Fraternité Annonciade Chemin de Paix

Thème de l’année 2011 : spiritualité de l’Annonciade (I à VI)

I - Plaire à Dieu

Lorsque le 5 février 1505, le père Gabriel-Maria, au lendemain de la mort de Jeanne, adresse à ses filles en pleurs quelques mots de consolation, c'est pour leur dire la certitude qu'il a du bonheur de Jeanne. Et quelle raison donne-t-il pour justifier cela ? Il rappelle la grande direction que Jeanne a donnée à toute son existence : le plaisir de Dieu. « Car je crois, mes filles, fermement qu'elle jouit du repos éternel, rémunérée de ses bons et saints travaux qu'elle a accomplis pour plaire à Dieu et à sa bénie Mère. »

Les paroles du père Gabriel-Maria se vérifient par ce que dit Jeanne elle-même. Au soir de sa vie, en effet, elle écrit son testament, et on se rend compte qu'elle se trouve bien dans cette disposition profonde, celle de plaire à Dieu en tout :

« Au nom de Dieu et de la Vierge Marie, moi, Jeanne de France, duchesse de Berry, en ma santé de corps et d'esprit, fais mon testament et ordonnance de dernières volontés en la forme qui s'ensuit, car il est plus agréable à Dieu et plus salutaire à mon âme de le faire que d'attendre jusqu'à la mort en le différant. Et pour la dite raison de plaire à Dieu et pour le salut de mon âme, j'ai l'intention, d'accomplir moi-même en ma vie tout ce qui pourra l'être etc....» (c'était le 10 janvier 1505).

Le plaisir de Dieu, c’est une longue tradition dans l’Église. Certains biographes pourtant, en parlant du plaisir de Dieu chez Jeanne de France, ne retiennent que l'influence sur elle du « bon plaisir du roi ». Certes, elle n'ignore pas ce bon plaisir royal, consciente qu'elle est de ses devoirs, de son devoir d’état. Mais, plus profondément, Jeanne s'inscrit dans une tradition spirituelle.

Tout d'abord, ce thème du bon plaisir de Dieu est un thème biblique, paulinien en particulier. Par exemple, saint Paul écrit : « Nous parlons non pour plaire aux hommes, mais pour plaire à Dieu qui sonde les cœurs », (1 Thess.). Et encore, en Romains 8, 9-11 : « Ceux qui sont dans la chair ne peuvent plaire à Dieu. Vous, vous n'êtes pas dans la chair mais dans l'esprit, puisque l'Esprit de Dieu habite en vous etc.... »

Ce thème du Plaisir de Dieu, on le trouve également chez certains pères de l'Église, tel saint Basile dans ses Grandes règles monastiques. Pour Basile, en effet, la vie monastique, et la vie chrétienne en général, se résume en ceci : plaire à Dieu en tout. Ainsi, dans sa Grande Règle, le chapitre sept s’intitule : « De l’opportunité de se joindre à ceux qui ont un même désir de plaire à Dieu… » Pour Basile, le moine ne recherche qu’une seule chose : plaire à Dieu seul. »

De même, chez saint François, ce thème revient à plusieurs reprises, par exemple :

« Dieu tout puissant, éternel, juste et bon, par nous-mêmes nous ne sommes que pauvreté mais toi, à cause de toi-même, donne-nous de faire ce que nous savons que tu veux, et de vouloir toujours ce qui te plaît ; ainsi nous deviendrons capables, intérieurement purifiés, illuminés et embrasés par le feu du Saint-Esprit, de suivre les traces de ton Fils bien-aimé notre Seigneur Jésus-Christ. »

En parlant de l'Eucharistie : « Que vers Dieu, au contraire, se tende leur volonté (celle des frères), avec l'aide de la grâce, pour ne plaire qu'à lui seul, le souverain Seigneur. Car lui seul opère dans ce mystère comme il lui plaît. Il a dit lui-même : Faites ceci en mémoire de moi... ».

Jeanne s'inscrit donc dans une tradition, tout en faisant du nouveau car pour elle plaire à Dieu passe par le « comme Marie ».

Plaire à Dieu, lui être agréable, c’est aussi un point fort du courant spirituel de l'époque de Jeanne, qui est celui de la « dévotio moderna » ou « dévotion moderne » : les tenants de ce mouvement parlent en effet d'oraison du cœur, signifiant par là que l'union à Dieu ne passe pas seulement par l'intellect, la seule raison, mais aussi par le cœur et l’affection et quand on a de l’affection pour autrui on désire lui plaire, lui être agréable.

L'idée de « plaire » implique celle de la beauté, en l'occurrence, ici, de la beauté morale. Pour parvenir, autant qu'il est possible, à cette beauté morale, Jeanne et Gabriel-Maria, qui s’inscrivent bien dans le courant spirituel dont nous venons de parler, choisissent donc de prendre la personne par son ressort affectif, par son besoin et son désir de plaire, et pour cela ils lui offrent un objet comblant à aimer, à savoir Dieu lui-même.

Dans ce désir, celui de plaire à Dieu, dans ce seul souci-là, Jeanne et Gabriel-Maria définissent la disposition intérieure de qui veut servir Dieu. Pour eux, le but et l'expression de toute quête de Dieu se résume en une seule étude : celle de plaire à Dieu, au Christ. « N'ayez nulle autre étude que de plaire à votre Époux (le Christ) ... », et ils en donnent le moyen : « par la Vierge », c'est-à-dire, en la suivant à travers les pages évangéliques qui parlent d’elle.

