Vivre sa foi à l’école de saint François

d’après le père Hubert Jacobs, sj

1.

Salut, reine Sagesse, que le Seigneur te garde,
avec ta sœur, sainte et pure Simplicité.

 Disciple du Christ, saint François aimait louer Dieu, mettant son talent dans des chants de louange. Il en a composé un qui s’adresse aux vertus personnifiées. Ce premier entretien va surtout développer le premier verset de cette louange : « Salut Reine Sagesse, que Dieu te garde avec ta sœur pure et sainte simplicité ».

Personnifier des idées abstraites, c’est un thème littéraire fréquent à l’époque de François qui va donc célébrer, en les personnifiant, les vertus chrétiennes fondamentales, y voyant de nobles dames, les regardant comme des sœurs allant deux par deux. à leur tête se trouve un couple privilégié : « Reine sagesse avec ta sœur sainte et pure simplicité ».

Les lecteurs de François n’ont pas l’habitude de trouver chez lui des idées abstraites. C’est un homme qui aime les images, voyant toutes les choses sous leur aspect concret. Quand les commentateurs se sont penchés sur ce texte, beaucoup ont pensé que la « reine sagesse » était la Vierge Marie. Personne ne peut nier que Marie ne soit sage et que la sagesse ne doive lui être attribuée. Pourtant, ici François ne dit pas « salut, reine de la sagesse » mais bien « salut reine sagesse », ce qui laisse à penser qu’il ne s’agit pas d’abord de la Vierge Marie mais bien de la sagesse comme vertu, et de la simplicité.

Qu’est-ce que François veut nous enseigner ?  Pour François, les vertus chrétiennes sont liées les unes aux autres. Elles ne vont pas seulement deux par deux, mais elles apparaissent toutes ensemble dès que l’une d’entre elles apparaît et disparaissent toutes ensemble dès qu’une seule d’entre elles disparaît. « Qui possède l’une et ne blesse pas les autres les possède toutes... », et inversement. François parle ici non pas de vertus qui seraient parfaitement possédées ici-bas, car personne ne peut posséder parfaitement une seule vertu. Mais il entend parler de vertus telles que nous pouvons les posséder autant qu’il est possible ici-bas, en y mettant notre effort. François n’invente rien. C’était déjà la doctrine des théologiens chrétiens, et déjà les philosophes païens l’avaient affirmé. Mais, en chantant cela, François ne veut pas simplement répéter ce que l’on a dit avant lui. Il a certainement un message qui lui est très personnel.

Pour François la sagesse, au lieu de s’opposer, comme les autres vertus, au péché et aux vices, les attaque et les défait dans leur origine commune. Quand il parle de la sagesse, elle ne s’oppose pas à un vice ou à un péché, comme les autres vertus, mais à Satan lui-même. « Sainte sagesse, confond Satan et toutes ses malices... ». Ce qu’il y a de propre à la sagesse et à la simplicité, aux yeux de François, c’est qu’elles s’attaquent au mal en sa racine, au refus de Dieu en nous. La sagesse confond le mal en sa source car elle est la vertu qui nous fait consentir à Dieu, dire « oui » à Dieu, reconnu comme Créateur et comme Père. En joignant la sagesse à la « simplicité », François précise encore davantage ce qu’est cette sagesse : pour lui la simplicité confond la sagesse du monde et celle de la chair. à la racine de la sagesse du monde et de la chair, il y a l’orgueil. Pour François, l’orgueil est le vrai péché, c’est l’homme qui s’érige en maître, en dominateur. La sagesse et la simplicité sont inséparables car elles refusent ensemble cette prétention et cet orgueil ; la vraie sagesse nous conduit à dire « oui » à Dieu. La sagesse véritable est la vertu du consentement à l’évangile ; elle ne nous est accessible que dans la mesure de la simplicité de notre cœur, dans la mesure où l’on se détourne du refus de Dieu, de l’orgueil, et que l’on se tourne vers Lui, dans la confiance et l’amour filial, dans un « oui » heureux dit à Dieu. C’est l’écho de l’évangile.

« Père, je te bénis, d’avoir caché cela aux sages et aux savants et de l’avoir révélé aux tout-petits » (Matt. 11, 25 ; Lc 10,21).  Dans ce texte, en Matthieu et en Luc, il y a la révélation du mystère de Dieu qui n’est révélé qu’aux petits. Vous avez la vraie sagesse, cette révélation venant de Dieu, comprise des tout petits qui acceptent de vivre cette simplicité du cœur. Dans ces deux évangiles le texte a le même sens : c’est Jésus, comme le fait François, qui loue Dieu et il le loue de ce qu’il donne la sagesse de Dieu à ceux qui sont ouverts et simples dans leur cœur. Jésus dit lui même que cette sagesse est cachée aux sages de ce monde, c’est-à-dire à ceux qui ferment leur cœur à Dieu. Pour François, les disciples du Christ sont ceux qui se laissent ouvrir le cœur à la vérité et à la splendeur de Dieu. « Heureux les yeux qui voient ce que vous voyez, car bien des prophètes et rois ont voulu voir ce que vous voyez et ne l’on pas vu, entendre ce que vous entendez et ne l’ont pas entendu » (Lc 10, 23).

Ainsi, la sagesse est accessible seulement aux humbles, elle est reconnue par ceux qui accueillent la Parole. La simplicité, qui accompagne la sagesse, c’est la bonne terre dans laquelle va venir croître la Parole. N’étant pas ébloui par l’éclat d’un prétendu savoir, les disciples de Jésus discernent la lumière, là où ceux qui croient savoir ne peuvent rien comprendre. Ils ont entendu l’appel, dans la vigilance et l’attention d’un cœur ouvert. C’est cette ouverture que veut signifier la simplicité sans laquelle la sagesse ne vient pas à nous. « Chargez-vous de mon joug, mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur » (Matt. 11, 29). « être à l’école », telle est la sagesse, mais il faut la douceur et l’humilité du cœur de Jésus. Ceux qui s’enferment dans la prétention de leur savoir sont des aveugles, plus profondément aveugles car ils ne prennent pas conscience de leur aveuglement. « Si vous étiez des aveugles, dit Jésus, vous seriez sans péché, mais vous dites « nous voyons », c’est pour cela que votre péché demeure » (Jn 9, 41).

L’enseignement du Christ sur la vraie et la fausse sagesse met un point final à tout ce que la Bible n’a cessé de nous dire depuis des millénaires. Jésus vient achever et couronner toute cette recherche de la sagesse. Nous lisons peu dans la Bible les Livres de la Sagesse, et pourtant il y a là toute une profondeur qui avait, à travers l’Évangile, émerveillé François. Par exemple, en Jérémie : « Que le sage ne se glorifie pas de sa sagesse, que la vaillant ne se glorifie pas de sa vaillance, que le riche ne se glorifie pas de sa richesse » (Jr 9, 22). Dans les Proverbes (ch. 2), l’Écriture nous dit « C’est Dieu qui donne la sagesse ;  de sa bouche sortent la savoir et l’intelligence ». Et ce même Livre explique ce que Jésus dira et que François répercutera, à savoir, la sagesse véritable ne peut être qu’humble, elle est inséparable de la simplicité du cœur : « La sagesse crie par les rues  sur les places publiques, elle élève la voix « convertissez-vous, pour vous, je vais épancher mon cœur ». La sagesse se révèle mais pour pouvoir l’entendre, il faut convertir son cœur. C’est ce que François dit en unissant sagesse et sainte simplicité.

Que dit cette sagesse, dans ce Livre des Proverbes ? « Qui est simple, qu’il passe ici.... quittez la sottise, et vous vivrez, marchez droit, dans le chemin de l’intelligence ». « Droit », voilà la simplicité ; « dans le chemin de l’intelligence », voilà la sagesse.

Dans ces deux versets de sa prière, François reprend toute la tradition de l’ancien testament, ainsi que les paroles de Jésus, dans l’évangile. Il a conscience que, si les hommes se refusent à cet appel, ils se condamnent eux-mêmes à tourner désespérément en rond. Ils voient leur échapper le sens véritable de la vie, de leur destinée. Ils auront beau creuser indéfiniment à l’intérieur ou l’extérieur d’eux-mêmes, dans leur esprit, ou dans l’univers, ils ne trouveront rien. La réponse à cette quête désespérée : la sagesse véritable ne s’obtient que dans la simplicité du cœur, s’ouvrant humblement pour recevoir la Parole de Dieu. C’est ce dont témoigne le prophète Daniel : « Je te loue, de m’avoir accordé sagesse et intelligence ; c’est toi qui m’as fait connaître ce pourquoi je t’implore » (Dn 2, 23). La simplicité, c’est le cœur qui prie Dieu de l’éclairer et la sagesse, c’est la grâce de Dieu qui éclaire le cœur. Dieu seul peut éclairer l’homme et donner la véritable sagesse, encore faut-il l’accueillir dans la simplicité du cœur. Le livre de la Sagesse résume tout cela : « Quel homme en effet peut connaître les desseins de Dieu ? Nous avons peine à deviner ce qui est sur la terre et nous trouvons avec effort ce qui nous est accessible. Dieu, tes projets, qui les auraient connus, si toi-même n’avais donné la sagesse et n’avais envoyé d’en haut ton Esprit Saint » ?

