Trinité : « Vierge glorieuse […]  je suis incapable de te louer comme il convient, mais voici que je t’offre toute louange, bénédiction, adoration, gloire et reconnaissance que t’a offert, que t’offre et que t’a jamais offert la très sainte Trinité » (De Confraternitate, Bartéu (F), p. 11).  Mais surtout, elle voit en toute vertu de Marie le plaisir de la Trinité : « Que par Marie soit rendue gloire à la Sainte Trinité. Et que toutes créatures la bénissent » (Règle, 1502, in fine).

à travers l’expérience de François, qui lui est parvenue grâce au climat de son époque, à la tradition de sa famille, à ses confesseurs et directeurs de conscience, Jeanne a découvert petit à petit sa propre expérience, sa propre intuition spirituelle : laisser voir Marie par sa vie. C’est à cela qu’est appelée l’annonciade, c’est-à-dire, vivre le dynamisme des dix vertus, vivre sous leur influence afin d’entrer dans les sentiments mêmes de Marie. La spiritualité de l’Annonciade n’apparaît-elle pas alors comme le côté marial de l’intuition profonde du Pauvre d’Assise dont toute la vie a été d’entrer toujours plus avant dans les sentiments du Christ au point de devenir « un autre Christ » ?

Documents annexes

Document 1. Les « Trois dévotions » de sainte jeanne :

Parole de Dieu, Passion du Christ, Eucharistie

Bx Gabriel Maria, ofm, (vers 1521) - MS 1351, fol. 158b-161a - Bibliothèque universitaire, Gand, Belgique. Traduction privée.

Ceci a été prêché par notre Révérend Père Général[7] qui le tenait d’une noble dame, sa pénitente ; elle-même prétendait l’avoir reçu par révélation de Marie elle-même. C’est le troisième Ordre de Marie[8]. Tous ceux qui le gardent et le mettent eux-mêmes en pratique, Marie leur obtiendra des grâces singulières en leur vie et en leur mort ; c’est ce qu’Elle a fait savoir à une noble fille de Roi de France et que celle-ci s’est plu à s’y exercer de la manière que Marie la lui avait apprise.

Les trois premiers points, Marie les prenait pour elle-même, avant qu’elle ne conçût le Fils de Dieu. Elle les grava  fermement dans son cœur afin de toujours les garder. C’est pourquoi elle prit, premièrement, la résolution d’imprimer en son cœur la pureté virginale pour toujours la garder. Car, ainsi on devient belle et capable de voir Dieu. Deuxièmement, elle inclinait son cœur à s’appliquer de toujours dire la pure vérité, sans feinte. Troisièmement, elle prit fermement en son cœur la décision de garder la paix avec tous car, par là, on obtiendra la joie véritable.

Aussi, en tout premier lieu, il y avait dans la vie du Christ, un point sur lequel Marie s’exerça : ce fut les Paroles du Christ. Elle les rassemblait en son cœur, les retenait et, en cela, Elle avait grand plaisir. Ainsi, nous ferons nous aussi, à son exemple, en portant particulièrement les Paroles du Saint Evangile en notre cœur. En conséquence, nous recevrons, par elles, tout contentement  spirituel.

En second lieu, Elle avait dans les souffrances de son cher Fils un autre point de dévotion. Elle avait si amère compassion de la Passion de son cher Enfant, la considérant avec si grande compassion. Aussi, Elle sondait la profondeur de ses Saintes Plaies.

Et en troisième lieu,  Elle avait une dévotion singulière, après la mort du Christ, au Saint Sacrement. En cela, nous L’imiterons car, de la considération de l’Amour de ce mystère, résultent de si grands fruits.

De même,  Marie enseignait aussi cette personne, lui disant, premièrement, de prêcher chaque jour un sermon ; deuxièmement, de verser chaque jour son sang et, troisièmement, de manger chaque jour le Repas (du Seigneur).

Premièrement, prêcher tous les jours un sermon : nous prêchons lorsque nous prions tous les jours pour les hommes pécheurs parce qu’ils sont souvent mieux convertis par une prière fervente que par beaucoup de prêches.

Deuxièmement, verser chaque jour son sang : ainsi nous répandons toujours notre sang, et cela nous sera compté, si nous nous mortifions en quelque point et si nous brisons ce qui nuit à notre nature.

Troisièmement : ainsi, nous mangeons avec notre Seigneur le Repas du Soir lorsque nous nous rendons capables, autant qu’il est possible, de recevoir ce digne Saint Sacrement et lorsque nous nous exerçons en ces choses que nous devons faire, en ce repas du Soir, à savoir :

Nous devons, premièrement, laver les pieds de Notre Seigneur, c’est à dire : que nous pleurions notre faiblesse et notre manque de mortification ; que nous pleurions de ne pas avoir accompli le bien alors que nous avions décidé de le faire.