Chez les fondateurs de l'Annonciade cette expression recouvre toute la vie chrétienne. Car c’est le même chemin qu'ils proposent à la fois pour leurs moniales et pour les personnes laïques, proches de l’Annonciade. Ainsi, le père Gabriel-Maria donne à ces personnes des directives bien concrètes. Par exemple, quand une personne est reçue dans la Fraternité, elle ne promet rien qui soit obligatoire, comme la récitation de l'office divin, le port d'un habit etc.. mais s'engage à vivre sa vie chrétienne en prenant la Vierge comme étoile. « De même que les Rois contemplaient l'étoile, de même les confrères doivent avoir Marie devant les yeux, regarder dans sa direction, confier et remettre toute leur vie à la vrai étoile qu’est Marie afin qu'elle les dirige dans toutes leurs entreprises ». Pourquoi ? Car Marie va les mettre sur le chemin du plaisir de Dieu. Méditer sa vie, la suivre en ses « trois bons plaisirs », c'est-à-dire, l’écoute priante de la Parole, la méditation du mystère pascal, et la rencontre du Christ dans l'eucharistie : tel est le moyen de réaliser en sa vie chrétienne le plaisir de Dieu, d'y faire resplendir la beauté de Dieu. Mais on n’est pas seul. Il y a bien sûr soi-même mais aussi Dieu.

Il est important de souligner que plaire à Dieu ne dépend pas seulement de nous. C'est un don de Dieu. Il y a notre volonté bien sûr, mais aussi celle de Dieu qui veut notre bien, qui veut notre bonheur. Par exemple, quand, après telle ou telle faute on l'a regretté, on s’est repenti, on reçoit alors à nouveau la force de plaire à Dieu. On en fait l'expérience. Cette force reçue, donnée, vient de l'Esprit-Saint. Elle nous est donnée dans la prière, dans les sacrements reçus, en particulier ceux de l’Eucharistie et du Pardon.

Cependant, plaire à Dieu, c'est aussi l'œuvre de celui ou de celle qui cherche comment Lui plaire. Cette volonté est celle d'un amour de dilection, c'est-à-dire, d'un amour que l'on choisi de vivre, que l’on élit comme règle de vie. L'amour de dilection implique en effet un choix. Le terme même de « dilection » signifie qu'il y a choix, élection. C' est en tout cas le sens latin : chérir, aimer d'une affection fondée sur le choix et la réflexion. Le « chérissement » d'un être aimé a sa racine dans le cœur et la volonté. Et cette recherche peut être dans certains cas l'objet d'un combat contre soi-même. Il faut du courage, être dociles à certaines dispositions, il faut le courage d’aimer.

II - Plaire à Dieu

On plaît certainement à Dieu quand la disposition profonde de notre cœur est l’ouverture à l’autre. Dieu est relation. Il ne peut donc que nous entraîner sur ce chemin là !

Le bienheureux père Gabriel-Maria précise dans un de ses écrits quelles sont les dispositions à avoir en soi-même si l’on veut véritablement plaire à Dieu : « la première réside dans le cœur » qui « se donne à Dieu et s'attache fermement à vouloir choisir louer et glorifier Dieu, généralement par le culte divin ». II n'y a pas seulement le désir de plaire à Dieu, il y a aussi à le décider, à en faire le choix. Alors, poursuit Gabriel-Maria, après avoir choisi d'aimer, on en retire « un certain plaisir spirituel par lequel Dieu s'attache et réchauffe le cœur de ceux qui lui sont dévots. » Ces deux aspects, le choix d'aimer et la joie reçue de Dieu, « se cachent dans le cœur », temple de l'Esprit Saint. Et ces deux aspects en entraînent un troisième, qui est de faire « une oeuvre extérieure », selon l'expression du père Gabriel Maria, c'est-à-dire, la mise en œuvre des vertus, la participation fréquente au culte divin, aux sacrements, c'est-à-dire, une vie d'Église.

Pas d'interdits, ni de commandements imposés : il s'agit toujours de choses ou d'actes qui plaisent à Dieu, ou qui lui déplaisent. Le bienheureux Gabriel-Maria ne dit pas ce qu'il faut faire ou ne pas faire mais vise plutôt ce qui plaît ou déplaît à Dieu.

Dans cette perspective, ce n'est pas la personne qui est première mais bien l'Autre, Dieu lui-même. Ainsi est mis en valeur, le caractère relationnel de la vie chrétienne. C'est ce qui lui donne sa couleur et son dynamisme. Car nous sommes bien dans un courant de vie. Les vertus qui plaisent à Dieu et que nous sommes invités à mettre en oeuvre dans nos vies sont animées d'un dynamisme intérieur, d'un mouvement interne.

Ces dispositions profondes enracinées dans le cœur façonnent petit à petit cet homme « nouveau » dont parle saint Paul : « Si donc quelqu'un est dans le Christ, c'est une création nouvelle : l'être ancien a disparu, un être nouveau est là » (2 Co 5, 17). Nous sommes tous appelés à devenir cela, c'est-à-dire, l'homme des Béatitudes, à la ressemblance du Christ. Les vertus proposées par les fondateurs de l’Annonciade ne sont-elles pas présentes dans les Béatitudes évangéliques ? Pureté, douceur, miséricorde, pauvreté, paix, etc... Car tendre à la pureté du cœur, à la sagesse, à humilité, avoir une âme de louange, vivre de foi, en obéissance, vivre pauvre en esprit, dans la patience, aimant ses frères, aimant le Christ et le Christ crucifié, c'est véritablement épouser, pour Jeanne et Gabriel-Maria, les sentiments de Marie qui sont les sentiments mêmes du Christ dont elle est la première disciple.

Considérer la vie dans cette perspective du désir de plaire à Dieu, c'est tendre à l’amour de désintéressement. Mais vivre du plaisir de Dieu, cela est particulièrement délicat et difficile dans les relations humaines, dans l'exercice de la charité. Car on peut s'y complaire, se plaire à soi-même ou aux autres, et non plus à Dieu. Il y aura toujours un discernement à faire. Le critère premier, n'est-ce-pas de se demander : est-ce en vue du bien, du meilleur ? Est-ce que je vise mon intérêt, ma satisfaction personnelle, ou l’autre, gratuitement ?

Plaire à Dieu, c'est aussi une vie de relation avec un Dieu personnel, relation familière avec un Dieu dont je me sais aimé. Et cette relation familière que nous avons avec ce Dieu personnel qui nous aime nous aide à sortir de nous-mêmes, nous aide à avoir des relations aux autres vraies, ouvertes, et non closes sur elle-mêmes. On ne peut désirer plaire à Dieu sans que cela ne rejaillisse sur le prochain. Ce que je suis avec les autres en est comme l’expression, ou non…

Si le désir de plaire à Dieu nous anime, il ne peut s’affermir que dans l'attention à Sa Présence et dans une attitude de réponse de notre part. On essaie de rejoindre ce qu'il veut, on essaie de s'ajuster à ses intentions. La vie de la Vierge, l'exemple de ses vertus, nous en montrent le chemin.