Le Christ va donner son achèvement à toute cette recherche ; Il est lui-même la révélation de cette sagesse. C’est cela que reprend saint François. En ces quelques mots de François, nous avons toute la révélation de la Parole de Dieu et toute l’exigence de cette Parole dans l’ouverture et la simplicité du cœur. Paul nous dira la même chose. « Frères, considérez votre appel. Il n’y a pas parmi vous beaucoup de sages selon la chair – savants prétentieux – pas beaucoup de puissants, de gens bien nés, mais ce qu’il y a de méprisé dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre les prétendus savants, ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre la force » (1. Co 6, 5).

Ici, beaucoup pourraient se poser légitimement cette question : Serait-ce donc que l’Écriture Sainte, que Jésus, L’Église et saint François veulent canoniser l’ignorance, proposer comme idéal le fait de ne rien savoir ? La réponse est bien évidemment, non. Il ne s’agit pas de cela. Pas plus que la pauvreté ou la faiblesse en tant que telles, l’ignorance n’est une vertu. Notre foi ne peut pas être présentée comme la religion de l’obscurantisme. La religion chrétienne, avec son effort, son exigence de connaissance, avec tout ce qu’elle a produit de philosophie et de science est un don du Créateur. Ce qui est rejeté par L’Écriture, par Jésus et ce que  François a rejeté avec force c’est une raison fermée sur elle-même, une connaissance orgueilleuse, la prétention de savoir. Or, ce dont il s’agit ici, avec la grâce de Dieu, c’est d’accéder à un plan de simplicité, d’humilité, où l’on peut connaître, mais en gardant une raison, une intelligence ouverte. Au plan de la seule science, on reconnaît le vrai savant à son humilité, à sa modestie. Dans le cas du croyant, il s’agit d’accéder à la vraie sagesse, dont la simplicité libère des faux savoirs où règnent l’orgueil et la vanité. Saint Paul nous le dit : « Ainsi, nous ne serons plus des enfants, nous ne nous laisserons plus ballotter et emporter pour tous vents de doctrine, au gré de l’imposture des hommes, de leur astuce à fourvoyer dans l’erreur » (Eph. 4, 14) car notre vie sera fondée sur la Parole de Dieu, sur le Christ, Sagesse de Dieu. La foi chrétienne est une religion d’adultes ; le christianisme se veut une religion de lumière, mais ce n’est pas celle de la prétention ni de l’orgueil, c’est celle de la Parole de Dieu. Cette lumière, cette Parole de Dieu sont incompatibles avec l’intelligence orgueilleuse et la prétention.

Comment puis-je discerner la vraie sagesse de la fausse ?

François répond comme saint Augustin, par le critère fondamental : la vraie sagesse est une connaissance qui fait aimer. Saint Bonaventure, le grand théologien franciscain, disciple à la fois d’Augustin et de François, écrit : « Toute science qui ne conduit pas à aimer est vaine ». Bonaventure avait bien compris l’intuition de François. Il rappelle que le saint avait dit : « Je veux que mes disciples soient disciples de l’Évangile ; que leur progrès dans la connaissance de la vérité ne se fasse que dans la mesure de leur progrès en pureté et simplicité ». Selon Bonaventure, François autorisera ses frères à faire des études, à condition qu’il n’étudient pas uniquement pour savoir, mais pour mettre d’abord en pratique ce qu’on a appris et, après l’avoir mis en pratique, pour pouvoir l’enseigner aux autres « qu’ils n’éteignent pas en eux l’esprit de prière et de dévotion ». Il s’agit toujours pour François d’une connaissance priante, qui fait aimer. Telle est la vraie sagesse pour François. Elle n’est pas dans la prétention de connaître, mais dans la prétention humble d’aimer. Elle est un don de l’Esprit Saint. « Que les frères, dit encore François, désirent par-dessus tout avoir l’Esprit du Seigneur, et être conduits par lui ».

C’est cela la vie de foi, à l’école de François. Laisser la place à l’Esprit Saint. Le Christ, en sa personne même, est la sagesse véritable du Père. Elle est reine, cette vertu, car elle met en nous la Parole même du Christ et on la regarde comme sagesse de l’Esprit de Jésus lui-même qui, pour emprunter une autre expression de François, « est sagesse de l’Esprit Saint ». C’est Dieu finalement qui est sagesse. Sa Parole est celle de la sagesse, elle aide à comprendre ce qu’est Dieu et seul l’Esprit Saint peut le faire en nous. L’Esprit doit devenir en nous la source vivante d’où jaillissent nos pensées, nos sentiments, nos actions. Vivre dans la sagesse véritable, c’est donc vivre dans la foi, vivre dans l’Évangile.

Ce n’est pas facile car notre être, notre monde, notre culture, vont très souvent dans un sens inverse. François l’a bien compris. C’est pourquoi, pour lui, il n’y a de possibilité d’accéder par grâce à cette sagesse, à cette simplicité, que s’il y a d’abord un retournement, c’est-à-dire, une conversion. Nous sommes spontanément portés vers les valeurs de ce monde, il faut les transformer en valeurs de Dieu. Il n’a commencé à cheminer vers Dieu qu’au jour où Dieu lui a fait la grâce de ce retournement.

Dans son Testament, écrit peu avant sa mort, il rappelle les étapes fondamentales de son existence. Il raconte quel fut l’événement qui l’a bouleversé et qui l’a mis en route vers le Seigneur. C’est l’épisode de la rencontre du lépreux : «Voici comment le Seigneur me donna, à moi frère François, la grâce de commencer à faire pénitence. Au temps où j’étais encore dans les péchés, la vue des lépreux m’était insupportable. Mais le Seigneur lui-même me conduisit parmi eux ; je les soignais de tout mon cœur ;  et au retour, ce qui m’avait semblé si amer s’était changé pour moi en douceur pour l’esprit et pour le corps. Ensuite j’attendis peu, et je dis adieu au monde ». Le Seigneur est venu à lui  Si le cœur n’est pas ouvert, il n’y a pas moyen de laisser entrer le Seigneur. La rencontre du lépreux va donc être pour François ce changement radical où, par grâce, sa vie va basculer, lui faisant découvrir ce nouveau système de valeurs, qui est celui de l’Évangile, passant de la sagesse de ce monde à la sagesse de Dieu. Son horizon change. Alors, « ce qui me semblait amer fut changé en douceur d’âme et de corps ». La sagesse, qu’accompagne la pure simplicité, n’est pas une expérience intellectuelle ; certes, elle fait appel à l’intelligence, mais elle est une expérience capable de changer la vie, de faire changer de système de valeurs. François « quitte le siècle », changeant de sagesse. Ce n’est plus la sagesse de ce monde, « de la chair » -  (c’est-à-dire une sagesse bornée aux horizons de la terre) -  mais une sagesse selon Dieu. Le cœur de François est simple, c’est grâce à cela que la bonté de Dieu a pu entrer en lui et l’aider à changer.

Le mot sagesse prend maintenant sa véritable signification aux yeux de François. De prime abord, nous pourrirons penser qu’il s’agit de quelque chose d’intellectuel. Certes, il y une part d’intelligence, mais là n’est pas l’essentiel, l’essentiel  est dans le fait de « goûter ». Sagesse, étymologiquement, évoque le mot «goûter ». François, dans l’épisode du lépreux, l’a admirablement vécu. Il a goûté que ce qui était jusqu’alors amer est devenu doux. Il a découvert la douceur de l’Évangile. «Apprenez de moi, dit Jésus, que je suis doux et humble de cœur ». Désormais, son message est tout simplement celui  de l’Évangile. « Que tous les frères s’appliquent à être humbles en tout, à ne pas chercher leur satisfaction en eux-mêmes, ne pas s’exalter intérieurement des bonnes paroles et des bonnes actions, ne s’exalter d’aucuns biens que Dieu a fait ou opère à travers eux ou par eux. Frères, gardons-nous donc de tout orgueil, de toute vanité ; préservons-nous de la sagesse de ce monde ». Dans cette recommandation, on a l’écho de toute son expérience, qui s’est condensée dans la rencontre avec le lépreux. « Que tous les frères n’aient aucun pouvoir les uns sur les autres, mais qu’ils soient serviteurs ; celui qui est le plus grand parmi vous, qu’il devienne  comme le plus petit ». François ne fait que reprendre l’Évangile. Il nous dit que cette sagesse accompagnée de simplicité, est le message évangélique, ce sont les béatitudes. « L’Esprit du Seigneur s’applique à l‘humilité, à la patience, à la pure, sainte et vraie paix de l’esprit et toujours par-dessus tout il désire le consentement à Dieu et la sagesse divine ». C’est l’esprit de l’Évangile : « Heureux les cœurs purs, ils verront Dieu ». Et François de commenter cette vertu de la pureté du cœur en disant : « Ils ont vraiment le cœur  pur, ceux qui mettent les choses de ce monde à leur juste place ». Il ne n’agit pas de rejeter, ou de condamner, mais de chercher les choses de Dieu et de ne jamais cesser « d’adorer et de voir avec un cœur et un esprit purs le Seigneur Dieu vivant et vrai ».