Deuxièmement, ainsi nous recevrons le Corps (du Seigneur), c’est à dire : que nous désirions comme le prêtre recevoir spirituellement notre Seigneur. En pensant :  « O Seigneur, si votre Volonté et votre Honneur résidaient en ceci, je ne désirerais que trop recevoir votre Saint Corps. C’est pourquoi, ô mon Seigneur, bien que je ne puisse avoir cet usage sacramentel, ne permettez pas que je sois à jamais séparé de ce doux fruit ».

Ou bien, comme ceci :  « O mon Seigneur, uni dans la même dilection et le plus grand Amour en lequel vous vous êtes donné Vous-Même à nous et que vous nous avez laissé, ainsi je désire Vous recevoir spirituellement maintenant et, par le cœur, l’âme, le corps, L’offrir en louange, en retour et récompense pour votre plus haut et pur Amour ». Et si vous êtes en cet état de désir, vous recevrez toujours spirituellement ce Saint Corps du Seigneur.

Troisièmement, nous devons reposer sur la poitrine de Notre Seigneur, c’est à dire : que nous nous mettions en peine pour les Paroles des Saintes Ecritures que nous avons entendues ou qui nous ont été enseignées dans des sermons ou ailleurs.

Louange à Dieu, avec jubilation !

Document 2. Prologue de la première Règle de l’Ordre de la Vierge Marie

(1502)

Les évangélistes ont écrit que, durant sa vie Marie, Mère de Dieu et Vierge très pure, a accompli dix œuvres, que vous, mes sœurs, devez accomplir durant la vôtre ; car votre vie et votre Règle est d’imiter Marie, Mère du Christ et conformer votre vie à la sienne ; c’est là assurément que réside toute la perfection possible à l’homme pèlerin sur la terre.

Mais, avant tout, vous devez, mes sœurs, porter atten­tion à ce que dit sainte Élisabeth à la Vierge : Bien­heu­reuse, toi qui as cru à l’accomplissement des paro­les du Seigneur. Ces termes manifestent clairement que la foi précède les œuvre car on ne peut atteindre la perfection là où la vraie foi n’est pas posée pour fonde­ment, selon le témoignage de l’apôtre : sans la foi, il est impos­sible de plaire à Dieu.

Aussi ne peut être reçue parmi vous une sœur qui ne soit fidèle et catholique, cro­yant ferme­ment et ap­prouvant tout ce que croit et approuve l’Église catholique romaine. Qu’elle ne fasse pro­fession sans s’être purifiée au préa­lable par la confession et s’être établie dans la réso­lution de plaire à Marie, lui offrant une paire de tour­te­rel­les ou deux petites colombes, c’est-à-dire l’afflic­tion et l’a­mour.

Le fondement de la foi ainsi posé, le cœur purifié des ronces du péché, l’esprit établi dans cette résolution, il ne reste plus à la sœur que de pénétrer dans le jardin de la perfection, c’est-à-dire des dix plaisirs de la Vierge.

On appelle ces dix plaisirs, les dix vertus de la Vierge par les­quelles elle a plu par­faitement à la Très Bienheu­reuse Trinité, comme vous-même à son exemple et par les mê­mes moyens devez lui plaire.

C’est selon ce chiffre dix qu’a été divisé en autant de chapitres la Règle de Marie, votre Règle ; pour que votre mémoi­re les retienne plus facile­ment, ils sont disposés ici succinctement comme dans un tableau, ainsi que les pas­sages d’Évangile d’où ils sont extraits et brièvement notés, dans l’ordre où les évangé­listes les ont écrits.

Ici on n’a pas retenu tout ce que d’autres ont dit ou écrit de la Vierge, mais seulement ce que les Évangélistes, sous la dictée de l’Esprit Saint, nous ont transmis, et seulement ses pensées, ses paroles et ses actions, qui ne sont qu’au nombre de dix, comme on l’a déjà dit, pour que les sœurs se conforment de cœur, de bouche et d’œuvre à la Vierge Marie.

Premier bon plaisir de la bienheureuse Vierge Marie : la Prudence : Elle se deman­dait ce que pouvait signifier cette salutation et elle retenait tous ces événements et les méditait dans son cœur.

Deuxième : la Pureté ou Chasteté : Comment cela se fera-t-il puisque je suis vierge ? 

Troisième : l’Humilité : Je suis la servante du Seigneur…

Quatrième : la Vérité : Elle salua ÉlisabethBienheureuse, toi, qui as cru….