« Plaire à Dieu », désigne véritablement le mobile profond, intégrant et structurant, de toute la vie chrétienne, et ce mobile est soutenu par la suite de Marie en ses vertus évangéliques.

Cette manière d'envisager la vie est sûrement un moyen efficace de purifier et de redresser l'être moral, toujours tenté de se replier sur lui-même et de se murer dans l'orgueil. Pour Jeanne et Gabriel-Maria, la vie spirituelle, qui est la vie chrétienne tout court, est une vie de relation, et cette relation ne s'appuie pas sur un avoir ou sur un pouvoir, une jouissance égoïste, mais sur celle du don, du désintéressement.

Comment mettre en pratique dans notre vie personnelle tout ce qui vient d’être dit ?

Concrètement, des petits moyens peuvent aider comme : la prière personnelle, la douceur intérieure, l'attention au moment présent, la confiance en Dieu, la charité etc. Tout cela crée un dynamisme intérieur, une vie en référence à Dieu, une intériorité habitée. Cela est autant de moyens de se re-concentrer sur la relation à Dieu et de la renforcer par un certain type de rencontre et d'échange avec son prochain. D’où l’importance de la parole, de l’écoute, du regard.

Car il y a trois domaines dans la vie où ce « plaire à Dieu » peut s’exercer sans cesse ce sont en effet la parole, l’écoute et le regard. Qu’est-ce que l’on dit ? qu’est-ce que l’on écoute ? qu’est-ce que l’on regarde ? Le père Gabriel-Maria donnait beaucoup d’importance à ces trois sens que sont la parole, l’ouïe et le regard. Il enseignait à ses filles spirituelles à veiller sur leurs paroles, à ne pas vouloir tout voir et tout entendre. Ces conseils sont bien d’aujourd’hui dans une société où les médias sollicitent sans cesse notre curiosité, nos avidités, nos désirs, les bons comme les moins bons. Gabriel-Maria nous invite à être muets, sourds et aveugles vis à vis de certaines choses, de choisir de ne pas parler, ne pas entendre ou ne pas voir, en certaines circonstances.

Ainsi, choisir de ne pas parler, choisir de se taire, d’arrêter à soi le mal que l’on entend dire, de ne pas répondre à certaines paroles qui défont la vie, telles des paroles de médisances, ou bien, répondre mais en disant des paroles bonnes, et non de bonnes paroles ! Dire des paroles bonnes c’est dire des paroles de paix, de pardon, d’excuse, de charité vraie, des paroles qui refont la vie.

Choisir de ne pas entendre n’importe quoi, de ne pas écouter n’importe qui, ne pas prêter audience aux vains discours, aux mauvais propos. Choisir aussi de ne pas écouter son propre égoïsme, de refuser d’écouter en soi-même la voix du moins bon, mais se mettre à l’écoute du Bien.

Détourner son regard de ce qui est laid ou mauvais, baisser les yeux pour ne pas voir le mal, comme le dit le prophète Isaïe (Is 33, 15). Que d’images véhiculées par les médias, les publicités venant noircir et encombrer l’esprit ? Savoir discerner, dire non, tout en restant ouvert, sans se boucher les yeux sur les drames du monde.

Tout cela nous met sur le chemin de bon plaisir de Dieu, qui est la vie de foi qui petit à petit nous fait parler comme Dieu, écouter comme Lui, voir comme il voit. Elle nous ajuste à Lui, à ce qu’il désire pour nous. La manière dont nous vivons est bien le révélateur de ce bon plaisir de Dieu qui nous habite.

III - L’imitation

Pour nous aider à cheminer sur la route du bon plaisir de Dieu, les Fondateurs de l’Annonciade pensent qu’il est bon d’avoir un modèle à regarder, un modèle dont la vie puisse inspirer la nôtre. Ainsi, au cours d’une conversation avec Jeanne concernant la fondation de son Ordre, le père Gabriel-Maria lui propose comme exemple de vie, celui de la Vierge Marie. Il lui dit en effet : « l’Ordre de la Vierge Marie, qui sera nouveau et que vous voulez fonder, ne pourra avoir d’autre modèle ni d’autre exemple que la seule Vierge Marie et ce qui lui plaira de nous enseigner pour donner une forme de vie à vos religieuses, sans prendre quelque manière de faire d’aucun autre ordre, mais seulement la forme que vous ou moi nous leur donnerons » (Sources, p. 51-52). Pourquoi ? Parce que, dit-il : « il n’y a aucune raison de faire autrement car elle est Dame et Reine des anges et de tous les saints. Ce qu’elle a fait en ce monde a été fait sans l’exemple d’aucune créature mais sous la conduite du Saint Esprit qui a été son Docteur, qui a dirigé toutes ses pensées, ses paroles et ses saintes oeuvres pour l’honneur de Dieu, pour l’édification et l’exemple de tous les humains. » (Les Sources, p. 358).

Un exemple est une chose qui a été mise à part afin de pouvoir servir de modèle. La Vierge est bien cela, elle est bien celle qui a été mise à part, parmi les hommes et les femmes de ce monde, choisie à cause du caractère exemplaire de sa vie, Elle, la bénie de Dieu, « remplie de toutes grâces et de vertus » (Sources 713) . Elle peut donc, en vertu du caractère exemplaire de sa vie, incarner de manière toute particulière, une règle de vie pour nos existences humaines, nous montrer la direction à suivre. Dans la mesure où sa vie nous montre ce qu’est réellement une existence humaine, ce que chaque être humain est appelé à devenir, elle peut devenir, cette vie, le principe d’une imitation.