2

« Suivre les traces de ton Fils notre Seigneur Jésus Christ et par ta seule grâce parvenir jusqu’à toi ».

Il s’agit d’une route, d’une marche, d’un voyage. Pour François, il n’y a de sagesse que dans la simplicité du cœur, seule condition de la vraie sagesse. à cette lumière, il comprend l’Évangile. C’est l’Évangile de Jésus qui est la sagesse et la simplicité. François nous le présente comme un chemin à suivre, une route, une invitation à marcher derrière Jésus. François se représente l’œuvre de Dieu à notre égard par le symbole de la route et du pèlerinage. Il sait que la Parole du Christ nous situe sur une route. Le Christ l’a dit : « Je suis le chemin, la vérité et la vie » (Jn 14, 6). François aime regarder sa propre vie comme un itinéraire, un voyage, sachant que c’est une grâce toute spéciale de Dieu qui l’a appelé. Et lui a fixé son chemin. « Mes frères, le Seigneur m’a invité à choisir la voie de la simplicité et de l’humilité, il m’a montré cette voie comme étant la mienne ». Cette voie de la simplicité caractérise son existence. « Pure et sainte simplicité, confond toute sagesse de ce monde, toute sagesse de la chair ». Il y a un point de départ à cet itinéraire, c’est la transformation radicale que le Seigneur lui a demandée. Cette sagesse, cette simplicité, il ne va pas les penser selon la logique de ce monde, ni selon les entraînements de son affectivité. Il sait que c’est l’action de Dieu qui agit. Il sait que ce chemin, c’est Jésus qui l’a ouvert. Il  ne cessera de recommander à ses frères de prendre cette route. Cette route est la suite du Christ. Être chrétien, pour François, et pour les évangélistes, ce n’est pas d’abord adhérer à des vérités théoriques, professer une doctrine – certes il y a bien un aspect doctrinal dans le christianisme – mais la foi chrétienne ne s’arrête pas à la théorie. Elle est vie, action, c’est vivre et agir, non pas comme n’importe quel moraliste pourrait le faire, c’est agir et vivre en suivant le Christ, en mettant nos pas dans les siens. C’est adhérer à la personne du Christ, répondre à son appel. Avant de s’exprimer en doctrine, la foi est une proclamation, une confession, une adhésion ; c’est dire « oui » à quelqu’un. Dire « je crois », avant et plus profond que croire à des vérités, c’est dire « j’adhère à la Personne du Christ, à son Père, et à l’Esprit ».

« Suivre le Christ » n’est pas réservé à ceux qui deviennent prêtres, religieux (ses) comme si les autres chrétiens ne suivaient pas le Christ. Cela s’adresse à tous les chrétiens. La vie chrétienne elle-même, certes, selon les modalités différentes de tel ou tel état de vie, est une suite du Christ. Dans ses écrits, François revient sans cesse sur ce thème. Joindre la vertu de sagesse à la pure simplicité c’est, pour lui, emprunter la route du Christ, s’engager dans un itinéraire où Jésus indique la direction, où lui-même s’est engagé le premier. Cela suppose un regard attentif et prolongé sur la personne de Jésus. Pour François, suivre « les traces » du Christ, en toute notre existence, c’est  regarder et être avec le Christ sur la route de notre vie. C’est cela être disciple. Ce fut la vocation du Christ lui-même qui suivait la Volonté du Père. Jésus avait comme image, pour exprimer cela, celle qui était familière en Israël où l’on voyait les disciples des rabbins marcher sur la route derrière le maître. C’était là une image splendide qui permettait à Jésus d’exprimer ce qu’il attendait de ses disciples et que lui-même va vivre en suivant la volonté du Père, et que nous-mêmes avons à vivre en suivant le Christ.

L’idée d’une vie chrétienne qui est « une suite du Christ » va conduire François à comprendre le chrétien comme un pèlerin de passage en ce monde, allant à la rencontre de Dieu. IL y a avant tout pour François  le regard que nous portons sur le Christ. François s’applique à saisir le Christ sous tous ses aspects (Très Haut Fils de Dieu, révélateur du Père, réconciliateur du monde avec Dieu, le pacificateur, notre frère etc…) ; mais il y en a un qu’il préfère, c’est celui du Verbe incarné dans sa condition humaine, de pèlerin en marche vers le Père, en chemin depuis la Nativité jusqu’à l’Ascension en passant par la Croix.

Jésus n’est pas de ce monde : cela a frappé François. Il y est venu, dans sa miséricorde, pour nous ouvrir une voie, nous guider, nous entraîner à sa suite vers le Père. Il reviendra un jour nous chercher définitivement afin de nous faire accomplir le but de notre existence. Dans sa condition humaine, le Christ a voulu rester pauvre, voyageur, étranger, simplement de passage, voulant ainsi nous apprendre à nous détacher du monde du péché pour entrer dans celui du Royaume. François n’a pas une vue statique de la vie chrétienne. La foi ne se réduit pas pour lui à un ensemble de vérités doctrinales, elle est une action, un itinéraire, une histoire. Certes, il adhère aux vérités de la foi pleinement, il y insiste même, mais pour lui, le Credo, avant tout, ne fait que formuler un mouvement, un chemin ; l’homme pour François est un être appelé à entrer activement dans le mystère sauveur du Christ. L’homme est appelé à entrer dans le mystère sauveur du Christ et se mettre à le suivre. La vie de foi, à l’école de François, est donc une marche à la suite du Christ, notre vie est considérée chez François comme une route, un chemin avec ses étapes ; l’unité du chemin est donnée par le Christ, depuis le baptême jusqu’au jour où nous recevrons le sacrement qui nous aidera à faire le dernier passage.

Toute marche se déploie entre un point de départ et un point d’arrivée ; le Fils nous en a donné l’exemple. Sa route comme la nôtre vont se conjuguer, mais elles  ne le feront qu’à l’heure de la rencontre du Christ, à l’arrivée, car nous n’avons pas le même point de départ que le Christ. Nous,  nous avons, comme François, à nous arracher au péché, à cesser d’être maîtres, possesseurs, d’être fermés sur nous-mêmes, c’est notre condition humaine. Le Christ, lui, vient du Père. Si le point de départ est différent, celui de l’arrivée sera le même : nous serons ressuscités en Christ.

Pour nous éclairer sur le point de départ – celui du Christ, celui des hommes – François rejoint et recourt à l’Écriture Sainte  Comme saint Paul, il utilise souvent les deux termes opposés « chair » « esprit ». « Chair », il ne s’agit pas du corps. La « chair » c’est l’homme quand il se livre, se limite à son orgueil, à son égoïsme. « Esprit », ce n’est pas l’âme spirituelle, mais c’est l’homme en tant qu’il accepte la vocation divine qui est la sienne. Chair et esprit, pour François, ont donc chacun leur propre sagesse. Cette opposition rejoint celle de l’Évangile de Jean, à savoir l’opposition des ténèbres et de la lumière. Opposition radicale entre l’impuissance de l’homme sans la grâce, sans le Christ, tant qu’on appartient uniquement à notre monde péché, et la toute puissance aimante du Christ Sauveur, mort et ressuscité, qui nous fait entrer dans la vraie vie, dans l‘amour du Père. L’homme, que le Christ fait passer de la mort à la vie, pour François, n’a en propre que ses vices et ses péchés ; il est tombé, il est opposé au bien, enclin qu’il est au mal. Il marche derrière ses mauvais désirs, esclave de la « chair », du monde. Sur cette perspective globale, François va comprendre la route du Christ et la nôtre.

« Le Fils de Dieu, qui est d’En-Haut, plus riche que tout, envoyé par son Père, vient cependant miséricordieusement dans ce monde du péché, comme le Bon Pasteur, il vient en pauvre voyageur donner sa vie pour ses brebis ; il vient leur ouvrir par le chemin de sa croix la route du salut auprès de Dieu et faire passer ses frères de la mort à la vie, en les invitant à suivre ici bas ses traces par la conversion du cœur ».

Dans ses écrits, François revient souvent sur l’image de la route. Le Christ, venu du Père, est venu nous rencontrer et Il va nous conduire là d’où Il venait. Le Christ est d’en haut, c’est le point de départ de la marche du Christ dont l’itinéraire va dépasser infiniment et précéder celui des hommes qu’il vient rencontrer pour les mettre en route. François reconnaît d’emblée avec toute sa foi la divinité du Sauveur. Conformément à l’Évangile de Jean, le Christ regardé et aimé par François est d’En-Haut, il n’est pas de notre monde mais il vient dans ce monde pour nous entraîner derrière lui et nous ramener vers le Père.