Cinquième : la Louange : Mon âme exalte le Seigneur

Sixième : l’Obéissance :  Or, en ce temps-là, parut un décret de César Auguste, etc.

Septième : la pauvreté : Elle mit au monde son fils premier-né, l’emmaillota et le déposa dans une mangeoire.

Huitième : la patience : Fuis en Égypte. Mon enfant, pourquoi as-tu agi de la sorte avec nous ? Vois, ton père et moi, nous te cherchons tout angoissés.

Neuvième : la Piété (ou la pitié) : Ils n’ont plus de vin.                 

Dixième : le Glaive de Douleur ou la lance de com­pas­sion : Près de la croix de Jésus se tenait debout sa mère.

Mais, il faut que ce glaive, passe de l’âme au corps par la force que donne la modé­ration, afin que l’un et l’autre, l’homme intérieur et l’homme extérieur, soit cruci­fié avec le Christ.

Document 3. Prologue de la troisième Règle de l’Ordre de la Vierge Marie[9]

(1517)

Premièrement et avant toutes choses, ayez continuellement la Vierge  elle-même devant les yeux, jetant vos pensées et vos regards sur Elle comme les Mages  sur l’étoile . Que la Vierge  soit votre modèle,  qu’Elle soit votre oracle, qu’Elle soit votre Règle, et n’ayez nulle autre étude que de plaire  parfaitement à votre Époux  par l’imitation  de la Vierge  : c’est que, en effet, votre prudence ,  votre conseil, votre vocation, votre Religion et votre fin, sont de plaire  sincèrement Dieu par la Vierge .

Mais, parce que la manière d’imiter la Vierge  et de plaire  à Dieu à son exemple, qui est mise en votre Règle est toute prise de l’Évangile,  vous avez besoin de savoir ce que l’Évangile dit de la Vierge  : les vertus  qu’Elle avait, ses pensées, ses paroles  ou ses actions. En effet, c’est en ces quatre manières que la Vierge  est proposée dans l’Évangile à notre étude et à notre imitation, et, au témoignage de l’Écriture, si nous la mettons en lumière, nous aurons la vie éternelle.

Sachez donc, mes chères filles, et rappelez toujours que, bien que la Vierge  Marie fût remplie de toutes grâces et vertus , le Saint‑Esprit  a néanmoins voulu et fait que les Évangélistes ne fissent mention que de dix seulement. Ces dix vertus  que, selon l’Évangile,  la Vierge  a possédées, vous devez les posséder : et tout ce que nous lisons que, par leur mouvement, Elle a pensé, dit et fait, vous devez le penser, dire et faire. Ainsi, dans la pratique de chacune de ces vertus , vous avez à imiter la Vierge  de trois manières : de cœur ,  de bouche et d’œuvre ; en cela, sans aucun doute, tient et consiste toute perfection et le véritable accomplissement de votre Règle.

[1] Les citations de saint François qui seront données ci-après sont prises dans : Saint François d’Assise. Documents, éd. Franciscaines, Paris, 1968.

[2] L’auteur devait connâitre les sermons sur les dix vertus que le père Gabriel-Maria donna aux annnciades de Bourges certainememt entre 1502-1515, intitulés « les Dix Marie ».

[3] Selon le Protévangile de saint Jacques

[4] Dans la règle de l’Annonciade, la septième vertu est la pauvreté, tandis que la huitième est la patience, la neuvième, la charité (miséricorde), la dixième, la compassion. 

[5] Les monastères de clarisses dits de « l’Ave Maria » avaient la règle de sainte Claire, les constitutions de sainte Colette mais étaient gouvernées, contrairement aux colettines et aux colétans, par les vicaires observants. Sur ce sujet, voir les études de Pierre Moracchini, par exemple : P. Moracchini, « Au cœur d’une province franciscaine. Les cordeliers, clarisses, sœurs grises et annonciades de France parisienne (xviie siècle) », Revue Mabillon, nouvelle série, t. 12 (= t. 73), 2001, p. 205‑242. - P. Moracchini, « Les Clarisses de l’Ave Maria », dans Une présence discrète, Les Clarisses à Alençon, 1501‑2001 (catalogue d’exposition), Alençon, 2001.

[6] Pierre-aux-Boeufs, observant ofm, licencié de l’université de Paris en 1403 (Fr. Fr. tome 1., p.307).

[7] Ce sermon est une prise de note faite soit par une annonciade soit par une clarisse.

[8] Allusion aux confréries mariales fondées par le père Gabriel-Maria.

[9] La seconde Règle de 1515 ne comporte pas de prologue.