Mais avant d’imiter, il est nécessaire d’apprendre à regarder le modèle, pour le connaître et ensuite le faire voir en sa propre existence. Comme l’écrit le bienheureux Gabriel-Maria : « Nous devons agir comme un bon peintre. Quand un peintre veut représenter quelqu’un sur le vif, il considère attentivement cette personne. Il imprime son image aussi fidèlement que possible dans son esprit et commence alors à tirer les lignes et le dessin, tel qu’il l’a observé sur cette personne » (Sources, 1002). Comment regarder la Vierge sinon en ouvrant l’Évangile et méditer les passages où il est question d’Elle ?

C’est ce que, dans le Prologue de la Règle de l’Annonciade, conseille le père Gabriel-Maria : « Mais, parce que la manière d’imiter la Vierge et de plaire à Dieu à son exemple, qui est mise dans votre Règle, a été toute prise de l’Évangile, vous devez nécessairement savoir ce que l’Évangile dit de la Vierge : ce qu’elle a été, ce qu’elle a pensé, dit ou fait » (Sources 712) S’imprégner de ces passages, nous fait entrer dans la familiarité de la Vierge de l’Évangile, comprendre ce qu’a été sa vie et les sentiments qui l’ont habitée. Et petit à petit, nous entrons dans sa manière de vivre l’Évangile, nous adoptons son point de vue !

Gabriel-Maria propose donc la Vierge comme modèle à regarder, comme exemple à suivre, comme modèle à prendre. Et ceci annonce véritablement ce que le concile Vatican II présente au chapitre huit de Lumen Gentium. Dans ce chapitre, en effet, les pères conciliaires rappellent que la Vierge est un membre de l’Église, un membre unique, un « modèle et exemplaire admirables pour celle-ci dans la foi et dans la charité ». S’appuyant sur saint Ambroise, ils affirment également que « la Mère de Dieu est le modèle dans l'Ordre de la foi, de la charité et de la parfaite union au Christ ». La Vierge est donc proposer comme modèle des vertus, comme modèle de vie chrétienne en raison de sa proximité avec le Christ.

Voilà pourquoi, poursuit le Concile, les fidèles, au cours de leur pèlerinage terrestre, « tendus dans leur effort » de vie chrétienne toujours plus vraie et intense et dans leur lutte contre le mal en eux et autour d’eux « lèvent leurs yeux vers Marie comme modèle des vertus » un modèle « qui rayonne » sur le Peuple de Dieu.

La Vierge n’est pas séparable du Christ. C’est pourquoi, les pères du concile ont soin de préciser que l’Église contemple la Vierge « dans la lumière du Verbe fait homme » ; grâce à la Vierge « l'Église pénètre avec respect plus avant dans le mystère suprême de l'Incarnation et devient sans cesse plus conforme à son Époux », le Christ. La Vierge conduit au Christ. Elle le donne au monde. Pour eux, Marie reflète en elle-même « les requêtes suprêmes de la foi et elle appelle les fidèles à son Fils et à son sacrifice, ainsi qu'à l'amour du Père ». De leur côté, tous les fidèles chrétiens engagés sur le chemin de la sainteté, désireux de se faire toujours plus semblables au Christ, par la foi, l’espérance et la charité, regardent « à juste titre vers celle qui engendra le Christ » afin de réaliser cela, selon leurs pauvres limites humaines.

La Vierge « a été par sa vie le modèle de cet amour maternel dont doivent être animés tous ceux qui, associés à la mission apostolique de l'Église, travaillent à la régénération des hommes. » Ce modèle, qu’est la Vierge, nous apprend à donner le Christ au monde. En cela, nous l’imitons.

La Vierge Marie a donné le Christ au monde, elle a donné le Bien, tout Bien. De même, en tant que chrétiens, nous devons donner le Christ, nous devons donner le bien, donner et répandre du bien. Comment ? Nous le donnons par notre vie de foi, par notre obéissance aux commandements de Dieu, à l’exemple de Marie, qui « dans sa foi et dans son obéissance a engendré sur terre le Fils du Père » selon l’enseignement de saint Ambroise que reprend le Concile.

De son côté, le bienheureux père Gabriel-Maria ne dit pas autre chose. Ainsi, s’adressant aux sœurs de l’Annonciade, dans la Règle qu’il a écrite pour elles, il dit que « sans l’obéissance, la sœur ne peut concevoir le bien, ni enfanter et produire aucune bonne œuvre » (Sources 725) ; en d’autres termes, elle « ne peut concevoir Dieu ni produire de bons fruits » (Sources 697) ; l’obéissance dont il s’agit ici est celle donnée à Dieu et à ses commandements. Pour Gabriel-Maria, une vie selon le Cœur de Dieu, selon ce que Dieu, notre Père, désire pour nous dans les Dix Paroles, possède donc une réelle fécondité spirituelle.

Nous donnons aussi le Christ par « nos bonnes actions », répond un saint François d’Assise dans sa Lettre à tous les fidèles. Pour François, par « nos bonnes actions, nous donnons le bien qu’est le Christ. Ainsi, il écrit que nous sommes « les mères » du Christ « lorsque nous le portons dans notre cœur et notre corps par l’amour, par la loyauté et la pureté de notre conscience, et que nous l’enfantons par nos bonnes actions qui doivent être pour autrui une lumière et un exemple », c’est à dire, par le bien que nous faisons, que nous pensons, que nous disons.

Sur ce chemin là, nous avons besoin d’être aidés. La Vierge peut être ce guide, cette aide, ce modèle et cet exemple ; elle peut nous en montrer la manière. La regarder, La suivre, Elle « la première en chemin », nous aide à donner le Christ par notre vie et, par là, à devenir ce que nous sommes appelés à être.  

La Vierge Marie s’est appelée « la servante du Seigneur » et la servante est devenue la mère de Dieu. Fécondité du service, de l’humble servie au quotidien. De sa vie donnée est né tout Bien. Ainsi, si nous voulons l’imiter, nous l’imiterons dans ce qu'Elle a dit d’elle-même en nous mettant nous-mêmes à la disposition du Seigneur, Le servant en servant nos frères. Et de nos vies au service de Dieu et des autres du bien viendra au jour. Tel est l’exemple à suivre, et que la vie de Marie nous donne à voir, une vie toute au service de Dieu, du Christ et des hommes, ses frères en humanité.