C’est une initiative gratuite de Dieu qui, le Premier, nous a aimés. Ici-bas, Jésus sera l’humble serviteur de la mission qu’il a reçu du Père. « Ce que veut le Père, dira Jésus, je le fais toujours ». Le Fils vient miséricordieusement dans notre monde de péché. Plus que tout autre, François a été frappé par le mystère de cette venue qui est un abaissement. Cette image de la venue « en bas » du Fils, saint Jean et saint François trouvent  qu’elle met splendidement en relief la gratuité, la liberté, du don de Dieu. « Lui qui était plus riche que tout a voulu choisir avec sa bienheureuse mère la pauvreté… » Il est descendu. Et François se représentera l’Eucharistie comme le Christ descendant du sein du Père sur l’Autel. Ainsi le Fils de Dieu s’humilie toujours (s’humilier = descendre). Dieu s’est fait homme, non pour lui mais à cause du péché des hommes, et cela jusqu’à la mort. Ce mystère a frappé profondément François. Le Christ est venu comme un pauvre voyageur, étranger à ce monde. Entre sa venue du Père et le retour au Père, le Christ a été simplement de passage. François a porté une attention particulière à ce Christ pauvre, voyageur qui s’est attardé à considérer l’homme et à essayer de descendre au plus bas que lui, pour que l’homme puisse prendre conscience de la misère de son cœur. François a remarqué combien le Christ a été le plus étranger des voyageurs ; il voit dans sa pauvreté comme l’expression la plus pure de cette volonté du Fils de Dieu de nous rejoindre ici-bas. Parlant de la naissance du Christ : « Le Très Saint Enfant est né pour nous, en chemin, placé dans une crèche.... ». François souligne les phrases de l’Évangile qui insistent sur cette condition de pauvre voyageur du Christ en sa Nativité. Mais de son propre crû il a ajouté ces mots « en chemin ». C’est là vraiment l’expression de l’intuition de François. Il avait certainement lu cela dans une homélie de Noël de saint Grégoire le Grand qui avait déjà dit que le Christ est né « en chemin ». Il a considéré le Christ étranger, hôte de passage ; François note encore : « étranger, il a vécu d’aumônes... lui, la bienheureuse Vierge et ses disciples ».

Autre image rencontrée chez François : celle du Bon Pasteur ouvrant l’accès au salut, donnant sa vie pour ses brebis. Ce thème est inséparable de celui de la marche car la route du Christ et celle des disciples se rejoignent dans le cheminement à la suite du Bon Pasteur. Il montre la voie, les brebis reconnaissent sa voix car le Bon Pasteur, pour François, est la voix d’un frère qui appelle. Et sa rencontre devient pour les brebis douceur et joie. Le Bon Pasteur ouvre la marche. François insiste. Le Bon pasteur accompagne les disciples, marchant devant eux en leur ouvrant le chemin de la vie, en donnant sa vie. Cette marche va conduire le Christ jusqu’à la Passion. Les disciples du Bon Pasteur le suivent jusque dans sa passion. Ainsi, pour François, le sauveur, envoyé par le Père, n’a rien recherché d’autre sur la terre que l’accomplissement de la mission qu’il avait reçue : rassembler les hommes dans l’accueil de son pardon et de son amour. Le Christ et le Père ont le même amour de l’homme. Faire la Volonté du Père, c’est ramener l’homme par pur amour au Père. Rien n’a pu détourner le Christ de ce but ; c’est pour cela qu’il est allé jusqu’à la croix. En allant jusqu’au bout de cet amour, de cette fidélité, le Père a retrouvé la possibilité de tout redonner à son Fils, le faisant remonter jusque dans la Gloire, Il l’a « sanctifié » dit François ; en  Lui, le Christ a réconcilié, pacifié le monde avec Dieu. Tel est le but et la fin de la marche du Sauveur entrant dans la Gloire du Père. « Et nous savons qu’il vient et qu’il viendra », ajoute François. « Je veux dit Jésus, que là où je suis, mes frères soient avec moi pour, Père, qu’ils voient ta clarté dans ton Royaume » (Jn 17, 24).

François insiste sur le Christ étranger. Pourtant, le Christ en tant que Verbe « est venu chez les siens et les siens ne l’ont pas reconnu » (Jn, Prologue) ; dans ce drame de la méconnaissance des siens se manifeste au plus haut point le caractère étranger du Christ. François est allé chercher la profondeur d’interprétation de notre foi dans l’Évangile de saint Jean ; il a longuement prié la prière de Jésus à la dernière Cène, aimant la citer : « Je prie pour eux, non pour le monde, pour ceux que tu m’as donnés ; je leur ai donné ta parole ; le monde les a pris en haine parce qu’ils ne sont pas du monde, comme moi je ne suis pas du monde. Je ne te prie pas de les retirer du monde, mais je te demande de les préserver du mal » (Jn 17).  Remarquez le passage du péché à la grâce que l’homme doit accomplir par sa conversion, sa vie de foi, qui est un arrachement douloureux. Dans le Christ, à sa suite, tel est le point de départ de notre propre route. Si à l’arrivée le Christ nous prendra avec lui, au départ, il vient nous chercher là où nous sommes, nous arrachant au péché, venant nous chercher comme la brebis perdue. Puis nous marchons derrière lui, nous efforçant d’entrer « par la porte étroite », car « étroite est la porte, resserré le chemin qui conduit à la vie », dit Jésus (Matt 7, 14 ; Lc 13, 24). François en a fait l’expérience. Il a fallu qu’il accepte l’amertume du lépreux mais, en l’acceptant, tout à coup, il a été inondé de la douceur du Christ.

Le chrétien qui a compris avec François tout cela, sait qu’être disciple, c’est marcher derrière lui, l’accompagnant sur la route que le Christ a lui-même suivie, suivant « ses traces ». Car ce sont des traces. Nous suivons le Christ, mais nous n’avons pas vu le Christ. Nous n’avons que les traces, l’écho de son Évangile, la présence de L’Église. Toujours, des traces. C’est l’idée centrale de François. La vie des frères est la suivante, dira François : « Suivre les traces de Notre Seigneur ». Expression forte, car elle suppose toute l’obscurité de la foi. Cela demande de notre part d’entendre l’appel et d’y répondre.

François insiste donc sur « Suivre le Christ, venir à sa suite, aller derrière lui, marcher derrière le Christ ». Venir, suivre le Christ, tout se résume là pour François ; ce sont ces appels du Christ à le suivre qui donnent pour François le sens profond et l’unité de l’évangile. Le suivre dans tout ce qui fait notre existence tissée de joies, de peines, d’espérance. La première insistance de François est de suivre le Christ.

Et c’est parce qu’on va le suivre, que tout naturellement, voir douloureusement, on va accepter de se laisser conformer à Lui. Si on ne suit pas le Christ, mais que l’on essaie seulement de se conformer à Lui en observant ses commandements, je risque de n’avoir qu’une morale. être chrétien, ce n’est pas d’abord une morale, c’est l’amour du Christ. L’imitation  du Christ ne sera possible que si d’abord on se met à suivre ses traces, à recevoir sa Parole, à laisser les sentiments du Christ nous envahir. Dans la mesure où ces sentiments nous envahissent, nous accepterons plus volontiers de nous laisser conformer à Lui.

3

« Salut, Marie, Dame sainte »

La Salutation à la Bienheureuse Vierge Marie est un des plus beaux textes de saint François. Pour lui, la sagesse et la simplicité de Jésus, la marche à la suite du Christ ont été illustrées de manière unique par la Vierge Marie. Elle est aux yeux de François celle qui lui montre comment vivre authentiquement dans la foi. Bonaventure, le plus grand théologien franciscain médiéval, l’avait bien compris quand il écrit que François séjourna d’abord quelque temps dans l’église de la Mère de Dieu, appelée « La Portioncule » et qu’il lui demanda de devenir son protégé afin que, par ses mérites, il puisse vivre selon « l’esprit de la vérité évangélique ».

Chez François, il n’y a aucune dévotion excessive, ni sentimentalisme à l’égard de Marie. On y découvre  un  profond regard de foi, équilibré, d’une doctrine sûre, parfois même original. François, par cette sagesse et cette simplicité que lui donnait l’Esprit Saint, a eu un regard neuf sur le mystère de cette Femme qui tient une place privilégiée dans l’histoire Sainte. Marie a été la première à suivre et à vivre au plus près les mystères du Christ. François a très vite perçu ce rôle particulier de Marie, sachant établir avec elle une relation forte, vraie, virile et profonde. De cette profonde affection envers Marie, témoignent, dans les écrits de François, deux prières remarquables.

La Salutation de la bienheureuse Vierge Marie commente la première partie du « Je vous salue Marie », et la seconde qui est une antienne à la sainte Vierge Marie, commente la fin du « Je vous salue Marie » (voir annexe).

Le style des deux prières est bien différent. La première est une adresse à Marie, la seconde une imploration. Dans les deux, se trouve une constante : Marie y apparaît de façon exceptionnelle comme un être essentiellement de relations. Elle a d’abord une relation singulière avec les Trois Personnes de la Sainte Trinité. Elle entraîne ensuite toute l’assemblée des anges et des saints dans son intercession. Elle a le souci de chacun de nous ; nous sommes en relation avec elle, elle est en relation avec nous. François la prie de nous offrir et son exemple et son aide.

Il y a une expression que l’on ne trouve certainement nulle part dans l’histoire de la spiritualité et des saints ; il est dit à la Vierge : « Vierge faite église ». Là, nous avons une intuition forte de saint François. Ce terme est tellement surprenant, que les premiers copistes des écrits de François, ont laissé tomber cette phrase. Elle était tellement étrange ! Pourtant, expression si profonde et originale, à l’immense portée théologique, qui  nous donne la clé pour découvrir, par François et avec lui, le mystère de Marie.

Le terme église a deux sens. La communauté des croyants. Le mot existe déjà dans le premier testament. C’est l’assemblée convoquée, appelée par Dieu. L’église du nouveau testament, c’est l’assemblée de ceux qui sont appelés par le Christ et qui vont se mettre à sa suite, assemblée des croyants qui se rassemblent dans l’Alliance avec Dieu.

Le mot église signifie aussi une construction matérielle, un bâtiment : c’est le lieu où cette assemblée vient se rassembler pour l’Eucharistie et pour l’écoute de la Parole de Dieu. Ces deux sens ont quelque chose à nous dire. François les a tous les deux dans son esprit quand il essaie de caractériser ce qu’est Notre Dame.

« Vierge faite église... Vierge, Maison de Dieu ». Pour François, homme concret, c’est d’abord une construction matérielle. L’église, qui a eu du sens pour lui, c’est cette petite chapelle délabrée de la Portioncule, dédiée à Notre Dame des Anges, là où il a eu l’intuition spirituelle qu’il devait aider le pauvre chapelain à la réparer. Il avait compris en effet que le Seigneur l’appelait à réparer matériellement son église : « François, va, et répare mon église qui, tu le vois, tombe en ruines ». à travers cette image d’une chapelle à rénover, on peut saisir toute la symbolique de l’église que François était appelé à rénover de l’intérieur. François dira plus d’une fois qu’il avait une grande foi dans les églises ; il y voyait le signe matériel, tangible, de la présence de Dieu parmi nous. Il y allait adorer le Seigneur, et il savait que c’est là qu’il trouverait le Corps et le Sang du Christ, le Pardon de Jésus. L’église, maison de Dieu, était une image éloquente pour François, de la présence de Dieu parmi nous, du Christ qui a dit : « Je suis parmi vous tous les jours jusqu’à la fin des temps » (Matt. 28, 20)..

François a aussi été séduit par ce texte de saint Jean : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma Parole, nous viendrons en lui et nous ferons en lui notre demeure » (Jn 14, 23). Il comprend que notre être profond, notre âme, est la demeure du « Seigneur tout Puissant, Père, Fils et Esprit Saint ». Si les églises lui ont permis de découvrir matériellement la présence du Christ parmi nous, et de la découvrir en lui, il va comprendre que ce qui est vrai pour nous, pour les églises, est éminemment vrai pour la Vierge Marie. En elle, il va contempler d’emblée la demeure parfaite et exemplaire du Christ. C’est toute la Salutation qui développe ce thème. « Vierge faite église, choisie par le Père très saint du ciel ». Pour François, Dieu a choisi Marie comme sa cathédrale,  et le Verbe fait chair est venu demeurer en Marie. Une cathédrale est toujours dédiée, consacrée. Le Père a dédicacé Marie, il lui a donné une totale union avec Lui, le Fils et l’Esprit – Marie toute consacrée au Dieu Trinité. « Marie en qui demeure toute plénitude de grâce et tout bien ». Le Seigneur prend définitivement possession de sa maison qu’est Marie. Elle est celle qui a porté le Verbe, qui a gardé en elle la Parole ; ayant en elle le Bien absolu.

Toute une série d’invocations vont monnayer ce thème fondamental de la demeure, chaque fois avec un aspect nouveau, comme si François ne se lassait pas de regarder Marie demeure de Dieu.

« Salut, toi son palais ». Le palais est la demeure d’un roi. Marie est aussi notre reine pour François ; la reine des cieux, des anges, des saints, de l’église.

Salut, toi son tabernacle ». Le mot ici ne fait pas référence au tabernacle de nos églises où nous conservons l’Eucharistie car à l’époque de François, il n’y avait pas encore de tabernacle. On conservait le Corps du Christ dans ce que François appelle « un lieu saint ». Le mot tabernacle ici se réfère à l’ancien testament, la tente où on avait déposé l’arche d’alliance. François pense et prie toujours en référence à l’Écriture Sainte. La tente de la rencontre de Dieu avec son peuple, là où se noue l‘alliance, là où l’on conservait les commandements.

« Salut , toi sa maison ». Il y a d’abord la symbolique qui nous touche tous de la maison. « Retourner à la maison de ses parents ... », cela nous parle. Ici, il y a en plus toute la symbolique, dans l’Écriture Sainte, de la maison. Rappelez-vous David voulant construire au Seigneur une maison. La maison où Jésus va prendre chair, c’est Marie ; c’est la maison du Père, la maison que le Père choisit pour son Fils.

« Salut, toi son vêtement » ; le vêtement doit être pris dans le sens fort, proche du sens de la maison et de la demeure. Notre vêtement est un peu comme notre maison, ce qui nous abrite. Marie est le vêtement de Dieu, du Christ, c’est-à-dire, Marie abrite le Christ, en elle, abrite sa Parole, elle l’a abrité à Nazareth.

« Salut, toi, sa mère » ; c’est le titre majeur, celui qui encadre toute la prière. C’est en sa maternité que Marie est réellement et par excellence la demeure du Très Haut, depuis que le Père a envoyé son  Fils « dans le sein de la bienheureuse et glorieuse Vierge Marie » ; Marie est Mère et parce qu’elle est Mère, il la salue comme église et comme demeure.

En célébrant Marie comme demeure du Seigneur, François rejoint l’autre intuition. Dans les litanies de la Vierge, composées peu avant saint François, revient souvent l’idée d’« arche d’alliance, siège de la sagesse etc... ». Tous ces thèmes tournent autour de l’idée que Marie a été le temple où est venu s’abriter le Verbe fait chair.

Ce qui dans la Vierge a surtout frappé François, c’est le mystère de l’Annonciation, le mystère de l’Incarnation. Dans ce mystère François contemple le Christ fait chair dans le corps de Marie – Marie faite église. C’est donc la relation de Marie et de l’Incarnation qui est au centre de la piété mariale de François.

Une demeure de pierre a ses limites ; elle abrite une présence. C’est pour cela, après l’image de la demeure, qu’il y a l’insistance de François sur le fait que Marie est une personne vivante, en relation, en dialogue, avec Dieu, avec les saints, avec nous. Marie n’est pas seulement demeure, elle est celle qui a vécu toute sa vie une relation fondamentale et profonde avec les trois Personnes de la Trinité et avec nous. Cela, François l’exprime par trois idées fondamentales qui donnent sa profondeur au mystère de Marie. L’élection, Marie est choisie. Marie est servante. Marie est consacrée. Trois grands thèmes repris par François.

L’élection de Marie. En elle, François trouve réalisé ce qui, au fond, est le mystère de notre vie si merveilleusement exprimé par saint Paul : « Dieu nous a élus en Jésus Christ, dès avant la création du monde, pour être saints et immaculés en sa présence dans l’amour » (2 Th. 2, 13). Marie a été éminemment cette élue, cette femme choisie.

Elle est aussi celle qui n’a pas été contrainte. Dieu n’a  pas violenté Marie, il a fait appel à sa liberté. « Veux-tu « ? En lui annonçant le choix de Dieu, Gabriel a laissé Marie libre. Marie librement a répondu « oui ». Ici, nous retrouvons la sagesse et la simplicité dont le contenu le plus profond, pour François, est le consentement à Dieu. Ce qui distingue la sagesse selon la chair, de la sagesse selon Dieu, c’est ce consentement libre. Marie s’est donné le titre de servante et en se le donnant elle dit déjà ce que le Verbe fait chair dit, selon l’épître aux Hébreux : « Voici, Père, je viens pour faire ta volonté ». Marie servante est l’image du Christ serviteur.