Les fondateurs de l’Annonciade parlent donc bien d’imitation. Mais, pour eux, cette imitation doit conduire à la ressemblance. Ils nous font faire un pas de plus. Ce pas, en quoi cela consiste-t-il ? Ce sera le sujet du prochain exposé.

IV - La ressemblance

L’imitation pour sainte Jeanne comme pour le bienheureux Gabriel-Maria conduit à la ressemblance. Ainsi, leur premier biographe écrit : [Jeanne] voulait que les sœurs soient très unies en charité parce que c’est la vertu qui fait ressembler à Jésus et à Marie plus que toutes les autres vertus. » Non une ressemblance matérielle, mais une ressemblance intérieure, celle du cœur, de notre être profond. C’est ce que dit Gabriel-Maria aux premières annonciades : « nous devons leur – [c’est à dire Jésus et à Marie] - ressembler bien plus intérieurement, dans les facultés de notre âme. Voilà ce qui leur plaît par-dessus tout. »

Comment arriver à cette ressemblance intérieure ? Par la mise en oeuvre dans nos vies de certaines dispositions intérieures. Ces dispositions Jeanne et Gabriel-Maria les appellent les dix vertus ou les dix bons plaisirs de Marie. Ces vertus vont être pour nous le chemin qui mène à la ressemblance de la Vierge et, par le fait même, au Christ. Car qui plus que Marie a ressemblé au Christ, elle qui peut dire en vérité : « Ce n’est plus moi qui vis c’est le Christ qui vit en moi. » (Gal 2,20)

Pour Benoît XVI, le fait de méditer avec et comme la Vierge les mystères du Christ, nous mène petit à petit à entrer dans leur familiarité, c’est à dire, dans la familiarité de Jésus et de Marie. On finit par leur ressembler. Ainsi, écrit-il  :  « Celui qui, comme Marie et avec Elle, conserve et médite assidûment les mystères de Jésus, assimile toujours davantage ses sentiments et se conforme à Lui. » Et de citer, ensuite, les paroles d’un saint à ce sujet :  « Je voudrais, à cet égard, citer une belle réflexion du bienheureux Bartolo Longo:  ‘De même - écrit-il - que deux amis qui se retrouvent souvent ensemble finissent par se ressembler également dans la manière de vivre, de même, nous aussi, en parlant familièrement avec Jésus et avec la Vierge, par la méditation des Mystères du Rosaire, et en formant ensemble une même vie par la Communion, nous pouvons devenir, autant que notre petitesse le permet, semblables à eux et apprendre par leurs exemples sublimes à vivre de manière humble, pauvre, cachée, patiente et parfaite’ » (Benoît XVI).

La Vierge représente pour chaque baptisé le modèle de l'adhésion humble et docile à la volonté de Dieu, à son Bon Plaisir qui ne peut être que bon et béatifiant pour chacun de nous. Dans notre vie de tous les jours, si nous cherchons à ressembler à la Vierge, dans notre cœur, nos paroles, nos actions, nous répondrons au désir de Dieu sur nous. Cette ressemblance passe, pour nous, par le chemin de ses vertus évangéliques.

Pour saint François d’Assise, un saint qui a inspiré sainte Jeanne et le bienheureux Gabriel-Maria, la Vierge est la « Dame sainte », c’est à dire, celle qui est « pleine de grâce et de vertus », pour reprendre ce qu’en dit le bienheureux Gabriel-Maria dans le Prologue de la Règle de l’Annonciade. L’ornement des vertus est le vêtement de son être même. L’Esprit Saint, à l’ombre duquel elle vit, a versé dans son âme, dans son cœur toutes grâces et toutes vertus.

Les vertus viennent donc de Dieu, de son Esprit Saint. Elles sont des dons de Dieu capables de nous rendre fidèles à ce que Dieu veut pour nous, à tendre vers le bien, vers le meilleur. « Salut à vous toutes, saintes Vertus, qui, par la grâce et l’illumination de l’Esprit Saint, êtes versées dans le cœur des fidèles, vous qui, d’infidèles que nous sommes, nous rendez fidèles à Dieu ! » nous dit en effet saint François d’Assise.

Les Fondateurs de l’Annonciade ont retenu dix vertus capables de nous rendre agréables à Dieu, de nous rendre fidèles à Dieu. Ce sont la pureté, la prudence, l’humilité, la foi, la louange, l’obéissance, la pauvreté, la patience, la charité et la compassion. La mise en œuvre de ces vertus nous conduit à entrer petit à petit dans les sentiments mêmes de la Vierge, à entrer dans la voie de la ressemblance intérieure.

Vers quelles dispositions intérieures ces vertus nous mènent-elles ? Quels chemins ouvrent-elles en nous-mêmes ?

La pureté, celle du cœur, est la vertu du retournement vers Dieu, la vertu qui nous pousse à soumettre toute notre vie au regard bienveillant et aimant de Dieu notre Père, à vivre notre vie sous le regard de Dieu.

La prudence est la vertu du discernement, de la juste mesure, celle qui nous incite à choisir le bien. On y est aidé par la prière, la méditation, la réflexion sur les événements de notre vie, à l’exemple de la Vierge qui retenait dans son cœur tout ce qui la concernait, réflexion à la lumière de notre raison mais aussi à la lumière de la foi en Jésus-Christ.

L’humilité est la vertu de la véritable connaissance de soi. L’humilité voisine avec la vérité, la droiture du cœur. Elle nous fait quitter nos orgueils et repliements sur nous-mêmes et nous ouvre aux autres, au service du prochain. 

La foi, la vertu de la confiance en la Parole d’un Autre. Elle nous ouvre le chemin de la suite du Christ, à la manière de Marie, sa Mère.

La louange ou la prière, c’est la vertu de la gratuité, de la rencontre familière avec Celui en qui on croit. Cela passe par la lecture de sa Parole, le recours aux sacrements, la prière solitaire ou en église. C’est la vertu du temps gratuit donné à Celui que l’on aime.