Marie a été couverte de l’ombre de l’Esprit. En Marie se vit ce que Jésus dira de lui-même à la dernière Cène:    « pour eux je me consacre moi-même afin qu’eux aussi soient consacrés en vérité ». Marie a été la première consacrée, en vérité, à l’image de son Fils. Élection, acceptation, consécration : telles sont les trois étapes qui caractérisent le mystère  de Marie selon saint François. L’admirable échange entre Dieu et elle, ce fut cette relation aimante. Ce mystère de relation  à Marie se manifeste encore plus nettement dans l’antienne où Marie apparaît en dialogue avec les Trois Personnes divines en relation avec elles :

Rapport au Père : pour François, elle est la fille et la servante du Père céleste. C’est elle qui, la première avant nous, a accueilli en elle l’Esprit Saint, l’Esprit de son Fils. Ce que le Christ, ce que l’Esprit Saint nous apprennent, c’est de pouvoir dire à Dieu « Père ». Marie est la première a avoir été en relation avec le Père. Servante n’inclut pas un esclavage quelconque, mais elle n’est servante que par un libre consentement de service.

Elle est la « Mère de notre Seigneur Jésus Christ ». François exprime ce mystère avec des mots tout simples. La maternité de Marie dépasse le simple ordre biologique ; c’est de tout son être qu’elle est mère du Christ ; le choix de Dieu l’a prise tout entière. François l’exprime avec force : « Lui qui fut riche plus que tout, il est venu lui-même dans le monde avec la très bienheureuse vierge sa mère choisir la pauvreté ». Il l’a entraînée dans son mystère. Elle n’est pas seulement celle qui l’a engendré, biologiquement, elle est celle qui n’a cessé d’être sa mère spirituellement.

Elle est l’épouse de l’Esprit ; elle a engendré le Fils en relation avec l’Esprit Saint. La place de l’Esprit Saint est éminente dans la relation qui relie Marie et son Seigneur, comme il relie l’humanité à Dieu. C’est l’Esprit Saint qui peut, en nous, nous faire découvrir la foi, peut nous faire voir en Jésus de Nazareth le Fils de Dieu, c’est l’Esprit saint qui seul peut nous faire dire à Dieu « Notre Père ». En Marie ce mystère de l’Esprit a été si profond que François peut la considérer comme l’Épouse de l’Esprit.

Enfin,  Marie est en lien fondamental avec la communauté ecclésiale. à la fin de concile, Paul VI a donné comme fête à l’Église, « Marie Mère de l’Église ».  Elle a mis au monde le Christ ; elle a aussi engendré, au Calvaire,  tous ceux qui croiront dans le Fils. C’est pour cela que François la regarde dans sa relation totale à l’Eglise : Marie, première disciple du Fils, puis Marie parmi les anges et les saints, Marie si proche de nous, comme celle qui nous donne le Seigneur miséricordieux. Elle la première à suivre le chemin ouvert par Jésus. Elle marche devant. Elle est la demeure, elle est l’image de cette Église qui, dans l’assemblée de croyants, est aussi demeure de Dieu. Dieu est présent dans l’église de pierres, présent en cette Église de chair que nous formons. Nous écoutons la Parole, recevons ensemble le Corps de Christ, nous recevons le Don de l’Esprit,  nous sommes demeure de Dieu comme Marie. Elle a donc une relation toute particulière à cette Église dont elle est l’image, l’idéal, la mère.

Elle est aussi l’initiatrice de la prière de l’Eglise. Elle est celle qui prie pour nous, l’avocate de l’humanité ; elle nous entraîne auprès de son Fils qui est un mystère de miséricorde.

4

« Tu es le seul saint, Seigneur Dieu »

François, homme de prière. La sagesse et simplicité, la marche sur les traces du Christ, le regard sur Marie, l’ont conduit à être de plus en plus un homme de prière, mieux encore, comme le dit son premier biographe, c’était la prière faite homme. L’action manifeste de l’esprit en François l’a fait parvenir rapidement à un état de prière ininterrompu. « Priez sans cesse ».  Les trois compagnons, qui nous ont laissé leur témoignage à son sujet, rapportent qu’il disait : « Frères, je le sais, Dieu nous a choisis pour aller quelquefois prêcher la voie du salut et donner aux gens des conseils salutaires, mais il nous a choisis surtout pour nous livrer à la prière et à l’action de grâces ». François accordait avant tout la première place à la prière officielle de l’Eglise, la liturgie, l’Eucharistie, l’office. « Il psalmodiait toujours debout, capuchon rabattu, sans avaler une syllabe, ou promener ses regards alentours ; en voyage, à l’heure prévue, il s’arrêtait et il n’était averse si torrentielle, qui contrariât sa respectueuse habitude », écrit saint Bonaventure. Sa docilité envers l’Eglise ne lui permettait pas d’apporter aux prières officielles le moindre changement, mais lui enjoignait d’entrer fidèlement dans ce que l’Église prescrit.

Dans sa lettre aux Frères, il leur dit en effet : « Que la célébration de la messe soit conforme aux institutions de la Sainte Église ». Mais dans sa dévotion personnelle, il  savait garder toute sa liberté. Il n’a pas hésité à composer, librement, selon le mouvement de son cœur et avec des psaumes qu’il aimait, un office de la Passion. Ses contemporains ont remarqué combien la prière l’avait envahi totalement. « L’homme de Dieu, que son corps contraignait à cheminer en pèlerin loin du Seigneur, s’efforçait de maintenir toujours, au moins son esprit, dans le ciel, en présence de Dieu dont le séparait la seule cloison de la chair ». Cette prière continue s’intensifiait quand fréquemment, comme le Christ lui-même, il se retirait dans la solitude afin de pouvoir s’occuper uniquement de Dieu. « Il revenait à la prière comme dans un port bien abrité... Prière prolongée, tout intérieure et d’une sereine humilité. S’il commençait le soir, il en avait jusqu’au lendemain, assis ou en mouvement, en train de manger ou de boire, il continuait d’être tout entier à sa prière ». Dans sa première règle aux frères, il leur signifie que la prière est leur premier devoir, si bien que toutes choses doivent lui être subordonnées. « Les frères auxquels le Seigneur a fait la grâce de travailler, travailleront avec fidélité et dévotion, de telle sorte que, une fois écartée l’oisiveté, ennemie  de l’âme, ils n’éteignent jamais en eux l’esprit de prière », de dévotion auxquelles toutes les valeurs temporelles doivent être subordonnées. Les notes de ses premiers biographes nous permettent d’entrevoir les multiples aspects de sa prière. Ils n’ont pas eu peur de nous dire que sa prière était souvent une prière douloureuse. Au moment des épreuves, des doutes, de tentations. On ne dit pas assez que François était un homme angoissé, inquiet surtout devant l’œuvre qu’il avait mise en route et qui le dépassait. C’est dans la prière qu’avec la « grâce de Dieu il réussit à surmonter souvent les terreurs et les angoisses qui assaillaient son âme ». François n’a pas eu toujours une prière facile ; sa vie ne fut pas toujours un cantique joyeux. Elle fut un chemin de croix, participant dans tout son être à l’agonie de Jésus. C’est vrai, à côté de cette prière douloureuse, il eut aussi une prière jubilante, d’action de grâces, de joie. Après son sermon aux oiseaux, on nous dit que, « délirant de joie il rendit grâce à Dieu qui est ainsi reconnu et vénéré par toutes ses créatures ». Le plus souvent, son oraison était souvent une prière d’adoration et d’émerveillement. Il s’extasiait devant la perfection de Dieu, comme dans la louange qu’il avait composée pour Frère Léon qui, lui aussi, était un homme inquiet et que François a voulu sortir de sa peine et de ses inquiétudes en lui faisant regarder ver Dieu, en lui apprenant à louer Dieu. Car la louange de Dieu est peut-être la meilleure manière de sortir de nos inquiétudes.

Prière de louange et de reconnaissance pour les bienfaits de Dieu. Pensez au « cantique des créatures » qui exprime le saisissement de François devant la beauté du Créateur et qui montre combien il découvrait la beauté du Créateur dans la création. « Loué sois-tu Seigneur  pour toutes tes créatures… ». Il y a chez François et surtout chez sainte Claire une image qui revient plusieurs fois : celle du miroir. Le monde, l’univers dans leur beauté, sont comme le miroir de la beauté du Créateur.

C’était aussi une prière de demande. Il demandait au Seigneur la force, la lumière comme dans la prière devant le crucifix de saint Damien. Saint François n’a pas inventé des méthodes pour prier. Son amour l’entraînait avec prédilection dans un cœur à cœur solitaire. Il aimait se retirer à l’écart, la nuit, pour prier comme le Christ. Sa prière s’exprimait dans les formes les plus diverses et originales. N’est-ce pas lui qui a inventé la crèche ? Célébrant la fête de Noël dans le petit village de Greccio, il a voulu que l’on représentât une crèche. « Je veux évoquer le souvenir de l’enfant qui naquit à Bethléem et de tous les désagréments qu’il endura dès son enfance, je veux le voir de mes yeux de chair, tel qu’il était dans une mangeoire, dormant sur le foin entre un bœuf et un âne ». Il faut ajouter son amour de l’Eucharistie. « Ici bas je ne peux rien corporellement contempler du Fils de Dieu que son Corps et son Sang ».