L’obéissance, la vertu de l’écoute. Écouter et suivre les commandements de Dieu, écouter l’Église et ses pasteurs, écouter aussi les autres, accueillir l’événement, les événements de nos vies et non les fuir. Car c’est à partir du réel de nos vies que nous pouvons suivre l’Évangile et, ainsi, plaire à Dieu.

La pauvreté est la vertu non de la misère mais de la sobriété, de la simplicité du cœur. C’est la vertu de la désappropriation de soi, la vertu de celui qui se sait pèlerin sur la terre.

La patience est la vertu de la durée, la durée dans des efforts de conversion de chaque jour, la durée dans la recherche du bien, dans la pratique des bonnes œuvres, la durée dans la foi, dans la vie de prière. Elle est le signe d’un grand amour et de Dieu et des autres.

La Charité, c’est la vertu qui donne aux autres vertus toute leur saveur.  En effet, la pureté sans la charité risquerait d’être un orgueil, la prudence sans la charité serait circonspecte, précautionneuse, défiante, l’humilité sans la charité mènerait peut-être au mépris de soi, ou au découragement, la foi sans la charité risquerait d’être un pur fidéisme, la prière ou la louange sans la charité serait un formalisme, l’obéissance sans la charité serait un volontarisme, la pauvreté sans la charité serait peut-être entachée de mesquinerie, d’étroitesse, la patience sans la charité voisinerait avec le stoïcisme. Ainsi, la charité est la mère des vertus. Elle les mène à leur véritable accomplissement. 

La compassion est la perfection de l’amour, du don de soi. C’est la vertu de la communion au Christ, mort et ressuscité, qui se manifeste par la communion au prochain, par la communion à ce qu’il vit.

Tel est, tracé, le chemin de la ressemblance au Christ, à l’école des Fondateurs de l’Annonciade. Ce chemin n’est pas linéaire. Car, comme l’écrit le bienheureux Gabriel-Maria, « c’est tout un », en parlant des dix vertus. Ces vertus ? Elles sont l’amour de charité vécu sous différents aspects. Ce chemin des dix vertus est une avancée en profondeur dans l’amour de Dieu et du prochain, une vie dans la mouvance de l’Esprit Saint. Il n’est pas au-dessus de nos forces si nous l’empruntons non pas seuls, mais avec l’aide justement de l’Esprit Saint qu’il faut demander dans une prière assidue. Ce chemin  nous trace une certaine manière de vivre l’Évangile, et cette manière de vivre, c’est la Vierge de l’Évangile qui nous la montre.

V- Des vertus à vivre…., tout simplement !

Suivre la Vierge à travers l’Évangile et ses dix vertus nous fait petit à petit entrer dans ses sentiments et les sentiments du Christ. Sur ce chemin là, petit à petit, on se simplifie ; on sait mieux reconnaître l’essentiel de l’accessoire, cet essentiel qui plaît à Dieu.

Un jour, un  franciscain de passage, bien connu du monastère disait : « La grâce de l’Annonciade, dans l’église, est une grâce de simplicité ». Il avait saisi quelque chose d’essentiel transmis par Jeanne et Gabriel-Maria, quelque chose qu’ils ont puisé chez saint François d’Assise mais surtout chez la Vierge Marie, la Toute Sainte.

Car Marie est simple. Elle ne se regarde pas exister, elle existe simplement devant Dieu et les hommes, toute relative à son Fils. Marieest le vrai modèle de la vie de foi pour tous les chrétiens car elle a vécu en totale union avec son Fils, avec la mission de son Fils,  certes, dans les grands événements de sa mission de Mère de Dieu, mais aussi, et tout autant,  dans les détails de sa vie quotidienne, dans les détails les plus simples de ses journées. Les Pères du Concile Vatican II disaient de Marie - dans le texte consacré à l’apostolat des laïcs : « Elle a mené sur terre une vie semblable à celle de tous, remplie par les soins et par les labeurs familiaux. » Bref la vie de toute femme, de toute jeune femme juive de son époque, mais transfigurée par l’âme de cette vie qui est ce "oui" qu’elle a donné à Dieu, ce « oui » qui l’habitait tout entière. Marie, « Femme dont on n’a rien dit » et qui pourtant était « pleine de grâce et de vertus », pour reprendre une expression de la Règle de l’Annonciade. Ce sont ces vertus de Marie que sainte Jeanne et le bienheureux Gabriel-Maria ont découvert au fil de l’Évangile. Les mettre en œuvre en nos propres vies, c’est retrouver petit à petit un cœur simple, c’est-à-dire, dépouillé de volonté propre, un cœur d’enfant, d’enfant de Dieu.

Cette attitude spirituelle de simplicité de la part de Marie est exemplaire pour le croyant, c’est un vrai chemin de sainteté, de bonheur.

La simplicité est une droiture de l'âme qui retranche tout retour inutile sur elle-­même et sur ses actions. Elle est libre dans sa course ; Elle s’occupe du réel et non de soi. C'est le con­traire de l'amour-propre. “Elle a un goût de candeur et de vérité qui se fait sen­tir, je ne sais quoi de doux, d'innocent, de gai, de paisible”, écrit Fénelon.. Celui et celle qui est simple vit tout simplement le réel du quotidien tel qu’il se présente, à la lumière de l’Évangile. La simplicité, c’est à dire le vrai, c’est l’existence même. La simplicité, c’est la vie sans fioritures, sans phrases et sans mensonges, sans exagération et sans complications. C’est la vie insignifiante et ordinaire vécue sous le regard de Dieu, en sa Présence. C’est Marie à Nazareth. C’est saint François au milieu de ses frères. C’est sainte Jeanne aussi bien au milieu des calculs politiques de la cour, qu’auprès d’un époux indifférent, qu’au milieu de ses filles et des pauvres à Bourges. C’est le bienheureux Gabriel-Maria, au milieu du réel si complexe de son ordre ! Chastes et prudents, humbles et croyants, priants et obéissants,  pauvres et patients, charitables et compatissants, ils ont été, simplement. Plus exactement, leur simplicité a tour à tour été chaste, prudente, humble, croyante, priante, obéissante, pauvre, patiente, charitable et compatissante. 

Pour mère Marie de Saint-François (1911-2005), seconde Ancelle du monastère de l’Annonciade de Thiais, simplicité va avec courage, unité, paix, dilection fraternelle. Face aux difficultés de la vie, mère Marie de Saint-François y met la simplicité du cœur, c’est-à-dire, ne pas faire « de petits drames », en un mot, ne pas grossir les choses, mais les laisser à leur véritable place. « Que chacune, dans les moments difficiles, s'applique à ne faire aucun petit drame, mais au contraire, essaie de simplifier son cœur au maximum. C'est ainsi que vous vous aiderez mutuellement. » Pour se faire, « se comporter simplement, et pauvrement » car : « c'est cela la Vierge. » Courage et simplicité, donc : « Courage dans les fatigues, mais aussi : simplicité. » Tout cela demande, la vigilance du cœur : « il faut veiller », dit mère Marie de Saint-François. Et cette vigilance se concrétise par cette règle d’or : « Faire chaque chose simplement. Voir ce qui nous apparaît comme devant être fait. En prendre la résolution. » Cela crée au sein d’une communauté, d’un groupe, d’une famille, l’ordre et l’harmonie, c’est-à-dire, un climat de paix.

Pourquoi cette simplicité face aux événements ?  Ils sont Parole de Dieu, Dieu nous y rejoint. « Prenez les choses avec simplicité parce que les prenant comme venant de la main de Dieu ». Tout est grâce, tout est don pour qui est enraciné, établi, fort dans la foi.

Simplicité va avec unité. « Restons unies à la suite de celle qui n'a fait que des cho­ses toutes simples - comme les nôtres - mais pour le seul plaisir de Jésus » ! Oui, Marie a été vraiment cette femme dont on n’a rien dit…  Simplicité va aussi avec la paix : « Plus on prend une chose simplement, plus on crée autour de soi un climat de paix. » 

Enfin, la sensibilité peut être un obstacle à la  simplicité dans les rapports fraternels. Là aussi, il vaut veiller, se méfier : Alors, « défions-nous de notre sensibilité. Que chacune de mes sœurs soit ma préférée. L’aimer avec le regard et l’amour de Dieu. »

Cependant, il est bien vrai que la simplicité n’est pas spontanée. La simplicité ne s'apprend que peu à peu. Pensons à Clara Haskil, cette grande pianiste qui a joué jusqu’à un âge avancé. Jamais aucun enfant ne jouera comme elle les variations de “Ah, vous dirai-je maman” de Mozart ou les “Scènes d’enfants” de Schumann, avec une telle légèreté. C'est l'enfance de l'esprit qui s’apprend tout au long de la vie. Elle s’acquiert petit à petit. Lente maturation de l’être sous le souffle de l’Esprit Saint. Car cette simplicité de l’enfance retrouvée, ne peut se faire qu'à l’ombre de l’Esprit Saint, ce Don que Dieu nous promet, ce Don qui renouvelle tout :  “Je mettrai mon esprit, dans votre cœur” (Ez. 36, 27),

Le chemin des dix vertus nous aide et nous pousse sur ce chemin de la véritable enfance spirituelle. Plus on y avance, plus nos vies deviennent capables de vibrer, comme les cordes d’un instrument de musique, au véritable amour. Ce n’est pas anodin que j’emploie cette image musicale. Sainte Jeanne et le bienheureux Gabriel-Maria ont en effet comparé les vertus aux cordes d’une harpe ou d’un psaltérion ; ils les appellent en effet la « harpe de la vie », ou le « psaltérion à dix cordes ». Pour eux, les vertus sont considérées comme des moyens de faire chanter nos existences, c’est à dire, de les faire vibrer au véritable amour, de les mettre en contact avec le véritable amour, grâce au toucher de l’Esprit Saint. Si cela est ainsi, nos pauvres existences humaines tendront à donner aux autres le meilleur d’elles-mêmes ; par là, elles plairont à Dieu, elles seront agréables à Dieu. Le chemin des vertus ne serait-il pas la vie dans l’Esprit Saint…., tout simplement ?

VI – Devenir des artisans de paix

Le chemin de vertus conduit à la paix, au désir de la goûter en soi, de la propager là où nous vivons. Il est bon de terminer l’année par ce thème car c’est nous remettre devant les yeux la mission propre de la Fraternité.

La paix, c’est le don du Christ, à ses disciples, à son Église. Vraie force qui fait tenir debout et pacifié dans les épreuves de la vie. « Bienheureux les pacifiques… » nous dit Jésus dans l’Évangile, bienheureux les artisans de paix, ceux qui font œuvre de paix.

Ce souci de maintenir la paix, ce souci de construire un climat de paix, habite le cœur de sainte Jeanne. Elle « recommandait, écrit son premier biographe, d’être patients dans l’adversité et pacifiques envers le prochain, de n’être ni des mécontents, ni des détracteurs ». Elle-même en a donné l’exemple : elle a pardonné à son mari ses attitudes humiliantes à son égard, elle a pardonné à ceux qui ne l’ont pas soutenue au cours de son procès en nullité de mariage, elle a eu le souci de toujours excuser ceux de qui on parle mal, elle a veillé sur ses paroles, elle a fui les médisances, dans sa prière, elle a pris la défense des pécheurs…

Ce souci de maintenir la paix là où elle vit, elle le tient de la Vierge elle-même : « Tu chercheras, lui dit la Vierge, à établir la paix entre tous ceux au milieu desquels tu habites. Tu ne diras rien d’autre que des paroles de paix, soucieuse du salut des âmes…. Tu n’écouteras pas les paroles médisantes et dès que tu verras quelques pécheurs, tu diras dans ton cœur : il faut sauver ces pauvres gens. Car Dieu a permis qu’ils pèchent en ta présence pour voir, Lui, Dieu, comment tu voudrais prier pour eux et quel labeur tu entreprendrais pour les sauver. Excuse-les auprès de Dieu afin d’être comme je te l’ai dit l’avocat et le défenseur de tous ». (Paroles de la Vierge à sainte Jeanne rapportées par le bienheureux Gabriel-Maria).