Il n’avait pas de méthode de prière, sauf peut-être celle des paraphrases, que je trouve si simples et si éclairantes pour nous. Que ce soient la Salutation à Marie, l’Antienne, ou bien le Notre Père, ce sont des paraphrases  du « Je vous salue Marie » et du « Notre Père ». Tout chrétien peut prier sur de tels textes, selon le désir et le mouvement du cœur.

Les premières biographies essaient de décrire la prière de François. « Caché, bien à l’abri, dans la chambre la plus secrète, il échangeait avec son Seigneur d’interminables propos. Là, il rendait ses comptes au juge, il suppliait le Père, il s’entretenait avec l’ami. C’est pour composer une multiple offrande avec toutes les fibres de son cœur, qu’il voulait ainsi contempler, sous de multiples aspects, Celui qui est souverainement simple et un ». Et encore : « Si, quand il était en public et qu’il priait, il faisait de son manteau sa cellule, lorsqu’il était en forêt, ou en ermitage, lorsqu’il était seul et qu’il pensait que l’on ne l’entendait pas ou ne le voyait pas, il faisait retentir dans la forêt ou dans les bois son repentir. Il pleurait et se frappait la poitrine, ne sachant pas que l’œil curieux de ses frères l’observait. Parfois, il ne remuait même pas les lèvres, bien souvent, c’était son âme seule qui parlait ».

« Quelquefois il sortait de sa prière, épuisé par l’effort. Parfois, il était brisé de compassion, souvent au contraire une joie indicible l’envahissait alors, l’esprit tout embrasé d’ardeur, il était comme devenu comme citoyen du Royaume des Cieux ». En laissant tout simplement parler son cœur avec le seul souci de s’abandonner totalement à l’action de Dieu, François s’est élevé jusqu’à une très haute union à Dieu. Au moment de l’impression des Stigmates de la Passion du Christ en son corps, son colloque avec le Crucifié devait être d’une insondable intimité. Il priait le Christ ; il priait aussi le Père. Son intense vie de prière, sa fréquentation des Écritures, sa volonté de vivre conforme à Jésus-Christ ont conduit François à une profonde intelligence de la totalité du mystère chrétien. C’était un homme catholique acceptant l’entièreté de la Révélation. Sa dévotion certes était nettement centrée sur le Christ mais ce n’était pas exclusif. Il se livrait à l’Esprit Saint ; il s’attachait de toutes ses forces au Christ, mais jamais il n’a oublié de se tourner d’abord et avant tout vers le Père. Car Dieu était d’abord et avant tout pour lui le Père saint et juste, le Bien souverain, le Bien éternel. Pour François, s’il y avait une définition à donner de Dieu, ce serait le Bien, Bon, la Bonté qui viendrait en premier lieu. Pour François, en effet, Dieu c’est la Bonté, c’est le Bien, Celui qui dans sa Providence prend soin de chacune de ses créatures. Sa foi parvenait, quelle que soit l’épreuve, à ne jamais douter qu’il était dans les mains du Père. Rappelons-nous la scène célèbre du dépouillement de François devant l’évêque.  « Désormais, commente le biographe, il pouvait dire avec assurance : Notre Père qui es aux cieux ».

Pour lui, le Père est avant tout le « Tout Puissant, le Très Haut, le très Saint et Souverain Dieu, Roi du ciel et de la terre devant qui, dit-il, nous ne sommes que néant et pauvreté ». Devant Dieu, il se reconnaissait indigent et pécheur. Malgré tout ce qu’il y a d’intime entre Dieu et lui, François a toujours eu à un très haut degré le sens de la grandeur de Dieu. C’est pourquoi, l’adoration revient fréquemment dans sa prière. Son attitude spirituelle est une attitude adorante et cela se traduisait par la louange et la bénédiction. « Que toutes créatures rendent à Dieu louange, gloire, honneur et bénédiction car Celui-là seul est notre force qui est le seul Bon ».

Si François n’a jamais perdu de vue la grandeur et la souveraineté de Dieu, Dieu était aussi pour lui « le très bas ». La grandeur de Dieu, à ses yeux, a été dans son humilité, dans sa fragilité, sa faiblesse. La puissance de Dieu est puissance aimante faite de faiblesse et d’humilité. Le Dieu chrétien, en effet, c’est le Dieu dont la puissance est celle de l’amour ; c’est le Dieu humble, le Dieu amour, et il n’y a d’amour que s’il y a humilité, que si on est livré à la liberté de l’autre, sinon, ce n’est pas de l’amour, c’est de la violence. François est un des premiers, dans l’histoire de la spiritualité, à s’être adressé à Dieu en lui disant « tu es humilité ». François a découvert le sens de l’humilité de Dieu dont on parle beaucoup aujourd’hui en théologie. Et on  est bien acculé, avec tous les drames qu’a connus le xxe siècle, à dire que Dieu a accepté cette fragilité parce qu’il ne veut pas violenter l’homme avec son péché.

François se laissait également conduire par l’Esprit Saint. Bonaventure l’a dit avec force : « C’était un homme dont toute la vie intérieure n’était qu’une hospitalité plénière à l’égard de l’Esprit Saint ». C’est l’Esprit Saint qui fit entrer François le plus profondément dans ce mystère de la personne du Christ et dans l’amour et l’adoration du Père. Dès le début de sa conversion, il a fait l’apprentissage de la vie de prière « sous la mouvance d’un esprit nouveau qui lui était encore inconnu » et, « dans cette recherche, il recevait la visite et les instructions de l’Esprit Saint, dont la douceur suprême qui l’envahit dès le début de sa conversion, fit son bonheur jusqu’à la fin de sa vie ». L’approfondissement de l’expérience qu’il a faite dans la rencontre du lépreux lui a fait découvrir que l’expérience de cette douceur était celle de l’Esprit Saint en lui. Ce même  Esprit Saint découvre à François sa vocation évangélique. Bonaventure la précise, au jour de la fête de saint Matthias : « à la lecture de l’Évangile, l’Esprit du Christ le couvrit et l’envahissait avec une telle force que sa façon de vivre en fut radicalement transformée ». Cette transformation radicale est à mettre au compte de l’activité de l’Esprit. Il a été un homme livré à l’Esprit et c’est l’Esprit qui, en lui, l’a centré sur le Christ et a élevé son cœur vers le Père. Dès lors, « la puissance incendiaire de l’Esprit Saint, nous dit encore Bonaventure, l’a embrasé tout entier, faisant de lui le fidèle serviteur du Christ, le Hérault de l’Évangile ».  Comme l’Esprit est douceur, il est aussi l’Esprit de paix ; c’est pourquoi toute sa prédication était une annonciation de paix. Quand il envoie ses frères témoigner de l’Évangile, il ne leur donnait qu’un conseil : allez réconcilier, allez mettre la paix. Bonaventure souligne encore que, si les frères se sont joints rapidement à lui, ce fut sur l’appel de l’Esprit Saint. C’est le même Esprit Saint qui a poussé les frères et également les Pauvres Dames (clarisses) à quitter le monde. La Règle de François a été rédigée sous la conduite de l’Esprit Saint. « François, nous dit saint Bonaventure, retiré sur la montagne de Folte Colombo, dicta au fur et à mesure les inspirations qu’il avait, depuis sa conversion reçues de l’Esprit de Dieu dans sa prière ». Ainsi François, non seulement a été comme un autre Christ, a été le témoin de Père, il témoigne par sa vie de cette réalité la plus mystérieuse de la foi qui est l’action de l’Esprit Saint en nous.

Si, dans sa Règle, François a des paroles sévères pour exprimer les exigences de l’obéissance, il insiste cependant sur la liberté intérieure car, ce qui prime, c’est l‘Esprit Saint, la Charité, l’évangile. Il ressentait cet amour pour chacune des Trois Personnes de la Sainte Trinité. Il insiste souvent et précise que Dieu est Trinité et Unité. Ce mystère fascine François, y discernant le rôle de chacune des Personnes. « Tous ceux qui agiront ainsi et persévéreront jusqu’à la fin l’Esprit du Seigneur reposera sur eux, fera en eux son habitation et sa demeure, et ils seront les fils du Père céleste, dont ils font les œuvres, et ils seront les époux, les frères et mères de notre Seigneur Jésus Christ ». François s’émerveille devant le véritable amour des Trois, cet amour qui a conduit Dieu, Trois et Un, à se pencher vers nous. C’est cela l’humilité de Dieu.

Comment conclure : cette prière révèle bien le mystère qui est au cœur de l’enseignement de François, mais surtout au cœur de sa vie. Il a été le véritable amant et imitateur du Christ. Son âme avait soif du Christ, il lui vouait tout son cœur et son corps. En s’unissant au Christ, il se tournait vers le Père et accueillait l’Esprit Saint. Tout son univers spirituel repose sur une expérience personnelle vitale, la rencontre avec Jésus Christ en personne. Sa vie n’a fait que broder sur un thème unique : le Christ révélation de l’amour du Père, dans le don de l’Esprit. Il a reproduit cette vie du Christ avec un cœur débordant d’amour, avec une force, une exigence incroyables. Il le fit avec naturel, simplicité, car il était humble. C’est là qu’il trouvait toute sa sagesse, libre de tout calcul humain. La vie de François a fait rayonner les exigences de l’évangile, pas seulement d’un texte, mais d’une personne, le Christ.