On retrouve ce même souci de paix chez le bienheureux Gabriel-Maria : « On doit établir la paix entre les hommes autant qu’il est possible et accomplir l’unique Parole du Christ. Cette unique Parole du Christ est une parole de paix, parce que le Christ est l’auteur de la paix, c’est Lui qui l’a donnée et Lui qui l’a prêchée. » Lui-même aussi en donnait l’exemple, en fidèle disciple de saint François. « Quand il arrivait dans un couvent ou une maison, il annonçait la paix. Quand il s’en allait, il laissait et recommandait paix et charité, priant d’un cœur paternel de s’entraîner les uns les autres, à l’exemple de notre doux Seigneur Jésus » 

Cet esprit de Paix est bien sûr l’esprit de la Fraternité Annonciade – (Ordre de la Paix). Ainsi, écrit le bienheureux Gabriel-Maria, dans un petit opuscule destiné aux frères et sœur de l’Ordre de la Paix : « Les frères et les sœurs doivent apaiser les discordes, être avocats de la paix, excusant les défauts et les manquements d’autrui, procurant la paix et la miséricorde, ne parlant jamais mal de quelqu’un, ramenant à la paix et à la charité ceux qui parlent mal des autres, parce que telle est la grâce du Christ et de sa Mère. »

Un mot peut résumer tout cela, et ce mot c’est saint François qui nous le dit : « Que nous nous appliquions à faire du bien à tous ».

Mère Marie de Saint-François (1911-2005), elle aussi, nous incitait à devenir des êtres de paix. Pour elle, « c’est par le regard de miséricorde que l’on sème la paix. » Et cette paix nous rend disponible à l’Esprit-Saint : «… c’est dans la paix que le Saint-Esprit se fait entendre. » Car « le Saint Esprit est un générateur de paix et d'amour . » Et, poursuivait-elle : « si cette paix règne, c'est le Saint Esprit qui habite en nous. »

La vie, parfois, qui s’éprouve en nous, est tempête, elle peut être aussi paisible. Alors, « quand on goûte la paix du cœur, il faut en profiter pour remercier… Il faut profiter du temps de paix qui nous est donné et en profiter, dans la reconnaissance. Chantez : tu es mon amour, Seigneur, tu es ma joie. C’est un secret certain de profonde paix. » La paix se puise, pour mère Marie de Saint-François, auprès de la Vierge car la Vierge est un être de paix, d’harmonie. « La paix de Marie triomphe dans les cœurs, non pas butés mais ouverts. »

Quand on a trouvé la paix, quand on la goûte en soi, elle rayonne sur les autres. Toutefois, cette paix n’est pas le fruit de la facilité mais de l’effort sur soi, de la vigilance. Veiller sur ses mouvements intérieurs. Ainsi, « dans une vie communautaire, il faut être sage pour ne pas se laisser aller à quelque mouvement humain… Trouver la pai et la répandre à ses propres dépens… » Vivre de la foi. La foi débouche sur la paix. « Ne pas chercher d’autre point d’appui qu’un acte de foi, et la paix qui repose sur un acte de foi. Se laisser conduire…. »Vivre aussi le combat spirituel. Car, nous dit encore mère Marie de Saint-François, « la vraie paix, celle qui est pacifiante, douce, rayonnante, naît de la guerre contre soi-même. Si, à l'intérieur [de soi-même] on veut avoir, on veut manifester, ce regard de bonté, eh bien !, à l'extérieur, ce sera la paix de la maison… »

Dans le trouble, « on n'est plus capable d'entendre la voix de Dieu. » Donc,  « effort vers la paix. » Alors, pour retrouver la paix du cœur, « il faut se mettre à genoux », c’est « une grâce particulière », celle de l’humble prière.

Avoir le souci de la paix, dans nos familles, nos communautés de vie, nos groupes etc. L’effort de la paix est, pour mère Marie de Saint-François, le signe de la vérité de l’amour : « Ayez le souci que, dans cette maison, il y ait la paix et la joie de Dieu qui règnent ! » Car, « le climat fraternel maintenu envers et contre tout dans un effort de sérénité,  ce n’est pas facile du tout, mais c’est un bon moyen de vérifier la vérité de notre amour. »

Pour faire œuvre de paix, quand on a devant soi quelqu’un qui n’est pas pacifié, elle donnait ce conseil : « Quand on a devant soi quelqu'un ‘en colère’, se dire : ‘sois Marie ! » Et puis, prendre le temps de la prière : « Si on veut la paix dans nos cœurs, il faut prier. » Pour mère Marie de Saint-François, le visage et le regard sont importants : « rien qu’un visage crée un climat ! … Quand on ne voit que des visages dans la paix, cela crée un climat. Il suffit d’un rien pour l’endommager. » La paix : c’est vivifiant ! « Si on veut la paix, l'harmonie : c'est vivifiant pour le monde. » C’est missionnaire ! Ainsi, « il faut créer des commu­nautés de paix, puissantes pour la paix du monde. »

La paix entre nous se construit dans la patience, dans la prière. « La paix de la communauté réside dans une extrême patience alimentée par une prière fervente, alors nos sensibilités se calmeront, dans l'amour du Christ. Si on ne prie pas assez, on risque de s'énerver […] C'est un travail de tous les jours qui nous tiendra jusqu'à la fin de la vie : cela rend heureux, soi et les autres. La paix est l’effort qui est fourni au moment où le cœur est troublé. Elle est le fruit de la patience… » 

La patience, mais aussi le silence et le respect de l’autre. Pour mère Marie de Saint-François, « Marie nous apprendra comment entrete­nir la paix dans la maison. La paix s’entretiendra d’abord par le silence et le respect de l’autre. » Enfin, pour avoir cette paix intérieure, il faut s’appuyer sur le Christ : « il faut se dire que la paix que nous désirons, dont nous avons une faim énorme, eh ! bien, c'est quand on s'appuie sur Lui », c’est à dire, sur le Christ et, citant le prophète Isaïe, elle priait ainsi : « Immuable en ton chemin, tu préserves la paix, la paix de qui s'appuie sur toi. »*

FIN.