Bibliographie proposée : Saint François d’Assise, Documents, écrits et premières biographies, éditions Franciscaines, 1968. Raoul Manselli, Saint François d’Assise, éditions Franciscaines, 1980.

Divers articles, consultés et utilisés pour cette récollection, dans les Études franciscaines et Évangile aujourd’hui.

ANNEXE

PRIèRES DE SAINT FRANçOIS

Salutation des Vertus

Salut, reine Sagesse, que le Seigneur te garde, avec ta sœur, sainte et pure Simplicité.
Dame sainte Pauvreté, que le Seigneur te garde, avec ta sœur, sainte Humilité.
Dame sainte Charité, que le Seigneur te garde, avec ta sœur, sainte Obéissance.
Vous toutes, saintes Vertus, que le Seigneur vous garde, lui de qui vous procédez et venez.
Nul homme en ce monde, si d’abord il ne meurt ne peut posséder une seule d’entre vous.
Qui possède l’une et ne blesse pas les autres, il les possède toutes.
Qui blesse l’une les blesse toutes et n’en possède aucune.
Chacune d’elles met en déroute les vices et péchés.
Sainte Sagesse confond Satan et toutes ses malices.
Pure et sainte Simplicité confond toute sagesse de ce monde et toute sagesse de la chair.
Sainte Pauvreté confond cupidité, avarice, et les soucis matériels de ce monde.
Sainte Humilité confond l’orgueil et tous les vaniteux de ce monde.
Sainte Charité confond toutes les tentations, qu’elles viennent du diable ou de la chair, et toutes les craintes égoïstes.
Sainte Obéissance confond toute volonté propre et tout charnel attachement, et toute charnelle obstination.
C’est elle qui tient le corps mortifié pour qu’il obéisse à l’esprit, pour qu’il obéisse à son frère.
C’est elle qui rend l’homme docile et soumis à n’importe quel homme de ce monde,
et non seulement aux hommes, mais aux bêtes et aux fauves eux-mêmes,
les laissant disposer de lui comme ils le veulent, autant que d’en-haut leur permet le Seigneur.

Salutation à la vierge marie

Salut, Marie, Dame sainte, reine, sainte mère de Dieu,
vous êtes la Vierge devenue l’église ; choisie par le très saint Père du ciel,
consacrée par lui comme un temple avec son Fils bien-aimé et l’Esprit Paraclet ;
vous en qui fut et demeure   toute plénitude de grâce  et Celui qui est tout bien.
Salut, Palais de Dieu !
Salut, Tabernacle de Dieu !
Salut, Maison de Dieu !
Salut, Vêtement de Dieu !
Salut, Servante de Dieu !
Salut, Mère de Dieu !

 Et salut à vous toutes, saintes Vertus,
qui, par la grâce et l’illumination de l’Esprit Saint,
êtes versées dans le cœur des fidèles,
vous qui, d’infidèles que nous sommes,
nous rendez fidèles à Dieu !

antienne à la vierge marie

Sainte Vierge Marie, aucune n’est semblable à toi parmi les femmes de ce monde : 2 fille et servante du Roi très haut, le Père céleste, mère de notre très saint Seigneur Jésus-Christ, épouse du Saint-Esprit. 3 Avec l’archange saint Michel, avec toutes les Vertus des cieux et tous les saints, prie pour nous ton Fils très saint et bien-aimé, notre Seigneur et Maître.

louanges à frère léon

Tu es le seul saint, Seigneur Dieu, toi qui fais des merveilles !
Tu es fort, tu es grand,
Tu es le Très-Haut, tu es le roi tout puissant; toi, Père saint, roi du ciel et de la terre.
Tu es trois et tu es un, Seigneur Dieu,
Tu es le bien, tu es tout bien, tu es le souverain bien, Seigneur Dieu vivant et vrai.
Tu es amour et charité, tu es sagesse, tu es humilité, tu es patience, tu es beauté,
tu es douceur, tu es sécurité, tu es repos,  tu es joie, tu es notre espérance et notre joie,
tu es justice, tu es mesure, tu es notre richesse et surabondance.
Tu es beauté, tu es douceur, tu es notre abri, notre gardien et notre défenseur, tu es la force, tu es la fraîcheur.
Tu es notre espérance, tu es notre foi,  tu es notre amour, tu es notre grande douceur, tu es notre vie éternelle,
grand et admirable Seigneur, Dieu tout puissant, O bon Sauveur !

prière devant le crucifix de saint damien

                Dieu très haut et glorieux, viens éclairer les ténèbres de mon cœur ; donne-moi une foi droite, une espérance solide et une parfaite charité ; donne-moi de sentir et de connaître, afin que je puisse l’accomplir, ta volonté sainte qui ne saurait m’égarer. (Amen).

Lettre  à tout l’ordre (fin)

Dieu tout puissant, éternel, juste et bon, par nous-mêmes nous ne sommes que pauvreté ; mais toi, à cause de toi-même, donne-nous de faire ce que nous savons que tu veux, et de vouloir toujours ce qui te plaît ;  ainsi nous deviendrons capables, intérieurement purifiés, illuminés et embrasés par le feu du Saint-Esprit, de suivre les traces de ton Fils bien-aimé notre Seigneur Jésus-Christ, et, par ta seule grâce, de parvenir jusqu’à toi, Très-Haut, qui, en Trinité parfaite et très simple Unité, vis et règnes et reçois toute gloire, Dieu tout puissant dans tous les siècles des siècles. Amen.

 

pater paraphrasé

 NOTRE PERE TRÈS SAINT,
notre Créateur, notre Rédempteur, notre Sauveur et notre Consolateur.

QUI ES AUX CIEUX,
dans les anges et dans les saints, les illuminant pour qu’ils te connaissent,
car tu es, Seigneur, la lumière ; les enflammant pour qu’ils t’aiment,
car tu es, Seigneur, l’amour ; habitant en eux et les emplissant de ta divinité, pour qu’ils aient le bonheur,
car tu es, Seigneur, le bien souverain, le bien éternel, de qui vient tout bien, sans qui n’est aucun bien.

QUE TON NOM SOIT SANCTIFIÉ,

que devienne toujours plus lumineuse en nous la connaissance que nous avons de toi,
afin que nous puissions mesurer la largeur de tes bienfaits,
la longueur de tes promesses, la hauteur de ta majesté,
la profondeur de tes jugements.

QUE TON RÈGNE VIENNE :
dès maintenant règne en nous par la grâce, et plus tard introduis-nous dans ton royaume
où sans ombre enfin nous te verrons, où deviendra parfait notre amour pour toi
bienheureuse notre union avec toi, éternelle notre jouissance de toi.

QUE TA VOLONTÉ SOIT FAITE SUR LA TERRE COMME AU CIEL :

Que nous t’aimions : de tout notre cœur en pensant toujours à toi ;
de toute notre âme en te désirant toujours ; de tout notre esprit en dirigeant vers toi tous nos élans
et ne poursuivant toujours que ta seule gloire ; de toutes nos forces en dépensant toutes nos énergies
et tous les sens de notre âme et de notre corps au service de ton amour et de rien d’autre.
Que nous aimions nos proches comme nous-mêmes : en les attirant tous à ton amour selon notre pouvoir,
en partageant leur bonheur comme s’il était le nôtre,
en les aidant à supporter leurs malheurs, en ne leur faisant nulle offense.

DONNE-NOUS AUJOURD’HUI NOTRE PAIN DE CE JOUR :

ton Fils bien-aimé, notre Seigneur Jésus-Christ, pour que nous puissions nous rappeler,
mieux comprendre et vénérer l’amour qu’il a eu pour nous
et tout ce que pour nous il a dit, fait et souffert.

PARDONNE-NOUS NOS OFFENSES

par ta miséricorde ineffable, par la vertu de la Passion de ton Fils bien-aimé,
par les mérites et par l’intercession de la Vierge Marie et de tous les élus.

COMME NOUS PARDONNONS AUSSI A CEUX QUI NOUS ONT OFFENSÉS

Et ce que nous ne pardonnons pas pleinement, toi, Seigneur, fais que nous le pardonnions pleinement :
que nous aimions vraiment nos ennemis à cause de toi, que nous arrivions à te prier sincèrement pour eux ;
qu’à personne nous ne rendions le mal pour le mal mais que nous tâchions de faire du bien à tous, en toi !

ET NE NOUS SOUMETS PAS À LA TENTATION,

qu’elle soit manifeste ou sournoise, soudaine, ou lancinante et prolongée.

MAIS DÉLIVRE-NOUS DU MAL

passé, présent et futur. (Amen).